‹ L'alliance autrichienneChapitre 42 sur 52 · D'Arneth, t. IV, p · texte numérisé non relu

D'Arneth, t. IV, p

Nul embarras non plus pour le choix et le maintien de ses alliances. A sa clientèle allemande, composée pour la plus grande partie d'États et de souverains catholiques, le traité qu'elle venait de signer ne causait aucun ombrage. Chacun comprenait, sans qu'elle eût besoin de Texpliquer, à quelle adresse il était dirigé, et c'était tout profit pour les protégés de l'Autriche de voir sa puissance accrue par l'appui moral et au besoin par le secours effectif de la France. De ce côté, elle n'avait pas de commentaire à ajouter et seulement des félicitations à recevoir. D'explication elle n'en devait qu'à ses deux alliés de la dernière guerre, l'Angleterre et la Russie, et elle ne tarda pas à la donner dans deux sens à la vérité bien différents.

Pour l'Angleterre, elle l'attendit dans une attitude de véritable défi. Le. 9 mai, huit jours après la signature du traité de Versailles, et quand elle était seule encore à en avoir connaissance, elle donnait au ministre Keith une audience qu'elle lui avait fait longtemps attendre, et comme il voulait reprendre avec elle la justification, plusieurs fois essayée déjà, du traité de Westminster et son insistance pour obtenir qu'elle fit adhésion : — « C'est inutile, dit-elle, il

y a incompatibilité entre le roi de Prusse et moi, et rien sur la terre ne me fera entrer dans une alliance dont il fait partie. » Puis, quand il essaya de faire allusion aux bruits qui couraient de son rapprochement avec la France : — « Pourquoi serait-on étonné, dit-elle encore en l'interrompant, que je prenne des engagements avec la France après Texemple que vous m'avez donné? — Quoi, dit le ministre, vous lier avec le mortel et constant ennemi de votre persoime et de votre famille! je ne croirai jamais rien de pareil tant que je n'aurai pas vu de mes propres yeux la signature de Marie-Thérèse au bas d'un traité avec la France. » — « Sa Majesté m'a répondu, continue Keith, qu'elle était loin d'être Française par ses sentiments, qu'elle reconnaissait que cette cour a été son ennemie et en a usé mal à son égard, mais que dans la situation où on Ta laissée, par la paix d'Aix-la-Chapelle, par les cessions qu'on a exigées d'elle, alors et auparavant, 071 lui avait coupé bras et jambes, que n* ayant plus rien à perdre, elle n'a plus rien à craindre de la France, qu'elle n'est plus en état d'agir avec vigueur de ce côté, et qu'elle n'a plus qu'à prendre les arrangements nécessaires pour garder le peu qu'on lui a laissé. J'ai répondu

que je continuerais à ne pas croire possible qu'elle, impératrice et archiduchesse d'Autriche, pût s'humilier jusqu'à se jeter entre les bras de la France. — Non pas dans les bras, reprit-elle vivement, mais à côté de la France. »

Keith sortit dans un véritable état de confusion et de désespoir, déclarant qu'il n'avait rien pu contre Tinfluence de Kaunitz qui ensorcelait réellement l'impératrice *c

Avec la Russie, dans l'état d'irritation où était Elisabeth, une seule chose était à craindre, c'est que, partant trop tôt et avant l'heure, elle ne se fît écraser par les forces prussiennes sans qu'on eût le temps de lui venir en aide. Cette précipitation devait lui être d'autant plus naturelle que, son propre traité avec l'Angleterre l'autorisant à rapprocher ses troupes de la frontière prussienne, elle trouvait piquant de faire de cette faculté un usage tout opposé à celui qu'avaient prévu ses perfides alliés. Des conseils de prudence lui furent envoyés, et on eut môme quelque peine à les lui faire accepter. Elle aurait voulu régulariser au moins et préciser, par des

1. Keith à Holdcrnes3, 16 mai 1756 {Record office). — La dépêche est très longue et contient beaucoup de détails curieux, en particulier une plainte de Marie-Thérèse sur le peu d'égards qu'on témoigne généralement à l'empereur.

dispositions expresses, le concours qu'elle avait promis. On lui persuada d'attendre que le concert, sur ce point comme sur d'autres, fût établi avec la France. Mais elle n'en continua pas moins à abreuver de dégoùls le ministre anglais Williams et choisit même ce moment pour prendre une résolution inattendue qui ne laissait aucun doute sur ses sentiments. Elle admit officiellement, à sa cour, un envoyé français, ce qui n'avait pas eu lieu depuis la dernière guerre, et afin de rendre le contraste plus sensible à Williams, ce représentant de la France fut aussi un Anglais, mais un émigré jacobite, le chevalier Douglas, qui était déjà venu l'année précédente en Russie, chargé d'une mission secrète qu'il n'avait pu remplir. On le reçut cette année à bras ouverts, présenté officiellement en audience publique par le chancelier Bestucheff, qui déguisait mal sa rage d'y être contraint *.

De tous les signes précurseurs d'une crise prochaine qui pouvaient éclairer et alarmer Frédéric, ce fut peut-être celui-là qui lui causa le plus d'émotion. Quand le fait de l'alliance lui avait été connu, quelque impression qu'il en res-

1. D'Arneth, t. IV, p. 460. — Pol. Corr., t. XII, p. 482 ; t. XIII, p. 15.

sentît au fond de l'âme et bien que l'on dît assez haut, autour de lui, que le coup tombait d'aplomb sur sa tête, il avait conservé assez d'empire sur lui-même pour ne donner aucun indice de trouble. Avec Valori, qui vint lui communiquer officiellement le texte des deux conventions non sans quelque embarras, il feignit de prendre au sérieux les protestations banales contenues dans la circulaire de Rouillé et témoigna son contentement de voir que, par suite de la neutralité convenue entre toutes les puissances, le fléau de la guerre serait épargné au continent de l'Europe. La même attitude d'indifférence un peu dédaigneuse fut prescrite à ^es ministres à Paris et à Vienne. La seule marque d'impatience qu'il ne put contenir, ce fut un désir empressé de savoir si l'Angleterre était encore bien sûre, malgré ce changement inattendu, de tenir la Russie enchaînée par les engagements qu'elle lui avait fait prendre. Ce fut la première question qu'il posa au ministre anglais qu'on lui envoya, Mitchell, dans l'audience même qui suivit son arrivée, et il la renouvela sans relâclie pendant les entretiens qu'il eut avec cet envoyé les jours suivants et qui ne lardèrent pas à devenir tout à fait intimes.

Les réponses de l'Angleterre témoignèrent d'abord d'une pleine confiance dans les promesses de la Russie, sentiment qu'elle ne pouvait pourtant guère éprouver, avertie comme elle devait Tétre par les plaintes de son ministre à Pétersbourg. Mais il lui en coûtait de convenir qu'ayant obtenu la signature d'Elisabeth par une sorte de surprise et en abusant de son ignorance, elle n'avait pas le droit d'être trop difficile sur l'exécution d'une parole due à des moyens d'une loyauté si douteuse. Aussi Frédéric, cessant bientôt d'ajouter foi à ses dénégations, mit-il en œuvre lui-même tous les procédés directs ou détournés, toutes les pratiques d'espionnage et de corruption alors en usage, pour découvrir ce qui pouvait le menacer sur cette frontière du nord dont il ne détachait jamais son regard sans inquiétude : et nulle discrétion ne régnant à Pétersbourg, la tsarine, elle-même, ne mettant nulle mesure dans ses paroles, il ne fut pas longtemps sans savoir ce qu'il avait à craindre. La trahison d'un secrétaire d'ambassade autrichien à Berlin même, la correspondance interceptée du ministre de Saxe à Vienne, lui firent savoir (avec quelque exagération peut-être, comme c'est le cas de tous les

donneurs d'avis officieux) que, si rien n'était encore menaçant pour le présent, tout se préparait contre lui entre les deux cours impériales dans un avenir rapproché *.

Son irritation fut extrême d'autant plus qu'un peu de confusion y était mêlé. Cette action commune de l'Autriche et de la Russie était, on Ta vu, le péril qu'il avait toujours redouté, et dont la crainte l'avait jeté dans les bras de l'Angleterre. Le fantôme reparaissait maintenant sous une autre forme, et à une démarche un peu précipitée, qu'autour de lui plus d'un censeur lui reprochait, il n'avait gagné que de doubler les deux armées impériales d'une arrière-garde de troupes françaises. Son parti fut pris à l'instant. Prœvenire, s'écria-t-il, et non prœveniri. Marcher droit sur la conjuration qui le menaçait, avant qu'elle eût eu le temps de se consolider et de s'affermir, pouvoir ainsi prendre successivement à partie ses deux ennemies, l'une après l'autre, sans attendre que leur jonction fût faite et devancer les décisions toujours lentes du débile cabinet de Versailles, tel fut le plan

1. Valori à Rouillé, 11 mai, 12, 19 juin 1756 {Correspondance (le Prusse : ministère des Affaires étrangères). — M^moires^ h p. 302-304. — D'Arncth, t. IV, p. 460-470, 489. — Pol. Corr.^ t. XII, p. 327, 338, 356.

rapidement formé dans son esprit. Quelques semaines lui suffirent pour masser ses troupes sur les deux frontières qui pouvaient être menacées. Puis, tout étant mis en règle, il manda à Potsdam, le 16 juillet au soir, l'envoyé anglais Mitchell et le pria de faire savoir à sa cour que, dès le lendemain, il enverrait à l'impératrice une sommation d'avoir à s'expliquer sur ses intentions, et que si sa réponse n'était pas satisfaisante, il entrerait sur-le-champ en campagne. Mitchell, tout étourdi, se récria vivement et lui fit remarquer que, portant ainsi le premier coup, il permettait à l'impératrice d'invoquer les traités qui obligeraient ses alliés à la secourir et que c'était la guerre générale. — « Regardez-moi bien, dit alors le roi, en se mettant en face de lui, que voyez-vous sur mon visage : ai-je un nez fait pour recevoir des nasardes? Par Dieu, je ne m'en laisserai pas donner. » — Puis le conduisant devant un portrait de Marie-Thérèse : — « Cette dame veut la guerre, elle l'aura! » — « Ma chère sœur, écrivait-il presque au même moment à la margrave de Bayreuth, je me réjouis beaucoup de savoir que vous vous occupez d'un opéra qui vous amuse. J'ai ici un opéra qui m'occupe un peu plus sérieusement... J'ai un pied dans

rétrier et je crois que l'autre ne tardera guère à y être \ »

La sommation que son ministre fut chargé de faire à Vienne était ainsi conçue : — « Vous demanderez une audience particulière à l'impératrice, et quand vous y serez admis, après les compliments ordinaires, vous lui direz en mon nom, qu'apprenant de beaucoup d'endroits les mouvements que ses troupes faisaient en Bohême et en Moravie et le nombre de régiments qui s'y rendaient, je demandais à l'impératrice si cet armement se faisait pour m'attaquer... Si elle vous répond que chacun était maître de faire chez soi ce qu'il veut, tenez-vousle pour dit et contentez-vous de sa réponse '. »

C'était, comme on voit, le prétexte habituel et banal qui précède toutes les déclarations de guerre; nous n'en avons vu de nos jours même que trop d'exemples, et ce que nous savons aussi, c'est que, quand une rupture éclate entre des voisins aigris et rivaux, cette dénonciation d'armements excessifs et menaçants est faite en générale avec une égale conviction, au moins

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