D'Arnclh, t. IV, p. 272 et suiv
avec rimputuosité féminine, dans l'exécution d'un plan qui, flattant ses ressentiments et ravivant ses espérances, lui promettait à la fois la vengeance et la réparation de ses injures.
Dès que les relations diplomatiques avec la France furent rétablies, tandis qu'elle fciisait attendre plusieurs mois une audience au nouveau ministre anglais, elle ouvrait la porte toute grande à un envoyé français d'assez médiocre condition, le chargé d'affaires Blondel, qui venait simplement prendre langue pour préparer l'arrivée d'un ambassadeur; et à peine lui eut-elle laissé achever le compliment insignifiant qu'il avait préparé : — « Le roi, dit-elle vivement, doit être content de moi et comprendre le prix que j'attache à la paix par les sacrifices que j'ai faits pour la rétablir; j'espère qu'elle sera durable, et c'est d'autant plus à croire que ma situation ne doit plus maintenant exciter la jalousie de personne. On a dû, ajouta-t-elle, vous donner des préjugés contre moi, et la trace doit s'en trouver dans vos instructions. Ouvrez les yeux et regardez : et si quelque chose dans notre conduite vous semble équivoque, venez nous en demander l'éclaircissement. » — Puis elle lui annonça qu'elle avait choisi pour l'ambassade de
Paris le comte de Kaunitz, son meilleur serviteur, celui qui avait toute sa confiance, dont elle aurait le plus de peine à se passer; mais elle espérait qu'on se souviendrait de l'inclination pour la France qu'il avait témoignée à Aix-la- Chapelle. Enfin, les jours suivants, elle fit indirectement savoir qu'elle aurait demandé au roi de France d'être parrain de l'enfant dont elle attendait la naissance, n'était qu'elle n'avait jamais pu faire d'offre pareille au roi d'Angleterre.
Blondel, simple commis, ne s'attendant pas à être admis sitôt dans une confiance venue de si haut, en fut complètement ébloui. « Le système politique que j'envisage de cette cour, n'hésita-t-il pas à écrire, me paraît uniquement viser à se concilier l'amitié, la confiance et l'appui du roi, pour tous les projets qu'on voudrait faire à l'avenir : soit pour reconquérir la Silésie, soit pour se dédommager un jour sur le roi de Sardaigne... On laisse assez apercevoir qu'on sent ici qu'on ne peut rien effectuer d'avantageux sans le concours de Sa Majesté et qu'on ne peut faire fond sur ses propres alliés que pour les cas extrêmes, et pour ne pas être écrasé; mais on ne les regarde pas, par la forme de leurs gouvernements, par leur force et leur position, comme parties capa-
blés d'enlrer dans un pacte offensif. » — Ainsi finis pleinement sous le charme, son attitude devint bientôt si déférente et les caresses dont il était l'objet si remarquées, qu'averti par son ministre à Vienne, Frédéric écrivait à Paris : « Estce donc un Autrichien dont vous avez fait choix pour l'envoyer auprès de l'impératrice *?
Le ministère français fut lui-même assez disposé à croire que Blondel n'avait pas su garder son sang-froid devant les bonnes grâces royales, et qu'un ambassadeur, plus accoutumé à traiter avec des grandeurs, serait moins accessible à de telles séductions. Aussi fit-il choix d'un seigneur de haute qualité, le marquis d'Hautefort, dont le ministre de Prusse, Chambrier, dépeignait ainsi le caractère : « Le marquis est vain de sa noblesse, il est à espérer qu'il ne se laissera pas subjuguer par la cour de Vienne, à l'exemple de Blondel, parce que les caresses et les distinctions qui ont pu séduire ce dernier ne seront regardées par lui que comme des choses dues à sa . position ^ » .
Si l'illusion était à craindre, la précaution
d. Blondel à Puisieulx, 30 mai, S juillet 1749, 21 janvier, 18 février 1150 {Correspondance d'Autriche). — Frédéric à Chambrier, 1" septembre 1749 {Correspondance interceptée : ministère des Affaires étrangères).
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pour s'en préserver ne fut pas suffisante. Hautefort arriva bien sur ses gardes et mis en défiance contre la crédulité de Blondel; mais Taccueil qu'on lui fit fut tel qu'en peu de jours il se laissa convaincre que les bons sentiments dont on lui prodiguait l'assurance ne pouvaient être que sincères. Cette fois le couple royal tout entier se mit de la partie et ce fut Tempereur qui commença.
La leçon lui avait été probablement faite d'avance, car il ne resta plus trace dans son lansraa'e des méfiances dont il avait consiané l'amère expression dans son mémoire. « Tenons nous bien unis, dit-il à l'ambassadeur, contre ceux qui ne songent qu'à nous diviser pour en profiter. Tous les ministres vous tiendront le même langage, et quant à l'impératrice, j'en réponds comme de moi-même »; et il ajouta,
crit d'Hautefort à Louis XV, « qu'ayant lieu de craindre qu'on ne mît sa bonne foi en doute, il
tait ravi que je fusse ici, pour me convaincre [;ar mes propres yeux et me mettre à portée de rendre fidèlement compte à Votre Majesté : qu'il nie me parlait avec la candeur et la probité d'un bon bourgeois, que le titre qu'il estimait le plus de tous ceux qu'il pouvait avoir, était celui d'honnête homme. Enfin il me recommanda, si
j'clais embarrassé de quelque chose, de m'adresser toujours à lui. »
Marie-Thérèse, parlant à son tour, crut devoir, elle aussi, répondre de la sincérité de son époux, et cette caution (pour le dire en passant) avait peut-être plus de valeur que l'autre. « Fiezvous à l'empereur, dit-elle, il n'y a pas de plus honnête homme que lui : plus vous le connaîtrez, plus vous en serez convaincu : c'est un bon et honnête gentilhomme plein de candeur, et la bonne foi dont il est ne laisse pas que d'être une chose rare chez les princes. Je sais qu'il y a, à ma cour même, des ministres étrangers qui ne cessent de se déchaîner contre moi, de tenir les propos les plus durs et les plus dénués de vérité. On croit que je ne songe qu'à la Silésie. Je puis vous jurer que je n y pense en aucune façon à présent. Je ne dis pas que je ne la regrette pas. Je ne dis pas que, si la suite des temps amenait des circonstances favorables, je ne penserais peut-être pas à la ravoir : mais je répète que je n'y pense pas dans le moment présent. »
Puis elle engagea aussi l'ambassadeur à s'adresser toujours à elle, et, s'il craignait de se faire remarquer par de trop fréquentes audiences, elle lui indiqua le moyen de faire arriver ses commu-
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nications par un autre intermédiaire que son chancelier d'État, le comte Uhlfeld, brave homme plein de probité, mais qui avait le ton brusque, l'oreille dure et quelquefois le langage peu claire
D'Hautefort fut étonné lui-même, mais charmé de ce ton d'intimité. « J'ose, disait-il au ministre, vous prier de faire attention que l'impératrice se jette, pour ainsi dire, à la tête de Sa Majesté. Elle est femme, pleine d'esprit et de sentiment. Vous êtes plus capable que moi de comprendre le danger qu'il y a de la rebuter jusqu'à un certain point et de l'attacher par là plus étroitement à l'Angleterre. »
Hautefort avait raison de crgire que, si l'impératrice, repoussée par la France, se retournait vers l'Angleterre, elle y trouverait un bon accueil, car à Londres on ne tarda pas à être avisé de l'attitude qu'elle prenait et de l'urgence de faire un effort sérieux pour l'empêcher de s'avancer davantage dans la voie qui l'éloignait de ses ancien amis. Ce fut le ministre anglais Keilh qui, pouvant mettre chaque jour en contraste le froid accueil qui lui était fait et les poli-
1. D'IIaulcfort au roi et à Puisieiilx, 21 et 24 octobre, 3 décembre 1750 [Correspondance d'Autriche : ministère des Affaires étrangères).
tesses dont son collègue de France était comblé, donna assez tristement Falarme. Le pauvre diplomate exprimait, dans une lettre confidentielle, l'embarras qu'il éprouvait entre l'empereur et l'impératrice, qui, au fond, on le voyait bien, n'étaient pas d'accord, mais dont il n'eût pas été prudent de paraître remarquer la dissidence. « L'empereur, disait-il, est un excellent homme, mais il n'a pas tout le poids qu'il devrait avoir, et comme il le sent, il ne se soucie pas de rien prendre sur lui, car bien que l'impératrice se fâche, si on pouvait faire quoi que ce soit qui ait l'air de négliger l'empereur, elle se montre pourtant jalouse, si on a l'air de lui faire trop la cour, de sorte qu'entre ces deux extrêrues il est difficile de toucher juste. Quant à l'impératrice, elle a certainement de grandes qualités, mais ses ministres en l'environnant, en tenant tout le monde à distance, ont, au dire de ceux qui la connaissent personnellement, changé son humeur qui est devenue très susceptible avec une légère teinte de maussaderie
Cette altération d'humeur que Keith se plaisait à attribuer à des causes générales pour ne pas convenir qu'il fût seul à en souffrir, dut être visible à Londres même, quand, au lieu d'un
ministre autrichien qui était resté pendant toute la guerre en intimidité avec le cabinet britannique, un nouvel envoyé arriva, le comte de Richecour, porteur d'instructions qui lui ordonnaient, au contraire, de maintenir avec soin une ligne d'extrême réserve. On lui recommandait d'éviter tout ce qui pourrait conduire, directement ou indirectement, à une rupture de la paix, de ne donner ombrage à personne, « afm de convaincre la maison de Bourbon de ses sentiments pacifiques..., d'être très attentif à persuader à la France, par tous les moyens combinables avec la bonne foi due aux alliés et à notre dignité, qu'on ne garde aucune rancune du passé ».
Il ne semble pas que Londres fût naturellement le théâtre à choisir pour engager un agent autrichien à ménager la susceptibilité et même à rechercher la bienveillance de la France *.
Rien ne pouvait moins convenir au roi George qu'un relâchement trop visible de l'ancienne illiance qui l'unissait à l'Autriche, car rien n'était plus propre à faire éclater le désaccord que Kaunitz avait si justement signalé entre le souverain et la nation britanniques : l'un atta-
i. Keilh au duc de Newcnslle, 6 novembre MiS (Record Oflice). — D'ArneU), t. IV, p. 53G.
ché avec une obstination sénile à ses vieilles habitudes, à ses prédilections et à ses inimitiés de jeunesse, Tautre de plus en plus fatiguée de donner son sang et son argent pour des querelles de famille royale et de voisinage allemand. Ce dissentiment se prononçait chaque jour davantage et l'effet en était sensible même dans le sein du ministère, où des deux frères collègues, l'un, l'aîné, le duc de Newcastle, s'associait à toutes les passions du roi, tandis que le cadet, Pelham, chargé de traiter avec le Parlement, partageait les hésitations et les répugnances populaires. Si l'alliance autrichienne, déjà contestée au dedans, venait à manquer par le dehors, c'en était fait des préférences de la politique royale. Aussi le parti fut-il pris de tout faire pour calmer l'humeur irritable de l'impératrice. Elle réclamait la somme (très forte pour le temps) de cent mille livres sterling, comme solde des subsides qui lui étaient dus pendant la guerre. Bien que rien ne justifiât cette prétention, on se décida à demander la subvention au Parlement, qui fit de grandes difficultés pour l'accorder. La princesse reçut la nouvelle de cette largesse avec une bonne grâce un peu hautaine et même railleuse. « Ce n'est pas tant
l'argent qui me touche, dit-elle au ministre Keith, que la preuve d'amitié du roi et l'espérance que nous voilà remis sur un tel pied que je n'ai plus à l'avenir à craindre d'être encore grondée. Après tout, je suis sa plus vieille amie, et je mérite d'être traitée avec autant de confiance que les nouveaux. » Keith répondit assez spirituellement qu'il ne savait trop de quels nouveaux amis elle entendait parler, mais qu'il se félicitait de voir qu'elle était jalouse parce que la jalousie était une preuve d'affection. « Je suis jalouse, en effet, répondit-elle, et je ne le nie pas, mais je suis une femme, et c'est à moi d'attendre qu'on fasse les avances K »
Toujours désireux de la fléchir, George crut avoir trouvé un moyen tout à fait sûr d'y réussir en faisant vibrer la corde la plus sensible de son cœur maternel. Il proposa de faire décerner par la Diète au jeune archiduc Joseph, qui n'avait pas encore achevé sa huitième année, le titre de roi des Romains, qui lui assurerait la succession à la dignité impériale, et il se posa même si hautement en champion de cette candidature que, non seulement il en fit l'objet d'une proposition