‹ L'Alliance balkaniqueChapitre 15 sur 24 · DE LA GUERRE DES BALKANS · texte numérisé non relu

DE LA GUERRE DES BALKANS

- Nous eûmes beaucoup de peine à nous entendre avec nos alliés sur le but qu'il convenait de donner à l'alliance balkanique, à savoir l'autonomie ethnique des peuples des Balkans avec toutes ses conséquences. Mais le despotisme turc, l'ennemi de cet idéal balkanique, était à peine brisé par nos armées au prix d'efforts surhumains et d'héroïsme sans pareil, que, dès le premier mois de la guerre, les documents et renseignements par nous recueillis nous révélèrent, chez nos alliés, des sentiments et des procédés qui n'étaient nullement en harmonie avec l'objet de notre entente et qui se trou-

lOG l'alliance balkanique.

valent en contradiction irréductible avec la lettre et l'esprit de nos accords. 11 est vrai qu'avec les Grecs nous n'avions pas d'arrangement pour la délimitation delà Macédoine. INIais, avec les Serbes, nous avions sur ce point une entente précise. Nous fumes donc profondément surpris de recevoir copie d'une dépêche circulaire de M. Pachitch portant le n" 5 669 et la date du 15/28 septembre (deux jours avant la mobilisation), par laquelle, cinq mois et demi après la signature du traité serbo-bulgare, la Serbie donnait à ses représentants à l'étranger des renseignements radicalement erronés sur l'entente intervenue entre les Serbes et nous au sujet du sort de la Macédoine. Parlant de la proposition de décentralisation en Turquie d'Europe faite parle comte Berchtold, M. Pachitch recommandait aux diplomates et consuls serbes à l'étranger de travailler à l'introduction de réformes en Vieille-Serbie et à la délimitation de cette contrée dont il indiquait les confins :

« La frontière géographique de ce territoire doit être la suivante : elle commence à Patéritza , sur la frontière turco -bulgare, descend au sud vers la ligne de partage des eaux du Vardar et va de là vers Babouna, en suivant une ligne qui laisse en Vieille-Serbie les villes de Prilep, Kitchévo et Ochrida avec leurs environs. »

Ainsi donc, le 29 février/13 mars 1912, M. Milovanovitch conclut avec nous un traité aux termes duquel Prilep et Ochrida sont compris dans la zone reconnue incontestablement bulgare et, le 15/28 septembre, M. Pachitch incorpore ces deux villes et leurs environs dans les limites de la Vieille-Serbie! Cette manière d'agir produisit sur nous une impression de stupéfaction et nous adressâmes immédiatement, à Belgrade, une protestation énergique.

Bientôt après l'arrivée de ce document à Sofia, l'élan irrésistible de nos troupes marchant sur Constantinople et les défaites écrasantes qu'elles infligeaient aux forces prin-

cipales turques décidèrent le sort de la Turquie d'Europe. En présence de la désagrégation évidente de l'Empire ottoman, nos alliés insistèrent pour la liquidation définitive de ses possessions européennes et les grandes puissances elles-mêmes adoptèrent cette solution radicale. Un des ministres anglais disait, dès le 18/31 octobre 1912, à notre ministre à Londres, M. Madjaroff, que la Turquie d'Europe devait être partagée et que si nous voulions nous contenter d'Andrinople, sans demander Gonstantinople, il nous félicitait pour notre sagesse et notre modération. Le 20 octobre/2 novembre, M. Sazonoff adressait aux représentants russes à l'étranger une longue dépêche circulaire, dont le gouvernement russe a publié des extraits, par la suite, dans le Livre Oi-ange (n° 40) et où il était dit que « la partie de la Turquie d'Europe conquise par les alliés devait, en vertu du droit d'occupation, être soumise à un partage amiable entre eux. C'est de cette manière seulement (lu'on

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pourrait assurer une paix durable dans les Balkans. » Tout le monde demandait une paix durable et l'idée de la création de nouvelles provinces privilégiées autonomes fut abandonnée. Une exception fut faite, dès le début, pour l'Albanie. Le désir de nos alliés de se la partager entre eux se heurta à l'opposition énergique des puissances de la Triple-Alliance. A la suite de cette opposition, M. Sazonoff déclara catégoriquement, dès le 27 octobre/9 novembre que nous, les Bulgares, « qui nous étions mis à la tête de V alliance balkanique^ nous devions attirer l'attention des Serbes sur la très importante circonstance que la nécessité leur imposait de renoncer à toute acquisition territoriale sur le littoral de la mer Adriatique. La Triple- Alliance avait définitivement tranché celte question et il ne fallait pas, après tant d'acquisitions, nous lancer dans une guerre nouvelle pour un port maritime. Toute obstination serbe pouvait provoquer des complications terribles. Et, en hommes qui dirigeaient sage-

110 l'alliance ualkamque,

ment la marche des événements, nous avions, nous, Bulgares, le plus grand intérêt à arrêter les paroles et les gestes de nos alliés qui pourraient compromettre nos succès magnifiques. » Les Serbes durent bientôt se résigner à l'inévitable. Mais, quand ils l'eurent fait, sans d'ailleurs nous en prévenir, ils se plaignirent que nous ne les avions pas soutenus dans leur demande d'accès à la mer Adriatique. La vérité, c'est qu'en leur rappelant les conseils de la Russie, nous leur répétions toujours que nous remplirions, dans la mesure du possible, toutes nos obligations découlant du traité d'alliance.

Le lecteur verra plus loin, par une dépêche de M. SazonofF, comment, avant même de s'être décidés à se désister du port adriatique, les chauvins serbes parlaient déjà de compensations en Macédoine. M. Iladjimicheff, notre ministre à Athènes, me télégraphiait dès le 4/17 novembre, — et ses renseignements étaient corroborés par d'autres

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sources , — qu'on projetait la conclusion sinon d'une double-alliance dans la quadruplealliance balkanique, en tout cas d'un accord contre nous. En môme temps que nous parvenaient ces renseignements, des rumeurs commençaient à courir sur les procédés peu recommandables que les Serbes et les Grecs employaient à l'égard des instituteurs, des prêtres et des apôtres, jeunes ou vieux, de l'œuvre bulgare en Macédoine. On peut trouver, sur ce point, des détails rigoureusement contrôlés dans le rapport de la commission d'enquête instituée par la dotation Carnegie pour la paix internationale', rap-

1. Enquête dans les Balkans. Rapport présenté aux directeurs de la Dotation par les membres de la commission d'enquête Paris, Centre européen de la Dotation Carnegie, 24, rae Pierre-Curie (V), 1914. Il n'est pas sans utilité de rappeler quels étaient les membres de cette commission d'enquête. En voici les noms dans l'ordre alphabétique des pays représentés : Allemagne, D' Walther Schucking, professeur à la Faculté de droit de l'Université de Magdebourg ; Angleterre, Francis W. Ilirst, rédacteur en chefdeV Economist cl Je D'' U. N. Brailsford, journaliste; Autriche, le D' Joseph Redlich, professeur de droit à l'Université de Vienne; États-Unis, D' Samuel T. Dutton, professeur à l'Université de Columbia; France, MM. le baron dEslournellcs de Coristant, sénateur, et Justin Godard, avocat, membre de la Chambre des députés ; Russie, le professeur Paul Milioukofl", membre de la Douma. La com-

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port qui, par son objectivité irréprochable et par son impartialité exemplaire, constitue un recueil précieux de faits et données sur l'attitude des autorités ser])es et grecques en Macédoine. Un publiciste qui voudrait traiter cette question sans avoir lu ce rapport s'exposerait au reproche légitime de ne pas vouloir découvrir la vérité.

Or, cette vérité était bien triste à tous égards. Tandis que, à Tchataldja et Boulaïr, les balles et les obus ennemis faisaient des vides dans les rangs de nos troupes héroïques qui luttaient courageusement pour défendre la cause de l'alliance en brisant la puissance de l'armée turque, de funestes cham-

inission a mis un soin particulier à élablir les exci'S qui se produisirent au cours des deux puerres des Balkans et elle a prouvé rinanitcdes accusations comme quoi seuls les Bulgares se seraient rendus coupables de cruautés. Elle a constaté, en outre, que le haut commnndement bulgare et les chefs d'armée bulgares, seuls parmi les troupes belligérantes, avaient donné des ordres aux officiers, leur jirescrivant d'observer la convention de Genève et de n'admettre parmi leurs troupes aucun crime, aucune violation des lois et des coutumes de la guorrc. Dans ses articles parus nu Ilirtc/i, dans la seconde moitié de l'année dernière, M. Milioulfofl'a dit plus d'une fois que, sous ce rapport, les officiers bulgares s'étaient montrés plus clairvoyants que ceux de maints Etats do la Triple-Alliance.

pions de haines antiques se livraient en Macédoine, à des agissements de toutes sortes pour ressusciter les dissensions ethniques à peine étouffées. Secondés malheureusement par quelques chauvins bulgares, ils créèrent une atmosphère peu propice à l'affermissement des sentiments de fraternité et d'amitié dont l'existence était indispensable pour le règlement amiable des différends surgis entre les peuples balkaniques alliés.

Afin de ne pas réveiller des passions qui ont causé tant de maux aux nations des Balkans et provoqué tant de regrets chez leurs amis, je ne citerai pas môme les renseignements soigneusement recueillis par la commission Carnegie sur les souffrances physiques et morales qu'elle a constatées chez les Bulgares macédoniens. Je n'entrerai pas non plus dans le détail des péripéties de la lutte diplomatique que nous dûmes mener avec nos alliés pour l'exécution de leurs obligations contractuelles et pour le partage de la ^Macédoine, lutte qu'inaugura la circulaire de

M. Pachilch du 15/28 septembre 1912. L'histoire détaillée de ce chapitre de l'alliance des Balkans ne pourra être écrite que lorsque les gouvernements des anciens alliés auront publié les documents nécessaires à une appréciation objective. En l'absence de ces documents, je me trouve dans l'obligation de me servir des dépêches et rapports déjà publiés et en particulier de ceux du Livre Orange russe et du Livre Vert roumain . J'ouvre la série par un télégramme que j'adressai le 13/26 avril 1913 à notre ministre à Pétrograd, parce que ce télégramme expose en peu de mots les courants destructeurs qui, au sein des alliés, aidèrent à la débâcle de l'alliance. Au premier plan étaient les exigences excessives des nationalistes chez les diflérents alliés qui insistaient pour obtenir des acquisitions territoriales aussi larges que possible. On peut citer, coiunie modèle de prétentions exorbitantes, les deniaiidcs du ministre des Affaires étrangères de Grèce, qui, dès le 20/2 novembre 1912, remettait à

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M. HadjimichefF, notre ministre à Athènes, une proposition grecque, aux termes de laquelle, d'après les estimations de nos excellents connaisseurs de la ^Macédoine, MM. A. P. ScliopofFet D"^ Georges RadefF, il réclamait sur les anciennes provinces turques conquises par nos troupes, une étendue de territoire qui comptait 2000 000 d'habitants en nous cédant généreusement une contrée peuplée de 1300000 habitants. En vain nous protestâmes, disant qu'il était inadmissible d'accepter une répartition fondée sur une disproportion si évidente; en vain nous insistâmes sur ce que la justice la plus élémentaire commandait, en l'absence d'un accord préalable, que les acquisitions fussent réparties, comme l'avait proposé l'illustre économiste français M. Paul Leroy-Beaulieu, proportionnellement aux forces et aux sacrifices des deux parties. Et comme nous avions opposé aux Turcs une armée de 563000 hommes, tandis que les Grecs n'avaient mis sur pied que 215 000 hommes de troupes (chiffres constatés entre

autres par la commission Carnegie) et que nos pertes étaient trois, voire quatre fois supérieures aux leurs, il était facile d'établir en chiffres ronds, bien entendu, la part qui, sur une population totale de 3300000 habitants que possédaient les territoires et les îles pris aux Turcs, devait revenir aux Bulgares et celle qui devait être attribuée aux Grecs. ]\I. Coromilas fut intransigeant. II renouvela à plusieurs reprises la menace de la Grèce de ne signer ni l'armistice ni la paix avec la Turquie, si nous ne réglions pas au préalable la question du partage. En effet, les Grecs ne signèrent pas l'armistice, à la joie générale de la presse chauvine d'Athènes. Quant aux négociations pour la paix, c'est seulement le 18 novembre/1" décembre qu'on nous télégraphia que le ministre de Russie à Athènes avait réussi à persuader à M. Véni- /élos de présenter les condilions de la Grèce pour la paix avant qu'un accord fût intervenu entre nous au sujet de notre frontière future. M. Vénizélos alla à Londres et là il proposa

oralement à ^I. Daneff, notre délégué à la conférence de la paix, un nouveau tracé de nos frontières. Après l'échec de la conférence, M. Vénizélos visita Sofia, le 24 janvier/6 février 1913; je le priai de nous présenter par écrit la proposition qu'il avait faite oralement à M. Daneff, à Londres, afin qu'elle servît de base de négociations; il promit de le faire après son retour à Athènes. Mais, probablement sous l'influence de M. Goromilas, la communication attendue tarda beaucoup; il en fut de même d'autres promesses données par la suite, celle, par exemple, de la nomination d'un délégué grec pour la délimitation des zones occupées par les deux armées et celle relative à la démobilisation. M. Sazonofï s'en plaignit (voir le Livre Orange^ n"' 138 et 183). Le nouveau projet nous fut enfin remis; mais, là aussi, M. Goromilas avait pris le dessus et les frontières indiquées n'étaient plus celles que ^l. Vénizélos avait proposées à Londres. En avril 1913, nous proposâmes d'envoverM. Sarafoffà Athènes discuter cette

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proposition, mais ]\1. Coromilas ne se rendit pas à noire demande et son refus fut un puissant encouragement pour nos chauvins qui, à rencontre de mon opinion et de celle de tout notre parti, repoussaient l'arbitrage avec la Grèce. L'arbitrage fut finalement accepté par le cabinet qui fut formé sous la présidence de M. Daneff, où notre parti avait la majorité, mais alors que M. DanefF se préparait à partir pour Pétrograd pour régler définitivement cette question, la guerre éclata entre les alliés. Le coup de grâce était donné à l'alliance balkanique.

Ce fut bien après les Grecs que les Serbes soulevèrent des prétentions extra-contractuelles. Le 10/23 janvier 1913, M. Pachitch, dans une conversation avec notre ministre plénipotentiaire, parla pour la première fois d'une rectification de la frontière établie, et le 16 janvier/1" février, il m'adressa, par l'entremise de M. Spalaïkovitch, une note par laquelle il soulevait officiellement la question de compensations non prévues dans notre

traité d'alliance. J'eus une longue discussion avec M. Spalaïkovitch qui me déclara que, puisque nous ne pouvions nous mettre d'accord sur ces nouvelles demandes serbes, il n'y avait qu'à nous adresser à l'arbitre choisi. Après cette discussion, nous croyions qu'en présence du texte clair de notre traité et de son annexe, un conflit ne pouvait s'élever entre les Serbes et nous. Mais les nationalistes extrêmes en Serbie ne l'entendaient pas ainsi. La Russie fut la première à condamner leurs prétentions excessives. Comme on le verra par une foule de dépêches de M. SazonofFque j'estime devoir citer, en commençant par décembre 1912 pour finir par juin 1913, l'attitude de désapprobation delà Russie à l'égard de la politique serbe persista après le rejet par nous de la proposition de revision du traité, faite par la Serbie le 12/25 mai 1913; M. SazonofT insistait pour que Bulgares et Serbes donnassent leur assentiment à ce que la Russie entrât dans son rôle d'arbitre. Ces documents, qui n'étaient pas publiés au

moment où la commission Carnegie dressait son rapport, prouveront, relativement à nos relations avec nos alliés d'alors, et d'une manière péremptoire :

En premier lieu, comment, même après que nous eûmes accepté l'invitation de la Russie de nous soumettre à son arbitrage, la Serbie persistait jusqu'au dernier moment à demander une revision du traité qui n'était prévue nulle part et que rien ne motivait;

En second lieu, comment Serbes et Grecs négociaient entre eux, avec le concours de la Roumanie, une alliance contre nous;

En troisième lieu, comment, à Londres, dans le but de nous épuiser et de nous réduire à l'impuissance, ils faisaient traîner la signature du traité de paix avec la Turquie jusqu'à ce que sir Edward Grey leur eût intimé de signer ou de quitter Londres.

Mais avant de citer ces documents, je veux insérer ici ma dépêche du 13/26 avril 1913 à notre ministre à Pétrograd. La voici :

« Par une dépêche du 11/24 de ce mois,

M. Sazonoff télégraphie à M. Nekludoff qu'à Pétrograd on est très préoccupé de la grande tension de TafTaire de la délimitation des frontières entre la Bulgarie, la Grèce et la Serbie; qu'on ne veut pas admettre un seul instant l'idée d'une guerre fratricide et que, tout en adressant de pressants conseils de calme à Athènes et Belgrade, on attire en même temps notre attention sur les incalculables conséquences désastreuses qu'amènerait pour la Bulgarie une collision avec ses alliés. Un danger nous menace du côté de la Roumanie et de la Turquie. La Russie a tout fait pour nous préserver d'une attaque dans le dos. Mais, en cas d'une collision fratricide, l'opinion publique russe se détournerait de la Bulgarie, et la Russie resterait spectatrice désintéressée de la ruine de l'œuvre bulgare et se bornerait à la seule sauvegarde de ses propres intérêts. Les Bulgares ne doivent pas perdre de vue que si une collision se produisait, elle ferait tomber le traité de 1912 sur lequel la Bulgarie fonde ses droits dans

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la question de la délimitation de la Macédoine. Pareille collision nuirait à nos intérêts pécuniaires et nous fermerait la porte des emprunts. 'SI. SazonofF nous conseille d'abord de mettre un frein à la presse et ensuite de nous rencontrer avec M. Pachitch.

« Voyez M. SazonofT et exprimez-lui notre grande reconnaissance pour le soin inaltérable qu'il prend du sort de la Bulgarie. Faites lui part, en même temps, de notre profond chagrin de nous voir mettre en quelque sorte sur le même pied que nos alliés au sujet de l'acuité prise par la question du partage de la Macédoine. Nous affirmons le plus catégoriquement que nous ne sommes pour rien dans cette affaire. Une enquête impartiale établirait que ce n'est pas notre presse, mais bien la presse serbe et grecque qui a engage la polémique. ^I. SazonofT sait que c'est ]M. Pachitch qui, par sa lettre du 16/29 janvier, a soulevé la question de la revision de notre traité. C'est 'SI. Vénizélos qui, M. Déuiidofî* nous en est témoin, après avoir

proposé à M. DanefT à Londres, et à ^[. Démido(r à Athènes, une ligne de démarcation précise, se ravise maintenant et nous propose une frontière vague par laquelle il veut nous ravir toutes les localités grecques à l'ouest de Cavalla. C'est le ministre des Finances de Serbie qui déclare solennellement au Parlement que la démobilisation ne pourrait point se faire tant que la question des frontières ne serait pas réglée. C'est le chef de l'étatmajor serbe qui va à Salonique où des officiers serbes et grecs fraternisent et d'où il visite Monastir en train spécial et retourne à Uskub par Tétovo. D'autres que nous sont allés chercher des alliés nouveaux contre leurs alliés qui ont fait deux, même trois fois plus de sacrifices qu'eux pour l'œuvre commune. Enfin et surtout, alors que nous épuisons notre armée et notre peuple en contenant par nos seules poitrines, sans aide aucune, les énormes troupes turques embouteillées à Tchataldja et Boulaïr, Serbes et Grecs massent des troupes contre nous, non

contre l'ennemi commun. Sept divisions grecques sont disposées autour de Salonique, les deux divisions serbes renvoyées d'Andrinople restent autour de Pirot pour être prêtes à la lutte contre la Bulgarie; tout le reste des troupes serbes est concentré, toujours contre nous, entre Koumanovo et Monastir. Si, après tout cela, M. Sazonoff désire une preuve décisive de ce que nous ne voulons point aiguiser le conflit avec les alliés et qu'au contraire nous voulons sincèrement que ce conflit soit réglé pacifiquement, nous sommes prêts à la lui donner. A cet efl^et, et pour trouver une issue à la situation actuelle, nous vous chargeons, en ce qui concerne la Serbie, de lui proposer de suite, sur la base de l'article 4 de l'annexe secrète de notre traité, que la Russie tranche définitivement notre différend avec elle. La thèse serlje est exposée dans la lettre susmentionnée de M. Pachitch. Nous rejetons catégoriquement cette thèse, et comme c'est précisément pour plaider celte môme thèse que M. Pachitch

demande à me voir, toute rencontre est inutile, car le conseil des ministres ne peut plus discuter sur cette base. Nous insistons pour l'exécution du traité ; et notre manière de voir, conforme à la stricte observation des engagements pris, et, par là, si salutaire à l'avenir des peuples balkaniques, trouve, M. Sazonoff le sait, une approbation des plus autorisées. Malgré cela, un difTérend prononcé a surgi entre nous et les Serbes; or, ce différend relève dudit article 4; nous prions donc le gouvernement russe de la manière la plus persuasive et nous insistons auprès de lui pour qu'il assume la charge de trancher ce différend en se faisant donner par les Serbes et par nous toutes les explications propres à l'éclairer. J'ajoute que lors de la remise de la lettre de M. Pachitch, M. Spalaïkovitch, en réponse à la déclaration que je lui fis que nous n'acceptons pas de reviser le traité, me déclara qu'il ne restait qu'à nous adresser à l'arbitrage prévu. Si l'on pouvait annoncer à bref délai que la Russie accepte de trancher

12(5 l'alliance ualkaxique.

le différend sans tarder, cela amènerait le grand apaisement, si désiré par M. SazonofF, des esprits chez nous et en Serbie. Quant à notre différend avec la Grèce, nous nous en occupons en ce moment; je vous télégraphierai par dépêche complémentaire ce que vous devrez communiquer à M. SazonofF afin d'arriver, avec cet Etat aussi, à l'apaisement désiré. Néanmoins, nous prions le plus persuasivement M. Sazonoff de se hâter de tranquilliser et la Serbie et la Grèce sur nos intentions et d'insister pour qu'elles cessent leurs concentrations de troupes et qu'elles s'abstiennent, en général, de démarches qui peuvent avoir des conséquences fatales pour tous les Etats balkaniques. »

Je dois ajouter ici qu'un mois après la date de cette dépèche, nous acceptâmes l'entrevue entre M. Pachitch et moi que M. SazonofF recommandait. Elle eut lieu le 19 mai/1" juin. J'insistai avant tout pour publier nos accords avec les Serbes afin d'éclairer l'opinion publique serbe abusée par des renseignements

inexacts lancés à dessein. La Serbie s'y refusa. Dans cette entrevue, on ne parla pas de revision du traité. La réponse bulgare sur cette question de revision est exposée dans la note du 5/18 juin et dans le mémoire du 12/25 juin, dont on lira une partie à la fin de ce livre.

Voici maintenant les documents russes et roumains dont j ai parlé plus haut et que j'extrais du Lwre Orange (N°^ 131, 135, 140, 141, 138, 160, 161, 163, 166, 181, 233, 235, 241 et 253) et du Lwre Vert (V^ 107, 116, 130, 134 et 137).

Le ministre des Affaires étrangères aa ministre de Russie à Belgrade.

« Pétersboarg, le 3/1») décembre 1912.

« Dans une conversation avec notre ambassadeur à Paris, M. Xovacovitcli a dit qu'au cas oïl la Serbie se verrait refuser la possession souveraine d'un port sur l'Adriatique, elle serait obligée de chercher des compen-

128 L ALLIANCE IJALKANIQUE.

salions par delà la ligne frontière établie par le traité serbo-bulgare. D'autre part, les derniers renseignements reçus témoignent, chez les plénipotentiaires turcs, d'un changement de ton sensible qui fait craindre un danger d'intransigeance de ce côté.

« A notre avis, les intérêts vitaux de la Serbie et de tous les alliés exigent la conclusion rapide de la paix avec la Turquie.

« 11 importe également et au même titre que la pleine harmonie soit maintenue entre la Serbie et la Bulgarie; l'éventualité d'une violation de la délimitation si difficilement obtenue entre les deux États ne peut trouver chez nous ni sympathie ni concours.

« Nous estimons qu'il est en général dans l'intérêt des alliés de ne pas soulever la question de la délimitation réciproque tant que la question capitale des négociations de Londres ne sera pas réglée.

« Sazonoff. »

Le ministre des Affaires étrangères au ministre de Russie à Belgrade.

« Pétersbourgr, le 25 février/10 mars 1913.

a Je me réfère au télégramme du ministre à Sofia, du 23 février/8 mars.

« Xous ne pouvons ne pas regretter que le gouvernement serbe ait, sans attendre la conclusion de la paix, soulevé une question que nous ne pouvons point envisager avec sympathie, vu qu'elle est en contradiction avec les engagements assumés par le gouvernement serbe.

« Sazoxoff. »

Le ministre des Affaires étrangères au ministre de Russie à Belgrade.

« Pétersbourg, le 4/17 avril 1913.

« A la suite d'une recommandation du cabinet de Sofia, le ministre de Bulgarie a attiré notre attention sur les courants dangereux qui menacent le maintien de l'alliance balkanique. Ainsi, le ministre serbe des

130 l'alliance IîALKANIQUE.

Finances a relevé tout récemment la nécessité de crédits de guerre supplémentaires pour les besoins de Tarmée après la conclusion de la paix, jusqu'à la répartition définitive des nouveaux territoires entre les alliés. Les troupes serbes et grecques sont renforcées à mesure que s'opère la dislocation des troupes bulgares. D'un autre côté, des négociations particulières semblent se poursuivre entre la Serbie et la Grèce et le bruit court avec persistance qu'une alliance serait conclue entre ces deux Etats. Veuillez représenter au ministre des Affaires élrangères combien périlleuses et tristes sont toutes ces mesures qui tendent à la rupture de l'alliance balkanique.

« Sazonofk. »

Le ministre de Russie à Sofia au ministre des Affaires étrangères.

« 6/19 avril 1913.

« La haine entre les Bulgares d'une part et les Grecs et les Serbes d'autre part prend des proportions menaçantes. Les Serbes se

fortifient à Bitolia (Monastir) et massent des troupes vers Vélès (Keuprulu). Les Grecs ont envoyé des renforts vers Nigrita et d'autres lieux. Les journaux bulgares, ceux de l'opposition surtout, sont pleins d'accusations et d'attaques contre les alliés; parmi le public, on parle ouvertement de l'imminence d'une collision et l'on manifeste la conviction qu'en quelques jours les Bulgares infligeront une défaite aux alliés et prendront Salonique et la Macédoine méridionale. Le quartier général bulgare prend toutes les mesures en prévision d'une guerre fratricide.

« Nekludoff. »

Le ministre des Affaires étrangères aux ministres de Russie à Sofia et Belgrade.

« Pétersbourg, le 17/30 avril 1913.

« Les rapports, de jour en jour plus tendus, entre la Bulgarie et la Serbie nous inspirent les craintes les plus sérieuses.

« La Russie qui a travaillé de toutes ses

182 l'alliance ralkanique.

forces à la conciliation de la Bulgarie et de la Serbie et qui a suivi avec joie leurs succès qu'elle espérait ne devoir servir qu'à amener une plus étroite union au sein de l'alliance balkanique, assiste, le cœur endolori, à la transformation de leurs rapports qui menace de ruiner les résultats obtenus par les alliés, pour le triomphe manifeste de leurs ennemis communs qui, jusqu'ici, avaient été impuissants à semer la discorde entre eux.

« Les dissentiments qui divisent la Serbie et la Bulgarie se réduisent à la question de savoir comment il convient d'interpréter leur traité.

« Gela étant, sans entrer, pour le moment, dans l'examen de la question de principe et en nous efforçant de conserver dans cette affaire une complète impartialité envers les deux parties, nous considérons qu'il est de notre devoir de rappeler une disposition qui, en toute interprétation du traité, ne peut perdre sa valeur, c'est à savoir que tout différend touchant l'interprétation et l'exécution

tant du traité que de la convention militaire est soumis à la décision de la Russie, dès lors que Tune des deux parties aura déclaré qu'elle estime impossible une entente par des pourparlers directs.

4 Sans attendre qu'une des parties se soit adressée à nous, ce qui témoignerait d'une tension excessive, la Russie laisse aux deux gouvernements le soin de lui confirmer à temps que leurs dissentiments seront réglés par les moyens prévus dans le traité et non par les armes.

« Nous vous chargeons de vous expliquer dans ce sens avec le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité.

« Sazonoff. »

Le ministre de Russie à Sofia au ministre des Affaires étrangères .

« Le 19 avril/2 mai 1918.

<j Je me suis expliqué avec M. GuéchofF sur le contenu de votre télégramme du

17/30 avril. Il m'a prié de vous rapporter que le gouvernement bulgare sympathise à votre proposition de faire régler par la voie indiquée dans le traité d'alliance serbo-bulgare le dissentiment surgi entre la Serbie et la Bulgarie. En même temps, M. Guéchoff a prescrit au ministre de Bulgarie à Pétersbourg de vous faire lui-même cette déclaration et de vous exprimer d'ores et déjà la confiance de la Bulgarie dans la justice et l'impartialité du jugement arbitral du gouvernement impérial.

« Nekludoff. »

Le ministre de Russie à Belgrade au ministre des Affaires étrangères.

. Le 19 avril/2 mai 1913.

« M. Pachitch m'a déclaré catégoriquement que la Serbie ne nourrit aucune arrièrepensée contre la Bulgarie et qu'elle apprécie toujours son amitié sincère, ce qui apparaît comme un gage de la stal)ilité de l'alliance

balkanique. La reconnaissance de la nécessité d'une revision du traité, lequel n'avait pas prévu la marche des événements qui ont suivi, ne veut point dire que la Serbie tend à rompre ce traité. M. Pachitch m'a fait voir qu'après une appréciation consciencieuse et impartiale de ce que chacun d'eux a fait, les alliés pourront aboutir à un résultat conciliant, et qu'en cas de malentendu il resterait une autre issue — le haut arbitrage de la Russie. La Grèce a, dans cette question, les mêmes vues que la Serbie. La Serbie, aux dires de M. Pachitch, n'a pas conclu d'accord séparé avec la Grèce, mais un tel accord peut être réalisé à titre de défense contre une agression bulgare. M. Pachitch est prêt à tout moment à se rendre dans un endroit neutre pour une conférence amicale avec les premiers ministres des Etats alliés.

« Hartwig. »

136 I- ALHANC1-: UALKANIQUE.

Le ministre de Russie à Belgrade au, ministre des Affaires étrangères.

« Le 20 avril/8 mai 1913.

« Je me suis expliqué avec M. Pachitch sur le contenu de votre télégramme du 17/30 avril.

« La Serbie tient, dit-il, maintenant comme avant, à son alliance avec la Bulgarie et elle ne songe aucunement à rompre cette alliance, mais elle estime qu'il est indispensable, en raison des événements qui se sont produits, de soumettre le traité d'alliance à une revision amicale. Il ne perd pas l'espoir que les deux Etats sauront obtenir un accord amiable. Si, cependant, on constate que cela est irréalisable, le gouvernement serbe est toujours prêt, aux termes du traité, à soumettre ses prétentions et interprétations au jugement du gouvernement impérial.

a IJahtuic. »

Le ministre de Russie à Belgrade au ministre des Affaires étrangères.

« Le 24 avril/7 mai 1913.

« M. Pachitch est profondément reconnaissant au gouvernement impérial de son attitude bienveillante à Tégard de la Serbie et de l'estime où il tient ses efforts de mettre la politique de la Serbie en accord avec les conseils amicaux de la Russie. Il a manifesté de l'empressement à se conformer, comme je vous l'ai fait connaître par mon télégramme du 20 avril/3 mai, à la manière de voir de la Russie dans ses actes concernant les malentendus serbo-bulgares ; mais, afin d'éclairer le caractère du différend surgi, de donner une satisfaction morale à l'armée serbe et d'apaiser les milieux politiques surexcités et aussi, afin de conserver des liens avec la Grèce qui a des intérêts identiques à ceux de la Serbie et d'alléger de cette manière la tâche future de l'arbitre, M. Pachitch consi-

dère qu'il faut absolument procéder à un échange amical de vues entre les premiers ministres de tous les alliés ou tout au moins entre leurs plénipotentiaires.

« Hahtwig. »

Le ministre des Affaires étrangères aux ministres de Russie à Belgrade et Athènes.

« Pétersbourg, le 14/27 mai 1913.

« Les gouvernements serbe et grec semblent jouer un jeu évasif et dangereux en nous assurant de leurs intentions pacifiques tout en évitant les réponses nettes et déterminées et en se préparant activement pour une lutte en commun contre la Bulgarie.

« Nous ne pouvons ne pas prévenir les deux gouvernements des résultats funestes d'une politique pareille et nous vous chargeons de l'aire, dans ce sens, une représentation des plus sérieuses auprès du ministre des Affaires étrangères.

« Sazonoff. »

Le ministre des Affaires étrangères au ministre de Russie à Belgrade.

. Pétersbourg, le 5/18 juin 1913.

«... Veuillez agir sur M. Pachitcli pour en obtenir la réponse la plus prompte possible (au sujet de son acquiescement à l'arbitrage). Une plus longue obstination et les tergiversations peuvent avoir les conséquences les plus funestes.

« Nous apprenons d'une source des plus sûres que la situation présente ne peut pas durer au delà de quelques jours, après lesquels on peut s'attendre aux complications

les plus sérieuses.

« Sazonoff. »

Le ministre des Affaires étrangères au ministre de Russie à Belgrade.

« Pétersbourg, le 6/19 juin 1913.

« Les renseignements qui nous parviennent de différentes sources signalent un mouvement croissant dans l'armée bulgare pour une action immédiate ou pour le licen-

ciement des troupes. Si la Serbie n'accepte pas l'arbitrage de la Russie, sans aucune réserve^ à V exemple de la Bulgarie^ le gouvernement bulgare ne veut pas attendre, et la réunion des quatre premiers ministres, ici, ne pourra pas avoir lieu.

« Le consentement pur et simple de la Serbie à l'arbitrage de la Russie ne peut être considéré comme une concession quelconque à la Bulgarie.

« L'adhésion de la Serbie à cette façon de poser la question n'est pas seulement nécessaire à la Bulgarie, nous en avons besoin; car, à défaut de l'assurance que les deux parties se soumettront sans réserve à notre arbitrage, nous ne pouvons réaliser notre devoir d'arbitre.

« Veuillez inviter M. Pachitch à nous donner sans tarder une réponse claire et nette. Faites état de toute votre influence pour prévenir la funeste collision imminente entre les alliés.

« Sazonofp. »

LES ALLIES PENDANT LA GUEKKE DES BALKANS. \'i\

Le ministre de Russie à Belgrade au ministre des Affaires étrangères.

« Le 8/21 juin 1913.

« J'ai reçu vos télégrammes du 5/18 et du 6/19. Me conformant à vos instructions, j'emploie tous mes efforts à persuader au gouvernement serbe d'accepter notre arbitrage sans réserve, mais, pour le moment, je me heurte à des obstacles puissants. On a généralement l'impression, ici, que nous voulons forcer la Serbie à se soumettre à toutes les demandes de la Bulgarie, ce contre quoi je lutte de toute mon énergie. Je ne perds pourtant pas l'espoir d'obtenir une

décision favorable.

« Hartwig. »

Le ministre des Affaires étrangères au ministre de Russie à Sofia.

« Pétersbourg, le 12/25 juin 1913.

« ... Nous blâmons également la Serbie, qui n'a pas donné une réponse nette à la

question de savoir si elle se soumet à l'arbitrage du gouvernement impérial.

« Sazonoff. »

Le ministre de Roumanie à Belgrade au ministre des Affaires étrangères à Bucarest.

. Belgrade, le 23 février/8 mars 1913.

« Je viens d'apprendre de plusieurs côtés que la Serbie traite avec les Grecs pour conclure une alliance défensive contre la Bulgarie. Tant le gouvernement que le ministre de Grèce sont, bien entendu, impénétrables. Ce dernier passe chaque jour plusieurs heures au ministère des Affaires étrangères. Les gouvernements serbe et bulgare traitent depuis quelque temps, pour fixer entre eux une autre frontière que celle prévue par le traité d'alliance. On croit qu'ils arriveront à une entente.

« FlLALlTY. »

Le ministre de Roumanie à Belgrade au minisire des Affaires étrangères à Bucarest.

« Le 7/20 mars 1913.

« Le général Uadko Dimitrieff a été envoyé en Russie pour la question de la délimitation des frontières entre les alliés, qui décidément ne peuvent plus s'entendre. Toutes les personnes avec qui j'ai parlé de cette aftaire m'ont déclaré que, du général au dernier soldat, tous les Serbes sous les armes refusent de quitter Monastir et les autres villes exigées par les Bulgares (sur la base du traité d'alliance) et préféreront se faire tuer par Savoir plutôt que de renoncer à ce qu'ils ont conquis.

« FiLALITY. »

Référé à Sa Majesté le Roi.

« Bucarest, samedi, le 6/19 avril 1913,

« Aujourd'hui, à neuf heures du matin, j'ai reçu la visite de M. Ristich, ministre de

Serbie, lequel m'a entretenu des malentendus qui existaient entre les Serbes et les Bulgares. 11 m'a dit que les Bulgares n'avaient pas tenu l'engagement pris dans le traité d'alliance avec les Serbes, etc. Après cette introduction, pendant laquelle j'ai été informé des obligations réciproques des alliés, M. Ristich m'a dit que M. Pachitch désirait encore une entente amicale avec le gouvernement bulgare, mais que, si le conflit devenait inévitable, il l'avait chargé de nous demander quelle serait notre attitude et si nous étions disposés à conclure avec la Serbie une alliance purement défensive contre la Bulgarie.

« Je lui ai répondu que je devais tout d'abord soumettre à Sa Majesté le Roi la proposition qui m'était faite, et que je communiquerai ma réponse plus tard; il se pouvait même faire que ma réponse tardât, dans l'attente du résultat de la médiation de Saint- Pétersbourg.

« litaiit donné que le roi de Grèce, à

LES ALLIKS PENDANT LA (JUERRF. DES lîALKANS. 115

l'audience pour la remise des lettres de rappel de notre ministre plénipotentiaire, vers la fin du mois de mars, nous a également parlé d'une alliance de la Grèce avec la Roumanie contre les prétentions bulgares, il est probable que le gouvernement grec nous fera des propositions analogues à celles faites par les Serbes. Mais, vu la ferme attitude de Sa Majesté le Roi, il sera indiqué que je réponde au gouvernement grec également de manière évasive. Il est toujours à craindre que, jusqu'au moment où les deux gouvernements n'auront pas ouvertement rompu l'alliance avec la Bulgarie et tant qu'un réel conflit n'aura pas éclaté entre eux, les pourparlers pour une alliance avec nous ne serviront qu'à rendre les Bulgares plus conciliants à l'endroit des concessions demandées par les Serbes et les Grecs, et qu'à cimenter de nouveau leur alliance actuelle, au détriment de la Roumanie.

s Nous ne pouvons intervenir qu'au moment où le conflit armé aura éclaté entre

146 LALLIANCE 15ALKANIQUE,

Serbes, Grecs et Bulgares; nous devrons

alors avoir les mains libres pour imposer

la paix.

« T. Maioresco. »

Référé à Sa Majesté le Roi.

•< Bucarest, jeudi, le 2/15 mai 1913.

« Aujourd'hui, à onze heures du matin, le ministre de Grèce, M. Papadiamantopoulos, est venu au ministère des Affaires étrangères et m'a fait, d'ordre de son gouvernement, la communication verbale suivante :

« 1° Que le gouvernement hellénique donnera aux églises et écoles macédo-roumaines des régions qui seront annexées à la Grèce, pleine liberté de fonctionner en employant la langue macédo-roumaine.

« J'ai répondu que je m'attendais à cela, après la déclaration faite par M. Vénizélos à M. Take loanesco à Londres, mais que je le priais de me donner maintenant cette déclaration par écrit et d'ajouter qu'il était bien entenrlii (juc l'État roumain subventionnerait

(comme il le faisait auparavant sous la domination turque), lesdites églises et écoles et que, conformément aux règles canoniques orthodoxes, l'église macédo-roumaine aurait aussi droit à un épiscopat.

« M. Papadiamantopoulos a ajouté :

« 2° Que le gouvernement hellénique désirerait savoir si nous étions disposés à conclure une alliance avec la Grèce, les prétentions des Bulgares devenant menaçantes.

« J'ai répondu que, dans une telle question, je devais en référer à Sa Majesté le Roi et à mes collègues du ministère et que, pour le moment, mon impression personnelle était qu'il nous fallait d'abord en finir au Parlement avec le résultat de la médiation de Saint-Pétersbourg et décider ensuite de l'attitude de la Roumanie dans la nouvelle

crise balkanique.

« T. Maioresco. »

148 LALLIAXCr. BALKANIQUE.

Référé à Sa Majesté le Roi.

« Bucarest, dimanche, 26 mai/8 juin 1913,

« Aujourd'hui, à dix heures du matin, le ministre de Grèce, j\I. Papadiamantopoulos, est revenu chez moi me parler d'une alliance avec la Grèce contre une trop grande expansion de la Bulgarie, et a ajouté qu'une telle alliance pourrait être formée en y ajoutant la Turquie. Je lui ai répondu qu'en ce (jui concernait la Turquie, je croyais plus prudent d'attendre la consolidation de sa situation intérieure. Quant à un rapprochement avec la Grèce, j'ai ajourné ma réponse à plus tard, lorsque les frottements balkaniques se seront accentués davantage.

« T. Maioresco. »

Parallèlement à ces recherches d'alliés contre nous, on prenait soin de ne pas signer le traité avec les Turcs, déjà prêt depuis le 19 avril/2 mai. Les pourparlers avec des

non alliés en vue de la conclusion d'une alliance contre nous ne pouvaient être connus du public. Mais les efforts des gouvernements serbe et grec de faire traîner les négociations à Londres ne pouvaient rester inaperçus. Aussi, l'exaspération que cette attitude des Serbes et des Grecs causait dans notre armée et dans notre peuple était-elle excessivement grande. Rien ne fut plus exploité contre nos alliés que ces malheureuses tergiversations. Et, plus d'une fois, je dus attirer l'attention de leurs représentants et de ceux des grandes puissances sur les suites dangereuses que cela pouvait avoir. Mais tout fut en vain. Il y a plus. Selon une dépèche d'un des membres de notre délégation à Londres, « des délégués serbes et grecs se rendirent, avant la signature, chez l'ambassadeur de Turquie, Tevlik pacha, lui proposant de télégraphier à Gonstantinople pour faire instruire Osman Nizami pacha de ne pas signer la paix, mais de laisser traîner les choses, en échange de quoi ils [)romettaient des compensations

à la Turquie lors du conflit qui éclaterait entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce en faisant reporter la frontière en Thrace à l'ouest d'Andrinople. Tevfik pacha, en homme d'expérience de l'ancien régime, ne se prêta pas à cette suggestion et refusa même de télégraphier. »

Révolté par ces procédés que, très probablement, il connaissait dans tous leurs détails, sir Edward Grey finit par faire le geste mémorable dont parle cette dépêchecirculaire adressée aux ambassadeurs anglais :

« Londres, le 15 mai. Sir Edward Grey a dit aux délégués balkaniques que ceux d'entre eux qui désirent signer tels quels les préliminaires de la paix doivent le faire sans tarder. Ceux qui ne sont pas disposés à signer feront mieux de quitter Londres, puisfju'il est inutile pour eux d'y rester et de continuer une discussion dontl'unique résultat est un ajournement sans fin. Ceux qui signeront auront notre concours moral. »

LES ALLIES PENDANT LA CUEIiRE DES BALKANS. 151

En même temps, l'Agence Reuter télégraphiait que la déclaration de sir Edward Grey causait une grande surprise dans maints cercles balkaniques « qui y voient un indice apparent d'intervention plutôt que de médiation ».

Deux jours après, le traité était signé par tous les délégués. Ce triomphe de Talliance balkanique suscita une joie sans bornes chez tous les amis des alliés. La seule petite note discordante qu'on entendit au milieu de cette harmonie générale nous vint d'un allié. En effet, le jour même de la signature de la paix, c'est-à-dire le 17/30 mai, notre délégué à Salonique, M. SarafofF, me télégraphiait que M. Vénizélos, qui se trouvait dans cette ville, s'était plaint à lui de ce que « les puissances avaient imposé aux Grecs de signer la paix sans que les réserves formulées par eux fussent prises en considération ».

Néanmoins, malgré cette discordance, le triomphe de l'alliance balkanique était complet. Elle avait vaincu non seulement la

grande puissance turque, mais les calculs mesquins des chauvins serbes et grecs dont MM. Pacliitch et Vénizélos se plaignaient, blâmant leur agitation néfaste, sans pouvoir cependant se soustraire à leur pression. Chez nos alliés, comme chez nous, il y avait, malheureusement, des militaires et des civils qui prenaient parti pour le nationalisme dans ce qu'il a de plus excessif, de plus exclusif, de plus agressif. Je ne crois ni les blesser, ni leur faire tort en montrant ce que, sans doute, ils tiennent pour une vertu. Mais j'ai le devoir de rappeler le rôle funeste joué par eux dans les journées dramatiques qui se terminèrent par la conclusion du traité de Londres, ainsi que dans les quatre semaines, encore plus dramatiques, qui s'écoulèrent du 17/30 mai au 18 juin/1" juillet, entre le jour qui vit l'apothéose de l'alliance balkanique et celui qui en vit l'efTondrement.

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