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CHAPITRE IV

Nous étions trois ministres-présidents, au moment de la signature, à Sofia, des traités d'alliance entre la Bulgarie et la Serbie et entre la Bulgarie et la Grèce : M. Milovanovitch, M. Vénizélos et moi. La mort précoce em})orta le premier, le 18 juin/i" juillet 1912. Le 30 aoùt/12 septembre, M. Pachitch le remplaça au pouvoir. A nous trois, nous préparâmes, commençâmes et terminâmes la guerre des Balkans provoquée par la Turquie. Mes deux collègues commencèrent et terminèrent aussi la guerre des alliés. Un mois avant cette dernière guerre, j'étais démissionnaire.

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Pourquoi démissionnai-je? Ce n'est plus un secret en Bulgarie, Critiqué par mes adversaires qui me reprochaient cette démission, attaqué pour des fautes que l'on m'imputait pendant la durée de la guerre des Balkans, j'ai dû publier tout un livre ' pour

1. La Folie criminelle et l'Enqucte parlementaire, So&a,\9\ii. Dans cet ouvrage, que j'ai écrit en réponse aui critiques acerbes formulées contre ma politique, j'ai établi que j'étais contre l'attaque de Tchataldja, contre le projet d'entrée à Constantinople, contre la reprise des hostilités au commencement de 1913 qui nous fut imposée par le coup d'Etat jeuneturc du 10/23 janvier. La communication de M. Sazonofl' qui nous déconseillait cette reprise parvint tard à M. DanefF, auquel nous avions donné l'ordre de ne rompre les négociations que d'accord avec les représentants des grandes puissances. Ce n'est pas moi qu'on peut accuser d'avoir voulu faire de la guerre de libération une guerre de conquête, comme le désiraient maints nationalistes chez nous et comme le firent les chauvins serbes et grecs. Dès le 5/18 janvier 1913, j'avais dit à M. MilioukofT, qui l'a répété dans son journal le Jiletch, du 4/17 octobre 1913, que j'étais d'avis de céder Salonique h la Grèce. Et au conseil des ministres tenu sous la présidence du roi, le 21 mars/3 avril de la môme année, j'insistai pour que notre différend avec la Grèce fût également soumis à l'arbitrage. Dans mon livre, je démontre, avec preuves à l'appui, que ce n'est pas mon parti ni moi qui sommes coupables de l'abandon de la décision qui fut prise dans ce conseil et à laquelle nous nous en tînmes jusqu'au bout. Le reproche d'hésitation et de temporisation qu'on fait à notre politique est injuste. Nous ne jiouvions en aucun cas traiter avec les Serbes pour une rectification de In frontière contractuelle. Le traité serbo-bulgare nous laissait la latitude et la Russie ellemême nous conseillait d'attendre la signature de la paix avec la Turquie avant de procéder à la liquidation des acquisi-

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réfuter les accusations que l'on répandait à mon adresse et montrer à mes compatriotes les vrais coupables des malheurs de ma patrie. J'extrais de ce livre le texte de ma lettre de démission que je reproduis ici :

« Sire, « Le télégraphe nous a apporté aujourd'hui la nouvelle de la signature du traité de paix avec la Turquie. Cet acte met fin à une guerre qui a illustré le nom bulgare et glorifié la patrie bulgare. Mais en même temps, il marque le commencement de la liquidation des résultats obtenus par la lutte des alliés contre la Turquie. Pour l'accomplissement de cette liquidation, Votre Majesté estimera

lions territoriales; néanmoins, et sans tenir compte de cette liberté, nous sollicitâmes le gouvernement russe, dès le mois d'avril 1913, le priant d'entrer dans ses fonctions d'arbitre. On comprend à la lecture du Lirre Orange pourquoi il ne put fias le faire. A une époque si bouillante de la vie nationale, «lors que, après les brillantes victoires de l'armée bulgare, il n'était pas aisé d'être modéré, j'ai tâché de ne pas m'écarter de la modération qui, i\ mon avis, était la seule politique salutaire pour la Bulgarie. Et si les outranciers ont conseillé et accompli la folie criminelle du 16/29 juin 1913, pas un mot, pas un acte de ma politique ne peut leur servir d'excnse.

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peut-êlre qu'il est nécessaire de confier le gouvernement du pays à un cabinet nouveau. Afin de lui donner la possibilité de former un nouveau ministère, j'ai l'honneur de prier Votre Majesté de daigner accepter la démission du cabinet que je préside.

c( En remerciant Votre Majesté en son nom et en mon nom propre, etc., etc.

. Sofia, le 17/30 mai 1913.

« I. E. GuÉCHOFF. »

Quant aux motifs de ma démission, ils étaient connus de tous ceux qui se trouvaient initiés aux affaires. Ma politique qui visait à nous entendre sans effusion de sang avec nos alliés, à ne pas laisser rompre l'alliance balkanique, à recourir à l'arbitrage tant avec la Serbie qu'avec la Grèce, n'était pas approuvée. C'est pourquoi, j'ai pensé devoir laisser au chef de l'Etat le soin de décider si, pour la liquidation de nos différends avec les alliés, il ne fallait |)as faire appel à des hommes

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nouveaux. Premier artisan do l'alliance balkanique, j'en devenais aussi le premier martyr, non pas tant à cause du sacrifice que je faisais en abandonnant la présidence du Conseil, qu'en raison des critiques auxquelles je m'exposais en quittant mon poste en pleine crise. Mais je devais démissionner, parce qu'il y avait désaccord entre la Couronne et moi et parce que j'étais d'avis qu'en raison de la situation critique où nous nous trouvions, un cabinet de concentration nationale s'imposait. J'avais la conviction profonde qu'aucun des autres partis, une fois au pouvoir, n'aurait pris la lourde responsabilité d'une seconde guerre. Et, en effet, le cabinet de M. Daneff, qui assuma la gestion des affaires après l'insuccès de la formation d'un cabinet de large concentration et qui comptait des membres appartenant à deux partis politiques, décida à l'unanimité, le 9/22 juin, que M. Daneft" irait à Pétrograd et que nos différends avec la Serbie et avec la Grèce seraient soumis à l'arbitrage.

Cependant, malgré cette décision unanime du gouvernement ])ulgare et à Tinsu du cabinet, le 16/29 juin, sur un ordre du haut commandement bulgare, la deuxième et la quatrième armées bulgares attaquèrent nos alliés. Personne n'a plus implacablement que moi condamné ceux qui recommandèrent et ceux qui ordonnèrent ces attaques. Le texte de leurs ordres a été publié par la commission Carnegie qui, dans son rapport, le qualifie à juste titre d'embarrassé et enfantin. Mais, si haut que THistoire condamne cet acte criminel, elle doit reconnaître qu'on ne peut pas en rendre responsable le peuple bulgare. Le monde a vu comment la Bulgarie s'engagea dans la guerre des Balkans. Après une mobilisation approuvée par tout le conseil des ministres, le Sobranié fut convoqué pour voter les crédits de guerre. L'Assemblée nationale approuva la mobilisation à l'unanimité et vota les crédits. Et, après que les Turcs eurent déclaré la guerre, parut un manifeste au peuple portant les signatures du

roi et des ministres. Peut-on demander à ce même peuple de répondre d'un coup d'État, d'une folie criminelle accomplie non seulement sans l'approbation préalable de son corps législatif, mais à l'insu de son gouvernement responsable ? Et que le gouvernement bulgare n'avait pas pris de décision de déclarer la guerre aux alliés, cela a été publiquement établi devant la justice bulgare. Le 8/21 janvier dernier, on jugeait un procès en diffamation intenté au publiciste bulgare M. D. Micheff. Celui-ci produisit devant le tribunal un certificat délivré par le secrétaire du conseil des ministres actuel qui, comme Ton sait, est un adversaire irréductible des progressistes et des nationaux qui étaient ministres au 16/29 juin 1913. Or, voici ce que dit ce certificat, qui porte la date du 7/20 janvier 1915 et le numéro 66.

« La chancellerie du conseil des ministres certifie, par le présent, (ju'on ne trouve, dans les procès-verbaux du conseil des ministres, aucune disposition relative à

l'ouverture des hostilités, le 16/29 juin 1913, contre les anciens alliés grecs et serbes.

« Le présent certificat est délivré à M. D. MichefF, domicilié à Sofia, pour le présenter au tribunal départemental de Sofia, au cours du procès en justice pénale numéro 2866, 1914.

« Signé : le Secrétaire, M. Arnaoudoff. »

L'unique organe constitutionnel du peuple bulgare, le cabinet bulgare, ne savait donc rien de l'ordre d'attaquer certaines parties des troupes des alliés et même il arrêta cette action qui, le 16/29 juin, avait été engagée incontestablement contre son gré. Il adressa au gouvernement russe la prière d'intervenir énergiquement afin de faire cesser les hostilités tant du côté serbe que du côté grec. Nos anciens alliés s'y refusèrent formellement et déclarèrent la guerre à la Bulgarie. Le texte même de la proclamation serbe par laquelle cette guerre fut déclarée prouve irrécusablement que ce n'étaient plus

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des facteurs irresponsables, mais les ministres eux-mêmes qui avaient décidé de profiter de la première occasion pour déclarer la guerre à la Bulgarie. Ils achèvent ainsi le mal commencé par les ordres donnés le 16/29 juin. L'alliance balkanique était enterrée.

Ce n'est pas moi qui me chargerai de répartir les responsabilités de cette catastrophe. Mais, responsable devant l'Histoire de la conclusion de l'alliance balkanique, je pense que je n'aurai pas accompli mon devoir jusqu'au bout si je ne dis tout ce que devra savoir le futur historien appelé à prononcer définitivement sur ces événements.

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