LA PREMIERE GUERRE SERBO-BULGARE
Deux fois en vingt-huit ans les Serbes nous ont déclaré la guerre.
La première fois, ce fut le 1"/!^ novembre 1885, Le roi Milan voulut tenir en échec
l'union de la Bulgarie avec la Roumélie orientale, union qui avait suscité l'enthousiasme en Aniïleterre et en France et à propos de laquelle l'eu Alexandre III avait dit à la délégation bulgare qui était allée à Copenhague le prier d'approuver cette œuvre, qu' « il ne pouvait être question d'une désunion ». J'ai moi-même entendu ces paroles, faisant partie de cette délégation. De Copenhague, sur un ordre du gouvernement bulgare, je me rendis à Londres plaider, contre Milan, la cause de l'union. Le 4/16 octobre, étant allé me présenter à lord Salisbury, alors ministre des Affaires étrangères, je rencontrai, par hasard, dans la salle d'attente du ministère, M. Tchédomil Miatovitch, alors ministre de Serbie à Londres. M. Miatovitch voulut justifier la politique du roi Milan et, par la défense qu'il m'en fit, je vis avec horreur pour quels motifs futiles le souverain de la Serbie se préparait à jeter l'un contre l'autre deux peuples frères. Voici ce que j'écrivis, au sujet de cette entrevue,
LEIIONDREMENT DE l'alLIANCE BALKANIQUE. I(i3
au ministre des Affaires étrangères de Bulgarie : « M. Miatovitch avoue que les Serbes ont laissé échapper le moment d'une invasion en Vieille-Serbie, que, s'ils attaquaient maintenant la Turquie, ils seraient battus et que pour cette raison il est probable que le roi Milan, qui doit faire quelque chose, envahira la Bulgarie. Ce sera bien triste, remarqua M. Miatovitch, et je voudrais qu'au dernier moment on trouve un moyen de conjurer ce danger. Mais que faire quand, depuis trois ans, votre gouvernement se comporte si mal avec nous? Pourquoi nous avez-vous ravi Brégovo? Pourquoi promettezvous de faire interner Pachitch et Pavlovitch et les laissez-vous intriguer? Pourquoi avezvous fait votre coup d'Etat actuel sans vous entendre au préalable avec nous ? Pourquoi, maintenant encore, ne vous tournez-vous pas vers nous pour une entente fraternelle?
Voilà quels sont les principaux griefs de M. Miatovitch contre nous. Je n'ai pas manqué de lui donner les réponses voulues
et je lui ai fait reconnaître que ce serait bien dangereux pour eux, si leur agression irréfléchie contre la Bulgarie provoquait des complications et des interventions dont leur égoïsme étroit ne peut pas prévoir les conséquences. Je pense qu'une seule des observations de M. Miatovitch mérite d'être prise en considération, c'est d'arrêter tous les agitateurs serbes et de faire, si le gouvernement ne l'a pas fait déjà, une démarche auprès du gouvernement serbe pour une entente directe. »
Je dois dire que dès avant de recevoir mon rapport, le gouvernement bulgare avait délégué en Serbie feu GrécofF, qui ne fut même pas reçu. Si on l'eût reçu, il eût réfuté les assertions de l'avocat du roi Milan comme ({uoi nous nous étions emparés de l'insignifiante petite île de Brégovo et n'avions pas relégué M. Pachitch. L'ironie du sort a voulu que le fonctionnaire bulgare qu'était alors M. Pachitch devint par la suite président du Conseil des ministres de Serbie et que
M. Miatovitch se fît le défenseur de sa politique antibulgare.
La politique de Milan n'était pas populaire en Occident. En Angleterre, elle était l'objet d'une réprobation unanime. Le grand Gladstone donna de cette réprobation une expression éloquente dans cette lettre qu'il m'adressa :
« Hawarden-Castle, Ghester, 15 octobre 1885.
« Cher Monsieur,
« J'ai CM l'honneur de recevoir votre lettre, et c'est à peine si j'ai besoin de vous assurer de l'intérêt que je continue à prendre aux affaires de la péninsule des Balkans et en particulier à celles de la Bulgarie.
« J'ai été étonné de voir dans les journaux ma lettre privée à M. de Laveleye, ou du moins la plus grande partie de cette lettre qui, je suppose, a été traduite et retraduite bien des fois. Quoi qu'il en soit, j'espère qu'elle ne fera point de tort, si l'on comprend
qu'elle disait simplement que je me prononce en faveur de la reconnaissance du fait accompli, que je nourris l'espoir que l'union sera réelle et que je n'approuve point les mouvements comme ceux dont menacent la Serbie et la Grèce auxquelles je ne puis reconnaître le droit de s'immiscer dans des contrées en dehors de leurs frontières.
« Je ne crois pas avoir le droit d'en dire davantage, puisque dans ces affaires embrouillées, il est beaucoup plus facile de nuire que de faire du bien. En tout cas, je ne manquerai pas d'accorder la plus grande attention à toute lettre qui me viendrait de vous.
« Je reste, cher monsieur, votre dévoué
« W. E. Gladstone. »
Cependant, malgré l'indignation de l'opinion publique en Europe, le roi Milan, à l'instigation du gouvernement autrichien, nous déclara la guerre, par un message qui présente une analogie frappante avec les pro-
L EFFONDREMBNT DK L ALIJANCE BALKANIQUE. Ifi7
clamations de maintes grandes puissances dans la guerre actuelle. Voici un extrait de la communication qui nous fut adressée le l"7i4 novembre 1885, et par laquelle on nous notifiait la déclaration de guerre :
« Le commandant de la première division et les autorités de la frontière annoncent simultanément que les troupes bulgares ont attaqué aujourd'hui 13 novembre, à septheures et demie du matin, les positions occupées par un bataillon du 1" régiment d'infanterie, sur le territoire serbe, dans les environs de Vlassina. Le gouvernement royal regarde cette agression non motivée comme une déclaration de guerre, et je vous prie de notifier à M. le Ministre des Affaires étrangères de Bulgarie que la Serbie, acceptant les conséquences de cette attaque, se considère comme en état de guerre avec la principauté de Bulgarie, à partir du samedi l'i novembre, à six heures du matin. »
En réalité, aucune attaque bulgare n'avait eu lieu. On sait comment finit cette guerre com-
mencée sans motifs plausibles contre un pays fraternel qui avait dirigé toutes ses troupes contre les Turcs. Le roi Milan fut battu en moins de quinze jours. Et l'armée bulgare, en marche sur Nisch, ne fut arrêtée que par le représentant de l'Autriche, le comte de Kevenhiiller. Le 20 janvier/!" février 1886, se réunit à Bucarest la conférence pour la conclusion de la paix entre la Bulgarie victorieuse et la Serbie vaincue. Chargé d'y représenter mon pays, je trouvai à Bucarest, par une étrange coïncidence, le même M. Miatovitch que j'avais rencontré à Londres, désigné comme délégué par son gouvernement. On vit alors se produire un événement que l'histoire des conférences n'avait jamais connu jusque-là. Nous nous étions déjà mis d'accord avec M. Miatovitch sur les deux premiers articles du traité concernant le rétablissement de la paix et de l'amitié entre les deux Etats et l'amnistie, lorsqu'on reçut une dépêche du roi Milan (jui disait que celui-ci n'acceptait pour tout traité qu'un seul article
ainsi conçu : « La paix est rétablie entre la Serbie et la Bulgarie à dater du jour de la signature du présent traité. » Nous signâmes le traité de paix avec cet article unique et nous ne prîmes à la Serbie pas un pouce de territoire peuplé de Serbes.
Il va sans dire que l'Histoire impartiale ne rendra pas le peuple serbe responsable des fautes du roi qui la gouvernait alors. Mais il me semble que nous avons le droit d'espérer qu'elle ne fera pas non plus porter au peuple bulgare la responsabilité de l'attaque partielle du 16/29 juin, de cet acte funeste commis par des facteurs irresponsables, dont le gouvernement serbe profita pour nous enlever de vastes contrées, qu'il avait lui-même reconnues bulgares par le traité du 29 février/13 mars 1902.