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CHAPITRE I

Appelé, le 11/24 mars 1911, au poste de président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, mon premier soin fut, en ma qualité de chef de la politique bulgare, de m'occuper de cette malheureuse question macédo-andrinopolitaine qui, depuis le Congrès de Berlin, ne cessait de tourmenter la Bulgarie. On sait le mot de Gortchakoff sur ce congrès. Pour le chancelier d'Alexandre II, c'était la page la plus sombre de sa vie. C'en était une non moins sombre de la vie du peuple bulgare. A peine affranchi par la

Russie, il vit l'Europe sanctionner sa libération au prix de l'unité qu'il avait conservée au temps de la servitude. Le traité de Berlin morcelait la Bulgarie de San Stefano en trois parties : la Bulgarie vassale, la Roumélie orientale autonome, et la Macédoine et la Thrace replacées sous le joug turc. Après l'union de la Roumélie orientale à la Bulgarie, celle-ci n'avait plus qu'un idéal : la restauration de la Bulgarie de San Stefano ou, si ce rêve était irréalisable, l'obtention pour la Macédoine et la Thrace d'une autonomie qui, en garantissant à leurs habitants un régime d'administration humain, libérerait la Bulgarie des soins et des dangers qui pesaient constamment sur elle du fait de l'anarchie macédo-andrinopolitaine. Ces soins et ces dangers étaient si nombreux et si menaçants que la tranquillité et le développement normal du pays en souffraient et que son avenir même pouvait en être compromis. Aussi, pour un président du Conseil bulgare n'y avait-il pas de plus impérieux devoir que

celui de rechercher les moyens de résoudre ce problème qui pesait si lourdement sur les destinées de l'Etat et du peuple bulgares. Témoin contemporain des horreurs de Finsurrection bulgare de 1876 et de la guerre russe de 1877-78, dont j'ai raconté quelquesunes dans mes rapports aux représentants anglais et américains et dans mes lettres au Times ainsi que dans les Notes d'un condamné, partisan convaincu du dogme formulé par un publiciste français qui a dit que la meilleure politique consiste à se guider par un patriotisme ardemment pacifique et un pacifisme prudemment patriotique, j'étais, jusqu'en 1912, le plus grand pacifiste en Bulgarie. Je ne cessais de prêcher, dans mes discours et dans mes articles, une prudence extrême pour éviter toute aventure qui pourrait entraîner la Bulgarie dans une guerre avec la Turquie. Et dans le mémoire sur la question macédonienne que je remis à sir Edward Grey vers la. fin de 1906, je louais 'ma patrie d'être le seul pays des Balkans qui n'eût pas troublé

L ALLIANCE BALKAMOUE.

la paix de la péninsule balkanique. Alors même qu'à la suite du coup d'État jeune-turc de 1908, la réalisation de la cause que je soutenais dans ce mémoire devint difficile, je ne perdis pas tout espoir et l'idée d'une entente directe avec les Jeunes-Turcs me préoccupa longtemps encore, avant aussi bien qu'après mon arrivée au pouvoir, en mars 1911.

Cependant, le nouveau régime en Turquie ne tarda pas à ruiner nos illusions. Les Jeunes-Turcs, dans l'extermination des éléments hétérogènes, ne restèrent point en arrière des Vieux-Turcs et d'Abd-ul-Hamid lui-même. L'odieux massacre d'Adana et l'abominable impunité des auteurs intellectuels de cette horrible boucherie étaient de nature à faire réfléchir tous les amis d'une solution pacifique de ce faisceau de problèmes ethniques que l'on désigne sous le

nom de question d'Orient. Toutefois, je per-

sistais à penser qu'après le concours si désintéressé que les Macédoniens donnèrent aux Jeunes-Turcs lors de la contre-révolution des

LA CONCLUSION DE l'alLIANCE BALKANIQUE. 5

Vieux-Turcs en avril 1909, et après la chute (en 1911) du cabinet de M. MalinofF, assez peu sympathique aux Jeunes^Turcs, dont je pris la succession, le ministère présidé par moi pouvait s'attendre (à la suite, surtout, des déclarations pacifiques que j'avais faites à plusieurs reprises) , à une politique qui répondît complètement à notre désir de faire un essai loyal d'entente avec la Turquie ^

1. Voici la première déclaration que je fis comme président du Conseil à Roustchouk, un mois après notre arrivée au pouvoir, sur notre politique à l'égard de la Turquie :

« Cette politique est sincère. Et comme nous désirons franchement qu'elle ne soit pas éphémère, qu'elle reste durable, et qu'après avoir été la politique de notre cabinet, elle devienne celle de la Bulgarie, nous espérons que l'empire voisin, de son côté, facilitera notre tâche et se rendra à notre appel en vue de supprimer les causes de malentendus entre nous, d'écarter les motifs qui excitent l'opinion publique dans notre pays, .\ucun gouvernement ne peut, dans un pays parlementaire, lutter contre l'opinion publique. Et ce sera un vrai malheur si la politique pacifique que nous inaugurons succombe sous les coups de l'opinion publique, excitée par la faute d'autrui. Là où nous ne réussirons pas, il n'y aura guère d'autre gouvernement bulgare qui puisse réussir. »

Et voici la seconde déclaration, faite à la Chambre, le 11/2'i novembre 1911 : « L'opposition, déclarai-je alors, nous a sommé de dire avec qui nous étions. Je réponds que nous sommes avec tous» ceux qui désirent sincèrement la paix et qui, la désirant sincèrement, désirent aussi toutes les conditions indispensables au maintien de cette paix; qui désirent que les Balkans soient aux peuples balkaniques et que ces peuples, quel que soit l'Etat où ils vivent, jouissent d'un régime

J'eus l'occasion de discuter longuement à ce sujet avec le grand pacifiste, feu W.

de liberté, de justice humaine, de droits constitutionnels. Nous sommes avec tous ceux qui désirent une paix pareille. Et si les Turcs la désirent et lu peuvent garantir telle que nous l'entendons, nous sommes avec eux. Voisins depuis des siècles, liés par d'étroits liens économiques, nous voulons sincèrement entretenir avec eux des rapports de bon voisinage. Nous le voulons parce que nous croyons que ces rapports sont dictés par les intérêts vitaux de la nation bulgare dans les limites du royaume et hors de ces limites. Et rien n'est venu, jusqu'à ce jour, nous dissuader de cette politique pacifique; rien ne s'est produit qui puisse troubler l'espoir que nous nourrissons de voir nos voisins comprendre que cette politique de bon voisinage s'impose tout aussi bien à eux-mêmes. Noue espérons que, assagis par leurs épreuves récentes et actuelles dont nous aimons à croire qu'ils sortiront heureusement, ils se pénétreront de la nécessité d'introduire avant tout dans leurs territoires européens des conditions de vie telles, qu'elles n'obligent pas nos conationaux de fuir et d'émigrer chez nous. Source abondante de soucis pour la race bulgare et de maux pour l'Empire turc, cette émigration, à laquelle il convient de mettre un terme dans leur intérêt et dans le nôtre, dépeuple la Macédoine et la Thrace, congestionne d'éléments inquiets et surexcités certains de nos districts limitrophes et crée par conséquent un problème macédonien en territoire bulgare. Que l'on crée des conditions de nature à faire cesser cette situation grosse de dangers, quo l'on réponde par des actes et par la satisfaction de maintes de nos demandes légitimes aux preuves que nous multiplions depuis longtemps d'une politique pacifique, et nous pouvons être assurés qu'un grand pas en avant sera fait vers la pacification des contrées peuplées de nos conationaux. Celte parification personne ne la désire aussi ardemment que ce paisible et laborieux peuple bulgare qui, il y a un mois, accueillit avec un calme si digne les nouvelles alarmantes d'une mobilisation à notre frontière méridionale. »

T. Stead auquel on a érigé Tannée dernière un monument dans le Palais de la Paix à la Haye. Il était tellement "âmi des Bulgares et admirateur de Gladstone, qu'on lui avait confié les papiers du grand bulgaropliile sur les massacres de 1876. D'adversaire acharné d'Abd-ul-Hamid, tel que je l'avais connu dès 1879, quand nous nous rencontrâmes à Londres, M. Stead était devenu l'ami des Jeunes-Turcs et il avait, pendant l'été de 1911, visité Constantinople et la Macédoine, afin d'étudier de près et de pouvoir mieux défendre la cause jeune-turque. Bien qu'il se fût montré ardent défenseur de la Turquie lors de la déclaration de la guerre turco-italienne, quand je le vis à Sofia, en août 1911, il me recommanda, à ma grande surprise, de ne pas hâter l'entente projetée. Il avait commencé à perdre ses illusions à l'endroit des Jeunes-Turcs. Cette désillusion prit, par la suite, de grandes proportions chez beaucoup d'hommes d'Etat et notamment chez le comte d'/Ehrenthal et M. de Kiderlen-Wàchter. Ce

dernier, surtout, m'étonna, dans l'entrevue que j'eus avec lui dans la première moitié du mois de juin 1912, par la critique sévère qu'il faisait du régime jeune-turc. Quoi qu'il en soit, je continuais pendant l'été de 1911 mes conversations avec le ministre de Turquie à Sofia, Assim bey, sur le thème de la conclusion d'une entente turco-bulgare. Assim bey était d'accord avec moi et, blâmant la politique étroite des Jeunes-Turcs à l'égard des Bulgares, il parlait d'aller à Monastir et de là à Salonique et Andrinople voir les cercles jeunes-turcs afin de leur faire entendre raison et de les amener à adopter une attitude différente. Avant qu'il eût pu accomplir ce voyage, il fut appelé à Constantinople où il prit la direction du ministère des Affaires étrangères. Entre temps, l'Italie avait déclaré la guerre à la Turquie. Celle-ci avait donc tout intérêt à être en bons termes avec la Bulgarie et il n'était pas étonnant qu'à son départ de Sofia, Assim bey fît à M. Th. Théodoroff,qui me remplaçait provisoirement — j'étais alors à

Vichy — les déclarations les plus catégoriques en faveur d'une entente bulgaro-turque.

Malheureusement, à part certaine proposition mort-née ' (je l'appelle mort-née [non seulement parce qu'elle était inacceptable pour

1 . Voici la dépêche avec les instructions qu'Assim bey adressa à Naby bey à Sofia :

« J'ai depuis longtemps eu à méditer sur les intérêts communs de la Turquie et de la Bulgarie. Parmi les idées dont je poursuis la réalisation, il n'en est pas qui me tiennent plus à cœur que celle de l'amélioration et de la pérennité des relations turco-bulgares.

« Je prie donc Votre Excellence de vouloir bien, au cours d'une de ses conversations particulières, demander à M. GuéchofT de préciser et détailler les points qu'il y aurait lieu d'étudier en commun dans cet ordre d'idées. Connaissant ma façon de voir, Son Excellence n'ignore pas non plus ce que j'attends de son sens politique, de sa clairvoyance et de ses dispositions amicales. Vous pourrez lui réitérer l'assurance qu'elles me trouveront sincèrement empressé à les accueillir dans le même esprit.

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