LE TRAITÉ SERBO-BULGARE
Je m'entretins de ces tentatives d'entente serbo-bulgare avec M. D. RizofF qui avait signé avec la Serbie le traité de 1904, qu'il négocia comme délégué bulgare à Belgrade. C'était vers le milieu du mois de septembre; M. RizofF se trouvait alors en congé à Sofia.
LA CONCLUSION DE l'allIANCE BALKANIQUE. 13
Il fut convenu entre nous que M. Rizoff s'entendrait avec M. Milovanovitch, alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères de Serbie, pour une entrevue entre nous deux, premiers ministres, à mon retour de Vichy où je me préparais à aller après les élections législatives.
Les élections eurent lieu le 4/17 septembre; le 7/20 septembre, je partis pour Vichy. A peine arrivé là, je fus surpris de la tournure critique que prenaient les relations entre ritalie et la Turquie. Ces relations empirèrent avec une rapidité foudroyante, et le 16/29 septembre, la guerre était déclarée. Je télégraphiai aussitôt à mes collègues à Sofia que je repartais pour la Bulgarie, mais qu'il me semblait indispensable de m'arrêter à Paris et à Vienne pour voir les ministres des Affaires étrangères de France et d'Autriche-Hongrie. Voici ce que j'ai noté sur les entretiens que j'eus alors avec eux.
« M. de Selves m'a recule mercredi 21 septembre/4 octobre 1911, à deux heures et
demie et M. le comte d'^hrenthal, samedi à trois heures. A riin et à l'autre j'ai posé deux questions : 1° la guerre serait-elle localisée et finira-t-elle bientôt? 2° ne prévoiton pas des complications du côté de la Turquie, soit qu'il y ait une exaltation du fanatisme, une explosion du chauvinisme turc, soit qu'il y ait un soulèvement contre les Jeunes-Turcs, une récidive de la contrerévolution du mois d'avril 1909? Sur la première question tous les deux m'ont répondu affirmativement. Oui, la guerre sera localisée, oui, la guerre finira bientôt. M. de Selves croit que l'Italie consentira à payer une indemnité pour la Tripolitaine. Il ne peut pas dire si elle consentira à reconnaître la suzeraineté du sultan, mais, dans tous les cas, il croit que l'Italie sera très conciliante si les Turcs engagent des pourparlers immédiatement après l'occupation de la Tripolitaine. Naturellement, il faut que cette occupation se fasse pour que l'Italie entame des négociations. Le comte d'iî<]hrenthal n'avait
pas encore lu les déclarations de Hilmi pacha concernant la durée de la guerre. Quand j'eus attiré son attention sur ces déclarations et lui eus dit que Hilmi pacha était d'avis que la guerre doit continuer, le comte d'yEhrenthal m'a interrompu : « ]Mais où veulent-ils faire « la guerre, me dit-il? par terre? par mer? Ni « l'un ni l'autre n'est possible et j'espère que « les Turcs consentiront à faire la paix. » Quant aux conditions — y aura-t-il une indemnité? y aura-t-il reconnaissance de la suzeraineté du sultan? — le comte d'^Ehrenthal n'en sait rien.
« En ce qui concerne la seconde question — le danger de complications du côté de la Turquie — M. de Selves admet ce danger, le comte d'iEhrenthal ne l'admet pas. Ce dernier croit que le Comité jeune-turc, étant la seule force organisée de la Turquie, gagnera plutôt qu'il ne perdra de terrain du fait de la situation actuelle, et qu'il aura assez de force pour imposer sa volonté. Je lui ai répondu qu'il en
avait perdu beaucoup avant la guerre et que
je ne vois pas qu'il puisse avoir assez d'autorité et assez de prestige pour dominer les passions déchaînées par ce nouvel échec du régime jeune-turc. Dans tous les cas, et en réponse à la remarque du comte d'^Ehrenthal, qu'il espérait que nous suivrions l'exemple des grandes puissances et ferions tout notre possible pour maintenir la paix, je lui ai fait observer, comme j'avais déjà fait remarquer à M. de Selves, que le danger dans la péninsule balkanique ne viendra pas du côté de la Bulgarie, il viendra du côté de la Turquie. Les grandes puissances connaissent notre politique pacifique. Et quoique les Jeunes- Turcs n'aient pas répondu à cette politique, nous ne nous en départirons point, si les intérêts de la Bulgarie ne l'exigent pas.
« A M. de Selves j'ai dit qu'ayant rempli deux missions diplomatiques en France, j'ai appris à apprécier les conseils éclairés et pleins de sympathie pour mon pays, que le Gouvernement français nous a toujours prodigués. Et je lui ai raconté ces missions,
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accomplies l'une en 1879 et l'autre en 1885. Lors de cette dernière, j'avais eu l'honneur d'être reçu par M. de Freycinet et de traiter avec lui la grosse question de l'union de la Roumélie orientale à la Bulgarie. M. de Selves m'a dit qu'il partageait les sympathies de son oncle pour la Bulgarie et qu'il admirait son roi. En passant il m'a demandé si certaine petite question d'indemnité due à un Français avait été réglée. Je lui ai répondu affirmativement.
« Le comte d'iEhrenthal m'a parlé des négociations pour le traité de commerce en exprimant l'espoir que nous pourrons en finir vite. Il m'a parlé aussi de la visite de Sa Majesté notre roi en ces termes : « Lors de la visite « que Sa Majesté votre roi m'a faite dans le « courant de cet été, il a été question de sa « visite à Sa Majesté l'Empereur. Je lui ai « fait observer que je prendrais les ordres de « l'Empereur etquejepréviendraisSaMajesté.
« Or, la santé de Sa Majesté ayant besoin de « ménagements, j'ai été obligé de télégra-
« phier au comte Tarnowsky de prévenir > « M. Dobrovitch qu'il n'y aura pas de visites « cet automne. »
A Vienne, j'étais attendu par M. Rizoffqui, à la suite des instructions que M. Théodoroff lui avait renouvelées, s'était arrêté à Belgrade et avait fixé notre entrevue avec M. Milovanovitch. M. StanciofF m'y attendait aussi; il me dit que le roi, qui se trouvait dans ses domaines en Hongrie, était au courant de ce que nous préparions et qu'il désirait me voir avant mon départ. J'eus plusieurs conférences avec nos deux ministres plénipotentiaires. Et après le long rapport que fit M. Rizoff sur ses entrevues à Belgrade, nous restâmes d'accord sur les points fondamentaux de notre entente avec les Serbes que nous consignâmes dans l'aide-mémoire suivant. H n'est pas superflu de noter à ce propos : i" que les points concernant une agression contre la Serbie et la Bulgarie et concernant une tentative éventuelle de l'Autriche d'occuper la Macédoine ou l'Albanie furent écrits par
LA CONCLUSION DE l'aLLIANCE BALKANIQUE. 21
M. RizofF lui-inênie, et 2° que le sandjak d'Uskub dont nous adoptions la frontière pour ligne de délimitation présumée englobait aussi le caza de Vélès (Keuprulu) et que par conséquent ce caza devait être cédé aux Serbes. Et à ce moment-là il n'était pas encore question d'arbitrage.
Aide-mémoire.
1° Renouvellement de notre traité de 1904 mutatis mutandis^ c'est-à-dire en demandant l'autonomie au lieu de réformes et, dans l'impossibilité de réaliser l'autonomie, en faisant le partage de la Macédoine.
2o Limite des concessions à faire dans le partage :
a) A l'est du Vardar, le cours de la rivière Ptchina jusqu'à sa source;
b) A l'ouest du Vardar, les frontières des sandjaks de Prizrend et d'Uskub.
3° Détermination des casus fœderis :
a) Attaque de la Serbie et de la Bulgarie par qui que ce soit;
22 l'allianck balkanique.
b) Agression turque contre un Etat balkanique quelconque;
c) Tentative éventuelle de l'Autriche d'occuper la Macédoine ou l'Albanie;
d) Troubles intérieurs en Turquie qui seraient de nature à menacer la paix ou la tranquillité de la péninsule balkanique;
e) Si les intérêts de la Bulgarie et de la Serbie commandent la liquidation de la question.
4° Adhésion de la Russie comme condition
sine qua non du traité conclu sur ces bases.
5" Participation du Monténégro à ce traité.
Après que le roi, dans l'audience qu'il m'accorda dans son wagon entre Oderberg et Vienne, m'eut donné son approbation à ce programme, je partis de Vienne le 28 septembre/11 octobre, et le soir du même jour j'eus avec M. Milovanovitch une entrevue sur laquelle j'adressai le rapport suivant au roi et au conseil des ministres :
« Partis de Belgrade, M. Milovanovitch et
LA CONCLUSION DE l'alLIANCE BALKANIQUE. 23
moi, le 28 septembre/11 octobre 1911, à 11 heures et demie de la nuit, nous sommes arrivés à 2 heures et demie à Lapovo, où le wagon ministériel serbe, dans lequel nous avons fait le voyage, a été détaché de notre train et nous avons dû nous séparer. Pendant les trois heures que nous avons passées ensemble, nous avons abordé toutes les questions qui intéressent nos deux pays, en commençant par la guerre italo-turque et le régime jeune-turc.
« En parlant de ce régime, M. Milovanovitch m'a dit que le comte d'iEhrenthal avait perdu tout espoir de le voir régénérer la Turquie. Il y a quelques mois, au printemps dernier, il se serait prononcé contre ce régime et en faveur de la constitution d'une Albanie autonome, qui aiderait à la solution de la grande question balkanique. M. Milovanovitch a de nouveau insisté sur le danger qu'une pareille Albanie s'étendant jusqu'aux frontières bulgares et englobant les deux vilayets de Monastir et d'Uskub, présente-
rait pour les Slaves de la péninsule balkanique. D'après M. Milovanovitch, les Albanais, composés en grande partie de musulmans, incapables, comme tels, de former un Etat civilisé, sont condamnés au sort des peuples musulmans, au sort de l'Algérie, de la Tunisie, du Maroc et de la Tripolitaine. La seule solution serait l'annexion — lors de la liquidation de la Turquie — de la partie septentrionale de l'Albanie à la Serbie et de la partie méridionale à la Grèce.
« La question de la liquidation de la Turquie une fois abordée, M. Milovanovitch s'est lancé dans de longues discussions sur le présent et l'avenir de nos deux pays. 11 est d'avis que, pour le moment, il n'y a rien à faire; que toutes les puissances étant décidées à localiser la guerre, à ne pas tolérer des complications dans la péninsule balkanique, nous devons nous tenir tranquilles. La Serbie, dans tous les cas, ne bougera pas, d'autant plus qu'il croit que toute guerre entre la Turquie et un des pays balkaniques consoli-
LA CONCLUSION DE l'aLLIANCE BALKANIQUE. 25
derait plutôt qu'elle n'ébranlerait le régime jeune-turc. Il faut attendre la fin de la guerre actuelle et il faut surtout s'assurer l'appui de la Russie. Sans cet appui on ne peut et on ne doit rien entreprendre. Mais avant de nous adresser à elle, nous devons nous entendre, conclure un traité en trois exemplaires^ dont l'un doit être remis à la Russie.
« Les casus fœderis doivent être les suivants :
« 1° Alliance défensive absolue contre quiconque attaquerait la Bulgarie ou la Serbie; « 2" Alliance défensive contre quiconque essayerait d'occuper les portions à énumérer de la péninsule balkanique : Macédoine, Vieille-Serbie, etc.;
« 3° Alliance offensive contre la Turquie en vue : 1° d'affranchir la Macédoine et la Vieille-Serbie dans les circonstances jugées propices par les deux parties; 2° de faire cesser l'anarchie ou les massacres dans les provinces où des intérêts vitaux de l'une ou de l'autre partie sont engagés.
« Quand j'ai fait remarquer à M. Milovanovitch que si notre tentative d'affranchir la Macédoine et la Vieille-Serbie revêt la forme d'une annexion, notre tâche sera beaucoup plus difficile, vu les susceptibilités de nos voisins, il a été d'accord avec moi qu'il vaudrait peut-être mieux demander l'autonomie des provinces affranchies, mais il était évident que cette solution ne lui souriait pas. Il a insisté sur le partage des provinces affranchies, en faisant observer qu'il y a des districts qui ne peuvent pas faire l'objet d'une dispute entre nous. Andrinople doit aller à la Bulgarie, comme la Vieille-Serbie, au nord du Char-Planina, doit aller à la Serbie. Quant à la Macédoine, la plus grande partie de cette province sera bulgare. Mais une partie de la Macédoine septentrionale doit être donnée à la Serbie et la meilleure chose serait de laisser ce partage à l'arbitrage de l'Empereur de Russie. « Ne tirons aucune ligne de délimi- « tation pour le moment, m'a-t-il dit. De cette a manière, vous ne vous exposerez pas au
« reproche d'avoir consenti à un partage préa- « lable de la Macédoine. Le moment venu, a lorsque vos nationaux verront que vous « obtenez la part léonine, on ne se révoltera « pas contre la perte de ce petit coin de la « Macédoine que l'Empereur de Russie, sous « les auspices de qui cette grande œuvre sera « faite, aura, dans un sentiment élevé d'équité, « donné à la Serbie. Ah! oui! Si, en même « temps que la liquidation de la Turquie, la « désagrégation de l'Autriche-Hongrie pou- « vait survenir, la solution serait grandement « simplifiée : la Serbie obtiendrait la Bosnie « etl'Herzégovine.commela Roumanie obtien- « drait la Transylvanie, et nous n'aurions pas « à redouter une intervention de la Roumanie « dans notre guerre avec la Turquie. »
Le roi et le conseil des ministres approuvèrent les bases de négociation posées par M. Milovanovitch et moi, et je fus autorisé à entamer des pourparlers formels pour la conclusion d'une alliance défensive et offensive avec la Serbie. J'avais hâte d'entrer en négo-
dations, car la situation que je trouvai à Sofia, à mon retour de Vichy, était assez inquiétante, pour ne pas dire critique. Mes collègues du conseil des ministres, pris de peur à la suite des renseignements que l'on avait reçus de la Thrace au sujet de la mobilisation turque contre nous, avaient sérieusement mis à l'ordre du jour la question d'une contre-mobilisation bulgare.
Leurs dispositions belliqueuses étaient pour moi une vraie révélation. Frappé de ce changement, je me demandais ce que je devais attendre de mes autres compatriotes, de l'opinion publique, si mes camarades, d'ordinaire si prudents et économes, ne pouvaient plus souffrir les provocations turques et étaient prêts à dépenser des dizaines de millions pour mettre à la raison nos voisins turbulents. Et, de fait, l'opinion publique était déjà tellement alarmée et tous les journaux, sans en excepter les semi-officieux Z)e/i et Reich, étaient tellement belliqueux, qu'un correspondant étranger put écrire à cette
époque que je n'étais pas à la hauteur de mon poste, puisque, au lieu de profiter de la crise, j'avais, au contraire, tout fait pour l'étouffer, .le l'étouffai, en effet, par mes démarches auprès des gouvernements des grandes puissances, mais en même temps, je décidai de conclure sans tarder une alliance et avec la Serbie et avec la Grèce, car la guerre italoturque, qui dès son début avait si profondément ébranlé nos rapports avec la Turquie, pouvait réserver à la Bulgarie des surprises décisives. La prudence la plus élémentaire m'imposait, à moi, le chef de la diplomatie bulgare, les alliances avec la Serbie et la Grèce qui nous étaient indispensables pour pouvoir résister à une agression turque — après la disparition d'Abd-ul-Hamid une guerre préventive comme en préconisait Bismarck était plus que probable de la part des Turcs — et pour être à même de défendre nos droits et ceux de nos conationaux dans l'éventualité d'une catastrophe en Turquie. Xous étions d'autant plus tenus de conclure
des accords semblables que nous n'avions pas la certitude de l'inexistence de l'alliance turco-rouniaine signalée en août 1910 et qu'au cas d'une guerre avec la Turquie nous risquions de voir les Serbes et les Grecs intervenir dans des conditions qui seraient beaucoup plus défavorables pour nous que si nous nous entendions avec eux. Profondément convaincu, en outre, de la nécessité qu'il y avait de soustraire la question macédonienne au pouvoir du comité révolutionnaire, comme Gavour arracha des mains des révolutionnaires italiens la question de l'unité italienne, j'entrai en négociations avec les Serbes. M. Spalaïkovitch, ministre plénipotentiaire de Serbie à Sofia, fut désigné comme négociateur du côté serbe, tandis que de notre côté, c'est moi qui fus chargé, par le roi et le conseil des ministres, de la conduite des pourparlers, en m'engageanl à prendre sur les différentes questions, l'avis de M. Daneff en sa qualité de chef de l'autre parti de la coalition gouvernementale et de MM. Th. Théo-
doroff et le général NikiphorofF, comme ministre des Finances et de la Guerre.
La première proposition des Serbes n'était pas de nature à nous inspirer beaucoup d'espoir dans la modération du gouvernement serbe. Malgré les assurances données par M. RizofF, ils prirent un ton élevé. Par l'article 3, alinéa 3 de leur projet, ils se réservaient le droit de déclarer la guerre sans demander notre assentiment, tandis que dans l'article 4, ils ne faisaient non seulement aucune mention de l'autonomie de la Macédoine, mais proposaient de soumettre à l'arbitrage de la Russie la totalité des vilayets de Salonique et de Monastir. Le texte de ces articles était ainsi conçu :
« Art. 3. — Au cas où l'une des parties contractantes, estimant que la situation en Turquie l'exige et que les conditions générales en Europe y sont favorables, adresserait à l'autre une proposition d'engager une action pour l'affranchissement des Bulgares et des
Serbes du joug turc, la partie invitée doit se rendre de suite à cette invitation en entrant immédiatement dans un échange de vues.
« Si une entente en vue d'une action intervient, cette action sera engagée conformément à l'entente établie et, si des lacunes restent dans le texte même de l'entente, les deux pays s'inspireront en tout des sentiments d'amitié et de solidarité d'intérêts. Dans le cas contraire, on fera appel à l'opinion de la Russie, laquelle sera, si et dans la mesure dans laquelle la Russie se prononcera, obligatoire pour les deux parties. Au cas où, la Russie s'abstenant de donner son opinion et l'entente entre les deux parties contractantes ne pouvant, même après cela, être obtenue, celle des deux parties qui est pour une action déciderait d'engager cette dernière à elle seule et à ses risques, l'autre partie sera tenue d'observer une neutralité amicale vis-à-vis de son alliée, de procéder sur-le-champ à une mobilisation dans les limites prévues par la convention militaire et
LA CONCLUSION Dli l'aLLIANCE liALKAMQUE. 33
de se porter, avec toutes ses forces, au secours de son alliée si un tiers Etat prenait le parti de la Turquie.
« Art. 4. — Toutes les acquisitions territoriales que l'une ou l'autre partie ou les deux ensemble auraient, dans les cas prévus aux articles 1, 2 et 3, faites sur la Turquie tombent sous la domination commune (condominium) des deux parties.
« La Serbie reconnaît d'ores et déjà à la Bulgarie le droit exclusif sur le territoire du vilayet d'Andrinople tandis que la Bulgarie reconnaît à la Serbie le même droit sur le vilayet de Scutari et sur la partie du vilayet de Kossovo qui se trouve au nord du Char- Planina.
« Quant à la partie du vilayet de Kossovo qui se trouve au sud du Char-Planina, ainsi qu'aux vilayets de Salonique et de Monastir, les deux parties contractantes s'engagent à solliciter Sa Majesté l'Empereur de Russie, de prononcer en arbitre suprême, au jugement duquel les deux parties se soumettent
34 L ALLIANCE 15ALKANIQUE.
d'avance et sans réserves, quelle portion de ce territoire doit être attribuée à la Bulgarie et quelle autre à la Serbie. »
A la suite des objections que je lui fis, M. Spalaïkovitch me proposa, le 24 octobre/ 7 novembre, de modifier comme suit les articles cités :
« Art. 3. — Au cas où des troubles intérieurs, de nature à mettre en danger les intérêts nationaux ou d'Etat des parties contractantes ou de l'une d'elles, surviendraient en Turquie, comme au cas où des difficultés intérieures ou extérieures avec lesquelles la Turquie se verrait aux prises mettraient en cause le maintien du statu quo dans la péninsule des Balkans, celle des deux parties contractantes qui aboutirait la première à la conviction qu'une action militaire doit être engagée de ce fait s'adressera, par une proposition motivée, à l'autre partie qui sera tenue d'entrer immédiatement dans un échange de vues, et si elle ne tombe pas
LA CON'CLUSION DE l'aLLIANCE UALKANIQUE. :^5
d'accord avec son alliée, de lui donner une réponse motivée.
« Si une entente en vue d'une action intervient, cette entente devra être communiquée à la Russie, et au cas où cette puissance ne s'y opposerait pas, l'action sera engagée conformément à l'entente établie et en s'inspirant en tout des sentiments de solidarité et de communauté d'intérêts. Dans le cas contraire — soit si une entente n'intervient pas — les deux Etats feront appel à l'opinion de la Russie, laquelle opinion sera, si et dans la mesure dans laquelle la Russie se prononcera, obligatoire pour les deux parties. Au cas où, la Russie s'abstenant de donner son opinion et l'entente entre les deux parties contractantes ne pouvant, même après cela, être obtenue, celle des deux parties qui est pour une action déciderait d'engager cette dernière à elle seule et à ses risques contre la Turquie, l'autre partie sera tenue d'observer une neutralité amicale vis-à-vis de son alliée, de procéder sur-le-champ à une mobilisation
dans les limites prévues par la convention militaire et de se porter, avec toutes ses forces, au secours de son alliée, si un tiers Etat prenait le parti de la Turquie.
« Art. 4. — Toutes les acquisitions territoriales que l'une ou l'autre partie ou les deux ensemble auraient, dans les cas prévus aux articles 1, 2 et 3, faites sur la Turquie tombent sous la domination commune (condominium) des deux parties.
« La Serbie reconnaît d'ores et déjà à la Bulgarie le droit exclusif sur les territoires des vilayets d'Andrinople et de Salonique, tandis que la Bulgarie reconnaît à la Serbie le même droit sur le vilayet de Scutari et sur la partie du vilayet de Kossovo qui se trouve au nord du Char-Planina.
« La Serbie déclare qu'elle n'a aucune revendication à formuler en ce qui concerne les territoires situés au delà d'une ligne qui, partant de la frontière turco-bulgare à Goléma- Planina, suivrait le cours de la rivière Brégalnitza jusqu'à son confluent avec le Vardar,
LA CONCLUSION DE l'aLLIANCE BALKANIQUE. 37
d'où elle passerait au sud de Prilep et aboutirait au lac d'Ochrida, entre Ochrida et Strouga, en englobant Prilep, Krouchévo et Strouga et en laissant Ochrida à la Bulgarie.
« La Bulgarie déclare, de son côté, qu'elle reconnaît à la Serbie le droit à une frontière qui partirait du mont Dovalitza (Ojégovo), sur la frontière tiirco-bulgare, suivrait le cours de la rivière Valna jusqu'à son confluent avec le Vardar, d'où elle adopterait la frontière du sandjak d'Uskub jusqu'au mont Karadjitza et rejoindrait ensuite le lac d'Ochrida, par la ligne la plus courte qui passerait entre Kitchévo et Krouchévo, de manière à laisser Kitchévo et Strouga aux Serbes et Ochrida aux Bulgares.
« Les deux parties contractantes solliciteront Sa Majesté l'Empereur de Russie de vouloir bien examiner leurs points de vue respectifs avant de prendre une décision, conformément à l'article 4, alinéa 2, du présent traité. »
Gomme le lecteur a pu s'en apercevoir, si.
jusqu'à un certain point on nous donnait satisfaction sur l'article 3, par contre, dans l'article 4, non seulement on ne disait mot de l'autonomie de la Macédoine, mais on créait trois zones dans cette province : une zone incontestée serbe, une zone contestée qui devait être soumise à l'arbitrage de l'Empereur de Russie et une zone incontestée bulgare. Je m'élevai contre ce nouveau projet et contre le boycottage de l'idée même de l'autonomie de la Macédoine. Mes nouvelles objections, qui furent rapportées à à M. Milovanovitch, ne trouvèrent pas chez lui une prompte satisfaction. C'est pourquoi, M. Milovanovitch devant sur ces entrefaites partir avec le roi Pierre pour Paris, je déléguai auprès de lui MM. D. StanciofiF et D. RizofF, avec qui nous avions établi les points de notre entente éventuelle avec les Serbes, afin de lui persuader d'accepter nos demandes. On verra, par leur rapport qui suit, comment ils accomplirent cette mission.
LA CONCLUSION DE l'aLLIANCE BALKANIQUE. 39
« Paris, le 7/20 novembre 1911.
« Personnel, confidentiel.
« Monsieur le Président du Conseil,
« Nous avons l'honneur de vous exposer comment nous avons rempli la mission qui nous était confiée et qui nous prescrivait de voir le président du Conseil de Serbie, M. Milovanovitch, et de causer avec lui sur l'entente négociée entre la Bulgarie et la Serbie.
« Dans une première rencontre avec M. Milovanovitch, le 5/18 novembre, au cours de la représentation de gala donnée à l'Opéra en l'honneur de Sa Majesté le roi de Serbie, StanciofF déclara au ministre-président serbe que Sa Majesté le Tzar et le Président du Conseil, M. Guéchoff, étaient désolés des propositions que M. Spalaïkovitch avait rapportées de Belgrade sur l'entente négociée entre la Bulgarie et la Serbie, qu'ils étaient stupéfaits des changements que la Serbie voulait introduire dans cette entente en rejetant
l'idée de rautonomie de la Macédoine et en modifiant la limite géographique de ses revendications dans cette contrée puisqu'elle adoptait pour frontière à l'est du Vardar, la ligne de la Brégalnitza avec la ville de Vélès, au lieu de celle de la Ptchina, et à l'ouest du Vardar, une ligne correspondante qui englobe les villes Krouchévo, Kitchévo et Strouga au lieu de suivre le tracé des confins méridionaux actuels des sandjaks d'Uskub et de Prizrend, et qu'en présence de ces modifications, Sa Majesté et M. le Président du Conseil GuéchofT estimaient qu'une entente entre la Bulgarie et la Serbie est impossible. « StanciofT fit cette déclaration en termes pressants, car il n'avait pas assez de temps pour une conversation plus longue qui, d'ailleurs, au cercle de l'Opéra, n'eût pas manqué d'attirer les soupçons des autres diplomates; mais il donna à entendre à M. Milovanovitch que l'affaire était excessivement sérieuse et qu'elle méritait un nouvel et minutieux examen du côté serbe. La déclaration de
LA. CONCLfSION 1)K I. ALLIANCK BALKANIQUE. 41
M. StanciofF impressionna profondément M. Milovanovitch et lui fit demander une entrevue pour échanger des idées sur ce sujet. Alors M. StanciofF prévint M. Milovanovitch que RizofT était venu de Rome à cet effet et qu'il était à désirer que cet échange eût lieu à trois, le gouvernement bulgare tenant JM. Rizoff pour compétent dans les questions relatives à la Macédoine et l'échange d'idées devant apparaître, dans ce cas, comme une suite des conversations que RizofT avait eues avec M. Milovanovitch à Belgrade le 19/2 et 20/3 octobre, cette dernière en présence de MM. Pachitch et Stoyanovitch, chefs des deux fractions du parti radical. M. Milovanovitch consentit à venir lui-même pour une conversation plus longue à la légation royale, le lendemain 6/19 novembre, à dix heures du matin.
« (C'est ici le lieu de faire une petite digression, entre parenthèses, pour vous rapporter une phrase caractéristique prononcée par M. de Selves, ministre des Affaires
étrangères de France. Pendant que MM. Milovanovitch et Stancioff avaient entre eux la conversation que nous venons de vous exposer, M. de Selves passa tout près d'eux et leur dit, le sourire aux lèvres : « Je passe à « côté de vous, non pouruvosdésunir..,». Stancioff compléta la pensée de M de Selves par l'apostrophe : « mais pour nous unir et « bénir », que M. de Selves accueillit par ces mots : « Oui, oui, pour vous bénir; vous faites, «vous taillez de la bonne besogne ». M. Milovanovitch nous a expliqué, par la suite, le sens de ces paroles ministérielles en nous racontant qu'il avait causé avec M. de Selves sur un accord éventuel entre la Bulgarie et la Serbie, dont les 400 000 soldats garantiraient les Balkans de toute invasion étrangère et que sa thèse avait trouvé auprès de lui une approbation sans réserve.)
« Hier, M. Milovanovitch vint à notre légation et entre lui et nous eut lieu la conversation suivante que Stancioff ouvrit par ces paroles :
« Au début de la conversation serbo- « bulgare engagée en vue de la conclusion « d'une entente désirée par les deux parties, « on prévoyait l'arbitrage de l'Empereur de « Russie sur la frontière géographique sui- « vante, qui représente la limite des conces- « sions bulgares :
« La rivière Ptchina à l'est du Vardar,
« Et les confins administratifs méridionaux « des sandjaks d'Uskub et de Prizrend à « l'ouest du Vardar, mais sous la condition « préjudicielle qu'on n'en viendra là qu'après « qu'une autonomie éventuelle de la Macé- « doine aura été reconnue irréalisable ou « instable.
« Or, par les propositions que M. Spalaïko- « vitch a rapportées de Belgrade, l'idée de « l'autonomie se trouve rejetée et l'arbitrage « de l'Empereur de Russie reporté sur une « nouvelle frontière géographique des reven- « dications serbes en Macédoine qui suit la « ligne de la Brégalnitza à l'est du Vardar « et, à l'ouest, une ligne correspondante
« aboutissant au lac d'Ochrida, près de « Strouga.
« Il y a plus : ces propositions serbes visent « à faire reconnaître, comme cédée à la « Serbie ab initio, c'est-à-dire sans arbitrage, « la frontière indiquée du côté bulgare, plus « le triangle formé en ligne droite par la « montagne Karadjitza jusqu'à Strouga.
« 11 va sans dire, conclut Stanciofï, que de « telles modifications ne peuvent pas être « acceptées par le gouvernement bulgare, qui « pourrait tout au plus admettre une der- « nière concession de sa part, à savoir la « frontière sus-indiquée tracée par lui, plus « le triangle maintenant réclamé par les « Serbes, mais seulement sous ces deux « conditions expresses préalablement accep- « tées : que cette concession sera soumise « à l'arbitrage de l'Empereur de Russie, le « tracé de frontière donné par la Bulgarie « devant être considéré comme l'extrême « concession bulgare et le triangle complé- « mcntaire comme l'extrême revendication
c( serbe; et que la question de l'autonomie « de la Macédoine restera toujours préju- « dicielle. »
tf StanciofT ajouta qu'il ne pouvait être question d'aucune concession ab initio et que l'arbitrage de la Russie devait être obligatoire.
« Rizoff dit de son côté que l'arbitrage de l'Empereur de Russie était nécessaire aux deux gouvernements comme une sauvegarde vis-à-vis de leurs opinions publiques tout à fait opposées et difficilement conciliables sur cette affaire et que cet arbitrage devait se produire lors du règlement en principe de la question et lors des précisions qu'il faudra y apporter.
« M. Milovanovitch objecta que dans les propositions présentées par ]M. Spalaïkovitch on avait eu en vue : a) la présomption toute naturelle que l'Empereur de Russie n'adopterait ni le point de vue bulgare ni le point de vue serbe, mais chercherait à les concilier par une ligne moyenne entre les concessions
bulgares et les prétentions serbes en Macédoine, de telle sorte que le tracé serbe, pas plus, d'ailleurs, que le tracé bulgare, ne resterait pas définitif; h) la conviction que la Ptchina était une rivière trop petite pour pouvoir servir de frontière et qu'il fallait prendre à cet effet une ligne de partage des eaux; c) la circonstance que les villages de tout le district de Préchovo étaient depuis longtemps serbes et qu'il n'était pas juste qu'ils passent à la Bulgarie, et d) la certitude des Serbes qu'ils faisaient des concessions très grandes.
a C'est RizofF qui se chargea de répondre à ces objections de M. Milovanovitch, en se servant de la langue serbe afin, dit-il, que ses explications pussent prendre le ton des conversations poursuivies à Belgrade et en reproduire quelques extraits dans leur forme authentique.
« Rizoff commença par rappeler le fait important que M. Milovanovitch avait luimême, dans ses conversations antérieures
LA CONCLUSION l)K L ALLIANCE BALKANIQUE. 47
avecRizoff à Belgrade et à Rome, adhéré plus d'une fois à l'idée de rautonomie de la Macédoine, en y mettant comme condition la fixation, au préalable, des limites des sphères bulgare et serbe dans cette province, afin que, si l'autonomie ne pouvait pas être réalisée ou si elle ne pouvait pas durer, la Bulgarie et la Serbie eussent leurs frontières respectives tracées pour le cas d'une conquête de la Macédoine. De telle sorte que, déclara Rizoâ, la formule proposée du côté bulgare n'est en somme que la formule même de M. Milovanovitch, dont le refus apparaît d'autant plus étrange qu'il a été parlé de cette formule dans les dernières conversations de Rizoff avec M. Milovanovitch à Belgrade. De plus, continua Rizoff, dans une guerre éventuelle avec la Turquie, la Serbie et la Bulgarie ne pourraient pas avoir de plate-forme plus acceptable, plus justifiée et moins provocante envers le monde entier que celle de l'autonomie de la Macédoine. Une circonstance non moins importante, c'est
qu'on ne pourrait guère en venir à la liquidation de la Turquie en Europe — surtout après la perte de la Tripolitaine — sans passer par une avant-dernière étape qui ne saurait être autre que celle de l'autonomie de la Macédoine; sans parler, termina RizofT, de ce lait connu, à savoir qu'il ne se trouvera aucun gouvernement bulgare qui ose s'entendre avec un autre Etat sur la question macédonienne sans que l'autonomie de la Macédoine figure parmi les stipulations de cette entente. « Pour ce qui est des frontières géographiques auxquelles la Serbie prétend à présent, Rizoff rappela à M. Milovanovitch que dans leur conversation du 20/3 octobre, qui eut lieu à Belgrade en présence de MM. Pachitch et Stoyanovitch, après les objections que Rizoff avait à ce propos développées devant M. Pachitch, M. Milovanovitch avait fait cette remarque en souriant : « On voit « que nous devrons renoncer à Yélès et sacri- « fier môme la ville natale de Krahl Marko... ». Le sort de Vélès, de l'illcj) cl do Krouchévo
avait été décidé en faveur de la Bulgarie. Seul le sort de Kitchévo était resté en contestation. Quant à Strouga, on n'en parla même pas alors, pour cette simple raison que Strouga est la patrie des frères Miladinoff et qu'aucun Bulgare n'oserait admettre, ne futce qu'un moment, le sacrifice de cette ville. « L'objection de M. Milovanovitch concernant l'inconvénient de la Ptchina comme frontière ne peut pas se soutenir, continua Rizoff, parce que la Brégalnitza choisie par la Serbie n'est pas plus grande que la Ptchina. Quant à la ville de Vélès (Keuprulu), c'est, comme Rizoff l'a déjà dit à Belgrade, la première ville où s'est produit le réveil de la nation bulgare et le seul diocèse macédonien qui figure dans le firman de constitution de l'Exarchat et, pour cette raison, aucun gouvernement bulgare ne ferait le sacrilège de la céder à qui que ce fût. Au sujet des villages du district de Préchovo, M. Milovanovitch est simplement induit en erreur observa Rizoff, puisque ces villages sont
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situés de l'autre côté de la Ptchina et que le tracé bulgare lui-même les incorpore à la sphère serbe.
« Parler de grandes concessions de la part de la Serbie, reprit Rizoff, n'est, en l'occurrence, qu'une plaisanterie. Car, dès l'époque de l'annexion delà Bosnie-Herzégovine, presque tous les Serbes raisonnables avaient réduit leurs prétentions en Macédoine au seul sandjak d'Uskub. M. Pachitch lui-même — dont la lésinerie cherche toujours à tirer profit de tout et qui, parce qu'on l'accuse sans cesse d'être d'origine bulgare, se défend de faire aucune concession à la Bulgarie — M. Pachitch avait, lors des négociations en 1904 pour la conclusion d'une entente serbobulgare, consenti à l'autonomie alors proposée par RizofF, sous la seule réserve que le sandjak d'Uskub fût compris dans les limites (le la Vieille-Serbie, réserve qui fut repoussée par la Bulgarie; où sont donc les grandes concessions de la Serbie maintenant qu'elle élève des prétentions sur Vélès (Keuprulu)
LA CONCLUSION DE l'aLLIANCF. BALKANIQUE. 51
— qui, il y a quelques années seulement et exclusivement à cause de son voisinage d'Uskub, fut, surles instances du valid'Uskub, le bulgarophobe Hafiz pacha, incorporé au sandjak d'Uskub — et aussi sur Prilep, Krouchévo, Kitchévo, voire même Strouga qui font partie du vilayet de Monastir?
« A ce moment, StanciofFeut l'idée de sortir pour quelques instants de la salle afin de laisser MM. Milovanovitch et Rizoff en tête à tête, ce dont RizofF profita pour faire à M. Milovanovitch ces importantes déclarations :
« Tu sais bien (MM. Milovanovitch et RizofF « se tutoient depuis longtemps) que mon dé- « vouement fatal à l'idée d'une entente défini- « tive entre la Serbie et la Bulgarie m'a attiré « bien des soupçons de la part de mescompa- « triotes et il me semble que tu peux croire à « ma sincérité et à ma franchise absolues dans « cette affaire. Eh bien ! je te jure sur ma patrie « et mon honneur que c'est notre dernière ten- « tative d'arriver à une entente et quejamais
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a plus la Ser])ic ne trouvera un gouvernement « Imlgare mieux disposé que le gouvernement « actuel, pour conclure une pareille entente « avec la Bulgarie. Et n'es-tu pas assez per- « suadé pour que je doive t'en convaincre, toi, « qu'aucun gouvernement bulgare, levoulùt-il « même, n'osera jamais conclure avec la Serbie a une entente où ne figurerait pas l'autonomie « de la Macédoine? Tu conçois quelle redou- « table responsabilité historique devant ta « propre nation et devant le monde slave retom- « bera sur toi si tu fais échouer cette entente. « Et tu n'es pas sans comprendre combien il « faut en hâter la conclusion, si nous ne vou- « Ions pas être devancés parles événements. « En vieil ami, je te supplie et te conjure d'at- « tacher ton nom à cette grande œuvre. Aie le « courage de tenir bon et de surmonter tous « les obstacles que peuvent t'opposer jusqu'à « tes amis politiques. C'est ainsi ((ue s'accom- « plissent toutes les œuvres considérables en « ce monde. Ne m'as-tu pas dit plus d'une fois « toi-même, que la première et la plus impor-
« tante tâche de la politique extérieure serbe et était de s'entendre avec la Bulgarie ? Si tu en « es convaincu, tu dois réaliser cette tâche, au « risque môme de t'attirer pour quelque temps « toutes les malédictions de tes compatriotes « peu avisés. Comprends bien, Milovanovitch, « que nous nous trouvons devant une dernière « tentative, irrémédiable si elle échoue, pour « une entente serbo-bulgare tant désirée et « tant plaidée par toi et par moi! »
« Juste à ces mots, Stancioff rentra, saisit aussitôt ce qui avait pu être dit et, très adroitement, il porta le coup de grâce à M. Milovanovitch en disant :
« Ayez en vue que la responsabilité devant « les Macédoniens, des concessions géogra- « phiques que nous vous faisons en Macéa doine, est entièrement laissée et par le roi « et par le gouvernement bulgare, à RizofF. »
« Tout cela bouleversa M. Milovanovitch à tel point qu'il ne trouva rien à objecter et se borna seulement à déclarer que maintenant encore — maintenant plus que jamais — il
était profondément et inébranlablement convaincu qu'il n'y avait pas, pour la Serbie, d'oeuvre politique plus importante que l'entente avec la Bulgarie. Mais que précisément parce qu'il en était ainsi, on devait assurer à cette entente l'appui de tous les facteurs décisifs serbes. C'est pourquoi il était sûr que nous ne doutions point de son empressement à en finir à tout prix avec cette question et que nous accordions créance complète à sa promesse de faire tout, à son retour à Belgrade, pour persuader aux autres facteurs serbes — les leaders des deux fractions du parti radical, MM. Pachitch et Stoyanovitch, et le ministre de la Guerre, le général Stépanovitch — de venir au-devant des désirs bulgares, promettant, en outre, de rappeler M. Spalaïkovitch de Sofia pour lui donner de nouvelles instructions.
a Cette déclaration de M. Milovanovitch, qui avait tous les accents d'une confession
sincère, suscita Stancioff à faciliter un peu ses efl'orts à Belgrade, en lui proposant le
texte suivant de notre formule concernant l'autonomie de la Macédoine :
« Si, après une guerre menée en commun « par les deux parties — la Serbie et la Bul- « garie — on juge indispensable de la faire « terminer par une administration autonome a des territoires peuplés par des Bulgares et « des Serbes, les deux parties se mettront « d'accord pour conclure la paix à la condition « d'une autonomie garantie desdits terrien toires. »
« M. Milovanovitch prit une copie de cette formule et, le temps réservé à notre conférence étant écoulé (M. Milovanovitch devant aller voir MM. Delcassé et Barrère), il nous pria de l'excuser. Au départ, il promit encore une fois de faire ioui pour venir au-devant des désirs bulgares. En prenant congé de StanciofF qui, en sa qualité de maître de la maison, l'accompagna jusqu'à la porte, M. Milovanovitch le pria de porter à la connaissance de Sa Majesté le roi, qu'il avait l'ardente envie de terminer cette affaire pour remplir le désir
du tzar bulgare, « qui mettait tant de bons « espoirs en lui ».
« C'est ainsi que se termina, monsieur le Ministre, notre conversation avec M. Milovanovitch. C'est à vous qu'il appartient maintenant de mener l'affaire à une fin heureuse. Nous estimons seulement qu'il n'est pas inutile de vous prévenir que M. Spalaïkovitch était, dans son passé tout récent, un des ennemis les plus dissimulés et les plus dangereux de notre cause macédonienne et que son esprit n'a pas encore atteint un développement suffisant pour pouvoir vaincre son opiniâtreté chauvine, circonstance que vous ne devrez pas perdre de vue quand vous aurez à causer avec lui. 11 eût été préférable, bien entendu, de négocier avec M. Milovanovitch. sans l'entremise de M. Spalaïkovitch. Vous ne nous tiendrez pas non plus rigueur, nous l'espérons, de vous rappeler ici ces paroles caractéristiques que M. Hartwig avait dites à Rizoff, qui se plaignait devant lui des grandes prétentions serbes et que Rizoff vous
a rapportées à Vienne : « N'y faites pas « grande attention. Ils ne manqueront pas de « marchander avec vous, mais, à la fin des « lins, ils se contenteront du district d'Uskub » ; — et M. Hartwig n'est-il pas l'homme qui connaît le mieux les intentions des Serbes?
« Xous espérons, monsieur le Ministre, que vous nous ferez l'honneur de vous fier à notre mémoire et de ne pas douter de l'exactitude minutieuse de l'exposé qui précède, tant en ce qui concerne les propos de M. ^lilovanovitch que les nôtres propres, et nous nous flattons de croire que notre présent rapport pourra vous être d'une certaine utilité dans les pourparlers que vous avez à mener sur cette question décisive.
« Agréez, monsieur le Président du Conseil, l'assurance de notre considération parfaite.
« Stancioff. Rizoff. »
Après son retour à Belgrade, M. Milovanovitch me fit dire par M. Spalaikovitch, vers
la fin du mois de novembre, qu'il examinerait à nouveau l'affaire avec jNIM. Pachitch et Liouba Stoyanovitch — les leaders des deux partis radicaux — et qu'il me ferait une nouvelle proposition. En effet, le 15/28 décembre, M, Spalaïkovitch vint m'apporter cette proposition. On y acceptait à peu près ma formule de l'autonomie de la Macédoine, ainsi que la fusion en une zone contestée des deux premières zones dont j'ai parlé plus haut. Mais cette zone contestée était tellement vaste que je ne pouvais l'accepter. Alors commencèrent entre M Spalaïkovitch et moi, pour le rétrécissement de celte zone, de longs pourparlers où le représentant diplomatique de la Russie à Sofia, M. Nekludoff, et l'attaché militaire russe, M. le lieutenantcolonel Romanowski, intervinrent plus d'une fois. Cette intervention se faisait tantôt sous . la forme de conseils de modération et de conciliation pour terminer au plus tôt la bonne œuvre commencée et tantôt sous la forme de communications par lesquelles on
LA CO:tCLUSIOX D1-: I. ALLIANCE HALKAMQUE. 59
nous faisait savoir que, si nous n'en finissions pas, la Russie se réservait le droit d'agir selon ses intérêts.
Certaine communication du lieutenantcolonel Romanowski au général FitchefF était d'autant plus de nature à nous inquiéter, qu'à cette époque, d'après les informations des journaux confirmées par les rapports de nos représentants diplomatiques, M. Tcharykoff, à Constantinople, était entré en pourparlers avec les Turcs en vue d'un accord à conclure. Le danger qu'un double accord de la Russie, — c'est ainsi, du moins, que nous l'entendions — d'une part avec l'Autriche et, de l'autre avec la Turquie, pouvait comporter pour nos aspirations nationales était évident. Aussi mes collègues insistèrent-ils plus d'une fois au conseil des ministres pour que je fisse tout mon possible pour tenir en échec l'accord de la Russie avec l'Empire ottoman. L'unique moyen d'y parvenir était de signer le traité avec les Serbes. Ceux-ci, après de longues insistances, cédèrent sur nos deman-
des concernant les limites de la zone contestée; ils ne cédèrent pas, cependant, au sujet de Strouga et du littoral du lac d'Ochrida entre Strouga et Ochrida. Je discutai longuement sur ces deux localités et finalement, elles nous furent promises et un procèsverbal fut dressé à cet effet. Le procès-verbal fut signé le 22 février/7 mars 1912; sept jours plus tard, nous signions le traité avec la Serbie. 11 était au plus haut point dangereux de laisser traîner les négociations, entre autres motifs parce que les Turcs pouvaient en avoir vent, signer la paix avec fltalie et nous attaquer, ou bien conclure une autre entente à notre détriment. Je dois ajouter que dès le 15/28 décembre 1911, nous nous étions mis d'accord avec les Serbes pour éliminer du traité proprement dit et consigner dans une annexe secrète les articles qui avaient pour objet notre alliance offensive contres la Turquie et les stipulations concernant la Macédoine et autres matières liées à ces deux questions importantes.
Environ un mois après la signature du traité et de son annexe secrète, nous entamâmes des négociations pour la conclusion de la convention militaire prévue à l'article 4 du traité. Le ministre de la Guerre et le chef de l'état-major furent chargés d'étudier le projet de cette convention et d'en présenter le rapport au roi. Le roi consentit à signer cette convention avec les dispositions qu'elle stipulait pour le cas d'une attaque de la part de l'Autriche et de la Roumanie, parce qu'il avait connaissance du texte de la convention austro-roumaine de septembre 1900 (après le vif conflit roumano-bulgare surgi à la suite de l'assassinat de Mihaleanu), dans le préambule de laquelle il était dit que le désir de la Roumanie d'accroître ses possessions par l'acquisition d'une partie de la Bessarabie et d'acquérir la forteresse de Silistrie et, si possible, Roustchouk, Schoumen et Varna, apparaissait comme très légitime. Etant donnée l'existence de cet accord entre l'Autriche et la Roumanie, étant donnés aussi
les bruits persistants de la conclusion d'une convention militaire entre la Roumanie et la Turquie, nous devions, par une nécessité impérieuse, prévoir, dans une convention militaire avec la Serbie, l'éventualité d'une agression autrichienne et roumaine. Après avoir entendu le rapport de MM. les généraux NikiphorofF et FitchefF, quand on lui eut représenté qu'une fois dans le sandjak les Autrichiens ne manqueraient pas de marcher sur la Macédoine et de se mettre en conflit avec nos intérêts, le roi consentit à apposer sa signature, d'autant plus que, le 31 mai/ 13 juin 1902, le général PaprikofF avait signé la convention russo-bulgare qui servait de contre-pied à la convention austro-roumaine. Par l'article 3 de cette convention russo-bulgare — au sujet duquel j'adressai maintes dépêches à notre ministre à Pétrograd, M. Bobtcheff, dans le courant de l'hiver 1912-1913, alors que les Roumains menaçaient d'envahir la Bulgarie, — la Russie s'engageait à concourir de toutes ses forces à la sauvegarde
de l'intégrité et de r inviolabilité du territoire de la Bulgarie. En présence de cette obligation russe, notre alliance avec la Serbie ne pouvait qu'être placée sous l'égide de l'Etat qui avait garanti l'intégrité et l'inviolabilité delà Bulgarie. Et il était tout naturel de s'en remettre à ce même Etat pour l'arbitrage sur le partage de la zone contestée et sur les différends qui pouvaient s'élever dans l'interprétation et dans l'exécution du traité, de son annexe secrète et de la convention militaire.