LES PRÉLIMINAIRES DE LA GUERRE CONTRE LA TURQUIE
Après la signature de notre traité avec la Serbie, je pris soin, comme me le prescrivait l'article 3 de cet acte, d'en envoyer une copie à l'Empereur de Russie. Je devais le faire d'autant plus vite que la guerre italo-turque d'un côté et, de l'autre, la situation politique en Turquie pouvaient amener des événements qui nous obligeraient à intervenir. Or, c'était pour nous une nécessité d'obtenir, avant cette intervention, la sanction de l'Empereur de Russie à notre traité et de lui faire agréer le rôle d'arbitre qui y était prévu. L'arrivée du Tzar à Livadia au commence-
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ment du printemps de 1912, nous fournit une occasion propice pour y envoyer une délégation bulgare qui le saluerait de la part du roi des Bulgares et du gouvernement bulgare. M. St. DanefF, président du Sobranié, fut désigné comme chef de cette délégation, et c'est à lui qu'on confia la mission de remettre à l'Empereur Nicolas II les copies du traité serbo-bulgare, de son annexe secrète et de la convention militaire. Les autres membres de la délégation étaient le général Marcoff, le lieutenant-colonel Loukoff et M. Miltcheff. La mission partit le 21 avril/ 4 mai, arriva à Yalta le 23/6, se présenta à l'Empereur le 24/7; le 30 avril/13 mai elle repartit pour Sofia, à l'exclusion de M. Danefï qui, le 1/14 mai, partit pour Pétrograd. Là, il eut de nouvelles conférences avec M. Sazonoff; il vit plusieurs autres ministres russes et dans la troisième semaine de mai, il arriva, via Berlin, à Vienne, où je me trouvais avec Leurs Majestés, à l'occasion de leur visite à l'Empereur François-Joseph et où, comme je
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l'ai dit plus haut, j'eus plusieurs conférences avec lui et avec M. Th. ThéodorofF, mon collègrue des Finances et M. D. RizofF, notre ministre à Rome.
M. DanefF, avant son départ de Pétrograd, m'avait communiqué par écrit les impressions qu'il avait retirées de son audience chez l'Empereur et de ses conlerences avec les ministres russes. A Vienne, il continua son compte rendu de vive voix. D'après ces explications, complétées par ailleurs, l'accueil fait à la mission avait été chaleureux, surtout au dîner d'adieu, auquel assistèrent tous les enfants du souverain russe. Celui-ci se réjouissait de l'accord intervenu avec la Serbie et approuvait le contenu du traité et de ses annexes. D'avance, il approuvait l'idée d'un accord éventuel avec la Grèce. Il promit, de même que ses ministres, de nous aider, le cas échéant, à parachever l'équipement et l'armement de notre armée et à conclure des opérations financières à Paris et Londres. Ainsi qu'on devait s'y attendre,
c'est avec M. SazonofF que M. DanefT avait eu les plus longues conversations. Il avait commencé ses communications avec lui « sur un ton un peu vif », comme M. Sazonoff s'exprima plus tard. 11 s'était efforcé de le convaincre de la situation difficile de la Bulgarie du fait du lourd fardeau financier que le pays devait s'imposer, obligé qu'il était d'être toujours militairement prêt, sans pouvoir mettre à profit, par des moyens pacifiques, les difficultés avec lesquelles la Turquie se trouvait aux prises. Le règlement rapide de la situation troublée en Macédoine était d'autant plus important pour la Bulgarie, que, par suite des procédés employés par l'administration turque dans cette contrée, l'élément bulgare perdait sans cesse du terrain. En présence de cet état de choses déplorable, bien des gens se demandaient en Bulgarie si le moment n'était pas venu pour elle de recourir à la force des armes. En un mot, M. Dancff n'avait pas caché à M. Sazonoff, que la Bulgarie attendait
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la première occasion pour jouer sa partie.
En réponse à tout cela, M. SazonofF avait recommandé une politique réfléchie. Il avait appuyé sur ceci qu'une intervention active de la Bulgarie avec les complications qu'elle ne manquerait pas de provoquer dans la situation générale en Orient, ne pouvait pas trouver un écho S3nnpathique en Russie, ni auprès du gouvernement, ni auprès de l'opinion publique, et qu'il était improbable qu'en cas de collision générale, les événements tournassent en faveur de la Bulgarie.
M. Sazonoff s'est vanté lui-même que, sur ce point, dans ses entrevues ultérieures, il trouva M. DanefF apaisé. Lorsqu'ils commencèrent à discuter les rapports russo-bulgares, en connexité avec la question de la conclusion d'une convention militaire entre la Russie et la Bulgarie, M. Daneff s'efForça de prouver qu'il était désirable de faire comprendre le vilayet d'Andrinople dans la sphère réservée à l'influence bulgare. M. Sazonoff répondit que le vilayet d'Andrinople n'entrait pas
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dans les limites de la Bulgarie de San Stefano et qu'en outre, au cas où les aspirations nationales bulgares seraient réalisées, Andrinople perdrait son imporlauce de forteresse turque, puisque la Turquie elle-même descendrait alors au rang d'un État de second ordre.
Après avoir délibéré sur les questions de la levée des Capitulations, de nos rapports avec les autres Etats balkaniques, de la commission du Danube, où l'Autriche avait consenti à admettre un représentant bulgare, on en vint à parler de l'invitation que M. Daneff avait présentée à l'Empereur de Russie d'assister à l'inauguration de la nouvelle cathédrale de Saint-Alexandre-Newski à Sofia. M. Sazonoff dità M. Daneffque la réponse de Sa Majesté Impériale, à savoir que, vu ses dispositions déjà prises pour les solennités de l'été 1912, il ne lui était pas possible de faire un voyage en Bulgarie, ne devait pas le surprendre.
Avec le général SoukhomlinofT, ministre
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delà Guerre, M. Daneff s'entretint de la convention militaire entre la Russie et la BulQ^arie, et tous deux convinrent que le ministre russe s'entendrait oralement là-dessus avec le ministre de Bulgarie en Russie, M. PaprikofF, et nous proposerait ensuite un nouveau projet. J'en finis ici avec cette question, en faisant remarquer que néanmoins pareil projet ne fut point proposé jusqu'à la déclaration de la guerre balkanique, et que même les Russes ne nous en parlèrent plus, ni à Pétrograd, ni à Sofia. Apparemment, ils n'étaient pas pressés de conclure une convention spéciale, craignant peut-être que cela n'encourageât l'esprit belliqueux qu'ils avaient remarqué chez M. Daneff, ainsi que chez maints de nos alliés.
Nous restâmes à Vienne, MM. Daneff, Théodoroff, Rizoff et moi, jusqu'au milieu du mois de juin. Après avoir donné à notre ministre à Rome les instructions nécessaires sur l'importante affaire pour laquelle nous l'avions fait venir à Vienne, nous repartîmes
pour Sofia où, après un court voyage dans le sud de la Bulgarie, je repris vers la fin du mois de juin la direction du ministère des Affaires étrangères. Bientôt après, je fus surpris par les événements décisifs qui se produisirent en Turquie et qui imposèrent aux alliés d'abord la mobilisation de leurs armées et ensuite la guerre des Balkans.
Ce n'est pas en vain que feu M. de Kiderlen-Wâchter m'avait prévenu que nous devions nous attendre bientôt au renversement du régime jeune-turc. Mais sa chute s'accompagna de bouleversements tels, que nos voisins n'en furent pas moins frappés que nous et demandèrent à prendre des mesures pour que l'anarchie qui avait éclaté en Turquie n'amenât pas un cataclysme qui entraînerait aussi les Etats chrétiens des Ball^ans. Le mot de cataclysme est précisément le terme dont se servit M. Majoresco, alors président du Conseil des ministres de Roumanie, lorsque, le premier, il parla à notre chargé d'affaires, en juin 1912, de l'état