CHAPITRE VII
Attaques dans la presse française contre le baron
DE MOHRENHEIM. — LeS SCANDALES DU PaNAMA. —
Intervention du gouvernement français. — M.
Develle arrange l'affaire.
Après les fêtes de Cronstadt Tempereur Alexandre III était devenu extrêmement populaire en France. La presse jusque-là plus réservée parla de ce souverain dans les termes les plus sympathiques, notamment les petits journaux à gros tirage qui firent savoir à la masse de la population, dans les
96 l'alliance fkanco-russe
campagnes comme dans les grandes vîlle?i, que la France avait trouvé un ami sur les bords de la Neva. En Tannée 1892 le Tsar jouissait dans notre pays d'une popularité telle qu'aucun autre souverain étranger n'en avait encore été l'objet.
Une partie de cette popularité devait nécessairement rejaillir sur le représentant d'Alexandre III à Paris. En effet M. de Mohrenheim, au cours de ses villégiatures en France, recul partout des témoignages éclatants de sympathie. Quand l'ambassadeur arrivait dans quelque petite ville, la municipalité et les autorités s'empressaient de le saluer. Les maires lui adressaient des discours le priant de transmettre au Tsar et à la famille impériale leurs respectueux hommages ainsi que ceux de leurs administrés. Les préfets venaient également saluer le représentant de la Russie et donnèrent des banquets en son honneur. A Forges-îes-Eaux, par exemple, à Villers-sur-Mer, à Cauterels, à Salis-de-Béarn-, à Royat l'ambassadeur russe fut l'objet de manifestations enthousiastes de
^ACHECX INCtDEÎÎTS 9?
la part de la population. Les maisons étaient partout pavoisées de drapeaux russes et français. Bref, l'arrivée du représentant du Tsar était une véritable fête pour ces localités.
Enfin, quand l'ambassadeur assistait à la revue habituelle de Longchamps à Toccasion de la fête nationale du 14 juillet, il lui arrivait souvent d'être reçu par des ovations de la foule réunie autour de la tribune officielle.
Ce courant d'enthousiasme populaire ne pouvait manquer de produire une vive impression à rétranger où un certain m^ontentement mêlé de jalousie commençait à régner, principalement chez les Anglais, les Autrichiens et les Italiens. En Allemagne, on gardait une grande réserve et on ne donnait aucun signe de mauvaise humeur.
C'est alors que se produisit un phénomène jusqu'alors inconnu. Sous l'inspiration d'influences occultes mais dont les origines se laissaient facilement deviner, une série d'attaques des plus violentes contre le baron
de Mohrenheim commença dans certains journaux français. Le but était évident. Des esprits mécontents de l'entente franco-russe, dont les effets commençaient à se faire sentir, espéraient l'ébranler et peut-être même la détruire en s'attaquent à l'homme qui avait été le fidèle exécuteur de la volonté du Tsar. Ce fut une chose plus que surprenante et presque incompréhensible pour ceux qui ne sont pas au courant des manœuvres auxquelles ont recours certaines Puissances pour se débarrasser de leurs adversaires politiques.
Lqs Français qui se prêtèrent à faciliter ces manœuvres, furent, il faut l'espérer, des inconscients.
Déjà, le 8 avril 1892, un journal parisien, du reste à peine connu, la Défense nationale, publiait un article dans lequel il était gravement affirmé que M. de Mohrenheim était un homme en qui on ne pouvait avoir aucune confiance. « L'ambassadeur, y était-il dit, avait touché 500,000 marks de M. de Bismarck et à peu près autant du gouver-
fACHEUX INCIDENTS 9Ô
ment français ; au fond du cœur il était allemand, etc., etc. » Cela était à tel point ridicule que tout homme sérieux ne pouvait qu'en rire. Aussi l'ambassadeur prit-il la chose assez gaiement. Il m'écrivait, en eflFet, le 12 avril : < Ce n'est pas pour vous occa- « sionner une fâcheuse émotion, mais pour « vous procurer un instant de douce galté, « que je vous signale le numéro de vendredi « d'un journal, la Défense nationale, sur « lequel on vient d'attirer mon attention. »
Quelque temps plus tard parut dans un journal parisien un article injurieux contre la famille de l'ambassadeur à l'occasion du mariage de M"e Hedwige de Mohrenheim avec le comte de Boutourline. Il donna lieu à un duel, le 10 juin, dans lequel M. Ernest Judet, rédacteur du Petit Journal, blessa assez grièvement son adversaire, qu'il avait désigné comme auteur de cet article.
Ces attaques inqualifiables contre l'ambassadeur se prolongèrent pendant un certain temps, mais ce ne fût qu'à l'occasion des scandales de Panama qu'elles prirent vrai^ :
lOO L*ALLTANCE fRANCO-îlUSSE
ment un caractère odieux. Non seulement dans une certaine presse, mais encore dans des milieux politiques on allait jusqu'à insinuer que le fameux X... de célèbre mémoire n'était autre que Tambassadeur de Russie à Paris. Des correspondants parisiens de journaux étrangers se firent Técho de ses bruits, en les exagérant encore. Le corps diplomatique s'émut; plusieurs ambassadeurs parlent de quitter Paris où, disaient-ils, ils n'étaient plus protégés contre les abus de la presse.
La situation devenait assez critique et le gouvernement fut obligé de prendre des mesures de rigueur.
Voici ce que disait à ce sujet une note officieuse communiquée aux journaux, que nous reproduisons en son entier parce qu'elle donne bien exactement l'impression du moment.
« En présence de la campagne de calomnie et de
« diffamation qui se poursuit actuellement, on a été
^ 41 particulièrement ému de voir des attaques diri-
« gées contre, les représenlants des puissances « étrangères, et notamment delà reproduction dans « certains journaux français d'allégations dirigées « contre l'ambassadeur d'une puissance unie à la « France par des liens d'étroite amitié, et emprun- « tées à une feuille étrangère paraissant dans l'un « des pays de la triple alliance. Il a été impossible a de ne pas voir là une manœuvre politique.
« Aussi le président du Conseil a-t-il donné « l'ordre d'arrêter le correspondant parisien du « journal hongrois le Budapesti Hirlap. M. Selecki. « C'est dans ce journal, en eflet, qu'a paru une u correspondance datée de Paris et contenant des « imputations diffamatoires à l'égard de M. le baron « de Mohrenheim, qu'on représentait comme mêlé a aux affaires du Panama.
a M. Selecki a été arrêté ce matin et conduit « devant le commissaire Gochefert, qui l'a interrogé « et 9 saisi ses papiers. Il a été ensuite mené au « Dépôt, d'où il sera conduit ultérieurement à la « frontière, en vertu d'un arrête d'expulsion.
« M. Ribot, d'autre part, a exprimé à M. de « Mohrenheim ses regrets que ces allégations « outrageantes aient pu être accueillies dans un
« certain nombre, si petit qu'il soit, de journaux « français. »
M. Develle, alors ministre des affaires étrangères, déploya une grande activité pour aplanir toutes ces difficultés. Il savait que M. de Mohrenheim, en homme d'esprit, ne faisait personnellement aucun cas de ces calomnies, et qu'il adressait à son gouvernenement des rapports exempts de toute acrimonie. Néanmoins, M. Develle, très désireux de terminer au plus tôt ces incidents, me fit appeler et me chargea de remettre à l'ambassadeur la lettre suivante :
Paris, le3^ mars 1893.
Monsieur rAmbassadeur,
J'ai l'honneur de vous communiquer ci-inclus un extrait du procès-verbal de la séance de la Commission d'enquête de la Chambre des députés (28 mars).
a M. Barthou, — m". Andrieux vient de déclarer (k qu'il ne voulait ou qu'il ne pouvait pas désigner
« le nom qui se dissimule derrière l'X. Peut-il « nous dire si les déclarations qu'il a faites dans « les Journaux excluent certaines personnes dont « les noms ont été prononcés ?
« M. ÂNBRiEUx. — Je le fais avec grand plaisir. « Je considère que c'est un devoir vis-à-vis des « personnes qui ont été sans motifs et injustement « nommées, de les dégager complètement par une « dénégation formelle.
« Du reste, je n'ai pas attendu la question qui « m'est adressée ici; j'ai dit àla Presse ce que j'avais « fait connaître au juge d'instruction sous la foi du « serment, à savoir que la liste que j'avais entre « les mains ne comprenait aucun nom de repré- « sentant d'une puissance amie et plus généralement « aucun nom de membres du Corps diplomatique.
« D'autre part, pour répondre à des préoccupait lions plus récentes, je me suis fait un devoir de « dire qu'aucun nom de membres de la famille du a Président de la République ne figurait sur cette a liste.
« Voilà ma déclaration. D'ailleurs elle était « surabondante car, si l'on se reporte au texte de « la liste, vous vous rappelez qu'il était dit: «Chèque
9 de 80,000 francs partagé entre M. X... et « quatre autres députés, » Le mot autres indiqu^ « suffisamment que TX était un député. Cette « somme a donc été partagée entre cinq députés, « ce qui exclut l'hypothèse d'un membre de la fa- « mille Carnot. »
Ainsi, Monsieur l'Ambassadeur, se trouve démontrée une fois dé plus l'absurdité des allégations perfides que M. le Président du Conseil a, du haut de la tribune, qualifiées d'odieuses et d'ineptes, et que certains organes de la presse étrangère avaient les premiers dirigées contre vous. Ces abominables calomnies ne pouvaient vous atteindre et le bon sens public en avait déjà fait justice.
Le mouvement de réprobations énergique qu'elles ont provoqué dans toutes les classes de la nation vous ont prouvé de quels sentiments de sympathie respectueuse et de gratitude est entouré dans notre pays le représentant de Sa Majesté l'Empereur de Russie et votre propre personne qui y jouit, à juste titre, d'une si grande popularité.
Je tiens néanmoins, à vous renouveler encore l'expression du vif regret qu'a éprouvé le gouvernement, de voir votre nom perfidement mêlé aux
polémiques auxquelles a donné lieu l'affaire du
Panama.
Veuilleïi, elc.
Deyelle,
Malheureusement l^aflfaire avait fait trop de bruit en Europe pour qu'elle put être terminée ainsi. L'Empereur Alexandre III s'en était ému ; il fit comprendre que vu réclat de la calomnie dirigée conti-e son représentant, il ne suffisait pas que le baron de Mohrenheim se trouvât personnellement salisfait, et qu'il s'agissait de la bonne renommée de la Russie tout entière, attaquée dans la personne de son ambassadeur.
Malgré la gravité de cette situation, les choses ne tardèrent cependant pas à s'arranger grâce aux déclarations que M. Develle fit faire à Saint-Pétersbourg et surtout à la suite d'une intervention directe de M. Garnot, Président de la République qui, malgré la maladie dont il était alors sérieusement atteint, fit preuve en cette circonstance d'un zèle véritablemenfc patriotique.
Le 4 juin 1893, M. de Ghishkini, adjoint au
ministre des Affaires étrangères envoya une dépêche à M. de Mohrenheim pour Tinfonner que le Tsar s'était déclaré satisfait et qu'il considérait désormais l'incident comme clos.
Ainsi les adversaires de l'entente francorusse qui avaient voulu détruire la bonne harmonie entre la France et la Russie, n'arrivèrent pas à leur but.