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CHAPITRE VI

Arrivée de M. de Giers a paris. — Efforts de M.

DE FrEYCLNET en VUE D'UNE CONVENTION MILITAIRE.

— Fabrication de fusils pour la Russie a Cha-

TELLERAULT. — Ma MISSION A FrEDENSBORG. —

Progrès des négociations en 1892. — M. de Giers A Aix-les-Bains.

L'arrivée à Paris de M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie, mettait plus en relief encore le changement survenu.

Ce diplomate dont la santé laissait déjà à désirer, avait pris au milieu du mois de septembre un long congé qu'il se

di?*posait à passer a Tétranger. Il se rendit par Varsovie et TAllemagne à Aix-les-Bains et de là en Italie où il avait, à Monza, une entrevue avec le roi Humbert et le marquis de Rudini.

Le baron de Mohrenheim était alors à Biarritz et avait le projet d'entreprendre une excursion à travers la France pour achever sa villégiature. Dans ces conditions M. Ribot qui désirait se rencontrer avec le ministre des affaires de Russie, me chargea de prendre des informations sur les intentions dé M. de Giers. Je m'adressai donc à son fils, M. Nicolas de Giers, qui fut alors premier secrétaire à l'Ambassade de Paris et qui se mit avec empressement à ma disposition.

Je reçus de lui à ce sujet plusieurs communications, dont la dernière en date était ainsi conçue:

« Paris, ce vendredi, 30 octobre 1891.

« Mon cher Monsieur Hansen,

« Mon père sera à Paris après la mi-novembre. « Je partirai probablement le 10 novembre pour

» Wiesbaden et ferai le voyage de là avec lui, » selon le désir qu'il a exprimé à M. le baron de » Mohrenheim.

Mille amitiés.

N. DE GlERS

Le ministre arriva le jeudi soir 19 novembre à Paris et descendit à l'ambassade de Russie. Le lendemain, de grands dîners furent donnés à l'Elysée et au ministère des Affaires étrangères.

Le 21 novembre une conférence se tint à l'ambassade. Elle dura plus d'une heure et demie. M. de Giers, le baron de Mohrenheim, MM. de Freycinet et Ribot y prirent part. Je ne crois pas me tromper en avançant que des conversations du plus haut intérêt furent échangées entre eux. On n'avait pu manquer de s'entretenir de l'entente qui avait été conclue et sur la manière dont il serait possible de la compléter. Il dut y être également question d'un accord, à propos des affaires d'Orient, et du rétablissement d'une escadre russe dans la Méditerranée.

Le même jour, j'avais une entrevue parti-

culière avec M. de Giers chez son fils. Il insista surtout sur le caractère pacifique du rapprochement qui venait de se produire entre la France et la Russie et dont le but principal était, à ses yeux, le raffermissement de l'équilibre européen un instant troublé.

Il ajouta qu'il avait été enchanté d'avoir pu connaître et apprécier M. Garnot et les ministres français.

Le dimanche 22, M. de Giers rentrait à Saint-Pétersbourg en passant par Berlin où il vit l'Empereur Guillaume II et le général Caprivi.

Nous avons vu le grand retentissement provoqué partout par la conclusion de l'entente franco-russe en août 1891.

Cependant beaucoup d'esprits pensaient qu'elle avait besoin d'être complétée par une convention militaire. Il était, en effet, de notoriété publique que les puissances de la Triple Alliance avaient, dès 1888, signé des protocoles militaires dans lesquels étaient prévus tous les cas de guerre, auxquels

chacun des contractants était éventuellement exposé, ainsi que les conditions de leur intervention réciproque une fois le casus fœderis constaté. MM. de Bismarck et de Moltke avaient pris part personnellement aux négociations qui avaient précédé cette entente, laquelle a fait de la Triple Alliance une arme de guerre dirigée tout aussi bien contre la Russie que contre la France. Ainsi on avait prévu le cas où des troupes italiennes devraient se rendre soit sur le Rhin, soit à la frontière de la Russie, en passant à travers les territoires autrichiens.

A côté de ces conventions particulières à la Triplice existait un accord entre la Grande-Bretagne et Tltalie. Aucun traité n'avait été signé, il est vrai, entre ces deux puissances, le Foreign-Office étant opposé en principe à la conclusion d'une alliance secrète. Mais d'un échange de vues entre les Cabinets de Londres et de Rome, était résultée une promesse d'entente. Le Foreign- Office avait en effet déclaré que dans le cas

d'une guerre entre rAutriche et la Russie ou entre la France et Tltalie dans la Méditerranée, dans les conditions prévues par les protocoles de la Triplice, l'Angleterre interviendrait contre la Russie dans le premier cas et contre la France dans le second. Mais le Foreign-Office n'admettait pas toutefois que cette déclaration entraînât pour le gougouvernement britannique les obligations découlant d'un casus fœderis.

Il est bien évident que dans ces conditions la France et la Russie quoique liées entre elles se trouvaient en cas de guerre dans un état d'infériorité à l'égard de leurs adversaires. Le fait seul que tout était réglé d'avance entre les puissances de la Triplice contre leurs ennemis éventuels, leur donnait en cas de mobilisation une avance sur la France et la Russie. Telle était notamment la conviction de M. de Freycinet qui, comme ministre de la Guerre, était pénétré de la nécessité d'une convention militaire avec la Russie. M. de Freycinet s'en était déjà ouvert à des autorités russes depuis 1888, époque

OÙ il commençait à rendre des services signalés à Tadmi^iistration militaire de la Russie.

Dès 1888, en efTet, le gouvernement russe lui avait fait demander par l'entremise du général de Freederickz, ch§f de la mission militaire russe en France, s'il voulait autoriser la manufacture d'armes de Chatellerault à fabriquer des fusils, nouveau modèle, pour le compte du gouvernement impérial. Le Conseil des ministres, saisi de l'affaire, se prononça pour l'affirmative. Des préparatifs furent immédiatement faits en vue de l'exécution d'une commande de 500.000 fusils.

Mais ces préparatifs risquaient de traîner en longueur. Il fallait approprier le cahier des charges existant, aux besoins nouveaux.

Les autorités militaires russes éprouvaient, en outre, des difficultés pour le type qui serait choisi et ce ne fut que deux ans après, en 1890, que la manufacture put commencer la fabrication des fusils sous la surveillance d'une délégation d'officiers russes. En même temps, M. de Freycinet permit que des offî-

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ciers de l'armée impériale fussent mis en rapports avec Tétat-major général français et initiés à nos procédés de transport de troupes et d'approvisionnement. A la faveur de ces événements, notre état-major fraternisait avec Tétat-major russe et le gouvernement français allait même jusqu'à autoriser des ingénieurs militaires à se rendre à Saint-Pétersbourg pour y enseigner, d'après nos méthodes, la fabrication des munitions.

M. de Freycinet étant devenu, par sa situation au ministère de la Guerre, Tun des plus actifs promoteurs d'un rapprochenaent plus intime avec la Russie, entendait bien, en agissant avec une telle franchise, amener le gouvernement de Saint-Pétersbourg à contracter avec nous une véritable alliance.

Il ne cachait pas du reste ce sentiment à M. le général Vannovsky, ministre de la Guerre de Russie, qui paraissait le partager. Aussi, M. de Freycinet tout en étant très satisfait de l'entente politique, conclue après Cronstadt, agissait toujours en vue d'obtenir

à bref délai la conclusion d'une convention militaire.

II savait que Tempereur Alexandre III, consulté à ce sujet, avait déclaré d'une façon très nette qu'il considérait qu'une convention militaire était exclusivement son aflaire et qu'il entendait qu'elle fut négociée à Saint- Pétersbourg seulement, d'après ses propres instructions données à son ministre de la Guerre qui aurait à s'entendre avec le ministre de la Guerre de France. L'affaire pourrait ensuite être traitée diplomatiquement.

Toutefois, M, de Freycinet craignait qu'un résultat positif ne se fît trop attendre et désirait que le Tsar fut informé que le gouvernement français avait hâte d'arriver à une solution rapide. Il me chargea donc d'une mission à Fredensbôrg où se trouvait alors la cour impériale qui était venue faire une visite de famille à la cour du Danemark. Il s'agissait de remettre entre les mains de sa Majesté une note du Ministre dans laquelle étaient exposées toutes les raisons qui pouvaient

êtie invoquées en faveur de la conclusion d'une convention militaire. Le gouvernement français demandait en même temps au Tsar de vouloir bien donner, à cet effet, lea ordres nécessaires à son ministre.

Je partis donc le 1^^ septembre pour le Danemark. Ma tâche n'était pas facile. Outre que le Tsar refusait absolument de recevoir qui que ce fût pour affaires tandis qu'il était en villégiature en Danemark, je n'avais eu jusqu'alors que peu d'occasions d'aborder la famille impériale. J'avais comme tous les Danois un véritable Culte pour la noble épouse de l'Empereur, la princesse Dagmar.

Quant à TEmpereur, j'avais eu l'honneur de lui être présenté, alors qu'il n'était encore que tsarewitch, par le roi Christian IX luimême, à Fredensborg.

Il m'avait à cette occasion adressé quelques paroles qui sont restées, gravées dans ma mémoire :« Que faites-vous à Paris, Monsieur ? me demhnda-t-il. — De la littérature, Monseigneur. — Je ne pense pas que cela rapporte beaucoup l —Hélas l non, mais que

faire ? — Vous devriez entrer dans la carrière diplomatique, vous y réussiriez mieux. — Je ne demanderais pas mieux, mais je crains que cela ne soit trop difficile à cause de mon âge et pour d'autres raisons. — N'importe, il faut le faire ».

Revenons maintenant à mon voyage. Arrivé au château, je m'adressais immédiatement au prince Obolensky, avec qui j'étais entré en relations autrefois par l'intermédiaire de M. de Ratchkovsky, dont j'ai déjà parlé plus haut et qui en maintes occasions a donné des preuves de sa grande sympathie pour la France.

Le prince me reçut le soir même et remit le lendemain matin au Tsar la note dont j'étais le porteur. La réponse ne se fît pas attendre. Elle était ainsi conçue :

<c M. Hansen pourra dire à M. de Freycinet « que l'Empereur a pris sa demande en sé- < rieuse considération et qu'il s'occupera d'y <L donner une suite aussitôt sa rentrée à « Saint-Pétersbourg. »

Le lendemain, 6 septembre, je repartis pour Paris où je rendis compte à M. de Freycinet du résultat de ma mission. On pouvait donc s'attendre à de nouvelles négociations en vue de ia conclusion d'une convention militaire. L'hiver se passa cependant sans amener aucun résultat appréciable. Il n'y eut à vrai dire qu'un échange de lettres entre le général Vannovsky et M. de Freycinet.

Le 18 février 1892 le ministère Freycinet était renversé et après une assez longue crise, remplacé par le ministère Loubet où MM. de Freycinet et Ribot gardaient leurs portefeuilles respectifs de la Guerre et des Affaires Etrangères. Les négociations traînaient en longueur. Trois mois s'étaient écoulés sans amener aucun changement.

C'est alors que M. de Freycinet me demanda d'adresser une lettre au Tsar qui se trouvait à ce moment eii Danemark où il s'était rendu à l'occasion des noces d'or du roi Christian IX et de la reine Louiee.

Dans cette lettre, qui fut remise à

Alexandre III par les soins de M., de Ratchkovsky qui accompagnait son souverain dans ce voyage, je proposais de charger un officier supérieur français d'une mission à SaintrPélersbourg afin de traiter directement avec le ministre do la guerre de Russie et le chef de Télat-major de l'empire, et je demandais le consentement du Tsar à cette mission .

En réponse à ma lettre je reçus d'abord un télégramme ainsi conçu :

n Copenhague, 5 juin 1892, 10 heures 32 matin.

« Lettre reçue et communiquée. Attendons suite, >

Quelques jours après, le 10 juin, je reçus la réponse définitive. Elle était affirmative.

M. de Freycinet à qui je transmis aussitôt la lettre que je venais de recevoir de Copenhague, se montra très satisfait et me remercia vivement du concours que je lui ^vais prêté en cette circonstance.

Peu de temps après le général de Boisdeffre emportait à Saint-Pétersbourg un projet de convention militaire rédigé par M. de Freycinet.

A l'automne de cette même année le général français et le général Obroutchew, chef de TEtat-major russe, signaient à Saint-Pétersbourg, ad référendum, la convention militaire préparée par le ministre de la guerre français. Le Tsar ayant donné son approbation, le général Vannovsky, ministre la guerre informa M. de Freycinet de cet heureux résultat.

L'affaire était donc en très bonne voie. Les ministres français espéraient pouvoir la terminer complètement lors du nouveau voyage en France de M. de Giers, dont l'arrivée était annoncée pour le mois de septejabre.

M. de Giers arriva, en effet, à cette époque à Aix-les-Bains, mais il était très souffrant. Les négociations en cours venaient d'entrer dans une phase importante.

Le Tsar voulait avant de les terminer que le cabinet français se concertût avec M. de Giers. Voici pourquoi : On avait aussi bien à Saint-Pétersbourg qu'à Paris acquis la conviction qu'il était devenu opportun de préciser Tentente politique conclue en août^ 1891. On trouvait que cet acte avait plutôt le caractère d'un programme que d'un véritable pacte politique. Le gouvernement français paraissait empressé de se lier définitivement tandis que M. de Giers inclinait à temporiser. Mais en tout cas on paraissait d'accord sur ce point qu'il était nécessaire de signer la convention militaire en même temps que le • nouvel accord politique.

M. le baron de Mohrenheim, M. de Frevcinet et M. Ribot allèrent donc voir M. de Giers à Aix-les-Bains. Mais ils trouvèrent le ministre du Tsar dans un état de santé qui ne lui permettait guère de s'occuper des négociations. Il était en eifet dans l'impossibilité de se lever et ne pouvait parler qu'avec peine. Dans ces conditions, on convint d'ajourner les négociations jusqu'à ce que M. de Giers,

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après un séjour qu'il devait faire dans la Riviéra, pût se rendre à Paris.

On verra, par la suite, comment des événements survenus en France, interrompirent pendant un temps assez long les pourparlers.

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