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CHAPITRE III

TexSION des relations franco - ALLEMANDES. —

Craintes de guerre en 1887. — Intervention du Tsar en faveur de la paix, — Mécontentement DE M. DE Bismarck. — Lettres de M. Yalfrey. — Conversation avec M. Grévy. — Lettre du prince Napoléon.

Vers la fin de l'année 1886, les relations entre la France et TAllemagne s'étaient tendues. M. de Bismarck vovait avec un vif déplaisir la France se relever de ses désastres et créer une puissante armée. Les allures du général Boulanger irritaient le chancelier. Le ministre de la guerre français, trouvant

noire frontière de Test insuffisamment protégée par des troupes très inférieures en nombre à celles de l'Allemagne, résolut d'augmenter nos forces sur la frontière et dans ce but ordonna la construction immédiate de baraquements dans les trois départements de la Meuse, de Meurthe-et-Moselle et des Vosges. Le général Boulanger ne voulait en aucune façon provoquer l'Allemagne et ne songeait pas à la guerre ; il n'avait en vue que des nlesures de précaution.

Cependant on fit grand tapage en Allemagne ^ autour de cette affaire que l'on grossit comme à plaisir ; la presse d'outre-Rhin s'en saisit et l'on apprit tout à coup que TAUemagne, quoiqu'on fut en plein hiver, rappelait sous les armes 75.000 réservistes. Dès que cette nouvelle fut connue, M. Flourens demanda des explications à l'ambassadeur d'Ailemagne. Le comte de Munster ne fit au ministre que des réponses vagues, évasives et peu rassurantes. Le gouvernement français acquit bientôt la conviction que le danger

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d'une agression allemande devenait de plus en plus menaçante.

A Saint-Pétersbourg on observait avec la plus vive attention ce qui se passait entre l'Allemagne et la France. Les menaces non équivoques que M. de Bismarck adressait à la France émurent vivement l'empereur Alexandre III. Vers la fin du mois de janvier 1887, les nouvelles de Berlin faisaient craindre que l'ouverture des hostilités ne fût imminente. M. Flourens me fit part de ses vives inquiétudes et j'informai un grand personnage russe de la gravité de la situation. Alors, au moment où l'on s'y attendait le moins, Tapaisement se fit. A la chancellerie allemande on déclarait à qui voulait l'entendre que les craintes étaient mal fondées, qu'il n'y avait aucun motif de s'alarmer et que l'Allemagne n'avait nullement l'intention d'attaquer la France.. De son côté, M. Herbette, ambassadeur de France à Berlin, envoyait des télégrammes rassurants. Bref, l'incident était clos.

Quelle influence avait produit ce revirement

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complet et amené M. de Bismark à abandonner ses idées d'agression? Il n'y a qu'une seule explication possible, c'est que l'Eaipereur Alexandre III a donné en cette occasion une preuve éclatante de ses sympathies personnelles et de sa sollicitude pour la sécurité de la France.

Le Tsar était intervenu par l'intermédiaire de son ambassadeur à Berlin en faveur de la paix et ses conseils de sagesse avaient été écoulés.

Tout porte à croire qu'à Saint-Pétersbourg on était à ce moment là pénétré de l'idée que la France était un élément indispensable de l'équilibre européen et que la Russie avait intérêt à empêcher son écrasement. On reconnaissait que la neutralité de la Russie pendant la guerre de 1804 entre le Danemark et la Prusse, celle de 1866 entre l'Autriche et la Prusse et celle de 1870 entre la France et TAUemagne avait été une faute. Les intérêts de la Russie lui défendaient de rester .. .? indifférente aux résultats de ces guerres et ■ ' ;■ 'cependant elle avait gardé jusqu'au bout la

neutralité, aidant ainsi l'Allemagne à créer et a développer sa formidable puissance.

Allûil-elle commettre la même faute en 1887?

Alexandre III ne voulut pas retomber dans les mêmes erreurs et sut se dégager des liens traditionnels qui unissaient sa politique à celle de l'Allemagne. Il répondit par un refus aux propositions du prince de Bismarck qui lui oflFrait un nouvel accord aux termes desquels l'Allemagne donnait à la Russie son appui dans la question des Balkans à la condition que de son côté le Tsar promît de rester neutre dans le cas d'une guerre francoallemande. .Voulant conserver dans ses relations avec les Puissances étrangères une entière liberté d'action, Alexandre III inaugura ce qu'on appelait alors une politique de mains libres.

Ce fut un événement considérable et heureux pour la France, car l'attitude nouvelle de la Russie devait forcément gêner beaucoup M. de Bismarck dans ses desseins hostiles envers notre pays.

Je correspondais à celte époque avec M.

Jules Valfrey qui trouvait comme moi la situation générale très sérieuse et estimait que la politique de la France devait s'inspirer de la plus grande prudence, pour éviter des complications.

On lira avec intérêt les extraits suivants de trois de ses lettres.

' a 18 février 1887

« 11 est bien certain que ce qui a entravé ces » jours derniers le jeu violent de M. de Bismarck, » c'est l'attitude de la Russie. A tort ou à raison, « on croit à Saint-Pétersbourg que si le cabinet « de Berlin le voulait, la question bulgare serait « tranchée, mais que M. de Bismarck ne Tentrelient « que pour lier les mains à la Russie en cas de « conflit entre l'Allemagne et la France. Les Russes « en concluent qu'ils doivent maintenir rigou- « sèment le principe de leur liberté d'action; ils « croient tous à la fois que la solution de la question « bulgare à leur profit ne vaut pas l'écrasement final « de la France avec leur complicité, et qu'il peut se « trouver un cas où la meilleure manière de raffer- « mir leur influence dans les Balkans serait de

« prendre parti dans une guerre éventuelle en « Occident.

)) Jusqu'ici la Russie, en refusant de s'engager, « contribue donc au maintien de la paix ; il est de « toute évidence que rAllemagne ne se lancera pas a dans un conflit avec nous sans avoir la sécurité « shr sa frontière Est. Il n'est pas moins évident « qu'avant -"de lanoer l'Autriche dans un conflit « avec la Russie, l'Allemagne devra bien s'être « assurée qu'elle ne courra jamais le risque de se <c voir obligée de venir au secours de l'Autriche.

« 25 février 1887

« Les articles de la presse russe et particulièro- « ment du Nord, journal officieux, sur le rôle du « Tsar en présence de complications possibles du « côté du Rhin, ont causé à Berlin la plus vive « irritation. M. de Bismarck puisera-l-il dans ces « polémiques un argument pour pousser à bout la » Russie dans les Balkans en favorisant la réélec- « tion du prince de Battemberg ? Ne lui vien- « dra-t-il pas à l'esprit que la neultalité armée de « la Russie serait de peu d'utilité à la France en cas « de conflit, si cette neutralité ne se convertissait « pas rapidement en coopération active? Quoi qu'il « en soit de nouvelles explications qui auront, je

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« crois, du retentissement sont imminentes entre « Saint-Pétersbourg et Berlin.

« Le Parlement Allemand est convoqué pour la « semaine prochaine, des discours de M. de Bismarck « sont attendus et tout le monde croit que si le chan- « celier reprend à cette occasion le thème déve- « loppé précédemment par ses journaux, un nou- « veau frisson de peur traversera l'Europe comme « une secousse de tremblement de terre.

« 15 Avril 1887

« La note optimiste continue à dominer en « Europe au sujet de l'éventualité d'un conflit « entre l'Allemagne et la France ; la même note « domine aussi à Paris.

« Chose assez curieuse ! les informations les « plus précises que nous ayons recueillies tous ces « temps-ci sur l'Allemagne, ou plutôt sur les dispo- « sitions de M. de Bismarck à notre égard, nous « viennent de la curie romaine et de ses nonces à « l'étranger.

« Durant la crise du mois de février c'est le « nonce du Pape à Munich, très lié avec notre « chargé d'affaires dans cette résidence, qui nous a « fait parvenir les indications les plus précises sur « la portée des complications dont l'éventualité « semblait alors se dessiner.

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« Aujourd'hui c est par notre Ambassadeur près « le Saint-Siège, M. Lefebvre de Béhaine, surtout « depuis le retour à Rome de Monseigneur Galim- « berti, que nous nous trouvons le mieux édifiés « sur le fond de la politique de M. de Bismarck* « Or, d'après les déclarations recueillies parcepré- « lat auprès du chancelier, il demeure très pro- « bable que, dans les circonstances actuelles, « l'Allemagne n'attaquera pas la France.

L'incident Schnœbelé, du mois d'avril 1887, prouva cependant que M. de Bismarck n'avait pas désarmé contre la France. Mais la Russie n'eut pas à intervenir à celte occasion l'affaire ayant été réglée par le gouvernement français seul, sans que le concours du Tsar eût été demandé en aucun moment.

Le 6 mai 1887, je fus reçu par M. Jules Grévy, Président de la République, qui avait exprimé le désir de s'entretenir avec moi sur la situation à l'extérieur. M. Grévy qui, jusque là, ne s'était, pas beaucoup occupé d'affaires extérieures, avait depuis les derniers événements commencé d'y porter son attention. Il me fit au cours de notre entretien

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des déclarations fort importantes dont je cite ({uelques passages :

< Tant que j'aurai la main sur les affaires, * la France ne provoquera jamais personne « et ne déclarera jamais la guerre. Si TAlle- « magne par une attaque frivole ou par une > sorte de sauvagerie envahissait la France, « je me défendrais et je n'ai pas peur.

« L'affaire Schnœbelé a montré que M. de

< Bismarck ne pouvait plus faire en Europe « tout ce qu'il voulait et qu'il lui fallait « compter avec l'opinion publique. Même ses « propres alliés se seraient déclarés contre « lui s'il avait poussé les choses à l'extrême.

« 11 serait fort désirable qu'avec le temps, « on put arriver à un modus vioendi awec nos « voisins, même à un désarmement simul-

< tané, car tous les grands pays sont écrasés « par les dépenses de leurs armées.

« Quant à l'Alsace et la Lorraine, nous les « avons cédées en vertu du traité de Franche fort, nous ne sommes pas responsables de « ce qui se passe dans ces pays-là, dont « l'Allemagne a voulu faire la conquête.

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« En ce qui concerne la France et la Russie, « il est évident qu'aujourd'hui ces deux pays « ont un intérêt commun, c'est que la puis- « sance allemande ne se développe pas davan- <c tage ; elle menace la Russie aussi bien que « la France. Ces deux pays doivent donc, par 4c des moyens pacifiques, se soutenir mu- « tuellement. »

Le Président me dit ensuite qu'il désirait autant que le Tsar Alexandre III la stabilité ministérielle en France, mais que le maintien des Cabinets dépendait surtout des Chambres et que du reste la politique de la France était guidée par les grands intérêts vitaux du pays et non pas par des intérêts de personnes.

M. Grévy me parla aussi de l'opportunité de l'augmentation des troupes russes en Pologne et des grands avantages que la Russie pouvait obtenir si ses finances étaient affranchies de la tutelle des banquiers allemands.

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Enfin le Chef de TEtat me dit :

« — Je suis très content du baron de Mohrenheim. »

Puis, comme s'il eût eu le sentiment d'en avoir trop dit, il ajouta :

« — Je suis très content aussi du comte de Munster. ».

De nouveaux incidents analogues à. l'incident Schnœbelé et des provocations réitérées adressées à la France par M. Crispi, montrèrent que le mauvais vouloir de M. de Bismarck persistait. Les gros nuages restèrent suspendus à Thorizon pendant toute la durée de Tannée 1887 et ne se dissipèrent que lentement. L'attitude de l'Italie surtout causait de grandes inquiétudes en France. Il était évident que M. Crispi, qui faisait fonction d'agent provocateur du chancelier allemand, cherchait une occasion de troubler la paix.

La politique du Cabinet de Rome préoccupait vivement le monde politique et diplomatique. Je citerai à ce sujet une lettre que le prince

Napoléon écrivait à un personnage politique :

a L'Ilalie n'a que des horions à recevoir et pas « grand chose à récolter cette fois dans la voie où « elle se trouve engagée. A la rigueur, l'Angleterre « pouvait être pour elle une riche patronne, — ce tt qu'elle n'a pas été — mais Bismarck ne lui sera « jamais qu'un chiche patron. J'ai dit tout cela au a Roi et bien d'autres choses encore. Je lui ai rap- « pelé les suprêmes conseils de Cavour à son père ; o( je lui ai démontré mathématiquement que l'alliance « Allemande ne pouvait aboutir qu'à une absorption « de ritalie, pire peut-être et en tout cas plus humi- Ci liante que l'absorption autrichienne d'avant 1859. « Rien n'y a fait.

« Par la faute de la diplomatie Française qui a « blessé gravement et personnellement le roi « Humbert à l'époque du traité du Bardo ; par l'ha- « bileté de la diplomatie Allemande qui à su pro- « fiter de cette circonstance et attirer à elle le « fils de Victor Emmanuel et en faire quelque chose « qui n'est pas beaucoup plus au dessus d'un roi « de Saxe ou d'un régent de Bavière ; enfin par les ce impairs prodigieux de la politique Anglaise dans « ses rapports avec l'Italie, il se trouve aujourd'hui « que le jeune royaume n'a plus à proprement

« parler ni Roi, ni ministres ni parlement. C'est M. « de Bismarck qui gouverne d'un bout à l'autre de «f la Péninsule.

« M. de Bismarck cherche pour consolider son « œuvre l'occasion d'une guerre Européenne. « Moltke affecte de dire à tout venant que l'armée « Allemande est en pleine transformation et quelle « n'est pas prête ; mais c'est un vieux renard que « ce Moltke et il sait mieux que personne que « l'armée Allemande est malgré cela plus forte que « l'armée Française et surtout que l'armée Russe. « Quantàl'arméeAutrichienneetà l'armée Italienne « il ne faut rien leur demander au delà de la situa-

« lion ou elles sont ; elles ont atteint le maximum « de perfection que leurs moyens financiers et autres

» leur permettent d'atteindre et elle ne peuvent a plus que décroître

Et le Prince Napoléon ajoutait en postscript um :

« On me laisse entendre

a à l'instant que les chances de conflit s'éloignent « en ce sens que Bismarck, dans un but depoliti- « que intérieure assez énigmatique pour moi, serait « disposé aux plus grands sacrifices pour se rap- « procher de la Russie. Il est bien certain que si ce « rapprochement se produisait, ce serait le ren- « versement de la situation. L'Autriche et l'Italie

« n'auraient qu'à se mordre les doigts de s'être « laissées entrainer à des compromissions inutiles. « Mais je ne crois pas à cette comédie de rap- « prochement, les fils en seraient trop visibles. « D'ailleurs en l'état d'exaspération réciproque où « l'Allemagne et la Russie ont été poussées, dans « ces derniers temps, l'une vis à vis de l'autre, « M. de Bismarck n'est pas plus libre maintenant « de se rapprocher d'Alexandre 1 1 1 qu'Alexandre III « n'est libre de se rapprocher de M. de Bismarck. « Le vin est tiré ; on peut faire quelques grimaces « avant de Je boire, mais il faudra le boire. »

Le prince Napoléon avait raison de croire qu'un rapprochement entre la Russie et TAllemagne n'était plus possible.

Le 14 mars 1887 avait déjà été publié le célèbre ukase du Tsar par lequel il était interdit aux sujets étrangers d'acquérir des propriétés foncières dans les provinces occidentales de la Russie. Cette mesure devait mécontenter au plus haut degré les Allemands, car ils étaient à peu près les seuls étrangers acquéreurs de propriétés dans ces contrées.

Pour montrer sa mauvaise humeurenvers la Russie, M. de Bismarck essaya à Tégard d'elle

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une politique de bouderie et de tracasseries, notamment en poursuivant les finances russes de mesures vexatoires. Afin d'intimider le gouvernement Russe il publia le 3 février 1888 simultanément dans le Reichs^n^eiger et la Wiener-Abendpost le texte du traité d'alliance Austro-Allemand du 7 octobre 1879. Peu de temps après on apprenait que le chancelier allemand négociait avec l'Italie une convention militaire qui était principalement dirigée contre la France mais qui visait aussi la Russie.

Rien n'y fit. Alexandre III resta inébranlable et l'intimité entre la Russie et la France s'accentua.

Les rapports entre l'ambassade de Russie à Paris et M. Flourens continuèrent à être des plus cordiaux jusqu'à la démission de ce Ministre.

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