CHAPITRE PREMIER L'Alsace en
L'Alsace en 1789 était mi-franraise, mi-allemande. Celui qui la visitait rapidement la jug'eait plus allemande que française; le voyag'eur angolais Arthur Young*, par exemple, eut cette impression quand il traversa le pays en juillet 1789. La g-rande masse des paysans ne parlait que le dialecte alsacien; elle comprenait souvent l'allemand, presque jamais le français. Lesbourg-eois et surtout les nobles savaient mieux notre lang*ue, mais la plupart, dans la conversation quotidienne, usaient davantag'e de l'allemand.
Le rég*ime politique et social semblait aussi en faire une terre allemande. C'était une étrang'e mosaïque de fiefs divers, de principautés ecclésiastiques et laïques,
de villes libres ou presque autonomes. Parmi ces fiefs, beaucoup appartenaient à des princes allemands. Le landg*rave de Hesse-Darmstadt avait de très vastes domaines, le duc de Wurtemberg* quelques châteaux ; le duc de Deux-Ponts avait hérité de la seig-neurie de Ribeaupierre. Parmi les princes ecclésiastiques allemands, l'évêque de Spire dominait dans l'extrême Nord de la province. Un sixième de l'Alsace appartenait ainsi à des étrang'ers. Louis XIV, il est vrai, avait contraint ces « princes possessionnés » à lui prêter serment; toutefois leurs baillis, leurs jug-es venus d'outre-Rhin maintenaient dans ces territoires une domination allemande. Plus au Sud, la république de Mulhouse, alliée des cantons suisses, échappait complètement à l'autorité du roi.
Dans le reste de la province, les fiefs pullulaient ; il n'y avait presque pas de terres faisant partie du domaine royal. Partout s'interposait entre le monarque et les habitants un seig*neur qui rendait la justice en première instance, qui percevait les redevances féodales et qui souvent s'était approprié les dîmes. La noblesse alsacienne était sujette du roi, mais beaucoup de ses membres avaient autant de relations avec l'AUemag'ne qu'avec la France. Quant aux dix anciennes villes impériales, telles que Schlestadt et Colmar, elles conser vaient beaucoup d'institutions datant du moyen âg'c allemand ; il en était de même de Strasbourg*. La
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grande cité alsacienne g^ardait le pé<;'ime g'aranti par la capitulation de 1681 : le Mag-istrat était le conseil, ou plutôt la réunion des conseils qui administraient la ville. Au-dessous de lui, les ving^t corporations ou tribus nommaient chacune quinze échevins, et ce conseil des trois cents échevins devait être consulté sur les affaires g-raves, mais en réalité, à Strasbourg' comme dans les autres villes, le Mag-istrat était une olig-archie bourg'eoise, composée d'un petit nombre de familles patriciennes qui se perpétuaient au pouvoir.
Le rég'ime économique rapprochait l'Alsace de l'Allemag-ne plus ,'que de la France. Aujourd'hui une partie de la Haute-Savoie, la rég"ion des zones, est séparée du reste de la France par les douanes et communique librement avec Genève; de même en 1789, l'Alsace était un ce pays étrang-er effectif », isolé du royaume par un cordon douanier, lié commercialement avec les pays d'outre-Rhin. Cette situation faisait de Strasbourg' une importante ville de transit sur la route qui menait de Bàle vers les Pays-Bas autrichiens.
Mais si la lang-ue, l'administration locale, le commerce donnaient à l'Alsace l'apparence allemande, un observateur attentif ne tardait pas à constater combien la France avait su marquer son empreinte. Les seig-neuries qui g'rouillaient- sur les bords de l'IU subissaient toutes l'action de deux pouvoirs supérieurs ; elles obéissaient à l'intendant et au Conseil souverain.
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L'intendant était, comme dans toutes les g-dnéralités de France, un personnag'e influent, actif, sûr de l'appui des ministres, toujours prêt à faire sentir aux corps féodaux ce « despotisme éclairé » qui caractérisait l'administration royale. Le Conseil souverain, établi à Golmar, jouait en Alsace le rôle dont les Pariemenls s'étaient acquittés dans les anciennes provinces françaises : tout en respectant les coutumes de la rég*ion, il travaillait d'une façon continue à les simplifier, à les uniformiser, à faire pénétrer un peu d'ordre et de clarté dans le fouillis des jurisprudences locales. Les paysans et les ouvriers souffraient des abus des justices seig'neuriales, où des jug'es ig-norants et grossiers se tenaient toujours prêts à donner g^ain de cause au seig^neur qui les avait nommés; les justiciables pouvaient maintenant faire appel au Conseil souverain qui, malg'ré ses traditions conservatrices, était heureux de réprimer les abus de pouvoir des hobereaux alsaciens. Les Mag-istrats des villes étaient ég*alement surveillés : à Strasbourg", par exemple, un préteur royal représentait l'autorité française auprès de l'aristocratie patricienne et ne laissait rien passer qui pût déplaire au pouvoir central. Quant aux barrières douanières, celui-ci consentait fréquemment à les abaisser pour laisser entrer les produits alsaciens en France; il en résultait pour Strasbourg^ les avantagées d'un port franc, qui entreposait les marchandises de l'Europe
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centrale pour les distribuer dans les diverses parties du royaume.
La relig-ion entretenait des distinctions marquées parmi les habitants. Le catholicisme avait pour lui la majorité, surtout dans les populations rurales. Celles-ci reconnaissaient non seulement l'autorité relig-ieuse, mais le pouvoir politique du clerg-é. Le prince-évêque de Strasbourg* était le plus puissant seig-neur terrien de la province; les abbayes de Neubourg- et de Marmoutier, les chapitres de Murbach et de Neuviller, d'autres corps ecclésiastiques encore donnaient leurs ordres à de nombreux tenanciers. Le bas clerg-é, vivant et actif, entièrement recruté dans le pays, avait une g^rande autorité sur le peuple. Si le prince-évêque de Strasbourg* était fastueux et mondain, son g'rand séminaire, dirig'é par l'austère Jeanjean, formait des prêtres pleins de ferveur religMeuse et dévoués à leur tâche. Le catholicisme avait aussi pénétré dans les villes : à Strasbourg" la royauté avait travaillé depuis un siècle à multiplier les catholiques et forcé la vieille ville protestante à établir « l'alternative » des fonctions municipales entre les adhérents des deux relig'ions.
Néanmoins le catholicisme n'était pas là, comme dans le reste delà France, la seule relig-ion reconnue; à part un petit gn^oupe réformé, c'était l'Ég-lise luthérienne qui lui tenait tête, car elle possédait une existence officielle. Grâce aux eng-ag-ements pris par Louis XIV
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en 1648 et en ^68i, elle avait échappé à la persécution violente qui s'abattit sur le calvinisme français depuis 1685; mais elle avait connu pendant cinquante ans la persécution sournoise et tenace menée par des fonctionnaires désireux de satisfaire le roi. Depuis 1740 ces tentatives avaient pris fin, et le luthéranisme alsacien conservait sans obstacle, sa forte org-anisation confessionnelle.
Les deux clerg'és rivaux étaient laissés par l'Etat maîtres de l'instruction publique. L'un et l'autre donnaient aux enfants des fidèles, en allemand ou plutôt en dialecte alsacien, un enseig-nement primaire assez jnodeste; l'école était une annexe de la sacristie. Le maître d'école, qui remplissait aussi les fonctions de chantre, d'org-aniste, de sacristain, qui sonnait les cloches et balayait l'ég-lise, devait enseig'ner la lecture et l'écriture, mais plus encore le catéchisme et les prières- L'enseig'nement secondaire était beaucoup mieux org*anisé. Les protestants possédaient surtout le célèbre g'ymnase de Strasbourg*, fondé par l'humaniste Jean Sturm et demeuré depuis renommé pour la force de ses études. Il était très prospère en 1789 avec ses trois cent ving-t élèves, sous la direction d'un pédag-og-ue bien connu, Jacques- Jérémie Oberlin. L'enseig'nement secondaire catholique avait appartenu pendant un siècle aux Jésuites, qui obtinrent le môme succès en Alsace qu'ailleurs. Après la suppression de
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Tordre, ses collèg-es subsistèrent, dirigés par des prêtres séculiers ; à Strasbourg", g-râce à Tintervention de l'évêque, le GoUèg-e royal demeura entre les mains des professeurs jésuites qui prirent simplement l'habit des séculiers. Pour l'enseig-nement supérieur, les protestants avaient un avantagée incontestable. Alors que rUniversité catholique de Strasbourg' constituait simplement l'annexe du collèg-e des Jésuites, l'Université luthérienne était un véritable centre de vie scientifique et de hautes études. Faisant ses cours en allemand, elle attirait de nombreux étudiants d'outre-Rhin, parmi lesquels fîg-urèrent Gœthe et Herder ; ses professeurs, malg^ré leur formation g^ermanique, savaient presque tous le français et se pénétraient de la culture française. En 1789 des théolog'iens comme Blessig", des juristes comme Koch, des lettrés comme le célèbre helléniste Schweig'hseuser maintenaient à la vieille Université Une lég-itime réputation.
A part les catholiques et les protestants, il y avait un g-roupe compact de juifs, soumis dans la plupart des seig-neuries à la lég-islation humiliante et compliquée du moyen âg^e. A Strasbourg* il leur était défendu d'être domiciliés, même de passer la nuit ; le roi cependant avait imposé au Mag'lstrat une exception pour Cerfbeer, un g-rand fournisseur des armées qui avait rendu service à l'Etat. Nombreux surtout dans la Haute-Alsace, les juifs y accaparaient la banque, le prêt à intérêt; les
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paysans les détestaient, sans pouvoir se passer d'eux, et la g'uerre entre créanciers et débiteurs, entre usuriers et mauvais payeurs, causait souvent des embarras au g'ouvernement et des troubles dans les villag-es. Des écrivains comme Mirabeau, comme l'abbé Grég-oire, montraient dans la fusion des Israélites avec les autres Français le véritable remède à ces difficultés économiques.
En somme, à l'époque de Louis XVI, la situation de l'Alsace était satisfaisante. Elle avait pu prospérer dans la paix; depuis 1715 cette « marche » n'avait plus connu l'invasion, sauf une courte ruée des pandours de Marie-Thérèse en 1711. Elle était devenue un tout : alors qu'en 1648 l'Alsace n'était qu'une expression g*éogTaphique, un assemblag'e de petits Etats querelleurs et jaloux les uns des autres, l'autorité française avait depuis cent ans apaisé les conflits, imposé à tous les seig-neurs la surveillance commune des représentants du roi. Il y avait un contraste sing-ulier entre l'aspect allemand du pays et l'attachement de ses habitants pour la France. Les paysans aimaient le g-ouvernement royal, parce qu'il les protég-eait souvent contre les injustices des suzerains. Tous ceux d'entre eux, et ils étaient nombreux, qui avaient le g-oût du service militaire, trouvaient bon accueil dans des rég'iments où sous-officiers et officiers parlaient leur lang'ue, le Royal-Allemand, le Koyal-Deux-Ponts, le Royal-Nassau. La bour-
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g*eoisie commerçante profitait des dépenses faites par les fonctionnaires et les officiers français; la bourg'eoisie lettrée tournait les yeux vers Paris, d'où venaient souvent des récompenses : les deux meilleurs historiens de Tx^lsace au xviii" siècle, le professeur protestant Schœpflin et le chanoine catholique Grandidier, reçurent tous les deux le titre d'historiog'raphes du roi. La noblesse fournissait 'à l'armée française quantité d'officiers; elle imitait les plaisirs et le luxe de la cour. Le palais des Rolian à Saverne était un Versailles en miniature; les Mémoires de M™" d'Oberkirch nous montrent que les g'entilshommes alsaciens prenaient leur part de la vie élég'ante et joyeuse menée par l'aristocratie française à la fin de l'ancien rég^ime.
Mais cet ancien rég^ime avait, sur les bords de l'ill plus encore que dans le reste de la France, quelque chose de frag^ile et d'artificiel. Ce mélangée bizarre d'institutions féodales et royales, de seig*neuries ecclésiastiques et laïques, ce système vermoulu devait tomber en ruines à la première secousse ; les paysans qui acceptaient docilement les ordres de princes allemands devaient les rejeter dès que les idées se seraient modifiées. Or les idées nouvelles, les idées françaises du xviu® siècle, pénétraient de tous les côtés. Les principaux représentants de ces idées avaient même traversé l'Alsace. Voltaire, à. son retour de Potsdam, séjourna plus d'un an à Golmar, où il trouva un cercle d'admira-
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leurs; Jean* Jacques Rousseau en 1765 passa quelques semaines à Strasbourg', où la haute société le combla d'invitations et d'honneurs. Toutes les classes instruites adoptaient peu à peu les principes des philosophes. Au château de Schoppenwihr, près de Golmar, la famille deBerckheim g-roupait des amis intellig'ents et cultivés; M""' de Berckheim causaient littérature et politique avec le poète aveug-le Pfeffel, g*rand partisan des idées libérales. Le même esprit dominait dans le salon d'un des personnag-es les plus importants de Strasbourg*, le baron Frédéric de Dietrich. Sa famille, strasbourg*eoise depuis trois siècles, avait été anoblie récemment; possesseur d'une g-rande fortune, Dietrich avait long'temps vécu à Paris, estimé des savants pour ses travaux de minéralog-ie, élu membre de l'Académie des sciences; protestant d'orig-ine, mais assez indifférent aux idées relig'ieuses, il entretenait des rapports amicaux avec Gondorcet, mais surtout il se lia étroitement avec La Fayette. C'est l'homme qui personnifie le mieux les prog-rès accomplis par l'esprit nouveau, par l'esprit français en Alsace pendant le règ-ne de Louis XVL
Ce fut la royauté qui donna le sig'nal des innovations : l'édit royal de 1787 institua dans toute la France les assemblées provinciales. L'Alsace, où il n'y avait jamais eu d'États provinciaux, allait donc recevoir pour la première fois une représentation commune aux innom* brables domaines qui la composaient. Cette assemblée était élue par les assemblées de districts, celles-ci par les assemblées communales; il fallut donc créer des cadres nouveaux, des districts eng*lobant terres princières, seig'iieuriales ou municipales. L'assemblée provinciale était aristocratique, puisque le tiers-état lui-même y comprenait surtout les membres des Mag*istrats; mais elle entreprit de sérieuses réformes administratives et manifesta nettement son hostilité contre les princes possessionnés qui afTectaient d'ig-norer ses travaux. La commission intermédiaire élue par elle ne tarda pas à dire dans un document officiel : « Tout ce qui tient à
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la féodalité porte un caractère de servitude inadmissible dans une société bien constituée ». L'Alsace était mûre pour la convocation des Etats Généraux.
Depuis la réunion de la province à la France il n'y avait jamais eu d'États Généraux dans le royaume. Il fallut donc org-aniser tout un système électoral nouveau, en g'roupant deux à deux les six districts formés pour l'assemblée provinciale : Belfort-Huning'ue, Colmar- Schlestadt, Wissembourg'-Hug'uenau devaient ainsi correspondre aux g-rands bailliag^es de la vieille France. Avec les députés des villes, cela faisait ving-t-quatre représentants au total, dont six pour le clerg-é, six pour la noblesse et douze pour le tiers-état. Les élections furent lentes, paisibles et modérées : g-énéralement partisans des réformes, les élus appartenaient à des nuances très diverses. Le clerg'é nomma surtout des conservateurs, comme l'abbé d'Eymar, vicaire g-énéral de Strasbourg", un des plus actifs orateurs de la droite à la Constituante; mais il désig'na aussi Gobel, évêque de Lydda, un futur hébertiste. La noblesse invita ses représentants à maintenir la division en trois ordres; mais un constitutionnel libéral, gTand ami de La Fayette, le prince Victor de Brog'lie, fut choisi dans la Haute- Alsace. Le tiers-état parut occupé non seulement par les questions g-énérales à l'ordre du jour, mais par le conflit qui se dessinait dans toutes les villes entre l'olig'archie maîtresse du pouvoir et la petite bourg-eoisie lasse
d'obéir aux « collèo:es perpétuels » ; presque partout celle-ci l'emporta. Un de ses élus, Reubell, avocat au Conseil souverain de Golmar, allait se faire une place dans riiistoire de la Révolution.
Dans toute la France il y avait alors hésitation entre le vieil esprit particulariste, favorable aux privilégies provinciaux, et l'esprit nouveau qui tendait à ruiner les anciennes barrières, à faire prévaloir d'un bout à l'autre du royaume les mêmes institutions. Cette hésitation apparaît d'une manière curieuse dans le cahier rédigée par le tiers-état de la ville de Strasbourg' : il demande pour la France une Constitution, une ossemblée pourvue du pouvoir lég-islatif et du droit de voter l'impôt; mais il demande aussi le maintien de la capitulation accordée à Strasbourg* en 1681, et il va jusqu'à exposer des revendications locales puériles, telles que la suppression des privilégies accordés à huit perruquiers. La g'rande ville alsacienne choisit comme députés deux patriciens strasbourg^eois, un protestant, M. de Turckheim, et un catholique, M. de Schwendt : le premier plus conservateur, bien vite effrayé par les décisions audacieuses de la Constituante, ne tarda pas à donner sa démission ; le second, plus sympathique aux innovations, se rallia facilement aux décrets votés par l'Assemblée.
La lutte s'était eng-ag-ée dans toutes les villes alsaciennes entre le Mag-istrat et la population exclue des
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hautes charg-es. A Strasbourg* surtout, la corporation dès bouchers s'était mise à la tête des opposants; Dietrich fut nommé commissaire royal, avec mission de nég-ocier un accord entre les deux partis. Mais la nouvelle des événements survenus le 14 juillet encourag'ea le peuple. Le 20 juillet les manifestations commencent, aux cris de A bas le Magistrat l Celui-ci capitule, puis semble disposé à retirer ses promesses; le 21 1 émeute devient g-énérale; le peuple envahit, saccag-e et pille l'hôtel de ville, tandis que les troupes demeurent immobiles, conformément aux ordres du maréchal de Rochambeau et de son subordonné Kling-lin. La vieille aristocratie municipale doit abandonner le pouvoir, céder l.a place à une municipalité provisoire prise dans toutes les parties de la bourg-eoisie ; l'ancien rég-ime avait succombé à Strasbourg".
Mais les villes n'étaient pas seules à s'ag-iter. On sait que, dans toute la France, les derniers jours de juillet 1789 virent la levée des paysans contre les châteaux. Ce mouvement prit dans quelques parties de l'Alsace les proportions d'une g'uerre sociale. De nombreuses abbayes furent pillées par leurs tenanciers, des châteaux ravag-és; Guebwiller, la capitale du princeabbé de Murbach, fut enlevé par une bande furieuse. Les contrebandiers, nombreux dans ce pays frontière, servaient souvent de meneurs aux insurg-és. Les rudes paysans du Sundg-au firent une véritable jacquerie,
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dirig"ée à la fois contre les suzerains nobles et contre les trafiquants juifs. Une répression militaire mit fin à ces désordres le 31 juillet; mais les décrets du 4 août vinrent bientôt rendre courag-e aux paysans en leur annonçant la fin du rég^ime féodal. Ces décrets et ceux qui les complétèrent supprimaient aussi les privilèg'fts des villes; les Mag-istrats avaient soulevé tant de colères contre eux que la ruine des vieilles autonomies urbaines s'accomplit presque partout sans difficulté. A Strasbourg", la parole persuasive de Dietrich décida les échevins à sacrifier leur ancienne constitution, La création des deux départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, avec Strasbourg* et Golmar comme chefsliëux, ne souleva pas de résistances.
La noblesse alsacienne laïque perdait beaucoup aux décrets du 4 août; elle ne trouva personne pour la défendre et ne sut point s'unir pour demander au moins une indemnité. La noblesse ecclésiastique, par contre, allait déployer contre la Révolution une hostilité redoutable. Le clerg-é d'Alsace avait une situation à part; il relevait soit de Févêque de Spire et de celui de Baie, deux prélats étrang-ers, soit de l'évêque de Strasbourg*, qui était sujet du roi de France, mais en même temps prince du Saint-Empire, et qui avait pour métropolitaiu l'archevêque de Mayence. Le prince-évêque de Strasbourg* était en 1789 le cardinal de Rohan, devenu si fameux par l'affaire du Collier, le « cardinal Collier »,
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comme l'appelaientses adversaires; on n'ig-noraitpas son passé peu édifiant, mais il demeurait quand même le chef reconnu du clerg^é alsacien. Autour de lui le chapitre de Strasbourg", qui passait pour le plus noble des bords du Rhin, comprenait ving-t-quatre chanoines titulaires, parmi lesquels fig-uraient trois Rohan, quatre Hohenlohe et six Kœnig'g'seg'g'. Le cardinal avait accepté quelque temps un mandat du clerg'é à la Constituante; il était venu présenter à l'Assemblée « son hommag'e et son respect ». Mais les dig'nitaires ecclésiastiques d'Alsace protestèrent avec lui, dès le mois de septembre 1789, contre les décrets du 4 août. Deux mois plus tard, le décret mettant les biens du clerg"é à la disposition de la nation fut encore plus mal accueilli; environ treize cents ecclésiastiques alsaciens sig-nèrent une protestation formelle, tandis qu'une requête adressée à la Diète de Ratisbonne réclamait « une g-racieuse intervention des très hauts États de l'Empire ». Le débat sur la suppression des couvents souleva de nouvelles colères. Finalement Rohan, quittant la France, alla au milieu de 1790 fixer sa résidence dans ses domaines de la rive droite du Rhin, à Ettenheim, pour dirig-er de là tous les efforts de la contre-révolution.
Cette ag-itation, entretenue dans les campag'nes par la propag'ande continuelle descurés et des moines, suscita la résistance des constitutionnels, dévoués au noUvel ordre de choses. Ils prog-ressaient continuellement
dans Jes villes; a Strasbourg^ par exemple, quand il s'ag-it de former le nouveau corps municipal, Dietrich fut élu maire, en février 1/90, contre le candidat conservateur. Les « patriotes » comprirent d'ailleurs le besoin de s'org-aniser ; Strasbourg* eut dès janvier 1790 une Société des amis de la Constitution, bientôt affiliée au club des jacobins parisiens; des sociétés analog-ues se formèrent dans toutes les villes. En même temps les g"ardes nationales achevaient de se constituer, et les rapports amicaux établis entre ces nouveaux bataillons et les troupes de lig^ne détruisaient les espérances fondées par les contre-révolutionnaires sur l'appui des officiers nobles. Les partisans de la Constituante réussirent à célébrer avec plein succès à Strasbourg", en juin 1790, les fêtes de la Fédération du Rhin. Un g"rand cortèg-e corporatif, analog*ue à ceux qui avaient tant de fois traversé les rues de l'ancienne ville libre, défila devant le maire; puis ce fut le tour de « l'armée confédérée », qui mêlait ses drapeaux à ceux de l'armée de lig'ne; des cérémonies religieuses, catholiques et protestantes, accompag-nèrent la bénédiction de ces étendards. Enfin les g-ardes nationaux allèrent planter au milieu du pont de Kehl un drapeau tricolore avec cette inscription : « Ici commence le pays de la liberté» »
En somme, vers le milieu de 1790, l'œuvre de l'Assemblée Constituante en Alsace avançait rapide-
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ment. La campag-ne du haut clerg-é alsacien contre l'abolition de l'ancien rég-ime et contre la vente des biens de l'Eg-lise n'avait donné que de faibles résultats; les paysans y trouvaient trop de profit pour qu'on pût les soulev^er en masse contre les décrets venus de Paris. Mais la Constitution civile du clerg'é allait fournir à Tévêque de Strasbourg* et à ses partisans une éclatante revanche. Cette fois la relig'ion était enjeu : les prêtres montrèrent aux paysans la loi nouvelle condamnée par le Pape, le schisme imposé par des laïques, les peines étemelles assurées à tous ceux qui accepteraient les prêtres « jureurs », les « instrus ». Peu à peu ils firent pénétrer dans les campag-nes cette idée que le but réel du g-ouvernement de Paris était la destruction de toute relig-ion; cette croyance persista delong-ues années, tout comme celle d'après laquelle on voulait forcer les catholiques à devenir protestants. Une échauffourée survenue à Strasbourg- le 3 janvier 1791 marqua le début des émeutes relig^ieuses en Alsace.
Il y eut plusieurs départements ou le nombre des prêtres assermentés fut égal, parfois même supérieur, à celui des réfractaires. Dans le Haut- Pdiin et le Bas-Rhin, au contraire, la plupart des ecclésiastiques refusèrent le serment. On parvint quand même à org'aniser le clerg*é constitutionnel; dans le Bas-Rhin il se trouva même un homme de réelle valeur, Brendel, professeur au gTand séminaire de S^trasbourg", pour accepter les
fonctions d'évêque; il fut élu par trois cent dix-sept voix sur quatre cent dix-neuf votants ; mais parmi les électeurs fîg'uraient, conformément à la loi, bon nombre de protestants, ce qui permit de ridiculiser le choix de « Tevêque luthérien » . Et comme les prêtres assermentés faisaient défaut sur plusieurs points, on accepta, pour les remplacer, divers ecclésiastiques, de valeur souvent douteuse, qui venaient d'Allemagne ou de Suisse; il y eut ainsi environ quarante étrang*ers sur les quatre cent cinquante assermentés qui s'installèrent dans les deux départements. Les évêques de Baie, de Spire, de Strasbourg* fulminèrent l'anathème contre les apostats. Rohan semblait rechercher d'ailleurs toutesles occasions de pousser à bout ses adversaires ; utilisant le témoig'nag"e mensong-er d'un ancien officier, il fît ouvrir par le bailli d'Ettenheim une procédure contre Dietrich comme inculpé d'avoir salarié un assassin pour faire disparaître le cardinal (septembre 1791).
Mais si les prêtres réfractaires ag-itaient les ouvriers àg-ricoles, ils étaient moins heureux avec les propriétaires des villes et des campag'nes. On constata que les paysans riches d'Alsace n'hésitaient point, au cours de l'année 1791, à se porter comme acquéreurs de biens nationaux. Quant à la bourg-eoisie, profondément émue par la fuite du roi et l'incident de Varennes, elle s'empressa de voter pour les candidats constitutionnels lors des élections à l'Assemblée Lég^islative. Tous les élus
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furent des Feuillants, bien résolus à défendre les institutions nouvelles; le mathématicien Arl)ogast et surtout Koch, professeur à l'Université protestante, fig'uraient au premier rang*. Parmi les Constituants que la loi interdisait de réélire, ceux qui avaient le plus énerg-iquement combattu la contre-révolution, comme Reubell et Victor de Brog-lie, furent investis d'importantes fonctions départementales.
Au milieu de ces ag'itations intétneures, PAlsace tout entière suivait anxieusement le conflit qui avait éclaté, au sujet de ses territoires, entre la France et l'Empire. Les événements de 1789 avaient fait ressortir la contradiction entre le droit ancien, qui permettait à des princes allemands de percevoir des redevances féodales en France, et le droit nouveau, qui oblig-eait l'Assemblée Nationale à proclamer l'ég-alité de tous les Français. Les décrets du i août soulevèrent la protestation g-énérale des princes possessionnés; la Prusse envoya aussitôt un diplomate, Gœrtz, pour les encourag'er à se montrer intransig*eants vis-à-vis du i^'ouvernement français. L'Assemblée Nationale désirait conserver la paix; on le vitdans le rapport que, d'accord avec Mirabeau, le représentant du comité féodal, Merlin de Douai, vint lire à la Constituante le 28 octobre 1790. Le g'rand léguiste révolutionnaire ne cédait rien sur les principes : d'après le droit nouveau, disait-il, les princes allemands n'ont rien à réclamer. « Le peuple alsacien s'est uni au
peuple français parce qu'il l'a voulu; c'est donc sa volonté seule et non pas le traité de Munster qui alég-itimé l'union, et comme il n'a mis à cette volonté aucune condition relative aux fiefs rég'aliens, nul ne peut prétendre d'indemnité ». Mais en fait Merlin se montrait fort conciliant; il proposait non seulement de consentir à une indemnité, mais de nég'ocier le rachat intég'ral des droits et des terres des princes allemands; la Constituante approuva son rapport.
Les princes allemands, surtout l'évéque de Spire, croyaient que la Révolution condamnait la France à l'anarchie, et que l'occasion était bonne pour lui enlever l'Alsace; ils confièrent leur cause à la Diète. L'empereur Léopold II ne voulait pas se laisser entraîner par la Prusse à la g"uerre, mais ne voulait pas non plus avoir l'air de sacrifier les intérêts de l'Empire; de même qu'il venait de sig-ner la déclaration de Pilnitz avec le ferme dessein de ne pas intervenir, il se posa en défenseur des princes possessionnés dans sa lettre du 3 décembre 1792, lettre hautaine dans la forme, conciliante au fond. Mais cette lettre fournit un arg-ument précieux aux Girondins partisans de la rupture; Koch, soucieux d'épargnier à l'Alsace une g'uerre désastreuse, exposa les motifs qui pouvaient eng-ag'er ses collcg-ues à continuer la politique de Merlin de Douai; néanmoins l'Assemblée Lég-islative adopta le décret du 25 février 1792, qui donnait aux princes possessionnés un
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délai jusqu'au J "'juin seulement pour eng-ag^er des nég-ociations en vue d'une indemnité. Les rapports allèrent s'envenimant, surtout quand François II eut succédé à Léopold, et la g'uerre fut déclarée le 20 avril 1792.