‹ L'Alsace française de 1789 à 1870Chapitre 6 sur 9 · LA GUERRE ET LA TERREUR · texte numérisé non relu

LA GUERRE ET LA TERREUR

moins fanatiques, plus soucieux de ménag^er les paysans ; la g'uillotine y fonctionna très rarement. Néanmoins, ce fut avec une ég*ale satisfaction que les deux départements apprirent le 9 thermidor et la chute de Robespierre. La Terreur a laissé de long-s souvenirs sur les bords du Rhin; on l'a détestée à cause de ses rig-ueurs; on l'a détestée peut-être plus encore parce que les populations alsaciennes, peu disposées à la révolte ouverte, opposent une résistance passive, mais obstinée, aux g'ouvernements qui veulent les faire « marcher » malgré elles. Le directoire jacobin du Bas-Rhin déplorait cette force d'inertie et, dans une note du 5 mars 1794, disait en parlant de l'Alsacien : « Malg-ré ses possessions d'habitude, de lang'ag'c, de mœurs et des antiques relations du côté de l'Allemag'ne, il n'est ni Autrichien, ni Prussien, il ne re;g*rette point l'ancien rég-ime; il aime peut-êti'e la République, mais il n'est point fait pour la Révolution n. Remplaçons dans cette phrase « Révolution » par « Terreur », et nous avons un portrait fort exact des Alsaciens de 1794;

La Convention thermidorienne envoya aussitôt des représentants en mission dans la province : le jacobin F'oussedoire, un thermidorien de g-auche, puis le conventionnel Bailly, un homme de la Plaine, un thermidorien de droite, épurèrent toutes les administrations locales pour en chasser les robespierristes. Les cluJ)s se fermèrent ou perdirent toute influence. On rég-la aussi une question très importante pour l'Alsace du Nord. Cette rég*ion avait été occupée pendant près de quatre mois par les Autrichiens en 1793; les paysans, dont la plupart étaient d'anciens sujets de l'évêque de Spire oUj du landg-rave de Hesse, avaient exécuté avec résig'nation les ordres des envahisseurs, d'autant^ plus que les émig"rés et les 'prêtres "réfractaires, accourus avec les Autrichiens, leur annonçaient l'écrasement définitif du nouveau rég^ime. Quand les victoires de Hoche libérèrent le territoire, tous ces villag*eois,

épouvantés à la pensée des représailles qui les menaaient, allèrent se réfug-ier en Allemag-ne : plus de

20.000 fuo'itifs passèrent ainsi la frontière. Après le 9 thermidor, la Convention voulut leur rouvrir les portes de la France, mais elle hésita quelque temps, pour discerner entre les hommes qui avaient consciemment servi l'étrang-er et les paysans affolés par la peur de l'échaPaud. Merlin de Douai fît accepter les distinctions nécessaires, et la rég-ion de Wissembourg* et de Hag^uenau se repeupla très vite.

Pendant l'année 1795 la réaction thermidorienne alla g-randissant en Alsace comme dans le reste de la France, mais sans jamais devenir aussi violente que dans le Midi; les bords de l'IU ne connurent pas la Terreur blanche. Seulement les citoyens actifs reçurent fort mal le décret des deux tiers, par lequel la Convention forçait les électeurs à choisir dans son sein la majorité des futurs Conseils; ils accueillirent sans résistance la journée du 13 vendémiaire, mais élurent aux Cinq Cents et aux Anciens des députés modérés, souvent d'anciens constitutionnels de 1791. Le g^ouvernement nouveau du Directoire trouva l'Alsace absorbée par deux soucis, la g'uerre toujours à ses [portes et la question relig-ieuse redevenue pressante.

Depuis la victoire du Geisberg* l'ennemi ne reparut plus pendant deux ans : mais en 1795 il menaça de nouveau la frontière du Rhin, car PichegTu engag'eait alors ses pourparlers avec le prince de Condé; la population alsacienne, qui n'en savait rien encore

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célébra par des fêtes joyeuses le traité sig'né à Bâle avecla Prusse. En 1796 Moreau, successeur de Picheg"ru, pénétra en Allemag'ne, mais, découvert par les défaites de Jourdan, il dut revenir jusqu'au Rhin. Le dang-er réveil lia le patriotisme de tous : quand les Autrichiens tentèrent un coup de main sur Kehl, le 18 septembre, un corps composé de g^ardes nationaux renforcés par trois cents ouvriers de l'arsenal accourut de Strasbourgs et, après sept heures de combat, aida les troupes à repousser l'ennemi. Quatre mois plus tard, malg-ré la belle défense du g"énéral Desaix, Kehl dut capituler; la g*arnison avait un délai de ving^t-quatre heures pour emporter ce qu'elle voulait; la population strasbourg-eoise l'aida si activement que tout le matériel de la place fut enlevé à temps. Cependant une colonne ennemie, passant la frontière septentrionale de l'Alsace, avait occupé encore une fois Wissembourg*; la g-arde nationale mobilisée du Bas-Rhin se concentra fort rapidement pour joindre le g'énéral Helmstetter; les envahisseurs ne l'attendirent pas et rentrèrent en Allemag-ne. Bientôt les préliminaires de Léoben soulevèrent un enthousiasme g-énéral dans ces réglions si éprouvées par la g-uerre depuis quatre ans.

La question relig-ieuse passionnait tous les Alsaciens Elle parut approcher de la solution quand les conventionnels décidèrent en 1795 de séparer les Ég-lises de l'État, de laisser les cultes libres. Les protestants les

premiers en profitèrent; comme ils avaient partout accepté le nouveau rég-ime, on les laissa facilement réorg-aniser leurs communautés et rouvrir leurs temples. On assista un peu plus tard à un essai de résurrection de l'ég-lise constitutionnelle ; dans le Bas-Rhin elle était morte depuis la démission de l'évêque Brendel, mais dans le Haut-Rhin un nouveau prélat, Berdolet, choisi par les fidèles en 179(3, g-roupa d'assez nombreux adhérents autour de sa résidence de Soultz. Les prêtres réfractaires ne s'accommodaient pas ainsi du rég-ime* adopté par la Convention. Ils reparurent en g-rand nombre sur la rive g-auche du Rhin ; ils pourchassèrent les (( jureurs )> et les jacobins. Plusieurs d'entre eux avaient aux yeux de leurs ouailles le prestig'e que donnent le martyre, l'exil vaillamment supporté, la mort vue de près : l'abbé Golmar, pour n'en citer qu'un, avait pendant la Terreur maintes fois parcouru l'Alsace, revêtant les dég-uisements les plus variés, revenant de temps en temps se cacher dans sa ville de Strasbourg" où une catholique passionnée. M"* Humann, se tenait toujours prête à le secourir. Les réfractaires ne séparaient pas la religion de la politique; conformément aux ordres de leur évêque Rohan, ils refusèrent la déclaration g-énérale de « soumission aux lois de la République », demandée par le g'ouvernement. Plusieurs d'entre eux furent mêlés, en même temps que l'avocat royaliste strasbourg'eois Demoug-é, aux nég'ociations d^

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PichegTu avec les princes émigrés, l^a paix victorieuse imposée par Bonaparte à l'Autriche ne les décourag-ea pas, car les élections de 1797 avaient assuré aux modérés, alliés avec les royalistes, la majorité dans les deux Conseils. Mais le coup d'État du 18 fructidor vint ruiner ces espérances. Les deux départements alsaciens fîg'urèrent parmi ceux où les élections furent cassées ; les prêtres réfractaires et les émigTés durent de nouveau se cacher ou repasser le Rhin.

L'Alsace voyait alors un enfant du Haut-Rhin, Reuhell, parmi les membres du g'ouvernement, et un autre, Kléber, parmi les plus illustres chefs de l'armée. Reuhell, avocat au Conseil souverain de Colmar avant la Révolution, s'était rendu populaire chez les paysans par le succès qu'il fît remporte)*, au bout de quinze ans de procédures, à deux communautés villageoises contre leur suzerain, le duc de Wurtemberg*. La confiance de ses concitoyens le fit élire successivement député aux États Généraux, procureur-g'énéral syndic du Haut- Rhin, membre de la Convention et des Cinq-Cents; d'ailleurs dix-huit départements le nommèrent au Corps lég'islatif de l'an IV, ce qui prépara son entrée au Directoire. H en fit partie pendant plus de trois ans et fut le véritable ministre des affaires étrang*ères de ce g^ouvernement. Ce personnag-e laborieux, honnête, rang'é, avare, avait g-ardé un peu trop le g"oût de la chicane et de la paperasserie, et déplaisait àsescollèg'ues

par les sarcasmes qu'il ne leur éparg-nait pas; mais son application au travail, sa constance dans ses idées, sa connaissance des choses g-ermaniques en faisaient un collaborateur précieux. Barras l'appelait « la forte tête du Directoire », et Napoléon à Sainte-Hélène a reconnu les qualités de cet homme « probe et dur ». Son idée constante fut d'assurer à la France la rive g'auche du Rhin ; il y voyait la g-randeur de la nation et la prospérité de l'Alsace. Tous les « patriotes » allemands qui l'avaient accueilli à Mayence en 1793 furent protégées, placés, utilisés par lui pour les rapports avec les pays g'ermaniques.

Kléber avait connu Reubell pendant ce sièg'e de Mayence où il révéla ses talents ; depuis lors il n'avait cessé de g-randir dans l'estime des soldats et des g'énéraux. C'était un vrai type d'Alsacien, attaché à la discipline, mais souvent g-rincheux, têtu, g'ardant son franc parler avec les commissaires de la Convention comme avec les membres du Directoire ou plus tard avec Bonaparte. Fort désintéressé, il écrivait à un ami en 1798 : « Des richesses, je n'en veux point : une seule obole de plus, et surtout mal acquise, dérang^erait tout le système de mon bonheur et de ma philosophie. » Admirable à la tête d'une division ou d'un corps d'armée, une certaine défiance de lui-même lui faisait redouter un commandement en chef. Il l'expliquait dans ûae lettre au Directoire : « Mon premier

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conseiller, celui dont je crains le plus la censure, c'est le sentiment de mes propres forces, c'est ma conscience. Je ne pourrais impunément la braver. Elle m'ordonne de ne pas compromettre les intérêts de la République en acceptant une place au-dessus de mes moyens. » Il fallut l'expédition d'Eg'ypte et le brusque départ de Bonaparte pour forcer le vainqueur d'Héliopolis à pt-ouver, peu avant sa mort, qu'il était capable de conduire une g-rande armée.

Tandis que l'Alsace jouissait en 1798 de la paix rétablie avec ses voisins, le territoire français y fut complété par l'annexion de Mulhouse. La petite République avait inaug-uré depuis cinquante ans cette industrie cotonnière qui devait lui assurer une si brillante prospérité. Mais la Révolution venait de faire rentrer l'Alsace dans le système douanier français ; la ville, qui risquait d'étouffer entre ces barrières nouvelles, comprit la nécessité de l'annexion : la sympathie des Mulhousiens pour les principes de 1789 adoucit lès reg-rets que leur causait le sacrifice d'une autonomie si long-temps conservée. Les bourg'eois ratifièrent le traité de réunion par 591 voix contre 13, et la fête civique du lo mars 1798 célébra l'entrée de Mulhouse dans la gTande famille française.

La paix ne dura pas long-temps sur les bords du Rhin; l'attentat de Rastatt marqua le début de la seconde coalition. Les habitants furent requis pour remettre en

état les places frontières, Landau, P'ort-Vauban, Kehl; ils déployèrent une activité remarquable, et un fonctionnaire du Bas-Rhin put affirmer qu'ils « seraient toujours, comme leur tïeuve,le rempart inexpug-nable de la Piépublique ». La colère causée par le crime de Rastatt, la haine de l'étrang-er favorisèrent un réveil de l'esprit jacobin ; l'Alsace laissa commencer de nouvelles poursuites contre les prêtres réfractaires ; en avril 1799 elle envoya aux deux Conseils des hommes de g'auche. C'est dansées circonstances que se produisit le coup d'État du 18 Brumaii'e.

La Révolution, malg'ré ses violences, avait accompli une g*rande œuvre. Elle ruina le rég*ime franco-allemand qui subsistait depuis 1648 : en dépossédant les princes d'Empire qui détenaient un sixième du territoire, en décidant Mulhouse à voter la réunion, elle fit l'Alsace française. Les réformes accomplies par la Constituante, la suppression des droits féodaux, la libération du sol, la vente des biens nationaux, profitèrent à la masse des habitants. Ceux qui avaient participé aux g"uerres de la Révolution, depuis les Kellermann et les Kléber jusqu'aux simples soldats et aux g;ardes nationaux, voulurent conserver les conquêtes politiques et sociales faites sous le drapeau tricolore. Il restait à finir la chasse aux prêtres, à constituer une administration rég'ulière, capable d'appliquer le droit nouveau. Ce fut l'œuvre du Consulat et de l'Empire.

- CHAPITRE V Le gouvernement napoléonien

Le 18 brumaire fut accueilli, en Alsace comme ailleurs, avec le scepticisme résig'né auquel des coups d'Etat trop nombreux avaient habitué la France. Mais le g*ouvernement consulaire g'ag'na bientôt des sympathies précieuses en appliquant une politique d'union, en faisant appel aux feuillants comme aux jacobins, aux émig-rés soumis comme aux conventionnels assag-is, aux ecclésiastiques réfractaires comme aux prêtres assermentés, pourvu qu'ils fussent prêts à seconder le chef tout-puissant de la République.

La nouvelle administration eut à sa tête les préfets. Ils allaient achever l'unité administrative du pays, appliquer partout les mêmes lois, faire pénétrer jusqu'aux départements les plus éIoig"nés la volonté du pouvoir central. C'étaient les héritiers des intendants ; mais un préfet du Ras-Rhin n'avait plus à compter avec les innombrables pouvoirs seig'neuriaux et com-

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munaux qui g-ênaient sous l'ancien rég-ime l'action de l'intendant d'Alsace. Le Haut-Rhin fut administré long-temps par Desportes, un ancien diplomate mêlé depuis plusieurs années aux nég'ociations avec les princes allemands ; il se fit aimer dans le pays, qui le présenta plusieurs fois comme candidat au Sénat, puis au Corps Législatif; mais ses rapports d'amitié avec Moreau devaient amener sa révocation en 1813. Dans le Bas-Rhin, l'administration nouvelle fut organisée par Laumond, un fonctionnaire de carrière, méthodique et avisé, qui fît aussitôt rédig-er une très utile Statistique du département. Un préfet de cette époque surtout est demeuré célèbre en Alsace par son activité bienfaisante : c'est Lezay-Marnesia, qui fut envoyé dans le Bas-Rhin en 1810 et qui y mourut en 1814. Ce Franc-Comtois, fils d'un g-entilhomme novateur qui avaitsiég-éà la Constituante, fréquentait depuis long-temps les salons libéraux et lettrés du Directoire, particulièrement celui de M"*" de Staël ; amoureux de poésie et d'art, il se révéla vite homme d'action, tout pénétré des principes du despotisme éclairé, tout dévoué à ses administrés qu'il appelait ses enfants. Sa connaissance de l'allemand l'avait d'abord fait nommer préfet à Coblentz, mais c'est dans le Bas-Rhin qu'il donna toute sa mesure. Ce n'était pas un bureaucrate ; la paperasserie, les « rapports » lui plaisaient peu ; il parcourait sans cesse le département, causait avec les paysans en

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allemand. Grand constructeur de routes, il s'intéressait particulièrement aux chemins vicinaux ; les ouvriers eharg'és de les faire voyaient souvent apparaître le préfet, qui les encourag'eait à bien travailler, puis leur distribuait les provisions et les bouteilles de vin apportées dans sa voiture. L'hyg-iène publique l'occupait ég'alement : il partag-ea le pays en trente-quatre districts, pourvus chacun d'un médecin cantonal payé par le déparlement ; ces médecins furent - chargées surtout de propag'er la vaccination, qui triompha des préjug'és hostiles encore assez répandus. Ce préfet autoritaire savait voiler son despotisme sous des formules flatteuses pour ses administrés ; vis-à-vis des ministres il conservait son franc-parler, blâmant l'abus des documents écrits, proposant de remplacer les sous-préfets sédentaires par des /nissi dominici ambulants du préfet, proposant aussi de distribuer aux pauvres les marchandises angolaises au lieu de les brûler comme Napoléon l'avait ordonné. L'accident de voiture qui lui coûta la vie en 1814 causa des reg-rets unanimes, et un monument rappelle encore son souvenir à Strasbourg*.

Les préfets rencontrèrent le concours et l'appui de la nouvelle couche sociale formée par la Révolution, la classe des notables ou, pour parler plus simplement, la bourg'eoisie. Elle prit sous Napoléon la place occupée autrefois par la noblesse féodale et par les patriciens des Magistrats. Plusieurs des vieilles familles voisi-

naient d'ailleurs, dans la nouvelle classe dirigeante, avec les commerçants enrichis par la g-uerre, les notaires, et les « propriétaires » établis à la campagnie, mais dirig-eant de haut l'exploitation de leurs terres. Ainsi le conseil g'énéral nommé dans le Bas-Pdiin en ]800 comprend un membre de la vieille aristocratie, Wang'en de Geroldseck, un patricien strasbourg'eois de la famille bien connue des Turckheim, cinq notaires, des commerçants notables tels que l'imprimeur Levrault, et plusieurs propriétaires. Beaucoup des gTosses fortunes commerciales de l'Alsace datent de cette époque : elles étaient dues à l'important trafic provoqué par la présence de garnisons nombreuses, riches et dépensières; la g^uerre avec FAng'leterre y contribua plus encore, parce que, les routes maritimes étant fermées, Strasbourg* put retrouver le commerce de transit que lui avait fait perdre le déplacement des douanes : les soieries de Lyon, les vins de Bourg'og'ne et de Bordeaux, les fruits du Midi allaient par l'Alsace vers l'AUemag-ne du Nord et la Hollande. Au commerce licite se joig^nait le commerce clandestin : à Strasbourg* et à Mulhouse, comme dans toutes les villes situées près des frontières du gTand empire, la contrebande sur les marchandises ang'laises et sur les denrées coloniales donna lieu à des spéculations fructueuses.

Les campag'nes, pendant la belle époque du rég'ime napoléonien, de 1800 à 1807, furent aussi favorisées que

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les villes. La paix de Lunéville (4801) mit fin aux réclamations des princes possessionnés en leur assurant des indemnités en Allemag-ne; ce fut un bénéfice net pour les paysans alsaciens de n'avoir plus à payer, comme en 1789, 800.000 livres au landg-rave de Hesse-Darmstadt, 385.000 livres au prince -évêque de Spire, 471.000 livres au prince-évêque de Strasbourg*. Le Concordat en même temps rassura complètement les acquéreurs de biens nationaux. Ils étaient nombreux dans toutes les classes : les petits paysans avaient acheté beaucoup de parcelles; les bourg-eois avaient acquis de g*rands terrains autour des villes; mais la plupart des biens vendus étaient allés aux paysans déjà aisés, qui devinrent ainsi les « propriétaires ». Les acquéreurs avaient été plus nombreux au début parmi les protestants que parmi les catholiques, retenus quelque temps par un scrupule relig-ieux. Les cultivateurs de tous les degTés, décharg'és des anciennes redevances, ne trouvaient pas trop lourdes les quatre contributions directes. Le monopole du tabac fut plus mal accueilli dans le Bas-Rhin, où cette culture avait un g-rand développement; Lezay-Marnesia ne nég'lig'ea aucune précaution' pour apaiser les ag'riculteurs en leur promettant que la rég'ie achèterait leur récolte à un prix rég"ulier et satisfaisant.

Si les paysans appréciaient maintenant'tous les bienfaits de la Révolution, c'est que la paix relig'ieuse était

complètement rékiblie. Dès l'année 1800 on avait appliqué avec de grands ménag-ements le rég-ime de la séparation, en fermant les yeux sur le retour des prêtres réfractaires, pourvu qu'aucun d'eux ne troublât l'ordre public. Ensuite le Concordat fut conclu : Rohan, sur l'ordre de Rome, donna sa démission d'évêque, peu dé temps avant de mourir à Ettenheim. Le Premier Consul voulut montrer qu'il choisissait les prélats dans les deux clerg*és rivaux, et que les prêtres d'Alsace, long'temps alliés de la contre-révolution, devaient s'incliner devant les pouvoirs issus de la France nouvelle : ce fut un ancien évêque constitutionnel, Saurine, qui alla occuper le siège de Strasbourg*. La douleur fut gTande chez les anciens réfractaires, mais ils n'osèrent point désobéir au prélat qui avait reçu l'investiture du Saint- Sièg-e. L'ancien évêque constitutionnel du Haut-Rhin, Berdolet, devint évêque d'Aix-la-Chapelle. Mais on fît ég*alement appel aux insermentés : l'abbé Colmar devint évêque de Mayence. Un de -ses amis, qui avait lutté avec la même ardeur que lui contre la Révolution, l'abbé Liebermann, voulut quelque temps résister à Saurine, puis fut compromis dans la conspiration de Cadoudal; comme on tenait à l'éloig'ner de l'Alsace, Colmar obtint de le faire venir auprès de lui et le nomma directeur du gTand séminaire de Mayence. Les vieilles querelles s'assoupirent ainsi chez les catholiques.

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Les protestants furent pleinement satisfaits du rég'ime établi par les articles org-aniques de 1802. Koch, l'ancien juriste que nous avons vu siég-er à la Lég-islative, était devenu membre du Tribunal et se fit l'interprète de leurs désirs. L'ég-lise luthérienne d'Alsace fut l'objet d'articles org-aniques spéciaux qui créèrent le Directoire de Strasbourg-, au-dessous de lui les « inspections )) rég-ionales, et qui lui assurèrent ainsi une org*anisation plus complète, plus cohérente, qu'à l'Église réformée de France. L'État, il est vrai, se réservait de nommer les pasteurs ; mais en leur assurant un traitement rég*ulier, en les mettant par là sur le même pied que les curés, il substituait au rég-ime de la tolérance, inaug^uré en 1787, celui de l'ég-alité. C'était là pour les prolestants une conquête précieuse. Si leur vieille Université avait disparu, on créa l'Académie protestante de Strasbourg*, c'est-à-dire la Faculté de théolog-ie, en la mettant sous le contrôle du Directoire luthérien.

Le protestantisme alsacien s'honorait dès ce moment de compter parmi ses membres un pasteur destiné plus tard à une célébrité universelle : c'était Jean-Frédéric Oberlin, le frère de celui qui dirig-eait le g*ymnase de Strasbourg'. Il occupait depuis 1767 la cure de Waldersbach, villag-e situé dans une vallée sauvag*e des Vosg-es, le Ban-de-la- Roche. C'était à la fois un mystique, tout pénétré de la ferveur du piétisme, et un philanthrope

occupé de choses pratiques, persuadé qu'il faut améliorer la condition matérielle des pauvres pour les rendre capables d'aimer et de prier Dieu. Il avait transformé les rudes paysans de ce coin des Vosg-es; ils apprirent à mieux cultiver leurs terres, à envoyer leurs enfants à l'école primaire. Oberlin accueillit avec enthousiasme la Révolution; il en célébra souvent les principes et approuva son fils allant s'eng-ag-er dans un bataillon de volontaires où il fut tué. La Terreur éparg-na Oberlin, sauf un emprisonnement de cinq jours; après le 9 thermidor, son ami Grég-oire put bientôt lui envoyer un procès-verbal de la Convention félicitant le pasteur de son œuvre bienfaisante. Sous le Consulat et l'Empire il fut traité avec distinction par les fonctionnaires de tout ordre; Lezay-Marnésia s'était pris d'afTection pour lui, et le préfet détaché des g'roupes confessionnels aimait à s'entretenir sur les choses religieuses avec ce piétiste convaincu. Oberlin trouva un entourag*e dig^ne de lui ; sa servante Louise Scheppler fut la véritable fondatrice des écoles maternelles.

A côté des catholiques et des protestants, le g-roupe Israélite conquit l'ég-alité g-râce à la Révolution. Devant la Constituante, les députés d'Alsace avaient émis des opinions opposées : tandis que Victor de Rrog-lie réclamait pour les juifs le bénéfice des principes nouveaux, Reubell exposa contre eux les g^riefs des paysans du Sundg'au : finalement l'assemblée dans une de ses der-

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nières séances, le 27 septembre 1791, révoqua toutes les exceptions concernant ceux qui prêteraient le serment civique et renonceraient ainsi au rég-ime spécial par lequel on en faisait une nation à part. La question de principe était ainsi résolue; restait à rég-ler le problème économique, à réprimer l'usure et à préparer la transformation des mœurs. Ce fut l'Empire qui s'en charo^ea. Les ennemis des juifs, tels que Bonald, les déclaraient indigènes de profiter des libertés nouvelles; on leur reprochait d'avoir agnoté sur lesassig'nats depuis quinze ans. Napoléon était disposé à prendre des mesures d'exception contre le g"roupe d'Alsace; mais les juristes du Conseil d'État, comme Beug-not et Reg-naud de Saint-Jean-d'Ang-ely, défendirent fermement les bases du Gode civil, l'ég-alité devant la loi et le droit de propriété. En 1806 on consulta successivement les représentants laïques du judaïsme dans l'assemblée g-énérale, puis les rabbins dans le gTand Sanhédrin; l'esprit moderne, l'esprit d'assimilation triompha chez les uns et les autres sur la tendance favorable au maintien du particularisme confessionnel. Ainsi furent préparés les décrets de 1808. Ils assurèrent au judaïsme une org-anisation relig"ieuse rég-ulière, mais ils imposèrent pour dix années aux juifs d'Alsace et de Lorraine un rég-i me économique spéciaK Celui qui voulait exercer un commerce devait solliciter annuellement du préfet une patente, accordée après une enquête faite

sur sa moralité; les débiteurs des juifs obtinrent des délais pour se libérer, et purent se faire accorder par les tribunaux des réductions s'ils prouvaient qu'on leur avait extorqué un intérêt usuraire. On traita d'ailleurs avec une faveur spéciale quelques hommes qui avaient rendu service à l'Etat, comme Mayer Samuel, notable banquier de Strasbourg'.

Les divers clerg-és, à la fois protég-és et surveillés par l'Ktat, furent heureux de recouvrer leur autorité sur l'enseignement primaire. Sur ce point les efforts des assemblées révolutionnaires avaient échoué. On sait que Napoléon nég^lig-ea complètement l'instruction du peuple. En Alsace comme ailleurs elle fut abandonnée à la bonne volonté des communes, et celles-ci laissèrent le maître d'école redevenir l'humble vassal du pasteur ou du curé. C'était' sans inconvénient sous la direction d'un pasteur comme Oberlin, qui joig'nait au respect de l'instruction un véritable g-énie pédag'og*ique ; mais en g-énéral le personnel des instituteurs fut très médiocre, etTenseig-nement du français recula d'autant plus que les jacobins l'avaient imposé par la force. Un homme essaya de remédier à cet abandon^ ce fut l'infatig-able Lezay-Marnesia: bien secondé par le recteur Montbrison et le conseiller de préfecture Levrault, il fonda une école normale qui devait assurer pendant long'temps au Bas-Rhin une avance notable sur le reste de la France.

L'enseig'nement des classes dirig-eantes fut mieux

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org-anisé que celui du peuple. Les collègues catholiques et protestants avaient peu à peu disparu sous la Convention. Mais celle-ci org-anisa les Ecoles centrales; celle du Bas-Rhin, après quelques mois d'hésitation, fonctionna bien et devenait une des meilleures de France quand le gouvernement consulaire la supprima en 1802. La cre'ation des lycées, puis de l'Université assura dans tout l'empire un enseig'nement rég'ulier, uniforme, donné en français. Le lycée de Strasbourg' et les coUèg-es communaux attirèrent bien vite, à côté des tîls d'officiers et de fonctionnaires, les enfants de la bourg-eoisie alsacienne, chez qui la connaissance du français gTandit à l'époque même où elle diminuait dans le peuple. Le lycée de Strasbourg* eut un concurrent dans le g-ymnase protestant, qui put se relever d'autant mieux qu'on rendit aux chanoines protestants de Saint-Thomas les riches fondations destinées à le faire vivre. Ce g*ymnase, qui eut de nouveau pour directeur le vieux Jacques- JérémieOberlin/conserva ses anciennes méthodes, inférieures à celles du lycée; mais à côté du français il avait le mérite d'enseig-ner à fond l'allemand, ce qui permettait à ses élèves "d'utiliser leur savoir sur les deux rives du Rhin.

L'enseig'nement supérieur fut réorganisé. La Convention avait créé des écoles de santé, destinées surtout à former des médecins militaires; l'une d'elles, installée à Strasbourg-, devint l'École de médecine. En 1803 vint

s'y ajouter la Faculté de théologùe, placée sous le contrôle du Directoire luthérien ; puis ce fut le tour de l'École de droit. Enfin le décret de 1808 institua les Facultés des sciences et des lettres. Ces fondations isolées ne satisfaisaient pas complètement les Strasbourg'eois, qui plusieurs fois essayèrent de faire comprendre à Paris les avantagées d'une gTande Université constituée sur le modèle allemand; du moins elles entretenaient dans la ville alsacienne la vie intellectuelle. On eut soin de nommer dans les nouvelles Facultés quelques survivants de la vieille Université protestante : un des plus renommés, le célèbre helléniste Sch\veig'ha?user, après avoir été professeur à l'Ecole centrale, puis au lycée, devint doyen de la Faculté des lettres et eut la joie de Toir son fils, un ancien soldat de 1792, acquérir une véritable renommée comme connaisseur des antiquités alsatiques. L'Institut de France conféra le titre d'associés non résidents à plusieurs savants strasbourg'eois, comme Schwei^hcEuser, le juriste Koch, le g"ymnasiarque Oberlin et le mathématicien Arbog*ast qui avait eu l'honneur de présenter à la Convention, dont il était membre, le rapport sur le système métrique.

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