CHAPITRE YI Les guerres de l'Empire
Les g-uerres g'iorieuses faites pendant ving^t ans achevèrent la fusion de l'Alsace avec la France. De tout temps les Alsaciens avaient eu l'esprit militaire et fourni des volontaires nombreux, non seulement à la France, mais à d'autres pays qui, leur offraient l'occasion de se battre : n'était-ce pas dans l'armée autrichienne qu'un Schérer et un Kléber avaient fait leurs débuts de soldats? Mais la Révolution les appela tous à défendre la liberté, à chasser les envahisseurs, à g-arder les lig-nes de Wissembourg" et les bords du Rhin. Depuis 1799 jusqu'à 1813 on ne craig^nit plus l'invasion : l'Alsace était couverte au Nord par le Palatinat devenu français, à l'Est par les nouveaux États allemands vassaux de Napoléon ; ses habitants purent, sans crainte pour leur territoire, participer aux conquêtes impériales. La conscription fut n oins lourde, jusqu'en 1807, que ne l'avaient été les réquisitions et les levées en masse pendant la Gonven*
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lion et le Directoire; la bourg-eoisie aisée, qui pouvait maintenant fournir des remplaçants, trouva toujours dans la population rurale, à des conditions très abordables, autant d'hommes qu'il lui en fallait. Dans ce pays aux familles nombreuses, beaucoup de fîls de paysans préféraient les hasards et les émotions de la g'uerre au labeur de l'usine ou de la ferme; le rempla^ cément devait rester pendant plus de soixante ans une institution fondamentale de la vie alsacienne.
Conscrits ou remplaçants, tous les soldats savaient que l'avancement leur était ouvert, qu'aucune barrière lég'ale, aucun préjug'é social n'arrêterait ceux qui savaient se disting^uer sur le champ de bataille. Chacun pouvait espérer prendre place parmi les sous-offîciers, qui tenaient le haut du pavé dans les petites villes de g-arnison, où môme parmi ces brillants officiers qui paradaient sur les places de Strasbourg" et de Colmar. On se répétait les noms des militaires les plus g'iorieux de la province. Bien que Sarrelouis fût à la lisière de l'Alsace, on y rattachait volontiers cette petite ville qui fournit en vingi ans à l'armée française plus de cent cinquante officiers; on savait que le plus gTand de tous, fils d'un simple tonnelier, le maréchal Ney, avait été à ses débuts disting-ué, encouragée par Kléber. Un de ses compag-nons d'armes, le fils d'un meunier de Rouffach, avait mérité par son héroïsme à Fleurus que la Société populaire de cette localité adressât une lettre de
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félicitations à sa mère, la « citoyenne veuve Lefebvre » ; devenu le maréchal Lefejjvre, duc de Dautzig*, il aimait venir se reposer dans son pays natal, où tous lui faisaient fête. Sa femme, alsacienne aussi, une ancienne servante d'auberg^e, a été illustrée par la lég'ende et le théâtre ; tous les deux avaient le parler pittoresque du peuple, mais leur esprit naturel, leurdig-nité simple les g*arantissaient contre les ridicules qui g'uettent les parvenus. Le fils du concierg'e du Conseil souverain de Golmar avait été remarqué par Desaix comme Ney par Kléber; après la mort de son chef il devint aide de camp de Napoléon qui aima toujours le « fidèle Rapp ». Le héros d'Austerlitz et d'Essling-, ving't-quatre fois blessé, fut pour l'Empereur un serviteur dévoué, mais franc, qui montra la g^ravité du désastre de Bailen, qui blâma le divorce avec Joséphine et déconseilla la campag^ne de Russie. Bien d'autres arrivèrent aux g*rades élevés, prolétaires comme ce g'ardeur d'oies qui devint le g^énéral Schramm, ou membres de la vieille noblesse du pays, comme les g-énéraux de Reiset, de Gœhorn, de Berckheim ; sans faire une énumération inutile, rappelons seulement qu'il y a ving-t-huit Alsaciens parmi les g^énéraux dont les noms sont inscrits sur l'arc de triomphe de l'Étoile. A côté des g*énéraux et des officiers, il faut mentionner un personnag'e à part, le « g'rand espion » de Napoléon, ce Schulmeister qui prépara la capitulation d'Ulm en se faisant communiquer tout le
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plan de campag^ne de Mack; après avoir bravé dix fois la mort, il devait vivre paisible à Strasbourg-, sa ville natale, jusqu'à l'àg-e de quatre-ving^t-troisans.
En dehors de l'armée, les conquêtes impériales ofiraient de nombreux débouchés aux jeunes g-ens actifs et ambitieux. A une époque où la France avait tant de pays allemands à g'ouverner, à transformer, à pénétrer de son esprit, c'était chose précieuse pour elle de posséder sur les bords del'Ill une pépinière de fonctionnaires sûrs, consciencieux, qui savaient aussi bien l'allemand que le français. Le 'Directoire y avait déjà recouru : un ancien représentant du Haut-Rhin à la Législative, Rudler, fut charg-é par luid'org-aniser les nouveaux départements conquis sur le Saint-Empire; un de ses compatriotes, Rosenstiehl, fut emmené comme secrétaire g-énéral par les plénipotentiaires français à Rastatt. Pendant le Consulat et l'Empire, les g'ens du même pays g-ouvernèrent plus d'une fois l'Allemag-ne française. Lors des sécularisations de 1803, tous les princes allemands se pressèrent dans la mansarde où l'Alsacien Mathieu, un des meilleurs commis des affaires étrang-ères, préparait la besog'ne de Talleyrand. Nous avons vu que deux prélats, Colmar et Rerdolet, occupèrent les sièg^es de Mayence et, d'Aix-la-Chapelle. Un Colmarien, MoU, nommé directeur g-énéral des contributions directes à Dusseldorf, prit avec lui quelques jeunes compatriotes sachant bien le bon aile-
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mand; dans le gTand-duché de Ber^, on envoya le g-énéral Marx former la cavalerie, le colonel Fittreman org'aniser la lég*ion de g-endarmerie.
On comprend que l'Alsace, qui participait aux victoires, qui profitait de la g-randeur française, ait longtemps aimé Napoléon. II traversa plusieurs fois Strasbourg", s'arrétant quelques heures au palais impérial, l'ancienne résidence des Rolian que la Ville lui avait offerte. On l'y acclama longuement avant la capitulation d'Ulm, puis après la victoire d'Austerlitz ; on l'y vit passer en 1809, partant pour la campag-ne qui devait se terminer à Wag*ram. Cependant à partir de 1810 on commença, là comme ailleurs, à sentir le poids du despotisme napoléonien : les libéraux souffraient de la cour trainte croissante, les catholiques s'indig'naient de voir leSouverain Pontifeprisonnier. La conscription devenait accablante : il fallut toute l'habileté de Lezay-Marnesia pour diminuer le nombre des insoumis, pour éparg-ner à son département l'humiliation de revoir la colonne mobile envoyée en 1811 à la poursuite des réfractai res.
La confiance dans la fortune de l'Empereur demeurait complète, lorsque la campag*ne de 1813 et le désastre de Leipzig" firent apparaître la probabilité d'une invasion nouvelle. Contre celle-ci rien n'était prêt; c'est le long" de l'Elbe, de l'Oder, que se trouvaient depuis plusieurs années les forteresses, les mag"asins, les dépôts avancés des armées françaises. Il fallut tout refaire, pourvoir
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aux munitions, aux fortifications. Une fois de plus on vit à l'œuvre le patriotisme des habitants : ils fournirent à l'envi des g'ardes d'honneur, des cavaliers tout équipés. Toutes les troupes qui traversaient le pays reçurent Faccueil empressé des bourg^eois et des paysans. Ség^ur, dans ses Mémoires, ne tarit pas en ('logées sur le compte de ces derniers : quand il emmena son rég'iment de Wissembourg" à Phalsbourg*, chaque soir ils se disputaient le plaisir de log-er hommes et chevaux ; quelquesuns aidaient à barricader les routes; d'autres allaient hardiment reconnaître les avant-postes ennemis. « Nous fûmes, ajoute Ség-ur, bien mieux éclairés et g'uidés par eux que par nous-mêmes, et il n'y avait pas de meilleurs, de plus g'énéreux, de plus braves Français dans toute la France. » Mais les léguons de lag-arde nationale, improvisées en quelques semaines et mal armées, ne pouvaient offrir g-rand appui au corps insuffisant du maréchal Victor. Les ennemis, passant par le pont de Bàle, entrèrent dans le Haut-Rhin et occupèrent la province à peu près abandonnée par Napoléon ; seules les forteresses, bloquées sans être attaquées sérieusement, demeurèrent aux mains des troupes françaises jusqu'à la fin de la lutte. Quand Napoléon voulut recourir aux moyens révolutionnaires et, par le décret du 3 mars 1814, appela tous les citoyens de l'Est à faire la g*uerre de partisans, il était trop tard. Nicolas Kœchlin, fabricant de Mulhouse où il était colonel de la g-arde nationale, fut présenté
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par le maréchal Lefebvre à l'Empereur et bientôt charg'é d'aller soulever le peuple; mais il ne parvint à Mulhouse qu'après l'abdication de Fontainebleau. Quelques bandes franches se formèrent cependant; la plus célèbre fut org'anisée à Rothau par le maire Nicolas Wolff, un riche propriétaire; il réunit 3 à 400 montag*nards, battit à l'entrée de Rothau un détachement badois, et disparut quand on apprit la chute de l'Empire.
Pendant deux mois les Alsaciens se demandèrent anxieusement si leur pays ne serait point séparé de la France. Arndt, le poète pang'érmaniste, n'avait-il pas publié avec g'rand succès la brochure intitulée : « Le Rhin, fleuve de l'Allemag'ne, mais non frontière de l'AUemag'ne » ( Der Rheln Teutsclilands Sirom., aber nkht Teutschlands Grenze)? Le traité du 30 mai les rassura. Grande fut la déception des patriotes allemands ; toutefois les plus intellig^ents parmi eux reconnurent quels étaient les vrais sentiments des « frères » vainement réclamés par eux. Le Mercure rhénan avoua que les Alsaciens avaient parlé, si on livrait le pays, d'émigTer avec leur bétail après avoir mis le feu aux villag-es; il l'expliqua par la crainte d'être asservis, comme les g'ens d'outre-Rhin, à de petits souverains ég'oïstes, prodig^ues et despotes. Malg-ré les efforts des envoyés de Louis XVI II, les officiers allemands furent hués dans les rues de Strasbourg\ Le poète Ruckert exprima dans son a chant de honte » la colère des soldats allemands évacuant le
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sol français : « Et toi, Alsace, race dég'ermanisée, tu nous railles aussi, ô dernière des hontes] »
La lèvre de boucliers des journaux allemands provoqua les réponses d'un écrivain strasbourg'eois, Ehrenfried Stœber; c'était un poète patriote et libéral, qui aimait se servir du dialecte indio'ène, et qui disait volontiers que sa lyre était allemande, mais son épée française et fidèle au coq g'aulois Les Alsaciens, dit-il, ne sont pas des êtres hybrides : ils sont Français, tout en s'intéressant à la lang'ue, à la littérature, aux travaux de l'AUemag^ne; l'Alsace est destinée à favoriser les contacts entre deux i^Tands pays. Stœber désavoue les g'uerres de conquête faites par Napoléon : « mais si l'on parle des g'uerres de la Piévolution où nous avons combattu pour notre indépendance el pour la conservation des droits imprescriptibles de l'homme, nous sommes fiers de notre empressement ». Stœber terminait par des paroles de paix, souhaitant la réconciliation entre « la force d'Hermann et le courag'e de Roland ».
Les Bourbons* furent accueillis sans répug-nance, puisqu'ils avaient obtenu le salut de l'Alsace et le départ immédiat des armées coalisées; on savait g-ré à LouisXVnid'avoiroctroyélaChartequi assuraitlemaintien du nouveau rég'ime. Cependant les prétentions des émig'rés, les attaques dirig'ées contre les anciens prêtres constitutionnels, les menaces contre les acquéreurs de biens nationaux firent bientôt des mécontents ; ce pays
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de soldats reg-rettait le drapeau tricolore. Aussi Napoléon revenant de l'île d'Elbe fut-il acclamé, non seulement par les troupes du maréchal Suchet, mais par le peuple. Les préfets impériaux furent bien accueillis : celui du Bas-Rhin, l'ancien conventionnel Jean de Bry, appela ses administrés à combattre quiconque voudrait « la proscription des lumières, l'esclavag-e de la pensée, le retour des privilèg-es héréditaires et des abus féodaux ». Il encourag'ea les « idéolog-ues », les anciens jacobins, à former la Confédération des départements du Rhin, qui célébra le 6 juin une grande fête patriotique à Strasbourg*. Mais quinze jours plus tard c'était Waterloo. Rapp, mis par Napoléon à la tête du corps d'armée d'Alsace, fît de son mieux; le 28 juin, débouchant de Strasbourg*, il exécuta une brillante sortie contre les Wurtemberg-eois ; le 9 juillet, quand Paris était déjà pris, une vig*oureuse attaque les refoula encore, tandis, que les g-ens de Strasbourg-, hommes et femmes, venaient chercher et soig'ner les blessés français. A Huning*ue, la population civile aida ég-alement Barbanèg-re dans son héroïque défense. Mais il fallut se soumettre. Cette fois l'Alsace fut sérieusement menacée, mais l'intervention du tsar Alexandre la sauva encore une fois des convoitises prussiennes. On fît, il est vrai, des percées dans la frontière du Nord : Sarrelouis^ la patrie de Ney, Landau, la vieille forteresse imprenable, passèrent aux Allemands. Toutefois la province réunie en 1648 demeura française.
Les débuts de la seconde Restauration furent pénibles pour l'Alsace. Elle eut à log'er et à nourrir pendant trois ans les troupes wurtemborg-eoises, qui lui laissèrent les plus mauvais souvenirs; la famine de 1817 ag-g-rava bientôt la situation. Mais le pays se remit de cette crise avec une rapidité plus g-rande encore que le reste de la France. In observateur compétent, Charles Dupin, un des fondateurs de la statistique moderne, le montra dans son livre sur les Forces productives et commerciales de la France (1827). Le Ras-Rhin et le Haut-Rhin lui inspirent une véritable admiration par leur activité. Dans le Ras-Rhin Fag^riculture est prospère, g-râce à l'emploi des méthodes nouvelles qui suppriment les jachères: les cultures industrielles, garance, tabac, houblon, sont très développées. Les fabriques abondent : c'est Rouxwiller avec son usine de produits chimiques, fondée en 1821 ; c'est Molsheim
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avec sa manufacture de quincaillerie, installée en 1817 pour occuper les ouvriers que la paix a fait renvoyer par la fabrique d'armes de Mutzig*. Dans le Haut-Rhin l'élevag-e est très bien entendu; mais c'est l'industrie qui règ'ne dans tout le département, avec les maisons des Haussmann au Log-elbach, des Hartmann à Munster, des Jappy à Beaucourt, et surtout avec les fabriques de Mulhouse. « Je ne puis quitter l'Alsace, dit finalement Dupin, sans rendre hommag'e à l'active industrie, au courag*e, à la persévérance, à l'esprit ing-énieux, au patriotisme de ses bons et g-énéreux habitants ».
Ayant repris confiance dans l'avenir, l'Alsace ne tarda point à suivre avec intérêt les luttes politiques. Les partis sous la Restauration se réduisirent assez vite à deux : les royalistes, amis des Bourbons, des émigTés et du clerg-é; les libéraux, tous fidèles aux idées de la Révolution, les uns acceptant les Bourbons avec la Charte, les autres g-ardant le reg-ret de l'Empire ou de la République. Le peuple alsacien, où les vieux soldats abondaient, soutenait d'instinct les libéraux; il aimait saluer les héros de la grande épopée quand ils revenaient au pays. En 1820 on apprit la mort de Kellermann, on connut le testament où il ordonnait que son cœur fût transporté à Valmy. Quelques jours plus tard ce fut la mort de Lefebvre, du héros populaire qui ne roug-issait jamais de sa modeste orig-ine, qui disait à un g*entilhomme prétentieux : « Ne soyez pas si fier de vos
ancêtres ; jo suis un ancêtre, moi ». Son ami Rapp, qui venait chaque année à Golmar présider le conseil g-énéral, disparut l'année suivante. Leurs compatriotes g-ardaient le culte de Napoléon.
Les sentiments étaient les mêmes chez les électeurs, c'est-à-dire chez les citoyens payant trois cents francs de contrihutions directes. Un préfet du Haut-Rhin écrivit dans un rapport de 1818 : « Tous sont soumis, mais aucun n'est royaliste ». De Serre, élu dans le même département contre la droite, put écrire à un ami : « L'ultra-royalisme n'est pas le mal qui travaille mes électeurs ». Le royaliste Puymaig-re, qui fut préfet à Golmar et qui a laissé des souvenirs curieux sur sa carrière mouvementée, se plaig-nait de ses administrés au ministre en 1821 : « Ils ajoutent foi, disait-il, avec une déplorable crédulité à tous les systèmes politiques les plus dang^ereux ». Cette même année le g*énéral Poy» faisant une toui'née en Alsace, reçut l'accueil le plus chaleureux, surtout à Mulhouse où il s'écria : (c Si jamais l'amour de tout ce qui est gTand et g-énéreux s'afTaiblissait dans le cœur des habitants de la vieille France, il faudrait qu'ils passassent les Vosg'es et qu'ils vinssent en Alsace pour y retremper leur patriotisme et leur énerg*ie ». La charbonnerie fît peu de recrues militantes, car l'Alsacien est ami de l'ordre et peu disposé à conspirer; mais elle rencontra des sympathies nombreuses, et l'exécution du colonel Garon, victime d'ag'ents pro-f
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vocateurs à Belfort, indig^na les Strasbourg-eois qui en furent témoins.
Les électeurs avaient quelquefois de la peine à trouver des candidats, puisque ceux-là seuls étaient élig-ibles qui payaient mille francs de contributions directes. C'était une chose coûteuse qu'un mandat de député; l'élu, ne recevant aucune indemnité, devait subvenir aux frais de son séjour à Paris et des voyag-es, alors si long-s, entre la capitale et son département. Les députés furent dans le Bas-Rhin des capitalistes notables, comme Humann^ le futur ministre, et Turckheim, g*rand banquier qui a})partenait à la famille de l'élu de 1789; dans le Haut-Rhin l'on choisit souvent des manufacturiers, comme Jacques Kœchlin, ce libéral bonapartiste qui se fît bâtir une maison sur le modèle de celle qu'habitait l'Empereur à Sainte-Hélène. On nommait aussi de hauts fonctionnaires, qui obtenaient souvent l'appui du gouvernement : de Serre était premier président de la cour royale de Colmar lorsqu'il fut envoyé à la Chambre introuvable, et devint bientôt célèbre comme un des meilleursorateurs de la Chambre. Les Alsaciens influents faisaient aussi venir des candidats parisiens, connus dans le parti : Hartmann, [eg*rand fabricant de Munster, fit élire Big-non; Goulmann, un électeur de Brumath qui habitait Paris, patronna et fît réussir la candidature de Benjamin Constant; des influences locales assurèrent aussi le succès, maintes fois répété, de Voyei'
d'Arg'enson, gTand seig-neur à tendances républicaines et socialistes qui trouvait les libéraux bien tièdes.
Quand la droite fut victorieuse après 1821 dans la France entière, elle obtint aussi quelques succès dans les deux départements de l'Est, en empêchant, par exemple, la réélection du comte de Serre. Mais la majorité de la députation alsacienne prit part à la lutte contre Villèle et fut satisfaite lorsqu'il céda la place à Martig-nac. Charles X vint alors, en 1828, faire un voyag-e sur les bords du Rhin ; il y fut très bien reçu, car la population tenait à montrer son loyalisme, et la bourg'eoisie croyait le prince rallié aux idées modérées. On le fêta beaucoup à Mulhouse, qu'il proclama « la capitale de l'industrie française ». Malheureusement le vieux roi emporta de ce voyag'e triomphal la persuasion que sa popularité lui permettrait de suivre une politique personnelle. Sur les onze députés d'Alsace, il y en eut sept qui firent partie des 221 : on les réélut en juillet 1830. Quelques semaines plus tard, la nouvelle des ordonnances émut profondément le pays : avant même qu'on fût assuré de la victoire de la révolution à Paris, un comité libéral s'était emparé du pouvoir municipal à Colmar. Le retour du drapeau tricolore causa une joie unanime.
L'Alsace pendant dix-huit ans futpleinement dévouée à la monarchie de Juillet. Les partis antidynastiques y demeurèrent sans force. Le parti lég-itimiste existait à
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peine; la vieille noblesse, qui aurait pu le soutenir, se rallia presque tout entière. Un membre de cette classe, le comte de Durekheim, a publié une curieuse autobiographie écrite en allemand. Sa famille, émig-rée pendant ving't ans, était plus allemande que française, et ses frères allèrent servir dans l'armée autrichienne; mais lui-même reçut l'éducation française, fit son droit à Strasbourg*, acclama la révolution de 1830 et fut bientôt nommé sous-préfet. Le parti bonapartiste avait encore moins de force que le parti carliste : on vénérait la mémoire de l'Empereur, le bonapartisme sentimen-^ lai existait partout, mais la tentative de Louis-^Napoléon à Strasbourg' en 1836 ne fut pas soutenue par la population et ne causa g-uère que de 1 etonnement. Le parti républicain rencontra quelques adhésions au début, dans la bourg*eoisie plus que dans le peuple; mais les violences des républicains firent mauvais effet ; Louis- Philippe était aimé dans toute larég'ion, et les attentats contre lui éloig-nèrent les hommes disposés pendant quelques années à soutenir la cause démocratique. On citait cependant quelques républicains notoires, et parmi eux deux des principaux avocats de l'Alsace, Ig*nace Ghauffour à Golmar et Lichtenberg-er à Strasbourg*. Ce dernier, qui avait défendu Garon devant le conseil de g-uerre, fit acquitter par le jury strasbourg*eois les complices de Louis-Napoléon; les républicains parisiens le mirent ^aur la liste des défenseurs oharg*és
de plaider pour leur parti devant la Cour des pairs La plupart des électeurs ne song'eaient qu'à choisii entre les deux partis dynastiques, celui du mouvement et celui de la résistance. Le premier fut le plus fort après 1830 : le Bas-Rhin élut députés Coulmannd'Arg'enson, Lafayette, Odilon Barrot; un peu plus tard la maladresse d'un préfet amena l'élection de Martin (de Strasbourg'), un avocat renommé qui inclinait vers les idées républicaines. Mais peu à peu le parti de la résistance g'ag'ua du terrain, en utilisant la colère soulevée parles attentats contre le roi. Il avait à sa tête un personnag-e important, Humann, plusieurs fois ministre des finances, et g^and ami de Guizot. Les journaux antidynastiques de Paris se moquèrent souvent de son accent et racontèrent que, comme il disait à la tribune « mes projets sont détruits », la Chambre avait compris a mes brochets sont des truites )» ; mais ces railleries inofPensives n'empêchaient pas les Alsaciens d'être fiers de leur compatriote, qui mourut ministre. Guizot, pendant les sept années consécutives où il g'ardale pouvoir, vit ))resque tous les élus des deux départements s'enrôler dans sa majorité. Il faisait pour cela toutes les concessions nécessaires. Durckheim, étant sous-préfet de Wissembourg*, avait combattu un candidat opposant celui-ci, une fois élu, proposa de se rallier au ministère, à condition qu'on lui chang'erait son sous-préfet; il obtint g-ainde cause et Durckheim fut envoyé à Péronne,
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avec le ruban roug-e comme fiche de consolation. Mais il y avait des motifs plus sérieux pour expliquer l'adhésion du pays lég-al au parti conservateur. La haute bourg-eoisie, absorbée par l'industrie, n'avait qu'à se louer de la politique douanière de Guizot et de son intérêt pour le progrès économique ; la bourg-eoisie moyenne voyait les fonctions publiques larg'ement ouvertes à ses fils, qui avançaient vite g-ràce à leurs qualités de travailleurs exacts et rég-uliers.
Toutefois ces dispositions favorables n'étouffaient pas l'esprit frondeur des Alsaciens : se réunir à la brasserie et boire des chopes en critiquant le g-ouvernement fut toujours un de leurs plaisirs favoris. Tout le monde à Strasbourg" lisait le Courrier du Bas-Hhïn^ journal à tendances démocratiques, dont le directeur Bœrsch aimait à railler les « Welches » et connaissait à fond les g-oûts de ses concitoyens. Le préfet disait dans un rapport de 1841 : « L'influencedu Courrier du Bas-Rhin, qui s'imprime dans les deux lang-ues, est incontestable; il dirigée et il fait l'opinion a Strasbourg* et dans quelques localités des campag*nes ; il est souvent haineux, perfide, et saisit à merveille le ton qui convient à des lecteurs alsaciens ». La g'arde nationale de Strasbourg* était connue comme indépendante et peu facile à manier. Dans le Haut-Rhin, la politique extérieure de Louis- Philippe et surtout l'affaire Pritchard mécontentèrent beaucoup d'électeurs, qui le firent voir en 1846. Un des
hommes les plus influents de la rég-ion était Struch, un propriétaire aimé de tous, mais qui se décidait avec peine à quitter sa ferme de Lutterbach ; il avait déjà fait partie des 221 ; on obtint qu'il redevînt candidat. Colmar le nomma aussitôt, puis célébra sa victoire dans un de ces banquets politiques où les convives étaient toujours nombreux, d'autant plus qu'ils avaient lieu à l'hôtel des Deux-Clefs, célèbre pour son excellente cuisine. La même année Mulhouse élut Emile Dollfus, qui appartenait aussi à l'opposition dynastique. La campag'ne pour la réforme électorale en 1847 rencontra également un écho dans le pays : le premier président de la cour d'appel, Rossée, avait été avocat libéral à Colmar avant 1830; le vieil homme se réveilla en lui, et le mag'istrat présida le banquet réformiste. Au banquet de Strasbourg", Martin et Lichtenberg'er prirent la parole avec gTand succès.
L'esprit libéral était encore entretenu et fortifié en Alsace par le spectacle des persécutions réactionnaires en AUemag'ne. Ces persécutions furent fréquentes après 1815, et les libéraux pourchassés par le rég'ime Metternich vinrent chercher un réfugie à Strasbourg- ; c'étaient presque tous des intellectuels, journalistes, étudiants, imprimeurs. En 1819, quand le congTès de Carlsbad commença la répression, il arriva une cinquantaine de fugitifs, parmi lesquels Gœrres ; son séjour en Alsace dura long'temps, et c'est là que l'ancien révolutionnaire
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acheva de se transformer en catholique passionné, collaborant aux journaux confessionnels avant d'aller comme professeur à l'Université de Munich. Mais ce fut surtout de 1831 à 1837 que les réfug'iés se succédèrent. Citons parmi eux les journalistes Cornélius, Harro Harring", Rauschenplatt, l'avocat Venedey qui devint un des principaux chefs de la proscription allemande, le démag'og-ue bavarois Wirth, Karl Vog"t, le g'rand savant qui demeura toujours l'adversaire implacable de la Prusse, et Georg"es Buchner, le jeune dramaturg-e qui a écrit la Mort de Danton. Ils étaient heureux de trouver en France un pays où l'on parlait allemand, où l'on recevait bien les étrang-ers.
Mais le g*ouvernement de Louis-Philippe, soucieux de rester en bon termes avec les souverains de la Confédération g'ermanique, ne tarda point à surveiller de près ces hôtes compromettants. Le préfet du Bas-Rhin, cliarg'é de cette mission, donna l'ordre à tous les commissaires de police de lui sig-naler n'importe quel réfugié. Le commissaire de Strasbourg", Pfîster, Alsacien pur sang" et démocrate convaincu, appliqua cet ordre à sa façon. 11 promit aux libéraux allemands de ne pas les dénoncer, à condition qu'ils lui feraient connaître toutes les brebis g-aleuses qui se g-lisseraient parmi eux; comme sa promesse leur inspirait confiance, il put dresser la liste complète des fugitifs {Strœmer)^ puis celle des escros ou voleurs qui se donnaient comme
proscrits [Stm^mende Gaimet), «enfin celle des proscrits capables de voler ou d'escroquer [Gaiinemche Strœmer) ; les réfug'ies paisibles y g-ag'nèrent et l'ordre public n'y perdit rien. Peu à peu la plupart de ces Allemands passèrent en Suisse ou rentrèrent chez eux en faisant amende honorable.
Quant à la population strasbourg-eoise, de même qu'elle avait reçu chaleureusement les Polonais fug-itifs, elle fit bon accueil aux proscrits d'outre-Rhin. Parmi les libéraux, plusieurs professeurs des Facultés, quelques avocats tels que Schnéeg-ans et Lichtenberg-er, se charg'eaient de leur venir en aide ; le Courrier du Bas- Rhin les recommandait à ses lecteurs, insérait leurs communications et leur procurait quelquefois du travail. Mais la plupart s'aliénèrent bientôt les sympathies françaises. Les étudiants allemands virent que leurs camarades alsaciens considéraient les coutumes corporatives, les duels avec sabres arrondis, les beuveries oblig-atoires, comme des restes de barbarie. Et surtout les proscrits, comme l'a raconté Venedey, irritèrent leurs hôtes en voulant leur persuader que l'Alsace faisait partie de la nation allemande. Or sur ce point l'Alsacien n'entendait pas raillerie. Son g-oût naturel pour l'hospitalité le disposait à bien recevoir les (( Schwobes )),lors des fêtes qu'il multipliait volontiers. On le vit lorsque Strasbourg* éleva la statue de Ivléber,et surtout quand l'inaug-uration du monument de
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Gutemberg' fît apparaître aux yeux des visiteurs éblouis undecesbeaux cortèg-es corporatifs, aux costumes somptueux, tels que les avait connus l'ancienne ville libre. Mais les habitants des bords de l'Ill ne perdaient jamais l'occasion d'exprimer leur joie d'être Français, En 1840 surtout, lorsque la crise provoquée par la question d'Eg-ypte réveilla le chauvinisme g*ermanique et les fureurs des g-allophobes, une long'ue polémique s'eng-ag-ea entre les journaux des deux côtés du Rhin, et les Alsaciens manifestèrent leur aversion contre tout rattachement à la « patrie allemande » . La querelle s'apaisa bientôt, et Strasbourg* put inviter les délég'ués de l'Allemag'ne au cong'rès scientifique de France en 1842. A cette occasion Bœrsch leur souhaita la bienvenue et parla des sympathies de ses compatriotes pour l'Allemag-ne. « Mais si nous tournons nos reg-ards vers elle, ajoutait-il, ce ne sont pas les reg-ards de l'enfant arraché à la maison paternelle, c'est plutôt, permettez-moi la comparaison, le reg-ard d'affection dont la jeune épouse salue encore le toit de sa mère, heureuse du toit nouveau qui l'abrite et du nom de son époux qu'elle porte org"ueil. »
ToutesIesrelig'ions,pendantcettepériode, purent vivre et se développer librement. La Restauration, malg'ré les désirs de quelques-uns de ses partisans, traita bien le protestantisme alsacien ; Louis XVIII, sous le g-ouvernement des ministres modérés, conféra la Légûon d'Honneur àOberlin, le bienfaiteur duRan de la Roche, et au pasteur Dannenberg*er,quien 18J Savait sauvé quelques paysans catholiques menacés d'être fusillés par les Wurtemberg-eois. Le ministère du duc de Richelieu fut ég-alement bienveillant pour les Israélites : en 1818 expirait le délai de dix ans pendant lequel Napoléon avait suspendu l'exercice de quelques-uns de leurs droits ; le décret de l'Empereur ne fut pas renouvelé, de sorte qu'ils jouirent désormais de l'ég-alité complète. Même sous Villèle, malgré les excès de zèle de quelques fonctionnaires subalternes, aucune des relig-ions dissidentes ne put se plaindre d'être persécutée. Mais les mœurs
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maintenaient encore les catholiques d'une part, les protestants de l'autre, massés en g-roupes compacts, bien distincts, où les mariag^es mixtes étaient rares.
Le catholicisme alsacien depuis 1815 eut une influence réelle sur le mouvement relig'ieux de l'AUemag*ne. Nous avons vu que l'évêque de Mayence, l'ancien prêtre réfractaire Golmar, avait amené avec lui plusieurs compatriotes : les principaux étaient Liebermann et Humann, qui occupa lui-même plus tard le sièg*e de saint Boniface.Tous étaient ultramontains convaincus, mais s'occupaient de dirig-er le diocèse plutôt que d'exposer des théories nouvelles. La doctrine ultramontaine, telle que venaient de la formuler avec tant d'éclat Joseph de Maistre et Félicité de la Mennais, fut apportée à Mayence par deux jeunes prêtres alsaciens, qui devinrent professeurs au séminaire, André Raess et Nicolas Weiss. Le premier surtout était un homme d'action, un diplomate, un org-anisateur, habile à faire travailler de nombreux prêtres à une œuvre commune. 11 répandit sur les bords du Rhin, en petites éditions à bon marché, quantité d'ouvrag-es français, livres de piété, sermons, livres de propag^ande, traduits en allemand ; surtout il fonda un journal relig'ieux très lu, Der Katholik^ qui obtint la collaboration de Gœrres et qui eut une long-ue existence.
En Alsace même, Liebermann revenu à son pays natal depuis 1824 exerça quelque temps une g'rande
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inOuenco comme vicaire g-énérai; mais bientôt un nouvel évêque de Strasbourg", Le Pape de Trévern, qui avait g'ardé la vieille tradition du gallicanisme, écarta ce collaborateur uitramontain. Strasbourg eut à ce moment son Lamennais, qui fut l'abbé Bautain. C'était un ancien normalien, élève de Victor Cousin, devenu (irofesseur de philosophie à la Faculté des lettres. La raison lui paraissait incapable d'atteindre la vérité : bientôt il se convertit et devint prêtre, puis reprit sa chaire à la Faculté pour y faire l'apologie du christianisme. Il trouvait une confidente et une inspiratrice dans M"^ Humann, la sœur de l'évêque et du ministre, l'ancienne alliée des prêtres réfractaires pendant la Terreur. Autour de Bautain et de M"" Humann se forma un g-roupe de prosélytes éminents, convertis de la libre pensée, comme Gratry et Ir futur cardinal de Bonnechose, convertis du judaïsme comme les abbés Ratisbonneet Goschh^r. L'évêque donna en 1830 à ce groupe de prêtres distingués la direction de son séminaire; mais bientôt le désaccord se manifesta entre le prélat gallican^ attaché à la vieille apolog^élique, et le prêtre novateur; Bautain finit par quitter l'Alsace pour le collège de Juilly, après avoir vu son fidéisme censuré par la papauté. Cependant Rsess était revenu en 1830 à son pays natal; nommé successeur de Trévern, il commença en 1842 son épiscopat qui devait durer pendant plus de fiuarante ans.
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Le protestantisme alsacien avait toujours son centre intellectuel dans le g-ymnase et la Faculté de théolog-ie de Strasbourg'. Le g*ymnase conservait une existence prospère à côté du collèg'e royal; d'ailleurs. il rajeunit ses méthodes à partir de 1825 et s'inspira quelque peu de l'exemple de l'Université, surtout par le rôle nouveau donné à la lang-ue française. La Faculté de théolog-ie fut émue par le mouvement du Réveil et par le commencement des luttes entre l'orthodoxie et le protestantisme hbéral; ce dernier rencontra des sympathies marquées chez la plupart des professeurs de la Faculté. Ceux-ci parlaient tous avec une ég^ale facilité le français et l'allemand; selon les circonstances, ils faisaient leurs leçons dans l'une ou l'autre lang-ue. Leur science attirait non seulement les étudiants luthériens, mais beaucoup de futurs pasteurs calvinistes qui trouvaient les études plus fortes à Strasbourg- qu'à Montauban. Ils mettaient leurs élèves français au courant de tout le travail historique et théolog-iqae fourni par l'Allemagnie; non content de ce rôle d'interprète, le plus remarquable de tous, Edouard Reuss, devança Baur aussi bien que Renan par ses études critiques sur l'Ancien ou le Nouveau Testament.
Les autres Facultéscontribuaient aussi à maintenir le g-oût des choses de l'esprit, à g-rouper de nombreux étudiants à Strasbourg*, qui seul avec Paris possédait les cinq hautes Ecoles; mais elles se ressentaient de la torpeur qui»
dans la France entière, paralysait l'enseig'nement supérieur provincial. La plus animée se trouvait être l'Ecole de médecine, la seule qui existât en dehors des vieilles Facultés de Paris et de Montpellier; de l'avis de tous, elle était inférieure à ses deux rivales. On y remarquait pourtant des professeurs de mérite qui, occupés à g'uérir et à faire leurs cours, tenaient aussi la première place dans toutes les œuvres philanthropiques et sociales. Fodéré, un des créateurs de la médecine lég'ale, fut long-temps maire de Strasbourg", où l'on g^arda le souvenir de ses heureuses initiatives; voyant avec ef!roi la misère physique et morale des classes ouvrières, il publia en 1823 sun Essai historique et moral sur la pauvreté des nations^ un des premiers livres qui aient dénoncé le paupérisme créé par la naissance de lag'rand^ industrie. Cailliot comprit que la médecine avait besoin de s'appuyer sur les expériences chimiques et fonda le premier laboratoire de travaux pratiques bien installé hors de Paris ; un jeune Strasbourg*eois, qui devint plus tard un savant renommé, Wurtz, lui servit de préparateur. Mais aucun médecin n'atteig-nit à la popularité de Kuss; professeur de talent, très écouté des étudiants, il avait aussi l'étoffe d'un g*rand savant; mais pour lui, comme pour son contemporain Raspail, le devoir envers les prolétaires primait tous les autres, et il consacra une bonne partie de son temps à leur donner des soins gratuits. Cela explique l'amour des ouvriers pour le médecin
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démocrate qui devait être en 1870 le dernier maire français de la capitale alsacienne.
L'École de droit, malg-ré le nombre de ses étudiants, était assez morne; Durckheim, qui fig*ura parmi eux, a g-ardé le souvenir d'un enseig^nement lourd et ennuyeux. Quant aux Facultés des lettres et des sciences, à peu près dépourvues d'élèves, elles fournissaient principalement des jurys pour le baccalauréat; beaucoup de leurs professeurs, avant i830 surtout, faisaient en même temps des cours au coUèg'e royal, de sorte que les loisirs leur manquaient pour mener à bien des travaux approfondis. Aux sciences les laboratoires faisaient défaut : quand Charles Gerhardt, un camarade de Wurtz, voulut comme lui s'adonner à la chimie, c'est en Allemag"ne, puis à Paris qu il dut aller continuer ses travaux. A la Faculté des lettres on ne peut citer, outre Bautain, que Berg-mann, un des initiateurs de la philolog"io comparée en Fr9,nee, et Génin, aussi connu par son goût pour le français du moyen âg^e que par son talent de polémiste.
L'enseig'nement secondaire, donné par l'Université, prospérait dans toute l'Alsace; les collèg-es communaux étaient pleins d'élèves; le coUèg'e royal de Strasbourg* (c'est-à-dire le lycée), connu comme un des meilleurs de France, attirait des familles de tous les départements de l'Est. C'est ainsi que le jeune Jules Ferry, dont les parents habitaient Saint-Dié, fut envoyé au collèg'e de
Strasboinx- Go fut ronsoig*n©mpnt universitai ro <|iii, dans la bourg'eoisio, Iial)itiia la jeunesse à parler d'une faeon plus courante et plus familière le français que l'allemand. Parmi les jeunes g'ens formés dans ces collèg-es, plus d'un aspirait à quitter sa petite province pour aller à Paris. Aug-uste Nefftzer, par exemple, après de brillantes études au collèg'e de Colmar et à la Faculté de tbéologMO de Strasbourg^ écrivit en 1843 au journaliste le plus renommé de l'époque, à Elmile de Girardin, pour le prier de l'accepter comnie collaborateur à la Presse : (( J'ai devant moi, lui disait-il, la perspective d'un avenir certain, et il ne tient qu'à moi de covUer dans quelque villag^e d'Alsace la vie heureuse et paisible du vicaire de Wakefield; mais mes inclinations sont ailleurs, et mes idées ne sont point celles d'un ministre de l'Evang'ile. Tin charme irrésistible m'entraîne vers Paria, et une voix intérieure me dit que, de nos jours, une idée neuve doit plutôt se produire dans les colonnes d'mi journal que dans la chaire chrétienne ». (lirardin lui répondit simplement, « Venez », et conserva pendant de long*ues années auprès de lui le futur fondateur du Tet?îps.
L'enseignement primaire était plus avancé en Alsace qLie dans beaucoup d'autres provinces; le protestantisme demeurait fidèle à ses traditions en encourag-eant l'instruction populaire. Néanmoins les prog-rès étaient lents parce que la carrière d'instituteur, si précaire et ai faible-
ment estimée, attirait peu de candidats sérieux. On eut beau inaug'urer à Strasbourg' en 1819 de modestes examens pour le brevet élémentaire, les refusés obtenaient aussi des postes, car autrement on n'aurait eu personne. La domination du clerg^é, rendue plus complète que jamais par l'ordonnance de 1824, écarta lesmaîtres à l'esprit un peu indépendant, Les choses chang'èrent après 1830: Guizot commença les enquêtes et les travaux qui aboutirent à la loi de 1833. Celle-ci fut appliquée par des hommes de valeur. L'école normale du Bas-Rhin subsistait depuis 1811, et Guizot la sig^nalait dans son rapport au roi comme une des meilleures de France; un nouveau directeur, Vivien, qui la g-ouverna pendant treize ans, lui donna une impulsion vig'oureuse. L'école normale du Haut-Rhin, créée depuis 1833, devint bientôt célèbre sous la direction du docteur Riester, qui avait renoncé à sa profession pour se consacrer à la pédag'og'ie. Tous deux laissèrent les instituteurs enseig^ner en allemand, tout en cherchant à aug'menter prog-ressivement la part du français.
Mais le meilleur auxiliaire des ministres qui voulaient développer l'instruction fut Joseph Willm. Fils d'un pauvre vig^neron chargée d'enfants^ il avait fait ses études à force d'énerg^ie, tout en g'aguiant chaque semaine quelques sous comme instituteur daus une école de hameau ; ce travailleur, qui devint professeur au g'ymnase et à la Faculté de théolog'ie de Strasbourg*, était
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aussi un savant, qui puljlia une des premières bonnes histoires de la philosophie allemande écrites en français. Victor Cousin l'estimait beaucoup, le consultait volontiers sur les choses d'Allemag'ne ; Edg'ard Quincl eut pour lui une amitié véritable. Un g^oût très vif pour la pédag'ogno fît accepter à Willm les fonctions d'inspecteur d'académie dans le Bas-Rhin. En 1843 il publia son Essai sur Véducaùon populaire^ qu'on peut lire aujourd'hui encore avec fruit. Si l'instruction, disait-il, doit être différente selon les individus, selon les carrières auxquelles ils se destinent, l'éducation doit être le même pour tous, propre à former des hommes, « hommes de bien, hommes complets en même temps que Français et citoyens ». Cette éducation mettra l'enfant au courant de toutes les g-randes questions qui se posent aujourd'hui; elle développera le patriotisme sans prêcher la haine. « Nous ne connaissons aucun livre classique français dans lequel on ait cherché à rendre les nations étrang'ères odieuses à la France. Il s'en faut qu'on puisse dire la même chose de tous les ouvragées dont se nourrit la jeunesse allemande ». Le livre de Willm fut couronné par l'Académie française et loué par tous ceux' qui s'occupaient d'éducation; résumant les méthodes pédag-og-iques de la France et derAUemagnie, c'est un des meilleurs exemples des services que rendait l'Alsace en rapprochant les deux civilisations.
La campag-ne menée sous Louis-Philippe contre
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l'enseig-nement laïque, et la riposte des universitaires contre les Jésuites, ne passèrent pas inaperçues dans les départements du Rhin. Il y avait là un g-roupe de catholiques militants qui, au lieu démettre leurs fils dans les collègues de F Etat, les envoyaient à celui des Jésuites à Fribourg' en Suisse. Les attaques dirig'ées dans plusieurs villes contre les disciples de Victor Cousin, tels que Bersot à Bordeaux et Francisque Bouillier à Lyon, se portèrent à Strasbourg^ contre le philosophe italien Ferrari, devenu suppléant de Bautain à la Faculté des lettres. On l'accusa d'avoir fait, à propos de la République de Platon, l'apologue du communisme; il eut beau déclarer ces imputations matériellement fausses, le ministèi'e le mit en disponibilité. Génin, attaqué à, son tour par ï Univers^ se défendit vigoureusement et publia dans le g^rand journal républicain, le National, des articles vifs et mordants qui allaient faire un volume, Les Jésuites et V Université ( 1844) ; mais lui aussi fut frappé. Un bourg-eois notable de Strasbourg", Busch, entra dans la lice et publia contre la Gompag-nie de Jésus ses, Découverte d'un bibliophile; quelques-uns de ses concitoyens le poursuivirent en police correctionnelle, mais Busch, brillamment défendu par Jules Favre, fut acquitté.
Les journaux, les livres de Paris étaient lus et commentés; les idées, les mœurs parisiennes g-ag'naient sans cesse du terrain. A la fin du règ-ne de Napoléon P' déjà un Strasbourg'eois écrivait : te Les mœurs françaises
dominent partout; les thés, les bals, les soirées deviennent un besoin pour les bonnes familles ». Quel- ([ues années plus tard, en 1823, un voyag-eur traversant le Haut-Rhin Taisait cette remarque : a Les mœurs de Golmar sont, comme partout ailleurs, calquées sur celles de Paris ». Officiers et fonctionnaires de toute la France considéraient les villes alsaciennes comme des résidences de choix, où la vie était douce, l'accueil cordial, et se laissaient vite prendre par le charme de ce pays hospitalier.