ALS. FRANÇ
274 l’alsace française.
A ce moment déjà, Pichègru avait noué avec Coudé des intrigues qui, sans aboutir, exercèrent une action fâcheuse sur les opérations militaires. L’armée française, à la vérité, s’empara de Mannheim, alors place forte, mais elle ne put s’y maintenir et, après deux rencontres malheureuses dans le Palatinat, les Français durent se replier derrière la ligne de la Queich. Un armistice fut conclu le 20 décembre; peu après, Pichègru fut rappelé, et Kléber chargé du commandement jusqu’à l’arrivée de Moreau. D’autre part, l’archiduc Charles remplaça Wurmser, qui emmena une partie de ses troupes en Italie pour tenir tête au général Bonaparte.
L’archiduc Charles avait environ 80,000 hommes, parmi lesquels le corps de Condé, alors à la solde de l’Angleterre. Dans son état-major était un émigré alsacien, le général de Klinglin, ce mestre de camp qui à Strasbourg, comme on sait, avait encouragé, par l’inertie de son attitude et même par quelques paroles imprudentes, le sac de l’hôtel de ville. Moreau arriva avec l’ordre du Directoire de porter la guerre en pays ennemi. Le passage du Rhin eut lieu près de Strasbourg, le 24 juin 1796 (6 messidor an IV).
Strasbourg était bien choisi pour ce passage. Il était aisé d’y réunir un grand nombre de barques, sans éveiller les soupçons de l’ennemi, car la batellerie strasbourgeoise pouvait fournir de précieuses ressources.
Le 23 juin, à midi, les portes de la ville furent fermées pour empêcher les Autrichiens d’être prévenus des projets du général français. Dans la nuit du 24 au 25, le passage commença sur plusieurs points à la fois. Quoique rendu plus difficile par le clair de lune et par
une crue subite du fleuve, il réussit grâce aux bonnes dispositions qui avaient été prises et grâce à l’entrain des troupes. La tête de pont à Kehl fut enlevée, non sans résistance. Des prisonniers autrichiens furent amenés à Strasbourg, où leur présence excita de vives démonstrations de joie. Le 30, toute l’armée française, forte de 71,000 hommes, était sur la rive droite. Dès ce moment, six cents Strasbourgeois furent réquisitionnés chaque jour, pour travailler aux nouveaux retranchements de Kehl.
Moreau pénétra au cœur de la Bavière, mais il fut contraint par les succès de l’archiduc Charles, qui menaçait sa base d’opérations, d’entreprendre, le 19 septembre, sa célèbre retraite. Déjà quelques jours plus tôt, du 13 au 14 septembre (26 et 27 fructidor), un petit corps français de 8,000 hommes environ, placé en observation à Bruclisal, point stratégique très-important, sous les ordres du général de division Scherb, un Alsacien, s’était vu dans la nécessité de se replier du côté de Kehl. Cette retraite fut difficile ; il fallut s’ouvrir un passage de vive force jusque sur les bords de la Kintzig, en avant de la place de Kehl, où les Français arrivèrent fortement éprouvés.
Les Autrichiens, commandés par Petrasch, tentèrent alors un coup de main sur Kehl, dont les retranchements étaient presque sans défenseurs, parce qu’on avait eu le tort de ne pas faire entrer dans leur enceinte le corps de Schcrb. Petrasch réussit à pénétrer jusque dans l’intérieur de la petite ville. Un combat sanglant se livra corps à corps dans les rues. Schcrb, menacé de nouveau d’être coupé, lit un vaillant effort pour reprendre Kehl,
et le reprit, maison par maison, au prix d’un second combat, non moins meurtrier que le premier. De part et d’autre on fit preuve d’une extrême bravoure. La cavalerie française réussit, non sans de grandes pertes, à se frayer un passage et à traverser le pont du Rhin, que les Autrichiens menaçaient de détruire.
C’était le 18 septembre, un dimanche matin. Vers quatre heures, la population de Strasbourg fut réveillée par une vive canonnade. La ville était complètement dégarnie de troupes. On battit la générale pour réunir la garde nationale, qui s’arma et occupa les remparts et la citadelle.
Deux généraux se trouvaient en ville : le général de Schauenbourg, un Alsacien, inspecteur de l’armée, et le général de division Moulin, plus tard membre du Directoire, qui commandait la place. Moulin prit les dispositions nécessaires à la défense de Strasbourg, tandis que Schauenbourg organisait un corps composé de grenadiers, de chasseurs et d’artilleurs de la garde nationale, plus trois cents ouvriers de l’arsenal, pour aller au secours de Kehl. Quand ce petit corps arriva au pont du Rhin, il était grand temps. Des Autrichiens se préparaient à couper les amarres des pontons ; ils furent tués à coups de sabre par les artilleurs de la garde nationale. Après une vive fusillade, l’ennemi fut repoussé. Dans le village, la lutte prit aussi une heureuse tournure, et à onze heures, après sept heures de combat, la victoire fut définitive. On rentra dans Strasbourg avec un convoi de prisonniers. « Un bataillon des ouvriers de l’arsenal, a dit Jomini, ayant été soutenu par deux bataillons de grenadiers et de chasseurs delagarde nationale de Strasbourg,
les choses ne tardèrent pas à changer de face et la colonne ennemie fut rejetée hors de Kehl. »
Au même moment, un petit corps formé de troupes de ligne et de gardes nationaux mobilisés du Bas-Rhin, sous les ordres des généraux Frühinsholz et Helmstœdter, deux Asaciens, repoussaient un corps autrichien, qui avait tenté également un coup de main sur Haguenau.
A la suite de la retraite de Moreau, Kehl subit un siège en règle. Après quatre mois de résistance, il fallut se résoudre à capituler. Aux termes de la capitulation, les Français eurent le droit d’enlever tout ce qu’ils purent emporter, munitions, baraques, palissades, etc., etc... Mais le délai de l’enlèvement n’était que de vingt-quatre heures et les généraux autrichiens comptaient qu’on ne pouvait pas enlever grand’chose dans un espace de temps aussi court. Ils n’avaient pas fair , dans leurs calculs, la part du patriotisme de la population strasbourgeoise qui, tout entière, vint en aide à la garnison ; si bien que le 10 janvier, à quatre heures de l’après-midi, quand le délai fixé pour* l’évacuation expira, tout avait été emporté. Les troupes françaises défilèrent, musique en tête, devant l’archiduc Charles et devant les habitants français et allemands rassemblés sur les deux rives du Rhin. Au nombre des défenseurs de Kehl étaient Desaix, Saint-Cyr et Lecourbe. C’est en souvenir du brillant courage déployé par Desaix qu’après sa mort, au lendemain de Marcngo, l’armée du Rhin lui éleva dans l’ile des Epis un monument qui existe encore et dont les bas-reliefs sont l’œuvre du sculpteur strasbourgeois Ohmacht. C’est une sentinelle allemande qui monte aujourd’hui la garde devant ce monument.
Nous avons tenu à rappeler ces faits militaires îi cause du rôle que la population y a joué. Ces traits de courage et de dévouement patriotique complètent la physionomie de Strasbourg pendant la Révolution.
Moins que jamais la mémoire de l’héroïsme de nos pères doit s’éteindre dans nos cœurs.