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CHAPITRE II

Formation des départements du Haut et du Bas-Rhin. — Strasbourg, chef-lieu départemental. — Fête de la Fédération. — Motion de la Société des Amis de la Constitution en faveur de la diffusion, à bref délai, de la langue française. — L’émancipation des juifs et les résistances qu’elle rencontre. — Première émission d’assignats.

— Menées hostiles du corps d’officiers. — La noblesse alsacienne proprement dite n’émigre pas ; mais le haut clergé catholique pousse à la résistance contre les lois ecclésiastiques, la vente des biens nationaux, la suppression des congrégations religieuses et la constitution civile du clergé. — Déchirements au sein de la population catholique. — Rapide développement de la presse. — Avortement d’une Union des catholiques romains. — Tentatives de rébellion dans les campagnes et même à Strasbourg. — Les frondeuses strasbourgeoises. — Adhésions des clergés protestant et israélite à la Révolution. — Arrivée de trois commissaires de l’Assemblée nationale chargés de rétablir le calme dans les esprits. — Brendel élu évêque constitutionnel. — Strasbourg illumine spontanément à la nouvelle de l’arrestation de Louis XVI à Varennes. — Arrivée des commissaires chargés de recevoir des officiers le serment imposé à l’armée. — Deux mille gardes nationaux strasbourgeois rétablissent à Rosheim et à Molsheim l’ordre troublé par des excitations cléricales. — Luckner nommé au commandement en chef des cinquième et sixième divisions militaires. — Déclaration de Pilnitz. — Destruction du fort Blanc. — Enrôlement des volontaires. — Élections pour l’Assemblée législative.

— Dissensions au sein de la Société des Amis de la Constitution, qui se subdivise en deux clubs : celui du Miroir et celui de Y Auditoire. — Déclaration de guerre à l’empire d’Allemagne.

Dans la nouvelle division du royaume, l’Alsace, coupée en deux, formait les départements du Haut et du Bas-Rhin. Elle devait renoncera son nom, à ce nom qu’elle avait été si fière de porter durant des siècles, auquel l’attachaient tant de souvenirs. Strasbourg, l’ancienne république souveraine auprès de laquelle étaient accrédités des agents diplomatiques des principaux Etats de l’Europe, ne fut plus qu’un chef-lieu départemental.

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Ce ne fut pas un mince sacrifice, mais le sentiment national et démocratique qui entraînait la population fit consentir à tout.

Le Bas-Rhin fut divisé en quatre districts : Strasbourg, Benfeld, Haguenau et Wissembourg. Chaque district avait une administration propre, subordonnée à l’administration du département. Chaque commune avait une municipalité ayant un maire à sa tête.

La nouvelle municipalité créa un ordre administratif nouveau. Elle abolit les tribus et partagea Strasbourg en douze sections; elle institua six commissaires de police, et chaque commissaire fut assisté de deux adjoints et d’un secrétaire. Tous ces fonctionnaires furent nommés à l’élection.

Cette réorganisation intérieure de Strasbourg coïncidait avec un grand mouvement de fraternisation et d’unification dans la France entière, mouvement admirable d’où sortirent les réunions des gardes nationales et la fête de la Fédération, qui marque l’un des plus beaux jours de la Révolution. L’initiative partit du Midi. Ce mouvement fut une protestation éclatante contre les menées antirévolutionnaires. Dans l’Est, Metz d’abord, puis Strasbourg furent choisis comme lieux de réunion des gardes nationales d’Alsace et de Lorraine.

Ce fut le 13 juin qu’on célébra à Strasbourg la fête de la Fédération. Pour la première fois, flottèrent aux quatre tourelles et à la flèche de la Cathédrale des drapeaux tricolores arborés devant le maire, au milieu de l’enthousiasme universel. Les troupes demandèrent comme un honneur de prendre part à la manifestation patriotique, à côté des gardes nationales.

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Le colonel de Weitersheim, d’une ancienne famille alsacienne, reçut le commandement supérieur de ce qu’on appelait « l’armée confédérée ». Il choisit pour major général M. de Laroque, major de Boulonnais- Infanterie. Les détails de la fête furent réglés par une commission mixte d’officiers de l’armée et de la garde nationale, et où figuraient, à côté de M. de Bonnafoux, lieutenant-colonel commandant le régiment de Strasbourg-Artillerie, des délégués civils : Allard, major de la garde nationale de Metz; Hugonet, délégué de Bar-le- Duc; Richard, de Saint-Dié ; Jacob, de Reims; Arbey, de Dole; Galland, capitaine d’artillerie, délégué de Nantes.

Le comte de Chaumont, aide de camp de Lafayette, vint remettre à Dietrich une lettre par laquelle le général des gardes nationales de Paris s’excusait de ne pouvoir assister à la fête des gardes nationales de Strasbourg. Le nombre des gardes nationaux venus de Lorraine, de Bourgogne et de Champagne, s’élevait à plus de deux mille.

Hors la porte de l’Hôpital s’étend une prairie appelée laPlaine-des-Bouchers, Met^gerau. Bordée par la rivière de l’Ill, elle présentait alors de nombreux accidents de terrain. Les canonniers du régiment de Strasbourg- Artillerie, aidés comme plus tard à Paris de la population, sans distinction d’âge, ni de sexe, ni de classe, aplanirent le sol en quelques jours.

Au milieu de la Metzgerau fut dressé un autel rustique à la Patrie. Il s’élevait sur une butte de soixante pieds de long, trente pieds de large et huit pieds de hauteur entièrement revêtue de gazon. Aux quatre angles

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on avait planté dos chênes ornés de flammes aux couleurs de la nation. C’est là que fut célébrée la cérémonie civique qui eut à la fois un caractère patriotique et religieux. En face de l’autel de la Patrie s’étendait, sur une longue ligne, toute la force armée qui participait à la fête : la garnison avait la droite; la garde nationale de Strasbourg, la gauche, et le centre était occupé par les gardes nationales confédérées du Haut et du Bas- Rhin, du Jura, de la Loire, de la Haute-Marne, de la Haute-Saône, du Doubs, de la Meuse, de la Meurthe, de la Moselle et des Vosges.

Une flottille débarqua non loin de la butte quatre cents jeunes femmes et jeunes filles vêtues du vieux costume strasbourgeois. Elles portaient des corbeilles de fleurs et de fruits, car elles appartenaient à la riche corporation des jardiniers. Elles les offrirent à Mmc de Dietrich et aux dames de la municipalité rangées près de l’autel : « Que ces fleurs que nous avons l’honneur de présenter à Mme la maire, chérie pour ses nobles sentiments, pour sa vertu et son patriotisme, et aux autres dames de la municipalité, soient les témoins de notre véritable estime. Que le mélange des couleurs vous assure que le blanc est l’image de la pureté de nos coeurs; le bleu, de notre constance; le vert, le symbole de notre espérance, et le rouge, le feu ardent qui nous anime pour implorer le Créateur de l'Univers qu’il veuille bénir la France. »

A la candeur de ce compliment, on voit que c’était une fête de famille. La corporation des pêcheurs présenta au maire deux carpes du Rhin, pesant chacune vingt-cinq livres, dont elle fit hommage à la Patrie. La

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corporation des cultivateurs parut avec une charrue sur laquelle on voyait une gerbe de blé, « prémices des champs et symbole de la richesse des nations » , qui fut offerte par des enfants ornés de bouquets aux trois couleurs. Puis vint une députation d’Ittenheim , conduisant une seconde charrue attelée de quatre forts chevaux; sur l’avant-train était un canon; derrière, s’élevait un faisceau d’armes et d’instruments aratoires surmonté du bonnet de la Liberté avec cette inscription : « C’est à l’Assemblée nationale, au Roi, au généreux courage de nos braves frères d’armes de Paris, que nous devons la liberté, âme de l’agriculture. Présenté à l’autel de la Patrie, le 13 juin 1790. »

Ce n’était point un emprunt fait aux fêtes parisiennes du même genre ; c’était une réminiscence d’un vieil usage local, la reproduction des cortèges corporatifs de l’ancienne république strasbourgeoise, dont on avait eu pour la dernière fois le brillant spectacle lors du séjour de Louis XV à Strasbourg. Bien des cortèges semblables ont figuré aux solennités de la Révolution, ont défilé devant Napoléon Ier, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III, mais aucun, de l’aveu des contemporains, n’a eu la grandeur sereine, la sincérité des sentiments, l’élévation patriotique de cette fête sans pareille de la Fédération.

Après ce cortège agricole défila le bataillon des vélites de la garde nationale, parfaitement exercé et équipé. Ces jeunes gens avaient à leur tête un fils du baron de Dietrich. On les appelait les Enfants de la Patrie. Ils exprimèrent, eux aussi, le désir de prêter le serment civique, et le maire les félicita de leur patriotisme :

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« Redoublez d’efforts, dit-il, pour vous rendre dignes de cette faveur, afin qu’à l’âge où la loi vous admettra à prêter ce serment, vous ne le prononciez qu’avec le sentiment profond de vos devoirs et les qualités nécessaires pour les remplir. »

On déploya la bannière de la Fédération. A ce signal, l’armée confédérée présenta les armes, et plus de cent drapeaux vinrent se ranger au pied de l’autel de la Patrie. Des salves d’artillerie annoncèrent la bénédiction des drapeaux.

La cérémonie eut un caractère vraiment élevé. Après la messe et les prières des autres cultes, M. de Weitersheim, chanoine de Saint-Pierre-le-Vieux et prébendier de l’Oratoire de la Toussaint, prononça un discours qu’il termina par ces mots: «Venez, amis de Dieu; venez, zélés défenseurs de la patrie, vous les soutiens de notre liberté ; venez, approchez-vous de cette enceinte sacrée ; conduits par vos drapeaux, témoins de votre union fraternelle, venez jurer sur l’autel de la Patrie d’être à jamais fidèles à Dieu, à la Loi, au Roi. Ce serment solennel d’une union étroite et parfaite élèvera votre courage; vous détruirez les ennemis de la patrie; vous anéantirez les complots des détracteurs de la Constitution ; vous protégerez nos concitoyens, et, à l’exemple des braves soldats, nos chers confédérés, vous serez les soutiens de l’État, les défenseurs de la Liberté et la gloire de la Nation. »

Ce discours fut suivi d’une allocution allemande de Blessig, prédicateur renommé, professeur de théologie à l’Université protestante, et notable de la commune de Strasbourg : « O Dieu tout-puissant, s’écria-t-il, jette

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un regard favorable sur cette armée; elle va s’unir par le pacte le plus sacré ; c’est avec toi qu’elle formera sa première alliance. O toi, le principe et la fin de tout bien, c’est pour la première fois que tu vois rassemblés en ton nom des milliers d’hommes armés qui annoncent hautement à toutes les nations qu’ils détestent les conquêtes, puisqu’elles sont comme les chaînes du despotisme, toujours teintes de sang et de larmes. »

— « Cinq siècles se sont bientôt écoulés, dit Huber, pasteur de la communauté calviniste, depuis cette nuit mémorable où trente -trois Suisses, rassemblés dans une prairie solitaire sur les bords du lac des Quatre- Cantons, — sans autres témoins que les astres de la nuit et le Dieu fort qui les créa, — jurèrent de vivre libres et de mourir unis, de sauver leur pairie, de protéger les opprimés et d’assurer leur liberté et celle de leur postérité. Citoyens français, c’est aussi dans une vaste prairie, c’est sous les yeux du Dieu de la nature que vous vous êtes réunis pour prêter le serment d’union et de liberté. »

Commencée par une messe, la cérémonie religieuse fut close par un choral qu’exécutèrent des jeunes filles protestantes.

A un signal de trois coups de canon, la prestation du serment commença. Le maire prononça la formule consacrée par l’Assemblée nationale : « Nous jurons d’être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi; de maintenir de toutes nos forces la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le Roi. »

Après le serment individuel des chefs, l’armée entière leva la main droite, et des milliers de voix crièrent :

Je le jure ! « Sans doute, dit le compte rendu officiel de la fête, cet élan de patriotisme s’est fait entendre sur l’autre rive du Rhin. Puisse-t-il apprendre aux despotes que la liberté est le plus ferme soutien des empires ! »

La journée se termina par une illumination de la ville et de la flèche de la cathédrale.

Ce n’est pas tout : la fête eut mieux qu’un lendemain; elle se continua pendant trois jours. Chaque soir, le poêle du Miroir, siège de la Société des Amis de la Constitution, fut transformé en salle de bal. Parmi les incidents que présentèrent ces jours de fête, celui qui produisit le plus d’émotion dans la population strasbourgeoise, jusqu’alors divisée par des croyances religieuses en partis hostiles, ce fut le baptême de deux enfants, l’un catholique, l’autre luthérien, sur l’autel de la Patrie, devant la garde nationale et l’armée. Après la cérémonie, les deux prêtres, le pasteur protestant et le curé catholique, sous l’inspiration d’un sentiment vraiment évangélique, se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre et se donnèrent le baiser de paix et de fraternité.

Dès le 14 juin, les gardes nationaux et leurs hôtes s’étaient rendus sur les bords du Rhin. Ils avaient planté au pont de Kehl un drapeau tricolore avec cette inscription : Ici commence le pays de la liberté !

Le drapeau, hélas ! a reculé; mais plus que jamais il importe de maintenir l’inscription.

Ces expansions de sentiments généreux, ces manifestations d’amour patriotique, tiraient tant de force de leur sincérité qu’elles transportaient les étrangers euxmêmes. La fête de la Fédération avait attiré à Strasbourg

un nombre considérable d’Allemands : le spectacle qu’ils eurent sous les yeux les charma, les séduisit, les entraina, et ils fraternisèrent avec les habitants, comme les hôtes français.

Cette fête de la Fédération eut pourtant une signification particulière qui ne devait guère toucher lesAllemands; elle fut une réponse à ceux qui accusaient. l’Alsace de sentiments séparatistes; elle fut un pacte d’union plus intime que par le passé entre les Alsaciens et les autres Français, affranchis d’un même joug et également désireux de fonder un Etat libre.

Ce patriotisme s’affirma dans la Société des Amis de la Constitution par la préoccupation de jour en jour plus vive de répandre le français, la langue nationale.

A une des séances de la Société , l’un des membres influents , Philibert Simond , qui fut plus tard député à la Convention , lut un rapport, au nom du comité de l’instruction, sur la nécessité d’introduire à bref délai l’usage de la langue française dans les deux départements du Rhin. Les conclusions de ce rapport étaient : i° que l’on donnât aux citoyens de l’intérieur qui parlaient le français et qui avaient mérité de la patrie, la préférence pour l’achat des biens nationaux en Alsace, et réciproquement, que l’on favorisât l’achat de biens dans l’intérieur de la France par les citoyens qui parlaient l’allemand ; 2° que l’on transportât un nombre égal de citoyens parlant le français, de l’intérieur du royaume dans les deux départemênts du Rhin; et de citoyens parlant allemand, en France.

Ces conclusions furent adoptées, mais la Société ne continua pas moins, comme par le passé, à tenir alter-

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nativement ses séances en allemand et en français. Ce ne fut que plus tard que les jacobins firent abolir l’usage de la langue allemande dans les réunions populaires et au temple de la Raison. Il y avait là un excès de zèle; ce n’était pas le meilleur moyen d’instruire le peuple que de lui parler exclusivement la langue française qu’il ne comprenait pas encore. La disproportion était énorme, d’un sur trois cents, entre ceux qui parlaient le français et ceux qui n’employaient que le dialecte alsacien. Naturellement les efforts des citoyens pour la diffusion de la langue nationale étaient soutenus par l’administration départementale. Un arrêté ordonna que toutes les impressions en allemand fussent faites avec des caractères latins.

Une autre question émut vivement la population alsacienne , surtout dans les campagnes. Ce fut la requête des juifs à l’Assemblée nationale, demandant, au nom du droit nouveau, l’abolition de la législation plus que séculaire dont ils étaient les victimes. Jusqu’alors ils avaient été livrés sans défense à toutes les suspicions et à toutes les vexations. Il n’y avait pas de ghetto à Strasbourg, par la raison qu’il était interdit à tout juif d’habiter l’intérieur de la ville et même d’y passer une nuit. Une seule famille israélite était exceptée de cette règle, la famille Cerfbeer, qui avait acheté ce privilège au prix de 200,000 livres. Chaque soir, l’heure de quitter la ville était annoncée aux juifs à son de trompe, du haut de la cathédrale. Et ce n’étaient là que les petites misères de leur vie. Bien d’autres persécutions pesaient sur ces malheureux : ils n’avaient nulle part droit de cité; il ne leur était permis de posséder des

ENFANTEMENT PENIBLE d’üN ORDRE POLITIQUE. 55 immeubles que pendant un temps déterminé; outre les impôts ordinaires, ils payaient le Jude^oll, impôt spécial, véritablement dérisoire, qui était censé leur assurer la protection du roi. C’était un reste de la législation féodale germanique, qui rangeait les juifs au nombre des serfs de la Chambre impériale. On comprend qu’ils eussent grande hâte d’échapper à cette oppression,, de s’affranchir de cette servitude.

Dès le 14 octobre 1789, une députation des juifs d’Alsace et de Lorraine se présenta à la barre de l’Assemblée nationale, dans une des dernières séances tenues à Versailles, pour exposer l’indigne situation qui leur était faite, et réclamer qu’il y fût mis un terme. Elle revendiqua par l’organe de son orateur, Berr-Isam-Berr, le titre de citoyen pour les juifs comme pour les autres Français : « Partout persécutés, partout avilis, et cependant toujours soumis, jamais rebelles, objet chez tous les peuples d’indignation et de mépris quand ils n’auraient dû l’être que de tolérance et de pitié, les juifs se sont permis d’espérer que, malgré ses travaux, l’Assemblée ne rejettera pas leurs vœux, ne dédaignera pas leurs plaintes, et écoutera avec quelque intérêt les timides réclamations qu’ils osent former au sein de l’humiliation profonde dans laquelle ils sont ensevelis. »

Ces accents si humbles, si touchants, émurent l’Assemblée, qui prit la requête en considération.

La question se présenta incidemment lorsque l’Assemblée définit la condition des non-catholiques, et elle passionna les débats pendant les séances du 21, du 23 et du 24 décembre. Le comte de Clermont-Tonnerre, un de ces grands seigneurs qui avaient été élevés à l’é-

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cole de Voltaire et qui avaient embrassé avec ardeur et sincérité la cause de la Révolution, plaça immédiatement la question au-dessus des intérêts particuliers, dans la région sereine des principes. Il conclut en proposant la formule suivante de décret : « L’Assemblée nationale décrète qu’aucun citoyen actif réunissant les conditions d’éligibilité ne pourra être écarté du tableau des éligibles, ni exclu d’aucun emploi public, à raison de la fonction qu’il exerce (c’était le bourreau qui était visé) ou du culte qu’il professe. »

La motion du grand seigneur libéral fut vivement combattue par un plébéien parvenu, par l’abbé Maury. Il fit valoir des considérations analogues à celles qu’on a invoquées récemment en Roumanie contre l’émancipation des juifs : « Ils possèdent en Alsace, dit-il, douze millions d’hypothèques sur les terres; dans un mois, ils seraient propriétaires de la moitié de la province; dans dix ans, ils l’auraient entièrement conquise; elle ne serait plus qu’une colonie juive. »

C’est Robespierre, presque inconnu alors, qui répondit à Maury dans des termes où se révélait l’homme des principes inflexibles : « On vous a dit sur les juifs des choses infiniment exagérées et souvent contraires à l’histoire. Les vices des juifs naissent de l’avilissement dans lequel vous les avez plongés; ils seront bons quand ils pourront trouver quelque avantage à l’être. Je pense qu’on ne peut priver aucun individu de cette classe des droits sacrés que leur donne le titre d’homme. Cette cause est la cause générale; il faut décréter le principe. »

A Robespierre succéda La Fare, évêque de Nancy :

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« Pour être juste, dit-il, je dois convenir que les juifs ont rendu de grands services à la Lorraine, et surtout à la ville de Nancy; mais il est des situations impérieuses; mon cahier m’ordonnç de réclamer contre la motion qui vous a été faite. L’intérêt même des juifs exige cette réclamation. Le peuple les a en horreur; ils sont souvent, en Alsace, les victimes de mouvements populaires. Il y a quatre mois, on voulait, à Nancy, piller leurs maisons; je me transportai dans le lieu de la sédition; je demandai quelles plaintes on avait à former; les uns prétendirent que les juifs étaient accapareurs de blé; d’autres qu’ils s’étendaient trop, qu’ils achetaient les plus belles maisons, et que bientôt ils posséderaient toute la ville. Un des séditieux ajouta : Oui, Monsieur, si nous venions à vous perdre, nous verrions un juif devenir notre évêque. »

Adrien Duport, qui fut une des lumières de la Constituante, proposa une nouvelle rédaction de la motion, à laquelle se rallia le comte de Clermont-Tonnerre : « Il ne pourra, disait-il, être opposé à aucun Français, soit pour être citoyen actif, soit pour être éligible aux fonctions publiques, aucun motif d’exclusion qui n’ait pas été prononcé par les décrets de l’Assemblée, dérogeant à tous les lois et règlements contraires. »

Deux épreuves par assis et levé furent sans résultat. On procéda à l’appel nominal, et 408 voix contre 403 repoussèrent la proposition Duport.

Cet échec n’était pas de nature à décourager les partisans de l’égalité religieuse. Le prince de Broglie rouvrit la lutte le lendemain, en proposant une rédaction nouvelle, qui se rapprochait de celle de Duport, sur l’admis-

sibilité aux emplois. Rewbell, animé sans doute de sentiments démocratiques, mais imbu des préjugés alsaciens, se prononça énergiquement contre l’émancipation immédiate. Il représenta combien la prévention contre les juifs était profonde en Alsace; il exprima la crainte que si l’Assemblée ne tenait pas suffisamment compte de ce préjugé, la tranquillité ne fût pas maintenue dans la province d’Alsace. « La conduite des juifs en tous les temps, dit-il en terminant, a laissé des traces de haine tellement empreintes dans les esprits, qu’il serait imprudent de leur accorder, au moins quant à présent, les mêmes droits qu’aux autres citoyens. »

Mirabeau fut du même avis; Mirabeau, qui deux ans auparavant avait publié un opuscule sur la Réforme des juifs, qui avait fait, à propos du philosophe Moses Mendelssohn, un éloquent plaidoyer en faveur de l’égalité civile et politique des juifs, fut déterminé à se prononcer contre la motion Duport par des considérations politiques, par des raisons d’opportunité. « Les juifs et les protestants, avait dit le grand orateur, inévitablement damnés dans l’autre monde, comme chacun sait, se sont très-passablement arrangés dans celui-ci, sans doute par une compensation due à la bonté de l’Être suprême. » L’Assemblée céda, quoique à regret, et la solution de la question juive fut réservée.

A Strasbourg, les opinions étaient partagées, mais en deux fractions fort inégales; les idées de justice ne dominaient pas le plus grand nombre. La majorité de la population, la plupart des vieux Strasbourgeois, ne voulaient pas qu’on accordât aux juifs la qualité de citoyens actifs pour nous servir de l’expression consa-

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crée. La minorité, composée, il est vrai, des gens éclairés et vraiment libéraux, se montrait seule favorable aux justes revendications des juifs.

Un volumineux réquisitoire avait- paru à Strasbourg sous le titre: Les juifs d’Alsace doivent-ils être admis aux droits de citoyens actifs ? Lise % et juge Après avoir réédité les innombrables imputations dirigées contre les juifs, l’auteur proposait de les disperser dans les quatrevingt-trois départements que l’Assemblée venait de créer, et de les employer au dessèchement des marais. Le texte était faible, mais, plus que le texte, une gravure coloriée placée en tête de cet opuscule, peint assez exactement dans sa naïveté les sentiments de la population alsacienne envers les juifs. Ce dessin représente trois juifs en costume sordide, à face patibulaire, auxquels un « philosophe j> dit en désignant un arbre chargé d’instruments de travail et de musique :

Quitte i un vil trafic, renonce \ à l’usure ;

Aux arts et aux métiers, joigne z l’agriculture.

C’étaient là certainement d’excellents conseils en mauvais vers, mais encore fallait-il mettre les juifs à même • de les suivre. C’est ce dont se souciait le moins la grande masse de leurs détracteurs. En cette circonstance, on vit encore la Société des Amis de la Constitution- prendre une généreuse initiative, s’efforcer de réagir contre les préventions populaires.

Cette question, qui passionnait les esprits, revint à plusieurs reprises dans les débats du club des Jacobins. Le club de Paris ne s’expliquait pas l’opposition que ren-

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contrait en Alsace l’émancipation des juifs, alors que le décret du 28 janvier 1790, émancipant les juifs d’origine portugaise, avait été fort bien accueilli dans le reste de la France. Il demanda des éclaircissements au club strasbourgeois, qui confia le soin de rédiger un rapport sur la question de l’état civil des juifs à Brunck, l’éminent philologue. Ce rapport, favorable aux juifs, fut adopté dans la séance du 27 février, et envoyé à Paris pour être communiqué à l’Assemblée constituante.

Cette décision était conforme à une résolution précédente. La Société avait pris déjà, quelques jours auparavant, l’initiative d’un acte de tolérance, en admettant dans son sein le juif Max Berr. Le discours du récipiendaire est accompagné dans le procès-verbal de la séance du 20 janvier de la note suivante : « La Société croit s’honorer par le premier témoignage donné publiquement en Alsace du mépris d’un injuste préjugé. »

Le conseil municipal de Strasbourg n’eut pas le même courage; il se mit à la remorque de l’opinion. Dans une adresse en date du 7 avril, il protesta contre une pétition remise à l’Assemblée au nom des vingt mille juifs établis en Alsace, et répartis entre quatre mille familles. Leurs principaux centres de population étaient : Bergheim, Bischheim, Dürmenach, Haguenau, Hegenheim, Mutzig, Niederhagenthal, Wintzenheim, Zillisheim ; et il est à remarquer qu’aucun lieu de résidence n’en renfermait plus de quatre cents.

Mais ce qui prouve que le conseil municipal avait agi conformément aux vœux de la population strasbourgeoise, c’est qu’avant de prendre une décision, il avait consulté les électeurs primaires, et que les douze sec-

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tions s’étaient prononcées presque à l’unanimité contre l’extension aux juifs de la qualité de citoyens actifs.

Cette adresse provoqua, dans la séance du 15 avril, de très-vifs débats au sein de l’Assemblée nationale. Rewbell réclama encore l’ajournement de la discussion jusqu’au lendemain de l’organisation des pouvoirs publics. Un membre s’associa à cette demande, tout en exigeant qu’on fixât la date du débat, afin d’arrêter un soulèvement populaire contre les juifs dont l’existence était journellement menacée. L’Assemblée vota l’ajournement, mais elle ne prit pas moins, sur la proposition de Rœderer, député de Metz, la résolution équitable de placer expressément les juifs sous la protection de la loi, et de rendre les municipalités et les gardes nationales responsables du préjudice qui pourrait leur être causé à l’avenir. Ce n’était là qu’un simple palliatif, et non un remède efficace.

Ce ne fut qu’à la veille de se séparer, ce ne fut qu’au dernier moment que la Constituante se décida à trancher une question qui provoquait de si vives résistances en Alsace. Peu de jours après le vote de la Constitution, dans la séance du 27 septembre 1791, Duport mit l’Assemblée en demeure de prendre une résolution définitive, de faire cesser l'inégalité de condition infligée aux juifs. « La question de l’existence politique des juifs, ditil, a été ajournée. Cependant les Turcs, les Musulmans, les hommes de toutes les sectes sont admis à jouir en France des droits politiques. Je demande que l’ajournement soit révoqué, et qu’en conséquence il soit décrété que les juifs jouiront en France des droits de citoyens actifs. »

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L’Assemblée répondit par une salve d’applaudissements. Rewbell voulut parler, mais Régnault de Saint- Jean-d’Angély, impatienté de son obstination, lui ferma impétueusement la bouche en disant : «Je demande que l’on rappelle a l’ordre tous ceux qui parleront contre cette proposition, car c’est la Constitution elle-même qu’ils attaqueraient. »

L’Assemblée adopta par acclamation la motion de Duport; toutefois sur la proposition de Rewbell, appuyé par Victor de Broglie, elle vota un amendement destiné à protéger les nombreux débiteurs des juifs contre les conséquences de l’émancipation, afin de prouver aux débiteurs alsaciens que l’Assemblée n’était pas moins bien intentionnée pour eux que pour leurs créanciers. « Les juifs, s’écria le député de Colmar, sont dans ce moment en Alsace créanciers d’environ douze à quinze millions tant en capital qu’en intérêts. Si l’on considère que la réunion des débiteurs ne possède pas trois millions, et que les juifs ne sont pas gens à prêter quinze millions sur trois millions de vaillant, on sera convaincu qu’il y a au moins sur ces créances douze millions d’usure. »

Rewbell conclut à la nécessité d’une liquidation générale de ces dettes, a une sorte de jubilé comme il en existait dans la loi mosaïque. Les juifs furent tenus de fournir aux directeurs des départements du Haut et du Bas-Rhin un état de leurs créances qui, après scrupuleux examen, devait être transmis a la prochaine représentation nationale.

La Constituante, arrivée au terme de sa tâche laborieuse, adopta le grand principe de l’émancipation com-

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plète et immédiate des juifs dans la mémorable séance du 28 septembre 1790. Ce jour-là, cette assemblée française, prenant une généreuse initiative, a bien mérité de l’humanité !

Cependant vers cette époque, il se produisit dans la Société des Amis de la Constitution à Strasbourg, une sorte de refroidissement à l’endroit des juifs. L’opinion publique, si défavorable aux juifs, avait-elle réagi sur elle? Nous ne saurions l’affirmer, mais le revirement ne fut pas douteux.

En dépit de sa précédente déclaration, la Société n’admit point d’autre israélite que Max Berr, et bon nombre de ses membres s’étaient opposés à l’émancipation. Ces démocrates reprochaient vivement aux juifs, non moins vivement que leur pratique de l’usure, leur répugnance pour les travaux manuels. Il y en eut aussi qui s’élevèrent contre les usages de leur culte, contre la célébration du sabbat, contre l’abstinence de certains aliments. D’autres, qui ne désespéraient pas de les amener au niveau commun, voulaient que l’on commençât par les contraindre à épouser des chrétiennes. Dans un Avis aux Alsaciens, l’auteur allait jusqu’à demander « qu’il fût mis un terme à leur énorme population qui menaçait d’engloutir le reste des habitants ». Des esprits plus politiques prétendaient que les juifs formaient un État dans l’État. Ils leur reprochaient d’être non une secte, mais une nation, avec des lois religieuses et civiles particulières.

Partout , à la ville et dans les villages , malgré la bonne volonté et les généreuses aspirations des partisans éclairés de la Révolution, il subsistait des restes de l’an-

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tique' préjugé, une animosité très-vive qui s’affirmait en toutes circonstances.

Dans les campagnes, la haine contre les juifs était ardente; l’ignorance mêlée au fanatisme religieux et au désir de se venger d’exactions usuraires, poussa contre eux à des excès odieux, à de révoltantes dévastations.

Les juifs, d’ailleurs, il faut bien le reconnaître, firent peu d’efforts pour s’élever dans l’estime de leurs concitoyens. Ils n’essayèrent pas de modifier leur position sociale; ils continuèrent comme par le passé à se livrer au trafic, dédaignant le travail des champs et de l’atelier, qui eût été une réhabilitation aux yeux de leurs concitoyens. Ils achetèrent des biens nationaux, mais ce fut pour les revendre et non pour les exploiter. Ils auraient dû être les premiers à s’inscrire au nombre des défenseurs d’une Révolution qui les avait délivrés d’une double servitude, et pourtant il n’y en eut que très-peu qui s’enrôlèrent, même dans les rangs de la garde nationale.

Leur conduite fut telle qu’elle leur aliéna les sympathies qu’ils avaient d’abord rencontrées. C’est ce dont témoigne M. Véron-Réville, ancien conseiller à la cour de Colmar, auteur d’une Histoire de la Révolution française dans le département du Haut-Rhin : « L’administration et les sociétés populaires, dit-il, soutinrent à cette époque les droits des Israélites contre les haines et les préjugés des populations, et, si plus tard elles cessèrent de leur témoigner le même intérêt, c’est qu’aux plus mauvais jours de la Révolution ils se livrèrent à un agiotage effréné, tant sur les assignats que sur les biens nationaux et sur les subsistances. »

Il se rencontra pourtant un homme à Strasbourg qui prit leur défense, qui plaida tout au moins les circonstances atténuantes en leur faveur. Après avoir établi, dans un discours prononcé le 16 juillet 1793 au club des Jacobins, qu’il est permis à chacun de vénérer Dieu à sa façon, que devant la loi il n’y avait ni juifs ni chrétiens, que la morale de l’Ancien Testament était pure, il ajoutait : « Il est donc bien démontré qu’on peut être juif sans cesser d’être bon citoyen; il est démontré que le judaïsme ne fait pas forcément d’un homme un fainéant et un fripon. Si jusqu’à ce jour un grand nombre de juifs ont vécu dans la fainéantise et la fraude, qui faut-il en accuser? Etait-il possible qu’une nation qui, depuis de longs siècles, est retenue dans un complet esclavage, privée du moindre droit politique, ne dégénère pas dans ses mœurs et que sa moralité ne s’altère pas ? Il était interdit aux juifs avant la Révolution d’être artisans ou cultivateurs. On les a contraints ainsi au trafic pour ne pas mourir de faim. Survint la Révolution. Il leur fut permis comme aux autres citoyens d’exercer un métier ou de cultiver la terre. Pourquoi ne le firent-ils pas ? La réponse est bien simple : les adultes parmi eux n’avaient rien appris, et les enfants furent repoussés par les chrétiens qui auraient dû les prendre en apprentissage. Les rapports réciproques des juifs et des chrétiens furent encore empêchés de part et d’autre par le fanatisme. Que le fanatisme et sa fille l’intolérance soient bannis du milieu de nous, vous verrez bientôt tout prendre une autre forme.... Devant la loi comme devant la raison l’on ne connaît que l’homme, le citoyen, l’on ne reconnaît ni baptême, ni circoncision. Nous sommes des

l’als. frànç. J

l’alsace française.

croyants dans nos temples, mais sur la place publique et dans nos assemblées populaires nous sommes des citoyens. » Celui qui tenait ce langage plein de sens, celui qui prédisait si clairement la position que les juifs prendraient dans la société française régénérée par la Révolution, n’était autre qu’Euloge Schneider, le futur accusateur public du tribunal révolutionnaire.

Ce qui tendait à surexciter l’opinion publique contre les juifs, c’est que le trafic des assignats et des subsistances auquel ils se livraient augmentait la misère de la classe laborieuse. La pauvreté fut telle en Alsace que la perception des impôts nécessita des mesures extraordinaires. En divers endroits il fallut envoyer des garnisaires.

Les assignats ne remédièrent point au mal. L’émission de ce papier-monnaie n’était par elle-même qu’un palliatif insuffisant; elle fut une plaie par suite de la spéculation éhontée qui s’en empara dès le principe. Le papier dédaigné, l’argent disparu, c’était la mort de l’industrie et du commerce; c’était le dénûment, c’était la faim pour le plus grand nombre.

Il n’est pas douteux qu’agioter en pareilles circonstances sur les fonds publics de manière à les déprécier, c’était, qu’on le voulût ou non, faire acte de mauvais citoyen, ébranler le nouvel ordre de choses, donner des armes à ses ennemis. Aussi tous les spéculateurs n’étaient-ils pas poussés par le seul amour du gain. Il y en avait parmi eux qu’on pourrait appeler des agioteurs politiques. Ceux-ci étaient les agents de l’émigration. Au service d’hommes qui plaçaient leur espoir dans l’excès même des maux de leur patrie, ils avaient pour mission de déconsidérer les valeurs nationales. Aidés de convoi-

ENFANTEMENT PENIBLE ü’UN ORDRE POLITIQUE. 67

tises plus ou moins inconscientes, d’un concours d’événements vraiment fatal, ils n’y réussirent que trop bien.

Pour hâter la dépréciation des assignats, on les contrefit au delà de la frontière, et on inonda l’Alsace de ce faux papier-monnaie ; pour augmenter le trouble des esprits, les princes émigrés émirent à leur tour des assignats, garantis, disaient-ils, par les propriétés des partisans de la Révolution, qui devaient être confisquées après la victoire de la contre-Révolution.

A mesure que l’agitation intérieure augmentait, l’émigration prenait de plus grands développements et les rapports de la France avec les autres puissances, principalement avec l’Allemagne, devenaient de plus en plus tendus. Les émigrés poussaient à l’intervention étrangère. Ils étaient presque tous concentrés à Coblentz, à Worms, à Ettenheim, et leur nombre était d’environ 25,000. Par des manœuvres continuelles, par des menaces, des écrits violents, ils entretenaient l’inquiétude en Alsace.

La frontière n’était défendue que par un corps d’armée de 35,000 hommes, commandé par des officiers la plupart fort mécontents du nouvel état de choses et surtout de la nouvelle organisation militaire.

Ils prenaient si peu de souci de dissimuler leur animosité, que Reichardt, ancien maître de chapelle de Frédéric II, en fut vivement frappé lors d’une visite à Strasbourg. Il l’a consigné dans ses Lettres confidentielles sur la France, publiées en 1792 à Berlin. Après avoir décrit une parade passée par le maréchal de Luckner sur la place d’Armes, admiré la belle tenue des troupes françaises, il ajoute : « Mais ce qui produisit sur moi une

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pénible impression, ce fut de voir les visages pleins d’irritation, de rancune et de haine de la plupart des officiers. Ils affectaient de ne pas regarder les gardes nationaux qui, par centaines, assistaient à la revue en spectateurs. Si la guerre éclate, soyez convaincu que bon nombre d’entre eux prendront les armes contre le peuple français. »

Fils de hobereaux, ces officiers ne pouvaient manquer d’être particulièrement sensibles à l’abolition des titres de noblesse, qui constituaient à peu près toute leur fortune. Ils s’efforcaient de faire partager leur mécontentement aux soldats et de les pousser à la révolte. Les excitations venues de l’étranger les enhardissaient à se mutiner, en leur présentant le nouvel état de choses comme nécessairement éphémère.

Mais ce fut contre eux-mêmes que tourna cette agitation factieuse. Déjà, à Nancy, les soldats avaient chassé leurs officiers. Il en fut de même à Wissembourg, où les chefs voulurent interdire à leurs hommes d’aller au club. Parmi les soldats, il n’y eut pas d’émigrants, si ce n’est dans le régiment de cavalerie Royal- Allemand et dans celui de Saxe-Hussards; mais ce n’étaient pas des Français qui désertaient, c’étaient des Allemands qui rentraient chez eux. A Strasbourg, dès que les officiers nobles comprirent le peu d’action qu’ils avaient sur leurs troupes, au lieu de leur tenir tête, ils préférèrent émigrer. Ils avaient espéré entrainer la noblesse d’Alsace par leur exemple, mais elle ne les suivit pas.

Cette noblesse, d’ailleurs, était peu nombreuse. Elle avait été fort éprouvée à diverses époques. Schœpflin a donné la nomenclature des familles nobles éteintes depuis

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le xiie siècle : le nombre en était de plus de cinq cents. A la fin du xve siècle, il restait en Alsace quatre-vingtneuf familles ou branches de familles nobles, inscrites dans les deux curies nobles de Strasbourg et comprenant ensemble cent quatre-vingt-quinze individus. Au moment de la Révolution, ces familles ou branches de familles étaient réduites au chiffre de quarante-sept, et' encore un assez grand nombre d’entre elles était de noblesse récente, comme les Turckheim, les Schwéndt, les Dietrich, etc....

L’ancienne constitution républicaine de Strasbourg assurait aux nobles un tiers des places dans les hauts conseils de la ville. Associés ainsi depuis des siècles à la vie politique et municipale, ils se trouvaient mieux préparés à comprendre les idées nouvelles et à accepter leur avènement. Ils éprouvèrent moins de répugnance à voir le peuple arriver aux affaires, et ne s’opposèrent point, comme les nobles des autres provinces, au mouvement de régénération intérieure qui entraînait la nation. La caste étant moins loin de la foule, ne la méprisait pas et n’en était point haïe. Il existait même un certain antagonisme entre cette noblesse locale et les détenteurs des grandes seigneuries, quelle que fût leur origine, soit française, soit allemande : les ducs de Valentinois, les princes de Rohan-Soubise, les princes de Broglie, les comtes de Périgord, les comtes de Meuse- Choiseul, etc., pour la France; et les ducs de Wurtemberg, les ducs de Deux-Ponts, les comtes de Linange-Dabo, les princes de Hohenlohe, les landgraves de Hesse-Darmstadt, les princes-évêques de Spire, les princes de Nassau-Sarrebrück, etc., pour l’Allemagne.

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Ce fut le haut clergé qui donna le signal de la résistance; ce fut le cardinal de Rohan qui en demeura l’âme.

Les revirements d’opinion ne sont pas rares aux époques agitées, surtout en temps de révolution; mais jamais on ne vit changement plus soudain ni plus imprévu que celui qui s’est opéré dans l’esprit des catholiques d’Alsace au sujet du cardinal de Rohan, après son émigration. A la veille de 89, ce prince de l’Église était décrié pour ses mœurs et perdu de dettes. On lui reprochait sa morgue sacerdotale et son insupportable orgueil aristocratique; on disait qu’il n’aimait que les femmes et les chiens, qu’il dissipait ses immenses revenus en mille folies comme, par exemple, à reconstruire le palais de Saverne détruit par un incendie, sous l’épiscopat d’un de ses oncles auquel il avait succédé.

Le clergé de Haguenau ne l’avait pas moins nommé député aux États généraux, où il avait été un des premiers à manifester des sentiments hostiles à toute innovation. Cette hostilité avait sa raison d’être. Peu d’hommes furent plus gravement atteints que lui par la révolution qui se préparait. Pour Rohan, la Révolution s’annonçait comme devant être la ruine : plus de train princier, plus de fêtes somptueuses, plus de dilapidations. Il eût fallu se ranger, il préféra émigrer.

Retiré à Ettenheim, au siège épiscopal de son diocèse d’outre-Rhin, il se posa en adversaire ardent de la Révolution. Coup sur coup, il protesta contre toutes les réformes introduites par la Constituante. Ce cardinal, qui avait scandalisé les cours de Vienne et de Versailles par les désordres d’une vie dissolue, devint le

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plus bouillant défenseur de l’orthodoxie. Ce fut lui qui donna au clergé alsacien le signal d’une opposition qui ne tendait à rien moins qu’à provoquer, dans un pays de religion mixte, une guerre civile religieuse entre catholiques et protestants.

La situation particulière qui avait été faite au clergé catholique d’Alsace par les traités lors de la réunion de cette province à la France, facilita singulièrement la rébellion contre les lois ecclésiastiques votées par l’Assemblée constituante. L’Alsace était placée en 1789 sous la juridiction spirituelle du cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, de Joseph de Roggenbach, gentilhomme allemand, évêque de Bâle, et du comte de Waldersdorf, évêque de Spire. De plus, l’évêché de Strasbourg était placé sous l’autorité métropolitaine de l’archevêque de Mayence. C’était en qualité de prince de l’empire d’Allemagne que Rohan avait été siéger au banc des princes ecclésiastiques de la diète de llatisbonne. Au commencement de la Révolution, l’Alsace française dépendait donc, au spirituel, de hauts dignitaires ecclésiastiques allemands, et c’est ce qui explique le soin avec lequel on avait proscrit l’enseignement du français dans les écoles catholiques, qui étaient sous l’absolue dépendance du clergé et des communautés religieuses. De la vint aussi que, de l’aveu des historiens catholiques, nulle part en France les décrets qui avaient trait à la réorganisation du clergé ne rencontrèrent autant d’obstacles et de résistance qu’en Alsace.

A la voix de l’évêque de Strasbourg, ban, arrièreban du clergé, tout se leva ardent, résolu a la lutte pour sauver la religion qu’on proclamait menacée. Cette

opposition violente se manifesta dès le 30 novembre 1789, au lendemain du décret qui mettait tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation. Ces biens étaient, il est vrai, très-considérables : l’Alsace possédait 18 abbayes de chanoines, 58 couvents et 572 paroisses fondées. Les deux tiers des terres de toute la province étaient la possession du clergé tant catholique que protestant.

Le clergé du diocèse de Strasbourg signa une protestation , qui n’était qu’un appel à l’intervention étrangère. Les signataires déclaraient que le clergé d’Alsace pouvait et devait réclamer à l’appui de ses droits l’exécution des traités en vertu desquels l’Alsace avait été réunie .à la France, et qui, d’après eux, formaient un titre particulier d’autant plus précieux qu’il constituait la base du droit public de l’Europe. Ils ajoutaient qu’enlever les biens possédés en Alsace par des princes ecclésiastiques étrangers et par des abbayes d’Allemagne, ce serait soulever les réclamations de tout le corps germanique. En invoquant la foi des traités, le clergé non-seulement provoquait l’empire d’Allemagne à intervenir dans les affaires intérieures de la France, mais encore il prenait une position à part ; il séparait son sort de celui du clergé du royaume.

Des tentatives de résistance se produisirent aussitôt dans les campagnes ; des paysans, excités par les curés, voulurent empêcher les commissaires de procéder à la vérification des biens qui appartenaient à l’Eglise catholique, et l’on vit des municipalités refuser leur concours.

Le clergé ne négligea aucun moyen d’intimidation,

ni les instigations, ni les exhortations, ni les menaces de punitions temporelles et spirituelles, afin d’empêcher l’achat des biens nationaux. Pour soulever les paysans catholiques, on se joua d’un des sentiments les plus respectables chez l’homme, l’attachement à la foi religieuse. On leur dit que l’Assemblée voulait les faire protestants. Les esprits s’enflammèrent ; les vieilles querelles, entre catholiques et protestants qui étaient assoupies, se réveillèrent sous cette nouvelle forme. Adversaires et partisans de l’aliénation s’attaquèrent à grands coups de brochures et de pamphlets, écrits pour la plupart en allemand à l’adresse des gens de la campagne ; et grâce à tout ce bruit, on réussit à ralentir beaucoup la vente des biens nationaux, jusqu’au jour où l’Assemblée nationale donna une forte impulsion aux achats, en créant les assignats et en facilitant les paiements par douzièmes.

La suppression des couvents et des congrégations religieuses, la prohibition des vœux monatisques, ne rencontrèrent pas dans les départements du Haut et du Bas-Rhin la même opposition que la confiscation des biens du clergé. Le cardinal de Rohan et le grand chapitre ne s’intéressèrent que médiocrement au sort des moines et des religieuses; et lorsque, dans la séance de l’Assemblée du 13 février, l’abbé d’Eymar, grand vicaire de l’évêché de Strasbourg, crut pouvoir dire qu’il était chargé d’exprimer le vœu de la province entière d’Alsace, qui demandait la conservation de quelques maisons religieuses, il s’attira un démenti de plusieurs députés alsaciens, entre autres du prince de Broglie et de Gobel, évêque de Lydda, qui protestèrent contre l’inexactitude de son assertion. Les autorités mu-

74 l’alsace française.

nicipales, ne rencontrant aucune opposition factieuse, usèrent de grands ménagements dans l’exécution de la mesure, et en 1792 il existait encore à Strasbourg quatre couvents de femmes et une commanderie de Malte.

Mais la lutte fut reprise avec une violence croissante par le clergé d’Alsace, après les décrets du 12 juillet et du 17 novembre 1790, sur la constitution civile du clergé et sur le serment constitutionnel. Cette réorganisation de l’Eglise gallicane d’après les principes de l’Église primitive, cette réforme d’abus séculaires, inspirée par les jansénistes de l’Assemblée, cette décision de faire du prêtre un fonctionnaire public , soumis, comme les autres fonctionnaires, à l’élection et à l’obéissance des lois, portèrent au comble l’indignation et la colère du clergé alsacien. La résistance se transforma en rébellion ouverte contre la loi.

Tous les prêtres ne refusèrent pas le serment constitutionnel par fanatisme politique. Un certain nombre, il faut le reconnaître, obéit à des scrupules de conscience, s’abstint par discipline et par crainte de commettre un péché mortel. Ceux-ci quittèrent la France et vécurent à l’étranger dans l’indigence et la solitude, sans participer à aucune menée séditieuse, jusqu’au jour où ils purent rentrer et reprendre possession de leur cure. Cette réserve, cette résignation contrasta d’autant plus nettement avec les ardeurs contre-révolutionnaires de la partie militante du clergé d’Alsace, fanatisée au plus haut degré.

Ce qui encourageait tout particulièrement le clergé dans ses résistances, c’est que la réforme entreprise par l’Assemblée nationale survenait au lendemain de l’in-

succès d’une réforme analogue tentée en vain, comme on sait, en Autriche par Joseph II. On concluait de cet échec à un dénoûment semblable en France.

Le signal de la résistance fut donné par l’émigré d’Ettenheim. A une invitation de concourir à l’établissement de la constitution civile du clergé que lui avait adressée le procureur général syndic du département, le cardinal de Rohan répondit par une déclaration de guerre, par un refus d’obéir aux décrets de l’Assemblée, « contraires à la discipline générale ou particulière de l’Église et émanant de la puissance civile, tribunal incompétent pour déterminer aucune matière de ce genre sans le concours de la puissance ecclésiastique ». Le cardinal s’éleva tout particulièrement contre l’article IV du décret du 12 juillet, qui atteignait l’Alsace d’une manière spéciale. Cet article interdisait en effet à toute église ou paroisse de France et à tout citoyen français de reconnaître, en aucun cas et sous quelque prétexte que ce fût, l’autorité d’un évêque ordinaire ou métropolitain, dont le siège serait établi sous la domination d’une puissance étrangère. D’un trait de plume, la Constituante avait aboli le pouvoir spirituel qu’exerçaient en Alsace les évêques de Bâle et de Spire. Elle avait affranchi du même coup le diocèse de Strasbourg de la dépendance de la métropole de Mayence. Rohan proclama qu’il ne reconnaissait d’autre autorité que celle du pape, et d’autre juridiction que celle de l’archevêque de Mayence.

La constitution civile du clergé avait supprimé le grand chapitre de la cathédrale de Strasbourg. Ce dernier répondit par une Défense solennelle et Protestation

7& l’alsace française.

adressée à l’autorité départementale. Il est curieux de voir à quel point le haut clergé catholique poussait le mépris de la loi, et dans quel langage il s’adressait aux autorités constitutionnelles.

L’auteur de ce factum, le prince de Hohenlohe-Bartenstein, qualifie la vente des biens ecclésiastiques de vol et de pillage; il déclare que le chapitre s’est mis sous la protection de l’Empire et de toutes les puissances signataires des traités de Westphalie, et il avertit le directoire du Bas-Rhin qu’il regarde comme nul et de nulle force tout ce qui pourra à l’avenir être décrété concernant les choses ecclésiastiques.

Une autre fois, le procureur général syndic ayant réclamé à ce même personnage les archives du ci-devant grand chapitre, le prince de Hohenlohe se contenta de lui répondre que dans peu de jours l’armée allemande reconstituerait l’ancien ordre de choses, et remettrait chacun en sa position antérieure.

Le prince de Hohenlohe, évêque de Léros, grandécolâtre, etc., était Allemand, et ne se croyait pas tenu d’observer, vis-à-vis des autorités françaises, la même mesure dans la forme que le cardinal de Rohan. C’était, d’ailleurs, l’élément allemand qui n’avait cessé de dominer dans le ci-devant grand chapitre, même après la réunion de Strasbourg à la France. Une seule concession avait été faite en 1687. Ce chapitre avait statué que sur les 24 canonicats dont il se composait, 8 seraient réservés à des seigneurs français.

En même temps, il avait renouvelé les anciens statuts d’après lesquels le récipiendaire allemand devait produire des preuves de seize quartiers paternels et maternels,

ENFANTEMENT PENIBLE d’un ORDRE POLITIQUE. 77

tous princes ou comtes, tant en ligne directe que collatérale, ayant voix et séance aux diètes générales de l’Empire. Le candidat français devait faire les mêmes preuves, à la différence que, du côté du père, il devait être issu de princes ou de ducs, et du côté de la mère, d’une noblesse très-ancienne et illustre de noms et d’armes. C’était donc une des compagnies les plus aristocratiques d’Europe, et l’on avait coutume de dire que le chapitre de Constance était le plus grand, celui de Bâle le plus gai, celui de Spire le plus dévot, celui de Mayence le plus digne, celui de Cologne le plus riche, et celui de Strasbourg le plus noble.

Ce corps, comme on voit, était digne de figurer au premier rang des ennemis de la Révolution en Alsace. Il n’y manqua pas. Retiré à Ettenheim auprès du cardinal de Rohan, il ne cessa d’encourager ses résistances, de tramer contre la France des intrigues aux cours étrangères, et de pousser les émigrés à envahir l’Alsace.

Les appels à l’insubordination et à la révolte se succédèrent coup sur coup dans des documents émanés directement du cardinal, tels que instructionspastorales, mandements, protestations, lettres, ou dans des écrits anonymes, des pamphlets, allemands pour la plupart, qui furent répandus partout, malgré la vigilance déployée par les autorités municipales et les membres de la Société des Amis de la Constitution. En réponse à une adresse des administrateurs du district de Strasbourg, parut une critique de la constitution civile du clergé, où l’on excitait les prêtres à s’opposer à la nouvelle organisation, les fonctionnaires des départements, des districts et des municipalités, à ne pas prêter la main à l’exécution

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des décrets, les électeurs, à ne pas voter pour les prêtres assermentés, les vrais catholiques, à regarder comme des intrus les évêques, les curés, les vicaires qui entreront dans le bercail contre toutes les formes prescrites par les saints canons.

Ces appels passionnés ne restèrent pas sans écho. Une agitation parfois tumultueuse se produisit dans les localités où dominait l’influence des prêtres insoumis. Il y eut un déchirement que les catholiques éclairés et libéraux essayèrent en vain de prévenir. Réunis aux protestants, ils formaient le parti constitutionnel, et s’efforçaient de prémunir leurs coreligionnaires de la basse classe des villes et des campagnes, contre les menées séditieuses des prêtres réfractaires.

Les Sociétés des Amis de la Constitution, organisées dans les petites villes et les bourgs du Bas-Rhin sur le modèle de celle de Strasbourg, et affiliées entre elles, furent des centres actifs de propagande constitutionnelle. A l’action de la chaire et du confessionnal , elles opposèrent celle de la tribune et de la presse. Les journaux prirent un rapide développement : la Galette strasbourgeoise , de Saltzmann, ne suffit plus; on vit se fonder l’Histoire du temps présent , de Simon et Meyer ; le Journal hebdomadaire patriotique ; la Chronique strasbourgeoise, d’Hermann ; l’Ami du peuple et du paysan, rédigé par quelques gardes nationaux. Les patriotes s’appliquaient à éclairer la population sur les intentions de l’Assemblée constituante, par tous les moyens de propagande dont ils disposaient. Les sociétés populaires formaient avec les gardes nationales, le plus ferme, le plus solide appui du nouvel ordre de choses.

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La majorité de la population alsacienne était acquise incontestablement aux principes constitutionnels, mais même à Strasbourg, il existait un groupe assez fort d’opposition. Stimulés par les excitations venues d’Ettenheim, les partisans de l’ancien régime, et particulièrement les adversaires de la constitution civile du clergé, essayèrent de se constituer en une société rivale du club du Miroir. Environ 1,500 à 2,000 citoyens actifs des sept paroisses catholiques de Strasbourg se réunirent les 16 et 17 janvier 1791 dans la chapelle du séminaire et prirent le titre caractéristique d 'Union des catholiques romains.

Ces efforts n’aboutirent qu’à un avortement. Dès sa première séance, la réunion avait résolu d’envoyer des adresses au pape et au roi, et de présenter au directoire du département une requête pour l’exhorter à faire les représentations les plus fortes à l’Assemblée nationale, sur les malheurs dont elle menaçait l’Alsace. Des protestations et des provocations se produisirent ; on excita la haine des catholiques contre les protestants; on tendit la main aux ennemis de la Révolution réunis sur la rive droite du Rhin; on alla même jusqu’à proposer d’envoyer des émissaires dans les campagnes, pour soulever les paysans contre la Révolution. L’audace de ce langage amena la fermeture immédiate de la Société à peine formée.

Rome approuva hautement cette attitude hostile ; dans un bref aux catholiques de Strasbourg, en date du 16 avril 1791, le pape n’eut que des éloges pour le cardinal de Rohan et pour son clergé. «Nous écrivons, dit-il, dès maintenant à votre évêque. Nous approuvons

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et nous louons, comme ils méritent de l’être, son courage, sa sagesse, sa constance, tout ce qu’il a écrit, tout ce qu’il a fiait à cette occasion. Nous le reconnaissons pour votre véritable pasteur auquel vous devez uniquement adhérer, et dont vous devez écouter la voix, comme vous devez rejeter et fuir tout autre, quel qu’il soit, qui vous serait imposé par une élection illégitime, par la fraude et par la violence. Tel est le jugement que nous, qui, par la volonté divine, occupons la chaire de saint Pierre, prononçons. »

Ces exhortations ne s’adressaient pas au clergé qui , comme un régiment bien discipliné, obéissait aveuglément aux ordres venus d’Ettenheim. A Strasbourg, sur soixante ecclésiastiques, trois seulement prêtèrent le serment constitutionnel, et, dans tout le Bas-Rhin, il n’y eut que trente- quatre prêtres assermentés contre trois cent soixante-dix réfractaires. S’il n’eût dépendu que du cardinal de Rohan et de son clergé, la population se serait soulevée, et l’Alsace eût été une Vendée cléricale.

Il y eut des tentatives de rébellion non -seulement dans les campagnes, mais même à Strasbourg. Lors du transport des archives de la fondation de Saint-Pierrele-Vieux au dépôt du district, il éclata le 3 janvier 1791 une sorte de sédition populaire. On vit des femmes de qualité aller de caserne en caserne se mêler aux soldats, les animer à la révolte. Ces provocations eurent peu d’effet : les soldats, qui étaient presque tous gagnés à la Révolution, répondirent par des quolibets, et la foule, composée d’ouvriers sans travail et de femmes du peuple fanatisées, se dispersa sans qu’on fût dans la nécessité de

ENFANTEMENT PÉNIBLE d’üN ORDRE POLITIQUE. 8l

recourir à la force. L’ordre public fut promptement rétabli par l’arrivée de quelques gardes nationaux, et par l’intervention paternelle de l’autorité municipale.

Les frondeuses ne furent pas poursuivies; on se contenta de les chansonner :

Dans les casernes nos matrones Paraissent sans être poltronnes,

Et rien ne peut les effrayer,

Ni cavalier, ni grenadier.

Pour combler la bigoterie,

Il leur manquait l’artillerie ;

Vous qui tirez les plus gros coups,

Ah ! Messieurs, secourez-nous.

Après cette belle équipée,

La sainte troupe est renvoyée,

En témoignant son déplaisir De ne pouvoir rien obtenir ;

Mais osait-elle jamais croire Qu’un soldat flétrirait sa gloire,

Ou qu’il se trouve un enragé,

Pour les reliques du clergé.

Le catholicisme était seul à repousser la Révolution ; les autres cultes l’acceptaient, se soumettaient sans murmurer à la loi. Ni les pasteurs, ni les professeurs de l’Université protestante n’avaient songé à refuser le serment, et les rabbins des deux départements s’étaient empressés d’obéir aux décisions de l’Assemblée. Les protestants, en général, se montrèrent partisans des idées nouvelles. Au reste, ils n’avaient point, comme les catholiques, des privilèges à perdre ou des dommages

l’als. franç. 6

82 l’alsace française.

matériels à subir à l’avénement du nouvel ordre de choses ; ils avaient conservé la propriété des biens réservés à leur culte, non pas en vertu des traités, mais parce que ces biens, sécularisés depuis la Réforme, n’avaient ni la nature, ni la qualité de biens ecclésiastiques. Il arriva même qu’une certaine partie des biens des églises catholiques profita aux communautés protestantes. Mais il est juste de constater, dès maintenant, qu’on ne vit point les protestants devenir les persécuteurs du catholicisme. Ses ennemis les plus acharnés, à Strasbourg, furent des catholiques et même d’anciens prêtres, tels qu’Euloge Schneider, Simond, Taffin, Clavel, Kæmmerer, Anstett, etc.

Cependant, après les ardeurs premières, il se produisit une sorte de refroidissement chez les protestants, qui formèrent l’élément modéré dans le cours de la Révolution à Strasbourg. A l’exception de deux pasteurs, Stuber, attaché à l’église Saint-Thomas, et Engel à l’église réformée, tous deux membres actifs du club des Jacobins, les autres pasteurs et leurs troupeaux se tinrent à égale distance des ennemis de la Révolution et des sectaires de la Terreur.

Les menées des émigrés, l’opposition violente et obstinée des catholiques romains avaient divisé les esprits et jeté le trouble dans la cité. L’admirable sérénité des premiers jours avait fait place à la défiance ou à la haine. Enfin la situation de l’Alsace parut assez grave à Paris pour que l’Assemblée nationale crût devoir envoyer à Strasbourg des commissaires royaux, chargés de veiller à l’exécution de ses décrets. Ces commissaires, au nombre de trois, furent Mathieu Dumas, ancien aide de

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camp de Rochambeau en Amérique, colonel d’un régiment d’infanterie et plus tard général de division ; Hérault de Séchelles, alors juge au tribunal du district de Paris, plus tard membre de la Convention, et Foissey, président du tribunal du district de Nancy et plus tard dépüté à la Législative.

L’un des principaux opposants à l’exécution des dé- ' crets était Mathieu, procureur général syndic de la commune. Le premier soin des commissaires fut de lui retirer ses fonctions. Cet acte de vigueur produisit son effet, comme tout acte pareil accompli à propos. Il fit évanouir, dès le principe, toute idée de résistance.

Le 6 mars 1791, François-Antoine Brendel, professeur de droit canon au séminaire et notable de Strasbourg, homme instruit, modeste et simple, fut proclamé évêque par l’élection populaire. Protestants et catholiques, tous les citoyens, sans distinction de culte, avaient pris part au vote. Au dépouillement du scrutin, on trouva, par suite d’une facétie cléricale, cinq suffrages pour le juif Cerfbeer. Aussitôt nommé, le nouvel évêque se rendit à Paris pour recevoir l’institution canonique de l’archevêque Gobel et de l’évêque d’Autun. Le 25 mars, il fut installé solennellement à Strasbourg. Il renouvela le serment constitutionnel devant le maître-autel, et célébra pontificalement la grand’messe en présence des autorités civiles et militaires. On chanta un Te Deum) et un poète local, Claude Champy, collaborateur d’un journal modéré, la Feuille de Strasbourg, célébra dans une ode l’installation de l’évêque constitutionnel. Cette cérémonie religieuse exaspéra les catholiques romains. Brendel ne tarda pas à être en butte aux outrages de la

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faction ; et le fanatisme fut poussé au point que les commissaires royaux durent, afin de protéger l’évêque, lui donner asile dans leur propre hôtel.

L’élection du 6 mars avait naturellement provoqué une protestation de l’émigré d’Ettenheim. Sous peine d’excommunication, le cardinal de Rohan interdisait aux fidèles et au clergé tout rapport avec le nouvel évêque. La plupart des prêtres obéirent. Un jour même, un curé du nom de Jæglé injuria grossièrement Brendel en pleine cathédrale ; il souleva contre lui les catholiques romains, qui se trouvaient en nombre, et ce ne fut qu’à grand’peine qu’011 lui sauva la vie.

Le siège épiscopal occupé, il s’agissait de pourvoir aux cures dont les titulaires avaient refusé le serment. Le nombre de ces cures était grand, mais les candidats étaient rares et peu de vacances purent être comblées. Les moines, chassés de leurs couvents, ne se soucièrent point de devenir curés ; ils préféraient la position qui leur était faite de « pensionnaires ecclésiastiques ». Car la Révolution, équitable jusque dans ses entraînements, leur allouait, pour les aider à vivre, une subvention de 500 livres par an et elle en accordait une de 700 livres aux nonnes.

La tranquillité rétablie, le mandat des commissaires expirait : Mathieu Dumas, Hérault de Séchelles et Foissey quittèrent l’Alsace.

Tout à coup se répandit la nouvelle de la fuite du roi, survenue le 20 juin. Cet événement excita à Strasbourg et dans toute l’Alsace une vive et profonde émotion. La Société des Amis de la Constitution se déclara en permanence; les autorités militaires prirent à la hâte des

mesures de sûreté. Il fut interdit de passer le Rhin, et de nombreuses patrouilles de gardes nationaux parcoururent les environs de Strasbourg. Mais l’arrestation de Louis XVI à Varennes fut bientôt connue et la joie succéda à l’inquiétude des esprits. Le dimanche 26 juin, en présence des autorités, le retour du roi à Paris fut célébré par une revue des troupes de la garnison et de la garde nationale; le soir, Strasbourg illumina.

La tentative de Louis XVI pour quitter Paris et la France avait reporté plus vivement l’attention sur les menaces venues du dehors : une invasion était possible; il fallait que la nation fût sûre des forces qu’elle voudrait lui opposer. On se préoccupait donc beaucoup des sentiments de l’année. La discipline paraissait affaiblie et l’on redoutait que les manœuvres des émigrés n’eussent abouti à démoraliser les troupes.

A Strasbourg, la population se défiait tout particulièrement des régiments allemands et suisses ; elle poussait cette défiance si loin qu’elle avait exigé que le service de la citadelle fût confié exclusivement à la garde nationale. Cette dernière fournit chaque jour 609 hommes, jusqu’à l’arrivée d’un régiment français qui n’éveillait aucun soupçon.

C’est à ce moment que l’Assemblée nationale nomma trois commissaires nouveaux, mais trois commissaires militaires, chargés de recevoir en son nom le serment imposé à l’armée. Custine, Chasset et Régnier arrivèrent à Strasbourg le 27 juin 1791. Ils ne mirent ni retard, ni faiblesse dans l’exécution de leur mandat ; tous les officiers qui refusèrent le serment furent aussitôt congédiés. Ces mesures, commandées par l’opinion

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publique et par la situation, calmèrent les inquiétudes relatives aux troupes.

Il restait d’autres appréhensions à dissiper. Celles-ci venaient de l’état des campagnes. Si les paysans du Bas- Rhin n’avaient été guidés que par le bon sens et parleur intérêt, ils se seraient ralliés avec entrain h la Révolution qui avait diminué les charges des campagnes plus que celles des villes. Les cultivateurs riches et éclairés d’Alsace ne s’y étaient pas trompés; ils s’étaient empressés d’acquérir des biens nationaux, et manifestaient un grand zèle pour le maintien du nouveau régime. Mais les paysans pauvres, les journaliers, moins instruits, moins éveillés, plus dociles, obéirent à la voix des prêtres qui les excitaient à la résistance, surtout dans les anciens domaines des princes-évêques de Strasbourg et de Spire.

En de certains endroits, par exemple à Rosheim, à Molsheim, qui avait été autrefois le siège d’une Université catholique fondée par les jésuites, l’autorité civile était absolument méconnue; la surexcitation était telle qu’on ne pouvait plus s’y montrer avec la cocarde aux trois couleurs.

Le 15 juillet, 2,000 gardes nationaux, munis d’artillerie, sortirent de Strasbourg pour aller rétablir, dans ces campagnes troublées, l’ordre et le respect de la loi. Les sentiments de résistance cléricale ne se soutinrent pas devant cette démonstration armée. Avant l’arrivée de la colonne, les communes opposantes avaient fait leur soumission. On désarma les habitants et on expulsa les capucins, accusés par les paysans eux-mêmes d’avoir été les fauteurs de la rébellion.

Il n’y eut pas seulement, durant cette période, des

tentatives de révolte contre les décisions de l’Assemblée ; les divergences d’opinions politiques firent naître aussi des démêlés de commune à commune. L’histoire locale a conservé le souvenir de Sufflenheim marchant contre Sessenheim, de Geispolsheim contre Fegersheim.

Ce même été, Luckner, désigné au choix du Gouvernement par son élection au grade de général de la garde nationale, fut nommé au commandement des cinquième et sixième divisions militaires. Il n’avait rien de ce qui séduit la foule : il était petit, vieux et cassé. Il avait des traits vulgaires, et portait, sous un régime où tous les ordres moins un avaient été supprimés, trois décorations étrangères; mais l’activité qu’il déploya dans ses fonctions, la discipline qu’il imposa aux troupes, les rapports cordiaux qu’il entretint avec la garde nationale, lui donnèrent l’ascendant dont il avait besoin pour rétablir la paix et la confiance dans les esprits.

La nomination de Luckner coïncida avec un grave événement politique : la déclaration faite, le 27 août, par Léopold II, et connue sous le nom de déclaration de Pillnitz. L’empereur d’Allemagne s’engageait avec le roi de Prusse à rétablir en France l’ancien ordre de choses. A cette prétention insolente, la France répondit par des mesures militaires. Les plus urgentes étaient la mise en défense des places fortes de la frontière. Cependant, ce fut ce moment qu’on saisit de préférence à Strasbourg pour démolir le fort Blanc, bâti sur l’emplacement du vieux château mérovingien de Kœnigshofen. En effet, cette forteresse, construite après la réunion de la ville à la France, avait été élevée plutôt en défiance des Strasbourgeois que contre les ennemis du dehors.

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C’était une sorte de Bastille. La destruction en était réclamée depuis longtemps, et à la veille des redoutables complications que tout faisait prévoir, on crut l’heure opportune de donner à la ville cette satisfaction.

La destruction du fort Blanc fut une vraie fête populaire, une de*ces fêtes spontanées que le peuple seul sait improviser. Les habitants de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions, commerçants, artisans, militaires, professeurs, jeunes filles et jeunes femmes, armés de pelles, de pioches et de piques, travaillèrent au renversement de la citadelle.

Lin redoublement d’ardeur patriotique fut le prix de cette marque de confiance donnée par la France à l’Alsace. Strasbourg tint à honneur de participer à l’appel adressé par l’Assemblée constituante à la nation. Le 29 juillet, 5,000 ou 6, 000 gardes nationaux se réunirent, pour organiser un corps de volontaires, devant l’hôtel de ville, qui n’était autre que l’ancien palais épiscopal des princes de Rohan acquis par la commune.

Le conseil municipal siégait sur une estrade ornée de trophées guerriers. Dans une chaleureuse allocution, Dietrich invita la jeunesse de Strasbourg à suivre l’exemple de Nancy et d’autres villes. On vit alors les fils des familles notables se presser sur l’estrade et signer l’engagement. Un bataillon de 600 hommes fut formé sur l’heure et 24,000 livres furent souscrites pour venir en aide aux familles laissées derrière eux par les volontaires.

La mission de l’Assemblée constituante touchait à sa fin. Les élections pour la Législative eurent lieu avec le plus grand ordre, non à Strasbourg, mais à Haguenau, où les électeurs du second degré se réunirent pour arrê-

ter leur choix. Les neuf députés furent : Jacob Mathieu , procureur général syndic, qui avait été député du tiers état; Brunck, président du directoire du département ; Koch, professeur d’histoire à l’Université; Wilhelm, membre du directoire du département; Massenet, cultivateur à Heiligenstein ; Ruhl, membre du directoire du département ; Arbogast, professeur de mathématiques à l’école d’artillerie ; Briche, capitaine d’artillerie; Noblat, commissaire des guerres à Landau. Ce dernier n’ayant pas accepté fut remplacé par le premier suppléant, Lambert, publiciste, membre du directoire du département. Les deux autres suppléants furent Xavier Levrault, qui fut élu procureur général syndic en remplacement de Mathieu, et Isidore Kuhn.

Ces élections devinrent pour les Strasbourgeois l’occasion d’une fête d’un caractère particulier. Le 14 septembre, les électeurs et les nouveaux élus, accompagnés du général de Luckner et de la municipalité, précédés de la musique de la garde nationale, se rendirent au foît Blanc, déjà à demi démoli. Là, les principaux fonctionnaires et les députés du Bas-Rhin prirent la pioche et aidèrent à l’œuvre de destruction.

Pendant la période de l’Assemblée législative , la France fit l’essai périlleux de la monarchie organisée sur des bases démocratiques. La tranquillité fut bannie ; des luttes continuelles s’engagèrent entre les monarchistes constitutionnels, qui formaient la fraction la plus modérée de la nouvelle Assemblée, et les républicains, qui commençaient à laisser voir quelles étaient leurs aspirations et où tendaient leurs efforts. Comme la France

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entière, l’Alsace fut, durant cette période, troublée, divisée, déchirée.

A Strasbourg, la désunion se mit au sein de la Société des Amis de la Constitution. Les modérés se groupèrent autour du maire, de même qu’a Paris les feuillants se séparèrent des jacobins. Il y eut désormais deux clubs. Des 423 membres qui composaient la Société au moment où se fit la scission, 286 restèrent fidèles au poêle du Miroir; les 137 autres allèrent tenir séance à l’auditoire du Temple-Neuf. Les uns et les autres gardèrent officiellement le titre primitif d’Amis de la Constitution, mais le public prit l’habitude d’appeler les premiers le club des Jacobins et de donner aux seconds le nom même du lieu où ils se réunissaient.

De ce jour, l’esprit de parti ne fit que s’exalter, et il gagna jusqu’à l’enfance. On vit, hélas ! se fonder un club de jeunes gens, âgés de moins de dix-huit ans. Les divisions s’accentuèrent ; les passions devinrent plus violentes.

Cependant le patriotisme, qui n’était pas moins puissant à P Auditoire que chez les jacobins, conseillait l’apaisement, la conciliation. Il y eut à diverses reprises des tentatives de rapprochement. Un jour même, sur la proposition de Dietrich, les membres du club modéré se transportèrent en masse au Miroir, dans la réunion qu’ils avaient quittée; mais les propositions qu’ils apportaient furent ajournées. C’était un rejet déguisé. Toutefois les jacobins eux-mêmes avaient fait d’abord, paraîtil, quelques démarches pour amener une fusion. C’est du moins ce qui semble ressortir d’une lettre de Robespierre, dont nous citerons les principaux passages :

« Nous avons appris, Frères et Amis, avec douleur, la défection d’une partie de ceux qui étaient membres de votre Société. Nous avons reconnu cet esprit de discorde et d’intrigue qui depuis trop longtemps cherche à multiplier les ennemis de la liberté et de la paix publique...

« Vous avez soutenu dignement le caractère des amis de la patrie en invitant à la réunion ceux qui avaient eu le tort de se séparer de vous...

« Frères et Amis, s’il nous était permis de citer notre propre exemple, nous dirions que nous sommes sortis victorieux d’une épreuve aussi rude. Mais le patriotisme, aussi infatigable qu’éclairé, que vous avez fait éclater jusqu’ici, prouve que vous ôtes faits pour donner l’exemple et non pour le recevoir. »

La lettre se termifie par ces mots : « Continuons de semer dans le cœur des hommes les principes de la justice et de l’égalité. Nos enFtnts, notre postérité, si ce n’est nous, recueilleront la liberté et la paix; et le bonheur du monde sera notre récompense. »

Le club de l’Auditoire, en butte aux accusations que le mot modérantisme résumait à cette époque, était au fond une assemblée de patriotes. Il ne faut pas le juger d’après les paroles de ses adversaires, mais d’après son propre langage. Nous aurons lieu bientôt d’en citer des exemples qui lui feront honneur. Il nous suffira, pour l’instant, de rappeler que ses membres, à leur réception, devaient renouveler le serment civique et y ajouter l’engagement solennel « de mourir plutôt que de renoncer à la liberté », avec cette clause « que par aucune influence la Constitution ne pourra être altérée ».

Pour les jacobins , cela n’était pas assez. Quiconque n’était pas exalté autant qu’eux- mêmes leur semblait tiède, et partout où ils croyaient voir de la tiédeur, ils soupçonnaient de la trahison. Leur zèle était devenu maladif ; c’était un accès continu de fièvre.

A force de bon vouloir, ils effrayaient les autorités. Le conseil municipal faisait de vains efforts pour les maintenir dans une modération relative. Il décida qu’à tour de rôle chacun de ses membres assisterait officiellement, ceint de son écharpe, aux séances de leur club.

Mais ce contrôle, dépourvu de sanction, ne pouvait guère être efficace. L’un des principaux meneurs du parti était un journaliste, nommé Charles Laveaux, qui rédigeait le Courrier de Strasbourg. On le fit arrêter, un jour, à la suite d’une harangue de la dernière violence; mais le jury l’acquitta.

Tandis que Strasbourg était en proie à ces dissensions intestines, arrivait le dénoûment prévu de la crise où était engagée la politique extérieure. L’ultimatum de l’Autriche exigeait pour la continuation de la paix, la restitution au clergé des biens de mainmorte et une indemnité aux princes allemands dont les domaines avaient été vendus comme biens nationaux. La réponse à ces exigences ne se fit pas attendre : le 20 avril 1792, le gouvernement français déclara la guerre.

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