CHAPITRE III
Tentatives cléricales de susciter en Alsace un parti séparatiste. — Attitude patriotique des clubs du Miroir et de Y Auditoire. Naissance de la Marseillaise dans l’atmosphère enflammée des clubs. — Son acte de naissance authentique. — Fête de l’acceptation de la Constitution par le roi. — Menées des émigrés : Coblentz et Ettenheim. — Tentative d’invasion à Rhinau. — Sérieuses mesures de défense. — Attaques dirigées contre Dietrich, accusé de modérantisme. — Lettre de Roland au maire de Strasbourg. — Manifestation du conseil municipal en sa faveur. — Agitation pour et contre l’établissement de la République. — Arrivée de commissaires investis surtout d’une mission militaire. — Épuration de l’état-major général.
— Kellermann. — Dissolution du conseil municipal. — Citation de Dietrich à la barre de l’Assemblée. — Sa fuite et son arrestation à Saint-Louis. — Élections pour la Convention. — Avènement de la République. — Élections municipales.
— Acquittement de Dietrich. Il est maintenu en état d'arrestation et conduit à Paris. — Épuration du conseil municipal. — La Convention donne gain de cause aux modérés. — Avènement du jacobinisme.
La déclaration de guerre à l’Autriche, c’était la lutte de la France contre l’Europe, de la Révolution voulant maintenir son œuvre contre les monarchies alarmées et résolues à la détruire. Le péril était immense, et sans l’admirable élan, le fier enthousiasme qui souleva la nation, l’issue n’eût pas été douteuse : la Révolution, née de la veille, isolée, entourée d’ennemis, était condamnée à périr. Mais une foi invincible animait le cœur des patriotes ; serrés autour du drapeau tricolore, devenus soldats pour rester citoyens, ils triomphèrent, mais on sait à quel prix !
Ce n’est pas seulement du dehors que venait le danger; à l’intérieur, les ennemis des idées nouvelles se faisaient les ennemis de la patrie, les agents de l’étranger. Ils appelaient l’invasion comme une délivrance; ils préconisaient la trahison comme un devoir.
Ces agissements odieux étaient plus à craindre en Alsace qu’ailleurs. Là, en effet, ils pouvaient réveiller d’antiques souvenirs d’autonomie; ils pouvaient détourner de la France les esprits que la Révolution avait blessés à divers titres, susciter un parti séparatiste. C’était là le but que poursuivaient, soit dans l’ombre, soit au grand jour, les meneurs de la réaction. De ces efforts antipatriotiques , de ces excitations criminelles subsistent des preuves nombreuses et irrécusables dans des écrits qui étaient répandus avec profusion, principalement dans les casernes et les campagnes.
Ces écrits, pour la plupart anonymes, n’étaient propres qu’à attiser les plus mauvaises passions contre-révolutionnaires. Il y éclate une violence au moins égale à celle des plus violentes productions démagogiques. Sans doute, il convient de reconnaître que l’emportement et la brutalité du langage étaient des défauts communs aux deux partis; mais ce qui est propre aux pamphlets royalistes , ce qui émeut douloureusement une âme française, ce sont les appels continuels à l’étranger contre la nation.
Un écrit intitulé Ultimatum, débute par ces mots : « Infernal club, lâches persécuteurs, votre règne va finir. L’orage gronde sur vos têtes; la foudre, partant des quatre coins de l’Europe, va vous réduire en poudre. Tremblez, on vous connaît tous! Vos chefs n’échapperont pas à la vengeance de la loi qu’ils ont violée et de l’humanité qu’ils ont outragée.... Vous apprendrez, mais trop tard, motionneurs infâmes et cruels, que la patience outragée des honnêtes gens trouve des vengeurs, etc.... »
L’extrait suivant d’un autre pamphlet fera voir dans quels termes on s’adressait aux troupes et à quels arguments on avait recours. Le Dîner patriotique, publié en français et en allemand, réunit à la même table un courtier, le fils d’un agioteur, un capitaine de la garde nationale et un procureur syndic de la campagne, tous partisans de la Révolution, puis un sergent, un caporal, un grenadier, un chasseur de la garde royale, que les premiers ont formé le dessein de convertir à leurs doctrines.
— « Allons, camarades, à la santé de la Nation ! s’écria le capitaine de la garde nationale.
Le grenadier. — Volontiers, mais il me semble dans l’ordre de commencer par le Roi, qui est le chef suprême.
Le procureur syndic. — Je né crois pas cela, Messieurs; la Nation est toute-puissante. C’est elle, à ce que dit l’Assemblée nationale, qui fait les lois et les rois. Ainsi, buvons à sa santé !
Le sergent. — S. n. d. D... ! Vous aurez bien delà peine à nous persuader cela, à nous autres. Vous nous prenez, je crois, pour des f.... bêtes. Nous savons fort bien que la couronne de France est un patrimoine, etc... Or, si le Roi est en tout et partout le propriétaire, le chef suprême et le premier, nous devons donc d’abord boire à sa santé. » .
Entre temps, le procureur syndic révolutionnaire explique au sergent ce qu’il faut entendre par liberté: « La liberté, dit-il, consiste à tuer le gibier, à couper du bois dans la forêt la plus voisine, à être soldat-citoyen, à écrire contre les gens de qualité, contre la religion^
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contre les mœurs de l’ancien régime, à former des comités de recherches et à dénoncer ceux dont la figure déplaît. »
Mais, après une conversation assez longue, le procureur syndic se laisse persuader par les arguments des soldats; il boit à la santé du roi. Les soldats vainqueurs n’entendent pas s’endormir sur ce premier succès. Ils jurent de pendre les tyrans, c’est-à-dire les partisans de la Révolution et le grenadier termine par ces mots : « Ça viendra, ça viendra ! Vous verrez, Messieurs, que l’on va crier Vive Je Roi ! en arborant la cocarde blanche, signe de tout bon Français et que l’on mettra à la lanterne cette b.. ..esse de Société des .Amis de la Constitution, ces bandits du poêle des Cordonniers !
Le sergent. — Il est étonnant qu’il y ait parmi ces enragés tant d’officiers, surtout d’artillerie; cela ne fait honneur ni aux individus, ni au corps, car enfin c’est une assemblée de brigands.
Le caporal. — Laissez faire. Encore un peu de patience, et vous verrez votre maire et plusieurs membres de la municipalité, le président du district, presque tout le directoire et la plupart de ces puants, de ces bandits du poêle des Cordonniers, qui seront hachés, pendus ou roués. »
La prose ne suffit pas toujours à cette triste propagande; on eut recours à la poésie. Voici la dernière strophe d’un pamphlet ultra-royaliste en vers allemands, à chanter d’après le menuet Exaudet :
« Le moment approche pour nous de recevoir le salaire de nos actions, de tomber comme des traîtres, des assassins, des malfaiteurs dans les mains du bour-
reau. Les corbeaux voltigeront autour de nous pour se repaître de nos corps, frétillant, dansant, chantant le Ça ira. Noble existence ! »
Le français se prêtait aussi bien que l’allemand à ces sinistres plaisanteries, si nous en jugeons par ces deux couplets :
Vous avez séduit, corrompu Un peuple doux, bon, ingénu :
C’est ce qui nous désole, (bis)
Mais sans crier « ça ira ! »
Lui-même vous lanternera :
C’est ce qui nous console, (bis)
Si cet avis n’opère pas
Sur vos cœurs vils et scélérats,
Tant pis ! Ça nous désole, (bis)
Mais ce qu’on vous dit se verra :
Tout démocrate périra ;
C’est ce qui nous console, (bis)
Une brochure dirigée contre le général Victor de Broglie porte cette épigraphe : Barbara et crudelis Gallorum omnia profanantium rabies. Elle est adressée : Au sieur Victor de Broglie, député parjure de la noblesse d'Alsace.
Après avoir énuméré les actes du prince de Broglie comme membre de l’Assemblée provinciale, comme bailli d’épée à Colmar et comme député aux Etats généraux, l’auteur qui signe Julius Alsata, s’exprime ainsi : « Depuis que vous êtes à l’Assemblée nationale, il ne s’est pas passé de semaine qu’on ne vous ait vu monter à la tribune pour être le grêle et glapissant organe de
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l’imposture et de la calomnie. Sachez, Victor Broglie, que vos intrus peuvent bien s’emparer par force des postes qu’ils ont usurpés, mais qu’ils n’auront jamais l’assentiment des peuples ; que les baïonnettes assureront pour un instant leur empire dans nos temples profanés, mais qu’elles ne sauraient forcer les fidèles à participer à leurs sacrilèges ; que vous pouvez proscrire les prêtres, tyranniser leurs consciences, renouveler les atrocités des Décès et des Dioclétiens, mais que vos persécutions rendront leur foi plus vive, leur attachement à la religion plus senti, leur soumission à leurs guides plus docile... Suivez le conseil de Clément Dumas, envoyez-nous les 20,000 brigands qui vous embarrassent dans la capitale; joignez-y 20,000 à 30,000 baïonnettes nationales ; mettez tout à feu et à sang. Si vous ne pouvez lier l’Alsace à la Constitution, qu’elle devienne un séjour de désolation; qu’elle ne soit plus qu’un vaste désert. Venez achever l’œuvre de notre destruction , que les forcenés commissaires n’auront peut-être pas pu couronner ! »
On répandait dans les casernes des appels à la révolte. « Supplions, disait en juin 1790 un prétendu soldat à ses camarades, supplions les princes de ne pas dédaigner un asile au milieu de nous; un camp français est le séjour qui convient aux enfants d’Henri IV et du grand Condé. Tournons nos yeux vers ce monarque qui au lieu d’un trône n’a qu’une prison, et jurons de le délivrer. Signons tous et ces demandes et ce serment; invitons les différents corps de l’armée à s’unir à nous, et après avoir tant de fois sauvé la France de ses ennemis, sauvons-la d’elle-même. »
Dans un autre écrit du même esprit, intitulé : Avis aux troupes (décembre 1790), l’auteur renouvelle les mêmes provocations, mais sur un ton plus pressant, plus irrité :
« Que sont-ils devenus ces soldats tant de fois vainqueurs, ces héros de Bergen et de Friedberg? Je vois encore, je reconnais leurs généraux, au noble parti qu’ils ont adopté. Fidèles à leurs lauriers, leur gloire les suit' partout et se maintient sans tache. Mais vous, soldats infidèles, vous vous couvrez d’opprobre aux yeux des nations. Votre nom, ce nom de soldats français, qui rappelait et réunissait jadis toutes les idées d’honneur, de force, de valeur et de gloire, ne présente plus à l’Europe étonnée que celle de la honte, de la faiblesse, du brigandage et du déshonneur. Malheureux ! rougissez, mais réparez vos torts ; il en est temps encore . Indi¬
gnez-vous contre vous-mêmes ; livrez à la rigueur des lois, accablez de votre mépris, de vos coups, s’il le faut, les scélérats qui veulent faire de vous des lâches et des assassins ; détestez vos erreurs ; aimez, chérissez, servez votre unique maître ; portez vos regards sur des princes toujours les plus fermes appuis du trône, aujourd’hui sa seule ressource. C’est à ces princes dont les noms fameux dans l’histoire vous retracent les victoires célèbres que vos pères remportèrent en combattant sous leurs drapeaux; c’est à ces princes, descendants de Henri IV, que vous devez vous réunir, pour contribuer à rendre au Roi sa liberté, sa puissance, au militaire sa considération, à la France son bonheur ! »
Aux bourgeois des villes, gens d’humeur moins martiale, qui regrettent l’ancienne situation privilégiée de la province d’Alsace, on prêche la résistance passive, on
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recommande le refus de l’impôt. « Réclamez hautement, l’exécution des traités, lit-on dans un opuscule. Ouvre^ enfin les yeux, braves Alsaciens; réclamez vos privilèges, et pour le faire avec force et succès, réunissezvous et déclarez que vous ne payerez plus aucun impôt. Annoncez que si jusqu’à ce jour votre amour de la paix vous a fait obéir aux décrets de l’Assemblée nationale, usurpatrice des pouvoirs que vous ne lui avez pas confiés, dès à présent, vous regardez les décrets émanés d’elle comme non avenus, et que désormais vous n’en reconnaîtrez plus aucun. Exprimez avec énergie le vœu formel d’avoir une constitution particulière qui maintienne vos privilèges et vous préserve des dangers et des maux, suites de la guerre, que doit sous peu nécessairement attirer sur l’Alsace l’infraction des traités. »
Ainsi, non contents de pousser au renversement de l’ordre établi, les partisans de l’ancien régime évoquent devant de paisibles bourgeois , comme une menace , l’invasion qu’ils désirent ardemment. Ce furent ces excitations autonomistes, ces revendications d’une constitution particulière qui firent croire aux patriotes français à l’existence d’un parti séparatiste en Alsace.
Dans les campagnes, on était tenu à moins de réserve que dans les villes. On poussait sans détour à la guerre civile au nom de la religion menacée. « Citoyens, chers concitoyens, s’écriait-on en février 1791, la religion de nos ancêtres est profanée, notre clergé exilé, nos saints temples fermés, les autels pillés, le tabernacle du Dieu vivant ébranlé, etc... Une guerre de religion est sur le point d’éclater, dans laquelle combattront citoyens contre citoyens , commune contre commune, et des
flots de sang couleront. Déjà, dans la plus grande partie de l’Alsace et de la Lorraine allemande, les villages catholiques se sont ligués et forment une telle puissance que rien ne saurait leur résister : Nous sommes dix contre un. »
« Nous sommes de misérables gueux, faisait-on dire en allemand à un paysan dans un autre pamphlet, si nous ne nous opposons pas à toutes ces infamies ; nos enfants et nos petits-enfants nous maudiront d’avoir vendu nos biens à ces voleurs parisiens. Qui sait, si cela continue ainsi, si nos enfants ne perdront pas la vraie religion, et si dans l’enfer ils ne nous arracheront pas les cheveux! Tonnerre de Dieu ! il est temps, grand temps que l’on s’arme. »
Ces pamphlets, imprimés à l’étranger par les soins des prêtres émigrés, trahissaient pour la plupart leur origine. On affectait d’y prendre la forme des enseignements de l’Eglise, la forme la plus familière aux paysans. Dans un Catéchisme strasbourgeois pour V instruction des grands enfants d’Alsace, publié en allemand, se trouvaient des demandes et des réponses dans le goût des suivantes :
— « Quelles sont les marques distinctives d’ un Français? Un visage arrogant et enragé, une cocarde nationale, un uniforme et des armes, ou bien, le regard triste et abattu et les culottes en lambeaux.
— Y a-t-il deux espèces de Français? Oui, il en existe deux espèces ■: les citoyens actifs, et les citoyens passifs, c’est-à-dire, les uns qui persécutent, pillent et assassinent impunément, les autres qui se laissent persécuter, piller et tourmenter patiemment.
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— Qu’est-ce que la Constitution ? Un verbiage rempli de mensonges, d’absurdités, d’injustices, composé par quelques centaines de fripons.
— Combien y a-t-il de vertus cardinales nationales , et quelles sont-elles? Il y en a au moins une douzaine. Ce sont : i° l’orgueil, 2° l’avarice, 30 la débauche, 40 l’envie, 50 la gloutonnerie et l’ivrognerie, 6° l’incrédulité, 70 la persécution, 8° le parjure, 90 la rapine, io° le meurtre, 1 1° la rage, 120 la lâcheté. »
Le dernier chapitre traitant de l’expiation termine ainsi ce catéchisme contre-révolutionnaire :
— « Quelle est donc l’expiation forcée ? En subissant une peine méritée.
— Quelle est cette punition ? En pendant et brûlant tous les méchants obstinés.
— Mais qui sera juge dans cette question ? Les anciennes lois du royaume.
— Qui les fera exécuter ? Le Roi.
— Qui remettra entre les mains du Roi son pouvoir ? Les princes français et tous les Français valeureux.
— Qui les assistera? Toutes les puissances qui se sont coalisées à cet effet. »
Il n’y eut pas seulement des excitations à la guerre civile, il y en eut aussi à l’assassinat. Lors de l’arrivée à Strasbourg des trois commissaires royaux, Dumas, Hérault de Séchelles et Foissey, parut un Avis aux Strasbourgeois qui ont droit de chasse en cette ville. Il se terminait par ces mots : « Les bons chasseurs sont invités à se mettre à l’affût; le passage des bêtes féroces est déjà connu : elles se rendent presque chaque soir de leur tanière au trou pestilentiel de la Constitution. Une grande
récompense est promise par le comité de la police à celui qui délivrera la ville de ces hideux animaux. »
Dans un autre opuscule dirigé contre Dietrich, il est fait également appela l’assassinat. «Jamais Arabe, disaiton du maire, ne fut plus cruel ; jamais Turc ne fut plus despote et ne sut extraire la quintessence de la tyrannie comme cette âme de boue, ce cœur avide de sang, cette tête à jamais proscrite. N’y aura-t-il pas un homme assez ami du bien et de l’humanité pour brûler la cervelle ou pour enfoncer le fer vengeur dans le cœur de ce scélérat ? »
C’est la le langage, c’est là le ton; mais le côté particulièrement odieux, c’est, on ne saurait trop y insister, l’attaque furieuse contre le patriotisme, l’appel a l’étranger, qui se répète comme un refrain dans le plus grand nombre de ces pamphlets.
En réponse à une proclamation des commissaires de l’Assemblée en date du 18 mars 1791, un pamphlétaire royaliste s’écrie en allemand : « Les honnêtes gens trop longtemps humiliés vont se lever pour abattre vos têtes; ils demanderont l’assistance à tous les souverains garants de nos traités. Nous nous joindrons à eux, nous ouvrirons nos portes à nos libérateurs, et nous leur livrerons les infâmes auteurs de nos souffrances. »
C’est un maire qui entre en scène : il dit qu’il tient du curé la nouvelle que 30,000 Prussiens et 100,000 Autrichiens sont en marche vers la France, que le roi d’Angleterre lui - même , quoique ayant dépensé plusieurs millions pour fomenter la Révolution , donnera son appui aux princes dépossédés , et que tout cela fait espérer l’invasion... « Que le tonnerre de Dieu, s’é-