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crie - 1 - il , écrase celui qui tirerait un seul coup de fusil contre les Impériaux, qui 11e viendront chez nous que pour nous débarrasser de ces s... coquins de Welches... Nous devrions exterminer en masse ces s... coquins de Welches, car il n’y a point de bonheur à espérer parmi eux... Je donnerai tout mon vin aux Autrichiens et je boirai avec eux à la santé de leur empereur. Vivent les Autrichiens et les Allemands ! »
On poussait l’impudence jusqu’à mettre dans la bouche de soldats français des appels à l’étranger. A l’issue d’un nouveau Dîner patriotique un carabinier s’écrie : « Hé f... ! que les Alsaciens se secouent une bonne fois et que cela finisse ; sans quoi, après les avoir tondus, on les égorgera.
Le caporal. — Ils n’ont qu’à donner le branle ; ils seront soutenus, j’en réponds. N’est -ce pas, camarades?
Le carabinier. — Oh ! f. . . ! j’en réponds aussi; d’ailleurs ils n’ont pas besoin de ça. Ils n’ont qu’à dire : nous ne voulons pas. Qui est-ce qui les forcera ? Ce n’est pas moi. Je suis royaliste, et s. n. d. D. j’en fais montre. En outre, voilà tout l’Empire qui va arriver au secours des Alsaciens, et toute l’Europe au secours du Roi. »
Ces appels à la révolte ne laissèrent pas d’être entendus et amenèrent plus d’une victime. Un forestier d’Epfig, entre autres, fut condamné à mort pour s’être écrié, disait l’accusation, à l’approche des ennemis sur le sol de la liberté: «Grâce à Dieu, si les Autrichiens viennent, j’aiderai aussi à écraser les patriotes. » A Schlestadt, furent exécutés deux vignerons, André Gall et Gabriel Engel, pour s’être réjouis en disant, le premier : « Les coquins ne régneront pas toujours » ; le second : « Si les Prus-
siens arrivaient, je sacrifierais volontiers douze et même vingt-quatre mesures de vin pour les recevoir. »
Ces mots étranges. Pardieu, il est grand temps que les Alsaciens se dressent sur leurs pieds de derrière, sont le titre d’un autre pamphlet royaliste et séparatiste, écrit du style le plus trivial. L’auteur anonyme conseille aux Alsaciens « de se munir de fusils, de beaucoup de plomb et de poudre, et de fabriquer quatre cents cordes de chanvre pour pendre à une grande potence tous les députés à l’Assemblée nationale. »
Autre factum, mêmes sentiments, même style : « Nous voulons l’ancien régime qui nous enrichissait, et nous ne voulons pas du nouveau qui nous ruine. Nous voulons le retour de nos princes, de nos grands seigneurs et de tous les gens riches qui nous faisaient vivre. Nous souhaitons l’arrivée des émigrés, des Allemands, des Espagnols, des Prussiens, des Russes, des Piémontais, des Suisses qui viendront mettre la paix au milieu de nous et replacer notre vertueux Roi sur le trône, qui chasseront les rongeurs, les hâbleurs, les discoureurs, les menteurs, les calomniateurs qui ont tout mis sens dessus dessous et nous ont plongés dans la misère, etc., etc. » Plus tard, dans un libelle également anonyme, petite feuille volante répandue dans toute la province, on lisait les conseils suivants : « Appelons à notre secours le vainqueur de Friedberg et les Autrichiens qui sont à nos portes; n’attendons pas le moment très - prochain de leur entrée forcée. Ils n’ont qu’un pas à faire, prévenons-les ; allons au-devant d’eux ; ouvrons - leur nos portes, fermons-lcs aux volontaires patriotes; et, loin d’être traités en ennemis, nous serons protégés et nous
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aurons la gloire d’avoir contribué à notre propre honneur et à celui de tout le royaume. »
Pour justifier ces paroles, cette conduite, les habiles du parti avaient recours à des arguments diplomatiques ; ils invoquaient, comme on a vu, les clauses du traité de Westphalie. C’était, disaient-ils, pour faire maintenir ces clauses qu’ils en appelaient aux sabres allemands et aux baïonnettes autrichiennes. Une Lettre du maire de*** au maire de**** sur ce sujet, conclut ainsi : «Soyez bien convaincus, chers frères, que, si nous voulons nous affranchir de ces voleurs welches, notre cri de ralliement devra être le traité de Westphalie : le traité de Westphalie sous le rapport de nos contributions; le traité de Westphalie pour le maintien de nos biens ecclésiastiques ; le traité de Westphalie pour la liberté plénière de l’exercice du culte; le traité de Westphalie pour la liberté de notre commerce; en un mot, le traité de Westphalie pour tout ce qui peut être salutaire à nos corps et à nos âmes et pour notre délivrance de l’esclavage français. »
D’où viennent de telles excitations, il n’est que trop aisé de le sentir, nous l’avons dit : un souffle clérical respire dans toute cette page et dans la plupart des autres. Les patriotes ne s’y trompaient pas. Dans une lettre du directoire provisoire du Bas-Rhin à l’Assemblée nationale, nous relevons le passage suivant : « Il existe malheureusement des esprits subjugués, qui croient défendre la religion, lorsqu’ils ne font qu’obéir aveuglément aux impulsions des ecclésiastiques réfractaires. »
Le sentiment populaire réagit heureusement dans le sens opposé ; d’alertes petits couplets qui coururent alors à Strasbourg, combattirent par le ridicule ces pré-
tentions extravagantes et odieuses. Ces couplets, intitulés La Contre-Révolution , ou les Revenants, se chantaient sur l’air de Va- t’en voir s’ils viennent, Jean :
Enfin, grâce à nos prélats,
Nous aurons la guerre Avec tous les potentats Sur mer et sur terre.
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean,
Va-t’en voir s’ils viennent !
Notre pieux cardinal,
Ami de la cotte,
Sur son trône épiscopal Placera La Motte.
Va-t’en voir, etc....
Nous allons voir triomphants Tous nos gras chanoines;
Nous allons dans nos couvents Voir rentrer nos moines.
Va-t’en voir, etc....
Enfin pour comble de biens, Par ces corps bizarres Nous deviendrons Autrichiens, Chinois ou Tartares !
Va-t’en voir s’ils viennent, Jean, Va-t’en voir s’ils viennent !
Mais le principal foyer de patriotisme, le vrai centre de la résistance aux menées factieuses des émigrés et de
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leurs agents, c’étaient les clubs. La propagande cléricale se heurtait à leur propagande, leur surveillance toujours en éveil arrêtait les agitateurs. Au club des Jacobins, on avait adopté la motion d’envoyer deux membres, à chaque office, dans chaque paroisse, pour faire des rapports sur les sermons inconstitutionnels ou antipatriotiques. Un jour, un orateur qui se demandait pourquoi le clergé français frappait d’anathème la Révolution, s’exprima ainsi : « Soyez convaincus, mes frères, que si la Constitution avait augmenté, au lieu de diminuer, la magnificence des cardinaux et des évêques; si elle avait porté le traitement des curés de 3,000 à 6,000 livres, qu’ils touchent actuellement, à 12,000 livres, et celui des vicaires de 1,000 à 2,000 livres, qu’aucun d’eux ne se serait obstiné à refuser le serment. »
On ne tenait point un autre langage à l’Auditoire; on n’y voyait pas moins clairement d’où venait le péril ; on n’y avait pas plus de ménagements pour les prêtres : « Réfléchissez, concitoyens, s’écriait un membre de ce club des modérés, sur ce qu’étaient vos ennemis avant la Révolution. Ils parlent de religion; hé! qui l’outrageait plus qu’eux ? En avaient-ils de la religion, ceux qui s’en déclarent aujourd’hui les défenseurs ? En avaitil de la religion, ce prélat orgueilleux que la cour de Versailles vous avait donné ? Comment le connaissiezvous ? Par le faste dont il était environné, par une cour voluptueuse, par des parcs magnifiques, construits au détriment de vos propriétés, par une profusion insensée. Accueillit-il jamais le pauvre? S’arrêta-t-il jamais sous sa cabane? Non; cet homme superbe croyait que ses égaux devaient ramper sous lui. A-t-il jamais rempli les
fonctions de l’épiscopat ? Il gageait des prêtres pour le faire à sa place. Et voilà les hommes que l’on voudrait que vous regrettiez ! »
Il s’agissait non-seulement d’entraver les menées de la faction cléricale, mais de tenir tête aux armées étrangères, de disputer le sol de la France aux troupes de la coalition monarchique. Stimuler le courage et le dévouement des citoyens , pousser sans relâche à une défense désespérée, ce fut une mission glorieuse à laquelle les clubs de Strasbourg consacrèrent une ardeur qui n’a pas failli un seul instant. Les femmes ellesmêmes, électrisées par leurs appels patriotiques, devenaient leurs auxiliaires ; -au lieu de retenir les hommes, elles les excitaient. Elles en vinrent à vouloir servir en personne, les armes à la main. C’était, ne l’oublions pas, au moment où deux jeunes filles, deux soeurs, Félicité et Théophile de Fernig, qui descendaient d’une famille noble d’Alsace, suivaient volontairement l’étatmajor de Dumouriez à Valmy et à Jemmapes. Ce vœu fut manifesté aux Jacobins par l’envoi d’un bonnet phrygien sur lequel étaient brodés ces deux vers :
Audi Weiber haben Heldenmuth,
Auch ihnen stünden Pidccn gut.
(Les femmes aussi sont héroïques,
A elles aussi conviendraient des piques.)
Un membre du club répondit à ce vœu en proposant de former une légion de citoyennes, qui se consacreraient à la défense des remparts, tandis que les hommes voleraient à l’armée.
Tout était entraîné dans le même courant; l’enthou-
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siasme gagnait les esprits les plus modérés. Ce fut un feuillant, un capitaine du génie, un de ces montagnards jurassiens, dont les natures bien équilibrées, un peu pesantes, sont plutôt froides qu’exaltées, qui trouva le chant de guerre de la Révolution. La Marseillaise n’est pas sortie tout armée de son imagination ; elle est née dans l’atmosphère des clubs de Strasbourg, profondément agité par l’imminence de l’invasion.
Dans son Histoire des Girondins, Lamartine a consacré une page à la Marseillaise. Ce récit, que tout le monde connaît, est d’autant plus émouvant que le poète l’a écrit uniquement avec son cœur. Il ne doit rien ni à l’histoire, ni même à la légende; nulle tradition locale n’en offre les éléments ; c’est une pure fiction.
Rouget (de Lisle), — c’est ainsi qu’il écrivait son nom, — connaissait Dietrich; il était reçu chez lui, moins à titre d’officier, que comme rédacteur de la Feuille de Strasbourg, organe des opinions du maire.
La Marseillaise parut sous ce titre : Chant de guerre pour l’armée du Rhin, dédié au maréchal Luckner. A Strasbourg, de V imprimerie de Ph. J. Dannbach, imprimeur de la municipalité, in-40 oblong ; 4 p. avec la musique.
On ne peut fixer la date précise où Rouget de Lisle composa ce poème ; mais ce fut, selon toute vraisemblance, dans les derniers jours d’avril 1792. La déclaration de guerre, en effet, est du 20 avril, et, dans une lettre que M. du Chastelet, commandant de Schlestadt, écrit le 29 avril à Dietrich, nous lisons cette phrase : «Je n’ai point reçu le chant de guerre de M. Delisle que vous m’avez promis. »
Il existe un document très-peu connu, dont l’original
est entre les mains d’un collectionneur de Strasbourg, qui est pour ainsi dire l’acte de naissance authentique de la Marseillaise. C’est une lettre de Louise de Dietrich, la femme du maire, à son frère, Ochs, chancelier bâlois, qui réduit à néant toutes les légendes consacrées à notre chant national.
Cher frère...., je te dirai que depuis quelques jours je ne fais que copier et transcrire de la musique, occupation qui m’amuse et me distrait beaucoup, surtout dans ce moment où partout on ne cause et ne discute que politique de tout genre. Comme tu sais que nous recevons beaucoup de monde et qu’il faut toujours inventer quelque chose, soit pour changer de conversation, soit pour traiter des sujets plus distrayants les uns que les autres, mon mari a imaginé de faire composer un chant de circonstance. Le capitaine du génie Rouget de Lisle, un poète et compositeur fort aimable, a rapidement fait la musique du chant de guerre. Mon mari, qui est un bon ténor, a chanté le morceau qui est fort entraînant et d’une certaine originalité. C’est du Gluck en mieux, plus vif et plus alerte. Mais de mon côté, j’ai mis mon talent d’orchestration en jeu ; j’ai arrangé les partitions sur clavecin et autres instruments. J’ai donc beaucoup à travailler. Le morceau a été joué chez nous à la grande satisfaction de l’assistance. Je t’envoie copie de la musique. Les petits virtuoses qui t’entourent n’auront qu’à la déchiffrer, et tu seras charmé d’entendre le morceau.
Ta sœur, Louise Dietrich, née Ochs.
Mai, Strasbourg, 1792.
Ce qui est plus intéressant à connaître que les circonstances où la Marseillaise fut écrite, c’est le secret de sa naissance. Rouget de Lisle, dit-on, eut une inspiration de génie, mais comment l’eut-il ? Pourquoi a-t-il pu, dans une heure privilégiée, créer un chef-d’œuvre ? Ce secret, nous l’avons surpris dans les publications de l’époque, comptes rendus des séances de club, proclamations, discours, articles de journaux. C’est l’influence du milieu, répondrons-nous, qui a opéré le miracle. La Marseillaise, écrite par un seul, est d’inspiration publique. La France d’alors tout entière la revendique, et tout particulièrement la population de Strasbourg. Le langage de la Marseillaise n’est pas le langage d’un poète d’occasion, c’est l’expression même de l’enthousiasme de tout un peuple. Les images, les mouvements, les cris qu’on y admire, ce sont les images, les mouvements, les cris qui étaient familiers aux hommes de la Révolution.
a Aux armes, citoyens ! L’étendard de la guerre est déployé; le signal est donné. Aux armes ! Il faut combattre, vaincre ou mourir ! » C’est ainsi que débute une adresse du club de l’Auditoire , dont Rouget de Lisle était membre, adresse antérieure à la Marseillaise,
« Aux armes, citoyens ! Si nous persistons à être libres, toutes les puissances de l’Europe verront échouer leurs sinistres complots. Qu’ils tremblent donc, ces despotes couronnés ! l’éclat de la liberté luira pour tous les hommes. Vous vous montrez dignes enfants de la liberté; courez à la victoire; dissipez les armées des despotes; immolez sans remords les traîtres, les rebelles, qui, armés contre la patrie, ne veulent y rentrer que
pour faire couler le sang de vos compatriotes !.... Marchons ! soyons libres jusqu’au dernier soupir, et que nos vœux soient constamment pour la félicité de la patrie et le bonheur de tout le genre humain r. »
Aux Jacobins, le carabinier Huguenin, prononçant un discours au nom de ses camarades, terminait par ces mots : « Si nous avons le bonheur de mourir pour la patrie, nos froides cendres ne cesseront de répéter en leur langage muet : nous sommes les restes d’hommes qui ont vécu et combattu pour la liberté et qui ont été des martyrs pour établir son règne ; suivez leurs traces ! »
La Marseillaise, on le voit, était dans l’air; elle flottait sur toutes les lèvres patriotiques; chacun la chantait sans le savoir, au hasard ; ici un couplet, là un autre. Rouget de Lisle attentil l’entendit, la nota. Puis un jour, il la chanta entière : la France la reconnut et la répéta.
Il ne faut pas croire pourtant que la diffusion de la Marseillaise fut instantanée, qu’à peine écrite elle fut connue. On l’a dit souvent, mais c’est une erreur. Plusieurs mois se passèrent avant qu’elle fût répandue, du moins à Strasbourg, où il semble qu’elle aurait dû d’abord tomber dans le domaine public. C’est seulement dans son numéro du 4 septembre 1792 que le Courrier de Strasbourg la donna à ses lecteurs en la faisant précéder des lignes suivantes : « Quoique l’ardeur des Français marchant à la défense des frontières 11’ait pas
1. Adresse des membres du club de l’Auditoire à leurs concitoyens des départements du Rhin.
l’àls. franç.
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besoin d’être excitée, des auteurs patriotes ont cru que rien n’était plus propre à entretenir ces dispositions que des chansons guerrières. Parmi plusieurs pièces qui ont été publiées à cet effet, la suivante nous paraît mériter particulièrement d’être connue. »
Ce ne fut qu’après avoir été exécutée à Paris le 14 octobre 1792, que la Marseillaise devint réellement populaire à Strasbourg, et qu’Euloge Schneider la traduisit en vers allemands sous le titre Kriegslied dey Marseiller, chant de guerre des Marseillais.
C’est là le récit authentique de la naissance de la Marseillaise à Strasbourg, — à Strasbourg aujourd’hui séparé de la France. Nous ne redirons pas après tant d’autres les glorieuses destinées de notre immortel chant national, ses victoires et ses conquêtes, ses persécutions et ses humiliations; mais nous avons le ferme espoir que la Marseillaise, exilée du sol qui l’a vue naître, reviendra un jour triomphante à son berceau.
Avec la guerre commence pour la Révolution une nouvelle période. Aux menaces jusque-là impuissantes, succède l’invasion. Il s’agit maintenant de résister non plus à une propagande antipatriotique et à des tentatives d’émeute, mais aux soldats des rois coalisés contre la France, aux généraux chargés de rétablir à Paris l’ancien ordre de choses.
Mal préparée à cette lutte, la nation attaquée de toutes parts doit improviser ses moyens de défense. Il faut que du jour au lendemain elle mette sur pied des milliers de combattants, qu’elle trouve des armes, des vivres, des uniformes pour ces hommes qu’elle jette au-devant de l’ennemi; et c’est surtout aux villes frontières, comme
Strasbourg, qu’incombe le devoir d’équiper et de nourrir les troupes, à mesure qu’elles arrivent de l’intérieur. Le danger est plus proche, plus pressant, plus terrible; les besoins plus nombreux; les difficultés plus grandes. Les énergies qui avaient suffi jusque-là deviennent insuffisantes. A une situation qui est autre, dont les exigences sont nouvelles, hors de rapport avec les ressources, il faut d’autres forces, d’autres hommes. Le temps des modérés n’est plus ; c’est maintenant l’heure des exaltés.
Déjà le pouvoir de Dietrich était menacé depuis plusieurs mois. Le maire de Strasbourg avait vu décroître peu à peu, puis disparaître cette popularité qu’il aimait. Son dernier beau jour, le dernier de ses triomphes, avait été le 25 septembre 1791.
Ce jour-là, il y eut à Strasbourg une grande fête pour l’acceptation de la Constitution par le roi. Un Te Deum fut chanté dans la cathédrale et une députation de dames vint offrir à Dietrich une couronne civique. Le maire eut le bon goût de la refuser. Il déposa la couronne sur un exemplaire de la Constitution; et, remerciant les dames de leur démarche, il ajouta : « Je n’ai fait que mon devoir; la satisfaction de mes concitoyens est ma plus belle récompense.... Je crois répondre àleurs intentions en couronnant notre nouveau Code d’alliance de ces feuilles de chêne offertes par vos mains. »
Une cérémonie militaire suivit la cérémonie religieuse. Puis, sur la terrasse de l’ancien palais épiscopal, devenu l’hôtel de ville, un diner fut offert aux orphelins, aux enfants trouvés et aux vieillards de la maison de refuge. C’étaient le maire et sa femme, les officiers' municipaux
et les dames notables qui servaient les convives. Toutes les opinions, ce jour-là, semblaient fondues en une seule; un même sentiment patriotique et démocratique animait tout le monde. Mais cette concorde était malheureusement à la veille de disparaitre; cette fête des cœurs fut sans lendemain.
Cependant la fin de 1791 fut encore heureuse pour Dietrich. Il fut réélu maire par 4,000 suffrages sur 5,000 votants. Levrault, substitut du procureur de la commune, lui remit, au nom de la bourgeoisie, une médaille d’or, où Strasbourg, sous les traits de Minerve, était représenté offrant une couronne civique à son maire. A Paris même, il était question de Dietrich pour le ministère de l’intérieur. Malgré tant de signes favorables, l’orage était déjà formé et l’on en pouvait entendre les premiers grondements. Ce furent les émigrés qui en provoquèrent l’explosion.
Réunis près de la frontière, comme nous l’avons dit, au nombre d’environ 25,000, ils jetaient dans le pays l’inquiétude la plus vive; ils ne cessaient de proférer des menaces et l’on craignait à tout instant de les voir franchir le Rhin. Voici ce qu’écrivait de Bâle à Dietrich son beau-frère, Ochs, dès les premiers mois de 1791 : «J’ai été hier au concert; la salle était remplie d’un amas d’étrangers, Italiens, Parisiens, Alsaciens, Francs-Comtois, épiscopaux; il fallait voir leur intimité, leurs rassemblements, leurs entretiens mystérieux.... Les triumvirs de cette horde sont Mirabeau-Tonneau, Montjoie de Veaufray et le comte d’Allamand. Ce Mirabeau restera encore quelque temps ici. Il formera un des anneaux de la grande chaine que Coudé tend autour de la France.
Il y a quelquefois aux Trots-Rois, à la table d’hôte, jusqu’à quarante émigrés ; leurs propos font frémir ; il y a même danger à y diner.... »
Depuis cette époque, le nombre des émigrés, leur audace, leur colère, n’avaient fait que s’accroitre. La situation de la frontière était vraiment critique.
A la suite de difficultés survenues entre les princes du . sang, Condé, qui craignait de se voir enlever le commandement militaire par le comte d’Artois , avait donné l’ordre à tous ses partisans de se replier de Coblentz, de Mayence, de Spire, de Mannheim, sur Ettenheim, dans la principauté épiscopale du cardinal de Rohan. La partie militaire de l’émigration répondit à son appel avec empressement, car elle le savait brave et résolu à se battre.
Ce fut une véritable invasion. Tous les chemins étaient couverts de Français. Les soldats, par petits groupes, marchaient dans la boue et dans la neige; les chefs voyageaient en chaise de poste. Les relais étaient encombrés d’émigrés. En peu de jours la vie d’auberge avait plus que doublé de prix.
Parmi ces Français, un grand nombre étaient exposés à de dures privations. Il en était même parmi les officiers qui, par un froid rigoureux, dînaient d’une tasse de lait et d’un morceau de pain noir, payés d’avance, si grand était le mauvais vouloir des populations allemandes à leur égard. C’étaient ceux qui avaient été entraînés par la force des circonstances, et qui étaient placés dans la terrible alternative de périr sur l’échafaud ou de mourir de faim.
Ces malheureux ne furent pas au bout de leurs peines
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en arrivant au lieu de ralliement. Le petit pays du cardinal ne put contenir tout ce monde. Le prince de Condé était hors d’état de nourrir sa petite armée, car tout l’argent que l’on tirait secrètement de France ou qu’on soutirait aux princes allemands était entre les mains de Monsieur et du comte d’Artois. Tandis qu’à Coblentz on vivait, à la vieille façon de cour, dans le faste et les plaisirs, à Ettenheim, Condé n’avait souvent pas de pain à donner à scs serviteurs et à ses partisans. De là des récriminations sans fin, des plaintes, de bruyants emportements dirigés surtout contre le cardinal qui, troublé dans son sybaritisme, affolé, ne sachant plus à quel saint se vouer, s’enfuit au couvent de Saint- Biaise, dans une gorge reculée de la Forêt-Noire.
Sa fuite livra le pays sans défense aux envahisseurs, qui le traitèrent en pays conquis. Les habitants, maltraités, rançonnés, exaspérés, n’aspiraient qu’à l’arrivée des troupes françaises pour les délivrer de ce fléau. Les émigrés prenaient leur revanche de l’hostilité que les populations n’avaient cessé de leur manifester en Allemagne, et qui avait fait dire au prince de Condé contraint de quitter Spire : « Cette canaille allemande se conduit convenablement envers ses petits princes, mais elle ignore les égards qui sont dus à des princes du sang. »
Les petits souverains allemands eux-mêmes, le duc de Hesse, le margrave de Bade, l’évêque de Spire et jusqu’à l’évêque de Mayence, qui avait fait un brillant accueil aux premiers émigrés, ne manifestaient plus leur sympathie ouvertement; ils évitaient de se compromettre, afin de ne pas s’attirer l’animosité du gouvernement français, à un moment où tout faisait prévoir une
guerre imminente. C’était là une situation qui ne pouvait durer. Il était fort à craindre que les émigrés, poussés à bout, résolus d’en finir à tout prix, ne tentassent un coup de main en Alsace, où les prêtres réfractaires s’employaient activement à leur faciliter les voies.
Une tentative d’invasion eut lieu réellement au mois de mai près de Rhinau, dans le district de Schlestadt. Un corps d’émigrés, sous les ordres de Mirabeau le jeune, réussit à franchir le Rhin, et se disposait à gagner la Lorraine par Rosheim, Molsheim et Mutzig, où dominait l’influence cléricale, quand- des troupes de ligne et des gardes nationaux, accourus à la hâte, forcèrent les envahisseurs à une prompte retraite.
Ces menaces continuelles surexcitaient à un très-haut degré les esprits en Alsace. Chaque soir, les clubs du Miroir et de l’Auditoire retentissaient d’énergiques protestations : tantôt on signalait des rassemblements suspects sur la rive droite du Rhin; tantôt on racontait les avanies dont des Alsaciens voyageant en Allemagne avaient été l’objet de la part des émigrés, ou les injures adressées à Mannheim, à Coblentz, aux couleurs nationales arborées par la batellerie strasbourgeoise.
La population , toujours tenue en alarme par les bruits qui venaient d’Allemagne, poussa les autorités militaires de prendre de sérieuses mesures de défense. On arma les batteries existantes et on en construisit de nouvelles; 30,000 fusils furent distribués aux gardes nationaux qui n’étaient armés que de piques ; on répara les fortifications, et l’on créa un corps d’éclaireurs volontaires à cheval, chargés d’exercer une surveillance de nuit et de jour le long des lignes de Wissembourg et sur les bords
du fleuve. Cependant ces appréhensions n’allèrent pas jusqu’à consentir au sacrifice des libertés publiques. Dietrich avait montré beaucoup de zèle à activer les préparatifs de défense; mais on trouva qu’il dépassait le but, quand il fit la motion de déclarer en état de guerre les places fortes situées sur le Rhin.
Les Amis de la Constitution l’accusèrent de former des projets contre-révolutionnaires , d’aspirer à une sorte de dictature à Strasbourg avec l’aide des nombreux amis qu’il avait su se faire parmi les officiers supérieurs de l’armée les- plus suspects aux patriotes. D’anciens partisans dévoués, tels que Noisette et le docteur Laurent, n’hésitèrent pas à se séparer de lui, et leur abandon rompit les derniers liens et donna carrière aux violences.
Les adversaires les plus acharnés de Dietrich étaient Laveaux, que nous avons déjà signalé, Euloge Schneider, Téterel, de Lyon, de son vrai nom de Delêtre, Simond, vicaire apostolique, et Monet, enfin tous ceux qui se prononçaient hautement pour l’abolition de la royauté. Le Courrier de Strasbourg et Y Argus étaient leurs principaux organes dans la presse; la Feuille de Strasbourg défendait le maire, qui lui-même crut devoir se justifier dans une brochure, Le Maire de Strasbourg à ses concitoyens. Un premier acte d’accusation discuté et rédigé au Miroir, dans des séances orageuses, fut transmis' au club des Jacobins de Paris en avril 1792. Il n’âboutit pas. Les modérés avaient prévenu leurs adversaires en les dénonçant eux-mêmes à l’Assemblée législative.
Cette lutte intestine fut un instant suspendue par la déclaration de guerre. Un enthousiasme belliqueux s’ein-
para de la population, refoula les haines, étouffa les rancunes. Trois nouvelles légions de volontaires furent organisées; les deux fils de Dietrich s’enrôlèrent , luimême déploya une rare activité dans l’exécution des mesures commandées par les circonstances.
Mais ses efforts, ses incontestables services, ne rétablirent point son crédit. Plus la situation se tendait, plus sa modération le jetait dans l’isolement. Les catholiques, partisans de l’ancien ordre de choses, le détestaient comme athée, comme ennemi de la religion, comme partisan de la constitution civile du clergé ; les constitutionnels le trouvaient trop doux pour les prêtres réfractaires et l’accusaient presque de connivence avec eux ; il s’était attiré l’animosité de l’évêque assermenté Brendel en lui refusant l’autorisation de faire une procession autour de la cathédrale ; enfin les jacobins, surexcités, n’hésitaient pas à le déclarer traitre à la patrie.
Le 1 1 juin, dans la séance du club des Jacobins de Paris, Laveaux présenta, au nom des jacobins de Strasbourg, un nouveau mémoire, contre Dietrich. Il fut vivement appuyé par deux réfugiés allemands, le baron Frey et Charles de Hesse, bâtard d’un prince allemand, tous deux révolutionnaires ardents, et il eut cette fois plus de succès qu’en avril. Le courant d’opinion était devenu très-défavorable à Dietrich. Le même jour, en effet, le u juin, Roland, ministre de l’intérieur, écrivit au maire de Strasbourg en des termes extrêmement durs : « Un bruit qui vous inculpe, ainsi que les administrateurs du département du Bas-Rhin, s’est répandu dans cette ville. On parle d’une conspiration pour livrer
Strasbourg aux ennemis de la France. Ce bruit est fondé sur des lettres qui m’ont été communiquées.... Il en est question ici dans les sociétés patriotiques, dans les papiers publics. Il est parvenu au conseil du Roi. Je crois devoir vous instruire de cette espèce de dénonciation, puisqu’elle a acquis ce degré de publicité. J’ignore sur quels fondements elle peut s’appuyer; mais je ne doute pas que vous ne preniez de promptes mesures pour détruire les impressions désavantageuses qu’elle ne peut manquer de faire dans le public. Il importe de rassurer toute la France sur le sort d’une ville aussi importante que Strasbourg, et je suis en droit de vous demander tous les renseignements qui peuvent me servir de moyens pour vous conserver la confiance que le Roi a dans votre civisme et votre fidélité. J’ajouterai qu’on va même jusqu’à citer les secours d’argent répandus pour effectuer la corruption et les infamies dont je viens de vous entretenir. »
Le lendemain, 12 juin, c’est le ministre de la guerre, Servan, qui écrit au général La Morlière, commandant par intérim l’armée du Rhin , pour se plaindre de la négligence apportée dans le service des troupes et des mauvais sentiments de l’entourage même du général. Ce dernier trait visait Victor de Broglie, chef de l’étatmajor, ami intime de Dietrich.
Celui-ci, directement menacé, ne pouvait se faire illusion sur l’imminence du péril. Il donna lecture des lettres ministérielles au conseil municipal et demanda à se disculper en personne devant l’Assemblée législative. Le conseil répondit par d’unanimes et chaleureuses protestations. Tous les membres jurèrent, individuelle-
ment et sur leur honneur, qu’ils n’étaient pour rien dans les accusations calomnieuses portées contre le maire. Ils n’admirent point, toutefois, qu’il pût quitter Strasbourg -dans des circonstances si graves. Séance tenante, on rédigea une adresse en sa faveur, une pétition à l’Assemblée. Cette pièce circula dans la ville, chez les citoyens modérés, et revint couverte de quelques milliers de signatures. Deux amis du maire. Noisette, qui regrettait son opposition de la veille, et Champy partirent pour Paris; ils allèrent déposer la pétition entre les mains du président de l’Assemblée. Mais l’Assemblée, dans sa séance du 12 juillet, refusa d’entendre les délégués.
C’était un succès pour les ennemis de Dietrich, un encouragement à poursuivre l’œuvre de sa perte. Ses amis, qui étaient nombreux dans toute la France, le sentirent dès ce moment vaincu. Il fut accablé de lettres, où se multipliaient les témoignages de sympathie, où s’exprimaient des vœux, des craintes, des conseils de courage, de prudence ou de lâcheté.
L’influence du 20 juin, il est permis de le croire, n’avait pas été étrangère à la résolution de défiance prise par l’Assemblée contre Dietrich. Cette influence se fit sentir en Alsace. Elle y augmenta l’agitation des esprits et y souleva des discussions publiques sur une question nouvelle, celle de la forme du gouvernement. En effet , durant la période qui sépare le 20 juin du 10 août, de nombreuses adresses pour ou contre l’établissement de la République furent envoyées d’Alsace à l’Assemblée législative. Sous l’influence du maire, qui était très-opposé aux tendances républicaines, le conseil
municipal rédigea, le 7 août, deux adresses fort explicites, l’une au roi, l’autre à l’Assemblée, portant « que du jour où la Constitution serait violée, le conseil se considérerait comme affranchi de ses engagements » .
Il y avait là, à n’en pas douter, une menace de guerre civile.
Les événements de Paris furent connus, le 13, à Strasbourg. Dietrich réunit d’urgence le conseil municipal et prit des mesures de sûreté. Les postes sont doublés, des patrouilles de gardes nationaux parcourent la ville et les environs. Les réunions populaires sont interdites jusqu’à nouvel ordre; par contre, le conseil municipal et le directoire du département se déclarent en permanence. Enfin ils renouvellent, de concert, la déclaration, imprudente tout au moins, de rester fidèles à la Constitution de 1791. Une lettre du député alsacien Koch, adressée au conseil municipal, l’affermit dans ces idées. La suspension du roi connue, ce fut une question de savoir si on la reconnaîtrait ou non.
Dietrich était l’instigateur de ces mesures, de ces résistances. Libéral mais monarchiste, poussé par les excitations de ses amis politiques, par la pensée de former à Strasbourg un noyau autour duquel se grouperaient les partisans de la royauté constitutionnelle et par l’espérance que l’avenir lui donnerait à jouer un grand rôle, à tenir une grande place dans les destinées de la France, Dietrich prit une attitude expectante, opposante même aux impulsions venues de Paris, et -fort capable d’expliquer, de légitimer les poursuites dirigées plus tard contre lui. Il montrait du courage; il était dans la logique de ses idées et de son parti; mais une
telle conduite dans les circonstances données ne pouvait que compromettre sa cause, et l’exposer, lui et ses partisans, aux plus terribles dangers.
C’est ce qu’on ne tarda pas à sentir. En très-peu de jours, le zèle constitutionnel des autorités se refroidit; elles refusèrent de suivre le maire et d’accentuer leur résistance. L’Assemblée, inquiète des premiers renseignements qui lui étaient parvenus, avait décrété immédiatement l’envoi de commissaires extraordinaires dans le Bas-Rhin.
Le conseil , qui s’était imprudemment engagé à la suite de Dietrich, mais ne partageait ni ses passions ni ses ambitions, se ménagea une retraite. La dernière décision de la municipalité et du directoire du département réunis en assemblée plénière, fut d’attendre l’arrivée des commissaires « pour avoir des explications sur la portée des événements du io août ».
Ces commissaires étaient Carnot, Coustard et Prieur, delà Côte-d’Ôr. Ils étaient investis surtout d’une mission militaire, car des velléités d’indiscipline, d’opposition, de résistance, s’étaient manifestées dans l’armée du Rhin.
Cette armée, qui s’étendait des Vosges au Rhin, le long des lignes de Wissembourg, était commandée par Biron. A leur arrivée, le 15 août, au quartier général, les commissaires réunirent l’état-major, et Carnot demanda aux généraux s’ils reconnaissaient sans hésitation les décrets du 10 août : Biron, Custine, Kellermann, Wimpfen,Ncuwinger, ces trois derniers Alsaciens, obéirent aussitôt; ils prêtèrent le serment de maintenir la liberté et l’égalité, et de mourir à leur poste. Victor de Broglie, qui remplissait les fonctions de chef d’état-
l’alsace française.
major, montra des scrupules, posa des conditions, et finit par refuser. Il essaya même de provoquer un soulèvement des troupes, et, deux années plus tard, il expia cette tentative sur l’échafaud. Mais alors il ne fut que destitué par les commissaires, qui frappèrent pour le même motif le général de Gelb, un Alsacien, qui commandait la cinquième division militaire, le général d’artillerie de Saint-Paul, le général de Martignac, commandant la forteresse de Huningue, le général Balthazar, le colonel de Nadal, directeur de la fonderie de Strasbourg, et deux officiers du génie, Caffarelli et même Rouget de Lisle, que Carnot, dans ses Mémoires, appelle un caractère irascible, chagrin, une pauvre tête politique. La plupart de ces officiers supérieurs émigrèrent, justifiant ainsi la mesure de rigueur qui avait été prise contre eux.
Ivellermann, au contraire, ne tarda pas à prendre, à Metz, le commandement en chef de l’armée de la Moselle, dont l’heureuse jonction avec celle de Dumouriez assura la victoire de Valmy. Comme Kléber, il était Strasbourgeois, n’en déplaise à certains historiens allemands qui font naître, par une prétention extrêmement ridicule mais qui leur est familière, le sauveur de la France dans un village de l’Odenwald. Entré fort jeune au service, il s’était distingué pendant la guerre de Sept- Ans; en 1788, il était déjà maréchal de camp. Quoique doué d’une remarquable bravoure, il n’était pas, comme Kléber, de la race des héros et ne ressemblait en rien à Marceau, le bouillant Achille de la Révolution. Il était arrivé à la maturité de l’âge, et avait fait sa carrière militaire sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. Ce fils d’un bourgeois aisé de Strasbourg n’était pas un
homme de cour, mais il avait acquis, dans le milieu où il avait vécu, l’attitude correcte d’un gentilhomme militaire de ce temps-là. C’est par ce côté, non moins que par ses qualités militaires, qu’il, imposa plus tard à Napoléon une déférence qui ne se démentit pas.
Comme il n’avait aucun des préjugés de la noblesse, Kellermann n’hésita pas à accueillir favorablement le mouvement de régénération nationale qui s’accomplissait en France. Ce fut un patriote dans la vraie acception du mot, et ce furent ses sentiments hautement avoués, qui, dès son arrivée à Strasbourg vers la fin de 1791 , le rendirent immédiatement populaire dans sa ville natale, et lui méritèrent quelques mois plus tard une couronne civique des habitants de Landau.
Du quartier général de l’armée du Rhin, les commissaires se rendirent à Strasbourg, où la Société des Amis de la Constitution leur avait préparé une brillante entrée. Un cortège de jeunes filles, dont les unes portaient des guirlandes de fleurs et les autres des piques, vint au-devant d’eux pour escorter leur chaise de poste. Les canonniers de la garde nationale suivaient.
Les sociétés populaires reprirent immédiatement leurs séances interdites par Dietrich. A la première réunion des jacobins, les quatre commissaires se firent recevoir membres du club. En leur présence, on donna lecture de nombreuses lettres annonçant la satisfaction avec laquelle avait été accueilli partout le décret de suspension rendu contre « Louis le Traître ». Le portrait du « sanguinaire Louis XVI » qui se trouvait dans la salle, fut couvert d’un voile. Enfin, un orateur demanda la suppression de la Feuille de Strasbourg , l’organe de
Dietrich, tant les violences contre la presse sont le propre de tous les partis en France.
Le jour même de leur entrée, les commissaires s’étaient rendus dans le conseil municipal. Là, ils demandèrent si ce corps persistait dans ses précédentes résolutions : treize d’entre ses membres, ayant répondu oui, furent révoqués et remplacés le surlendemain par treize membres du club des Jacobins.
Le conseil, intimidé, annula ses délibérations ; mais cette soumission tardive ne le sauva pas. Dans la nuit du 21 au 22 août, les commissaires reçurent des dépêches du Gouvernement qui prononçaient la dissolution du conseil et qui ordonnaient à Dietrich de se présenter dans le délai de huit jours à la barre de l’Assemblée, pour y répondre de sa conduite. Le 22, ces décrets furent lus à ceux qu’ils frappaient. Dietrich déclara qu’il obéirait à l’appel de l’Assemblée, dès qu’il aurait réuni ses moyens de défense.
Il quitta immédiatement Strasbourg pour échapper, disait-il, à toute manifestation de sympathie; il se rendit à ses forges du Jægerthal. Puis il se mit en route pour Paris à petites journées, laissant passer le terme que l’Assemblée lui avait fixé. Il avait envoyé à Paris, pour sonder le terrain, un ami sûr, Cloutier, qui avait été le précepteur de ses fils. Celui-ci, à son retour, vint à sa rencontre sur la route de Sarreguemines à Metz et le dissuada d’aller plus loin. A l’en croire, Paris, à ce moment , n’offrait aucune chance de salut à l’ancien maire de Strasbourg. On était à la veille des journées de septembre. Au reste, la situation de Dietrich était déjà aggravée. Par un décret du 28, l’Assemblée avait
ordonné son arrestation provisoire et son transfèrement à sa barre par les soins de la gendarmerie.
Ces nouvelles décidèrent Dietrich à franchir la frontière; il le fit le 3 ou le 4 septembre. Il se réfugia à Bâle, auprès de son beau-frère, Ochs, et de là se rendit à Winterthur, où il demeura six semaines. Au bout de ce temps, il repassa la frontière et se constitua prisonnier à Saint-Louis. Ce qui le détermina, ce fut le désir de sauver sa fortune, confisquée depuis sa fuite, et de soustraire sa famille à la réprobation qui s’attachait aux émigrés. A son arrivée à Paris, l’Assemblée, quoique Condorcet eût émis un avis favorable, refusa de l’entendre, parce qu’il était décrété d’accusation ; elle le renvoya devant le tribunal criminel de Strasbourg.
Dietrich, prisonnier sur parole, descendit, vers la fin de novembre, à l’hôtel de l’Esprit , où l’attendaient ses amis. Au sortir d’un banquet organisé en son honneur, l’ ex-maife se rendit à la prison entouré d’un nombreux cortège, au milieu des témoignages de sympathie de ses partisans rangés sur son passage.
Après son départ, Strasbourg s’était trouvé dans un état singulier : l’opinion flottait indécise entre ses partisans qui, malgré la dissolution volontaire du club de l’Auditoire, survenue le lendemain du 10 août, ne renonçaient pas à la lutte, et les jacobins qui venaient de triompher.
Le 2 septembre se firent les élections: Jean Bertram; Arbogast, ancien membre de l’Assemblée nationale; Louis, administrateur du département; Laurent, chargé des mêmes fonctions; Graffenauer; Bentabole, procureur général du directoire du Bas-Rhin ; Iluhl, ancien
l’als. franç. O
l’alsace française.
membre de l’Assemblée nationale; Philibert Simond, vicaire-général, et Denzel, pasteur protestant, mort général de division sous l’Empire, furent nommés députés du Bas-Rhin à la Convention nationale.
Peu après, les deux premiers suppléants Ehrmann, juge, et Christiani, administrateur du district, remplacèrent Bertram et Graffenauer qui n’avaient pas accepté ; les autres suppléants étaient Noisette, Thomassin et Grimmer. Dietrich, porté à Strasbourg par les modérés, avait été battu par Ruhl et Bentabole, mais à une faible majorité.
Le 26, l’avénement de la République fut célébré avec solennité dans les villes et villages d’Alsace.
Le 30, les jacobins organisèrent à Strasbourg une grande fête populaire : l’enterrement de la royauté. Le Courrier de Strasbourg nous a conservé une relation de cette manifestation. Le cercueil de la royauté était suivi « par Louis XVI, par un grand nombre de princes et de capucins, de barons et de récollets, de gentilshommes et de docteurs en Sorbonne, de princesses et de religieuses, de cardinaux, de chanoines et de sœurs grises, par un groupe d’aristocrates à longues oreilles et une centaine de feuillants à longs nez ». Vingt mille citoyens et citoyennes accompagnaient le convoi. Un corps de musique exécutait tantôt un air lugubre, tantôt jouait le Ça ira. Un chœur nombreux de basses-tailles et de hautes-contre entonnait alternativement des chants d’église et des chansons bachiques. Pendant trois heures ce cortège parcourut les principales rues et places de la ville. Strasbourg fut illuminé, et la nuit se passa gaîment à boire et à danser.
Tandis que les jacobins célébraient ainsi leur victoire, le parti modéré rentrait à l’hôtel de ville. Le maire provisoire, Lachausse, avait décliné les fonctions que le Gouvernement lui confiait, se disant incapable d’y suffire, et les avait déléguées à un riche négociant, Saum, qui ne les accepta lui-même que conditionnellement. Il fallut pourvoir par des élections à la vacance du conseil et de la municipalité. Ces élections se trouvèrent entièrement favorables aux partisans de Dietricb, qui figurait lui-même parmi les élus. Son ami, Frédéric de Turckheim, frère de l’ancien ammeister, devint maire, et le procureur général syndic de la commune, Mathieu, révoqué avec lui, fut réintégré dans ses fonctions.
Ce succès, qui d’ailleurs ne fut pas de longue durée, fournit de nouvelles armes aux ennemis de l’ancien maire. Ils représentèrent que Dietriçh n’en était que plus à craindre. Ils s’autorisèrent des manifestations sympathiques dont ses amis l’entouraient en prison, pour déclarer que son jugement à Strasbourg ne serait pas. un jugement, mais un acquittement concerté d’avance. La Convention estima que ces protestations étaient fondées: le 12 décembre elle décréta que Dietrich serait jugé à Besançon.
Du 23 décembre 1792 au 7 mars 1793, Dietriçh attendit son tour de comparaître devant le jury. Sa femme avait obtenu l’autorisation de partager sa captivité. Les jurés l’acquittèrent, mais leur verdict ne le rendit pas libre. Sur les réquisitions de l’accusateur public, il fut maintenu en état d’arrestation comme émigré et conduit de nouveau à Paris, où il fut écroué à l’Abbaye.
A Strasbourg, les jacobins luttaient contre la municipalité qu’ils accusaient de tendances à la fois antifrançaises et antirépublicaines. Ils réclamaient, par l’organe des députés du Bas-Rhin, Bentabole et Laurent, l’envoi en 'Alsace de nouveaux commissaires, munis de pleins pouvoirs, pour rétablir un accord nécessaire entre les autorités locales et les sentiments nationaux.
De son côté, le conseil municipal envoyait à la Convention une adresse où il se disculpait des accusations de modérantisme et de manque de patriotisme dirigées contre lui par les clubistes de Strasbourg. Elle fut remise à la Convention par Rollet-Baudreville, commandant de la garde nationale, et Mathieu Engel, ministre de l’église réformée française, qui, eux aussi, sollicitèrent l’envoi de commissaires, mais de commissaires impartiaux, ajoutaient-ils. C’était une protestation contre le choix fait la veille de Ruhl, Denzel, députés du Bas-Rhin, et de Couturier, député de la Moselle, tous trois membres de la Montagne.
Avant leur arrivée à Strasbourg, la municipalité eut la satisfaction de recueillir de la bouche d’un représentant du peuple la justification qu’elle réclamait. De passage à Strasbourg, Rewbell, qui se rendait avec Merlin, de Thionville, et Haussmann, de Colmar, à l’armée du Rhin, avait dit au conseil municipal : « Strasbourg était déjà une république avant d’être réunie à la France, et elle a donné trop de preuves de son patriotisme pour qu’on puisse suspecter les sentiments de sa population. »
Les trois commissaires de la Convention arrivèrent à Strasbourg le 9 janvier 1793 ; ils s’établirent au siège
do l’administration départementale, devenu plus tard l’hôtel de la préfecture. Là, devant un auditoire composé des autorités civiles et militaires et d’un grand nombre de citoyens, ils déclarèrent qu’ils procéderaient à l’enquête avec mesure et impartialité; ils promirent de n'accueillir aucune dénonciation anonyme, et invitèrent tous les bons citoyens à venir les renseigner publiquement sur la situation et l’état vrai des esprits dans le Bas-Rhin. Plusieurs personnes leur remirent immédiatement des mémoires.
Dans la séance publique du 1 5 janvier , Mathieu Engel, revenu de Paris, comparut à son tour. Après s’être attaché à établir la sincérité des dernières élections municipales, il termina par ces mots : « La grande majorité des bourgeois de Strasbourg, réunis dans leurs sections, pourra attester que la réélection des officiers municipaux, destitués au mois d’août , n’a pas été le résultat d’une intrigue, mais un acte de conviction. Le peuple les a réélus en vertu de son pouvoir souverain, parce qu’une destitution n’entraîne pas la perte des droits civiques. Les Strasbourgeois respectent les droits de leurs nouveaux concitoyens aussi bien que ceux des anciens. Ils forment le vœu que tous jouissent des bienfaits de la Révolution sous l’égide de la loi. Puissent les commissaires ramener à des sentiments moins violents ceux qui troublent la concorde en disant au peuple : « Citoyens, « la Révolution n’est pas terminée à Strasbourg; il en « faut encore une. » Les insensés ne voient-ils pas que c’est là un appel au pillage, à l’assassinat et à la guerre civile. »
Mais ce n’était pas la mission qui incombait aux com-
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missaires de la Convention. Tout autres étaient leurs instructions : on leur avait enjoint de détruire à Strasbourg la moindre trace d’esprit particularité, et ils n’hésitèrent pas à frapper un grand coup. Cependant Ruhl, qui était Strasbourgeois, ne crut pas devoir s’associer à des mesures dont il laissa la responsabilité à ses deux collègues. Le 18 janvier, ces derniers procédèrent à une nouvelle épuration du conseil municipal : 27 membres de la municipalité et du conseil furent destitués. Parmi les fonctionnaires, nous citerons le maire Turckheim, Brackenhoffer, Ulrich, Saltzmann, Noisette, le procureur général syndic Mathieu, et son substitut Schœll, grand ami de Dietrich, qui ne tarda pas à émigrer, et qui assista , en qualité de conseiller aulique prussien, au congrès de Vienne, où il intrigua pour amener un retour de l’Alsace à l’Allemagne. Parmi les conseillers municipaux suspendus se trouvaient Levrault, l’éminent philologue Schweighæuser, le sculpteur Kirstenstein dit Kirstein, Baudreville et Pasquay. Ils furent remplacés par le cordonnier Jung, jacobin probe, mais exalté, par Louis Edelmann, compositeur de musique, Treuttel, libraire bien connu, etc.... Les commissaires, qui s’étaient gardés de ne prendre que des jacobins, nommèrent Saum définitivement maire et procureur général syndic Hermann, qui plus tard, en qualité de maire de Strasbourg, assista au couronnement de l’empereur Napoléon.
La proclamation, qui portait la date du 18 janvier 1793, se terminait par ces mots: «Nous invitons tous les citoyens de Strasbourg à renoncer aux funestes divisions qui les séparent, à déposer toute haine per-
sonnelle, à se méfier des insinuations perfides des intrigants et des malveillants, à resserrer entre eux de plus en plus les liens de la fraternité et d’une union parfaite, à se rallier, pour la défense généreuse de l’unité et de l’indivisibilité de la République,, et à se convaincre que c’est dans l’inséparabilité de leur cité avec la grande famille française que réside uniquement leur salut. »
Cet appel à la concorde ne fut pas entendu ; les modérés qui avaient été nommés membres de la municipalité y répondirent par leur démission. Ce fut une faute, et non une lâcheté. Mécontents, mais non accablés, ils n’accusèrent aucun découragement; ils continuèrent la lutte, et leur opposition devint si vive que les commissaires enjoignirent à quinze des principaux meneurs de quitter à bref délai les départements du Rhin et le district de Bitche. Ils obéirent; ils sortirent du département, mais ce fut pour se rendre à Paris, où, moins suspects que Dietrich, ils obtinrent d’être entendus par la Convention dans la séance du 17 mars. Noisette et Thomassin prirent la parole au nom de leurs collègues et eurent gain de cause, grâce à l’intervention de Ruhl en leur faveur. Les décrets de destitution et d’expulsion rendus par Denzel et Couturier furent rapportés, et les deux commissaires furent rappelés de Strasbourg.
Ce nouveau succès pour les modérés devait être le dernier. Les commissaires, en s’éloignant, laissaient leur esprit à la maison commune de Strasbourg. La Convention, il est vrai, rétablissait les officiers municipaux qui avaient été destitués; elle permettait à quelques
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adversaires déclarés des jacobins de rentrer chez eux, mais elle conservait le nouveau maire, choisi en remplacement de Saum qui n’avait pas accepté. C’était assez pour assurer désormais la domination du jacobinisme à Strasbourg.