CHAPITRE IV
Monet, maire de Strasbourg. — Levée de 300,000 hommes. — Envoi à la Convention de deux délégués pour protester au nom des sections du dévouement de Strasbourg à la République. — Détresse de la population. — Émeute de Molsheim. — Première exécution capitale. — Euloge Schneider, accusateur public. — Retraite de Custine. — Siège de Mayence. — Arrivée de commissaires à l’armée du Rhin. — Enrôlements pour la guerre de Vendée. — Lutte des jacobins et des douze sections.
— Acceptation de la Constitution de 1793 . — Fête funèbre à la mémoire de Marat.
— Capitulation de Mayence.— Strasbourg en état de siège. — Le général Dièche. — Défense de la ville confiée à la garde nationale. — Levée en masse. — La guillotine en permanence sur la place d’Armes. — Épuration de l’administration. — Arrestations de suspects. — Établissement du gouvernement révolutionnaire. —
— Perte des lignes de Wissembourg. — Tribunal révolutionnaire. — Armée révolutionnaire. — Le maximum. — Cours forcé des assignats.
Les fonctions de maire, à cette époque, surtout dans une grande ville, et dans une ville frontière comme Strasbourg, étaient d’une importance capitale et d’une difficulté extrême. Très-compliquées, très-étendues et très-mal définies, elles comprenaient à peu près tous les pouvoirs qui aujourd’hui sont partagés entre la mairie, la préfecture et l’,ki tendance militaire. Il faut ajouter encore à cette large responsabilité les graves embarras résultant d’une guerre combinée avec une révolution : l’ennemi aux portes et les partis aux prises dans l’intérieur de 1r ville !
Telle était la place que Dietrich, avec beaucoup de talent, d’activité et .d’énergie, soutenu d’ailleurs par l’influence que lui assuraient un nom connu dans le pays, une grande situation antérieure, de nombreuses et
138 l’alsace française.
puissantes amitiés, avait remplie d’une façon brillante pendant trente mois, du 18 mars 1790 au 22 août 1792, et que personne ne semblait pouvoir occuper dignement après lui. Ni Turckheim ni Saurn ne s’étaient sentis à la hauteur de la tâche.
Ce fut un jeune homme de vingt-quatre ans à peine, étranger, sans attache, sans appui dans le département, sans notoriété, sans fortune, qui se trouva appelé à recueillir la succession de Dietrich et qui se montra capable de la gérer. Ce jeune homme s’appelait François Monet.
La famille de Monet était originaire de la Savoie; lui-même était né à Nancy-sur-Cluse. Son père était venu s’établir à Saverne, où il tenait un magasin d’objets religieux.
« Les allures de François Monet, a dit Engelhardt1, dénotaient beaucoup de tempérament. Il était de petite taille et avait le visage rond et coloré, plein de douceur et d’intelligence. Ses petits yeux noirs révélaient une âme passionnée et Ferme. A la façon des jacobins, il portait le bonnet rouge et la carmagnole qui formaient son costume officiel. Dans son cabinet, il était le plus souvent en veston blanc. Il vivait simplement et sans aucune ostentation. Sa vie était celle d’un vrai républicain. »
Malgré sa jeunesse, François Monet avait déjà rempli d’importantes fonctions lorsqu’il se vit placé à la tête
1. Vaterlœndische Geschicbte des Elsasses von der frühesten Zeit lis ^ur Révolution 1789, von A. W. Strobel, fortgesetzt, von der Révolution 1789 bis 1815, von Dr L. H. Engelhardt.
de la mairie de Strasbourg. Un moment professeur au séminaire catholique, il s’était jeté avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire. Bien avant que le triomphe de la République fût certain, ou même prévu, il s’était affirmé comme républicain. Au club du Miroir, ses discours, d’où l’enthousiasme n’excluait ni la parfaite netteté des idées, ni cette logique abstraite et terrible qui est le propre des penseurs de son parti, l’avaient rapidement mis en évidence, malgré l’exiguïté de sa taille. Aussi Monet avait-il été nommé membre du directoire du département , puis procureur général syndic. Il fit dans ces emplois preuve de zèle et de patriotisme. Mais ce fut surtout son influence de clubiste qui le désigna au choix des commissaires de la Convention. Il appartenait à la fraction française du parti jacobin. C’était un de ces jacobins français qui tenaient en défiance les jacobins alsaciens ou allemands, toujours suspects au pouvoir central malgré leur exaltation et la sincérité évidente de leurs sentiments.
Rude fut la tâche qui lui incomba dans les terribles années 1793 et 1794, dans des années où il eut à tenir tête à des ennemis de toute sorte, et plus encore à ses amis, où il vécut sous la surveillance soupçonneuse du club des Jacobins, tandis qu’il remplissait les périlleuses fonctions de maire; et pourtant, si grande que fût sa responsabilité, jamais la crainte de passer pour modéré ne l’entraîna à aucun excès. Il sut remplir la mission qu’il avait acceptée sans défaillances et sans emportement. Il posséda au plus haut degré, malgré sa jeunesse et les circonstances, cette qualité si rare en tout temps, mais surtout en temps de révolution, chez un
140 l’alsace française.
fonctionnaire public : l’obéissance administrative absolue, la parfaite correction de l’attitude.
Étranger aux influences locales, aux souvenirs historiques de l’Alsace, doué d’ailleurs de l’esprit de discipline, il devait être et il fut l’agent le plus précieux du gouvernement révolutionnaire dans le Bas- Rhin. Il n’eut jamais qu’un but, le triomphe de la République française, une et indivisible. Laborieux, désintéressé, irréprochable dans ses mœurs, ayant plutôt par conviction que par tempérament les allures du sansculotte, il mit au service de tous les représentants en mission qui se succédèrent à Strasbourg durant son administration, un concours dévoué, absolu, et dont des hommes tels que Saint-Just proclamaient tout le prix.
Au reste , son ardeur et son âge ne l’empêchaient point d’être un esprit capable de calme, de réflexion et de prudence. Qu’on imagine ce qu’il lui fallut montrer de mesure, d’habileté, de vraie sagesse pour avoir été le maire de la Terreur à Strasbourg, pour avoir satisfait aux exigences de cette redoutable époque, et n’avoir été ni attaqué pendant son administration, ni inquiété après !
Le nouveau maire fut d’ailleurs convenablement secondé par quelques-uns de ses plus fermes adhérents. Ce n’était certes pas un homme ordinaire, ce Mainoni qui, ancien épicier, après avoir rempli les fonctions de procureur général du district sous la Terreur, se rendit à l’armée d’Italie, et y conquit rapidement par sa remarquable bravoure le grade de général de brigade.
François Monet entra en fonction le 21 janvier, le jour même de l’exécution de Louis XVI.
Le 24 février 1793, la Convention qui, déjà en lutte avec l’Autriche et la Prusse, venait de rompre avec l’Angleterre et la Hollande et était sur le point de déclarer la guerre a l’Espagne, décréta une levée de 300,000 hommes. La nation, qui avait donné beaucoup et devait donner plus encore, ne recula pas devant de nouveaux sacrifices; elle répondit virilement à l’appel fait à son patriotisme. Mais l’effort était grand ; déjà la lassitude se faisait sentir ; il y eut quelques résistances. Elles étaient dues à l’action des émigrés et des prêtres insermentés qui encourageaient les réfractaires à la révolte et leur facilitaient ensuite les moyens de fuir.
Il y avait à Bâle, dans le pays de Porrentruy et à Ferrette, des agences spécialement établies pour favoriser les désertions. Depuis un an elles opéraient, non sans quelque succès. Dans le courant d’avril 1792, une colonne du régiment Royal-Dauphin s’en était allée, officiers en tête, rejoindre le corps d’émigrés réuni près de Fribourg. Le mois suivant, le comte de Montigny, colonel du 1 Ie régiment de dragons, avait passé à l’étranger avec quatorze officiers, quelques soldats et deux fourgons. De tels faits, bien que rares, étaient d’un détestable exemple, et les efforts pour les multiplier étaient continuels. La levée d’hommes ranima naturellement l’ardeur de cette propagande de désertion ; tout individu désireux d’échapper au service militaire reçut de perfides conseils et un concours efficace de la part des agents royalistes.
Lorsqu’on réunit la garde nationale sur la place d’Ar-
142 l’alsace française.
mes de Strasbourg et que Monet , comme autrefois Dietrich, vint exhorter ses concitoyens à former des bataillons de volontaires pour la défense de la République, il y eut peu de jeunes gens qui montèrent spontanément sur l’estrade; il fallut désigner ceux qui partiraient par un tirage au sort. Les journaux jacobins accusèrent la garde nationale de mauvais vouloir et de faiblesse.
Ces reproches semblaient viser surtout les familles de l’ancienne bourgeoisie. Elles s’en émurent et eurent à cœur de se justifier. Le comité des douze sections de Strasbourg envoya à la Convention deux délégués, chargés de protester contre les inculpations dont la garde nationale avait été l’objet, en déclarant que Strasbourg était loin, comme on le prétendait, d’être hostile à la République et de refuser sa part de sacrifices à la patrie. Cette démarche produisit sur l’Assemblée un excellent effet.
Les sections disaient vrai, d’ailleurs. Ce n’était pas la bonne volonté qui faisait défaut aux Strasbourgeois, ni le civisme, ni l’énergie patriotique. Mais de jour en jour les besoins devenaient plus impérieux, et la détresse plus profonde; on réclamait des habitants plus qu’fis ne pouvaient donner, plus qu’ils n’avaient. Depuis le début de la guerre, tous les bataillons qui venaient de l’intérieur avaient été successivement équipés et approvisionnés dans les départements du Haut et du Bas-Rhin. L’Alsace était à bout de ressources. L’argent manquait et le papier, grâce aux manœuvres des émigrés, était tombé dans un grand discrédit. Une feuille de Colmar, L’Ami des citoyens, journal du commerce et des arts, recevait d’un de
ses correspondants la lettre suivante, qui nous donne l’explication de cette crise: «Nouvelles étrangères: Bâle. — Nous avons aussi à Bâle notre rue Vivienne, où il se fait depuis quelque temps un agiotage affreux. Une foule de Français, échappés du sol de la liberté, vendent ou achètent et discréditent publiquement les assignats. Nos boutiques d’orfèvrerie sont remplies d’argent de France, qui s’écoule par des canaux secrets. On trouve à Bâle vingt marchands, lesquels assurent à qui veut la sortie de son numéraire à tant pour cent. »
Aussi bien que l’argent, les vivres, les vêtements, les armes manquaient, et pourtant il fallait armer, vêtir et nourrir les soldats. On avait fait des sacrifices énormes, on en faisait sans cesse, mais rien ne suffisait. Des armées désorganisées, une frontière sans défense, les places fortes dans un état déplorable, presque partout un matériel hors d’usage, voilà tout ce qu’on avait eu d’abord à opposer à l’ennemi. Au mois de janvier, dans une alerte qui eut lieu sur les bords du Rhin, les affûts des canons en batterie furent démontés à la première décharge.
Un fragment de lettre donnera l’idée de l’effroyable situation des troupes. Le commandant Mengaud se plaignait en ces ternies : « Le bataillon est dans un état de dénûment absolu de toute espèce d’équipement. Des marches forcées nocturnes, des camps presque toujours inondés, une paille pourrie, la fange, telle a été notre campagne. Notre équipement s’en ressent; nous sommes nus. Si vous connaissiez l’état de misère de notre brave bataillon, si vous saviez que nous sommes au canon tous les jours, vous emploieriez tous les
144 l’alsace française.
moyens possibles pour nous couvrir au plus tôt. Custine a ordonné à tous les bataillons d’être équipés pour le Ier janvier. Cet ordre ne lui coûte rien; mais c’est l’exécution qui est difficile. »
L’exécution était impossible; les réquisitions ne fournissaient presque rien; les arsenaux, les magasins de l’intendance étaient vides. Pour armer les levées décrétées en février, les communes durent céder les armes qu’elles possédaient, excepté toutefois les villages des bords du Rhin , dont les habitants étaient tenus à une surveillance continuelle, de peur que l’ennemi ne passât le fleuve par surprise. Cette dernière mesure eut un avantage ; elle permit de désarmer, sans les blesser ni les violenter, certaines populations rurales qui inspiraient peu de confiance; car à tant de périls et à tant de misères s’ajoutaient des craintes continuelles de trahison ou de révolte.
En plusieurs endroits, surtout dans les campagnes, la levée de trois cent mille hommes, prescrite par la Convention, souleva des résistances sérieuses, des tentatives de rébellion. A Molsheim, où dominait, comme nous l’avons dit, l’influence des prêtres réfractaires, éclata une véritable émeute; on dut recourir à la force pour la réduire. Les circonstances où de pareils faits s’étaient produits, nécessitaient des mesures rigoureuses de répression; elles ne se firent pas attendre. Les prisonniers pris les armes à la main tombaient sous le coup de la loi martiale. Trois d’entre eux furent guillotinés sur la place d’ Armes de Strasbourg. Ce fut la première exécution politique qui ensanglanta l’Alsace. Elle eut lieu, le dimanche de Pâques, 31 mars 1793. O11 l’entoura d’un
appareil redoutable pour impressionner plus vivement ceux qui auraient pu être tentés de suivre un pareil exemple.
Les condamnés, jeunes gens de familles aisées, parurent en habit de deuil ; un crêpe noir entourait leurs casquettes blanches. Tous leurs complices, tant acquittés que condamnés à la prison, durent assister au châtiment de leurs chefs. L’accusateur public, à cheval, conduisait le cortège. Au pied de l’échafaud, et toujours à cheval, il donna à haute voix lecture de l’arrêt de mort. Puis les trois jeunes gens montèrent l’un après l’autre à la guillotine. Ils moururent avec courage. Quand le bourreau montra les têtes à la foule, quelques cris de Vive la République ! partirent çà et là; mais la grande masse du peuple garda un morne silence. Jamais les exécutions capitales ne furent applaudies à Strasbourg.
L’accusateur public qui avait obtenu du tribunal criminel ces trois condamnations, qui avait présidé au supplice et en avait imaginé la pompe lugubre, était Euloge Schneider. Ce personnage, que nous avons déjà signalé comme un jacobin fougueux, a laissé un souvenir légendaire en Alsace, où son nom résume tout le système de la Terreur dans cette contrée. Mais la légende n’est rien moins que vraie, comme il arrive communément. En réalité, l’époque dite de la Terreur se divise pour Strasbourg en deux périodes distinctes : dans la première, comme influence locale prédomine Euloge Schneider; dans la seconde, François Monet ; et la seconde ne fut pas la moins sanglante. Schneider, en sa qualité d’accusateur public près le tribunal révolutionnaire, fit condamner à mort 3 1 personnes, tant à Strasbourg que dans les