‹ L'Alsace françaiseChapitre 7 sur 23 · ALS. FRANÇ. IO · texte numérisé non relu

ALS. FRANÇ. IO

tournées qu’il fit dans le Bas-Rhin, tandis que les condamnations prononcées sans sa participation se sont élevées à 62, ce qui forme un total de 93 victimes.

Il importe de le constater, sans prétendre pourtant atténuer la gravité du rôle joué par Schneider, qui pendant plusieurs mois occupa le premier rang. Mais ce personnage n’est connu du public que par la légende locale et par les récits de Nodier, encore plus éloignés de la vérité que la légende elle-même. Jamais Nodier ne justifia mieux qu’en ce qui concerne Schneider et la Terreur à Strasbourg le jugement de Sainte-Beuve; jamais il ne prouva d’une manière plus évidente qu’il avait le génie de l’inexactitude.

Schneider naquit, le 20 octobre 1756, de pauvres paysans à Wipfeld, petit village de Franconie. Le curé lui enseigna les premiers éléments du latin et, s’apercevant qu’il était doué, le fit entrer au gymnase des Jésuites à Wurtzbourg. Les jésuites, pour marquer l’enfant de leur sceau, le rebaptisèrent : il s’appelait Jean -Georges, ils l’appelèrent Euloge. C’est le nom qu’il garda et auquel s’attacha l’exécration publique en Alsace.

Au bout de trois ans, l’élève des jésuites, devenu adolescent, quitta le gymnase pour l’académie. Privé de ressources, il ne put continuer ses études qu’en se soumettant à la règle de Saint-Benoît.

Il y eut alors chez Schneider une explosion soudaine d’indépendance de la pensée et de passion sensuelle. C’était une révolte violente de la nature humaine contre la loi monastique. Mais la misère dompta cette première tentative d’émancipation : Schneider se repentit, fit

amende honorable. En expiation de sa faute, on l’enrôla dans l’ordre des Franciscains, où la discipline était plus sévère. Sous ce nouveau joug, il se livra avec ardeur, pendant plusieurs années, à des travaux théologiques et philologiques; il devint un helléniste distingué.

Mais ni la retraite, ni le travail ne réussirent à étouffer les aspirations qui l’avaient déjà compromis. C’est de ce temps que datent en effet ses premiers essais poétiques, qui à coup sûr ne sont pas d’un moine. Ils font partie d’un recueil que l’auteur a publié en 1789 et qu’il a dédié à Louise, princesse de Wied-Neuwied.

« Il y a quelques années, dit Schneider dans la préface, un ecclésiastique catholique d’Augsbourg publia une collection de lignes rimées, où il n’est question ni d’amour, ni de filles. Mais comme, malgré ma consécration, je me sens pareil aux autres enfants d’Adam, et que d’ailleurs je fais une distinction entre l’amour et la débauche, je confesse volontiers que je n’ai pas fait dix poésies, sans qu’il y en ait eu au moins une qui exprimât l’un des sentiments les plus universels de l’humanité. » Le révolté de la vingtième année n’était pas mort dans l’homme mûr, dans le savant.

Un amour plus sensuel que sentimental occupe une large place dans ce recueil qui, dès la seconde page, contient sous ce titre : La Morale des jeunes filles, les conseils suivants : « Veux-tu être éternellement bienheureuse ? Ne laisse pas ton bien en jachère; mets ton bonheur à faire des heureux : l’amour conduit à la félicité céleste. » Dans d’autres pièces, l’auteur révèle des préoccupations d’un autre ordre : il consacre une ode à la mémoire de Frédéric II, dont «les hauts faits sont inscrits dans le

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livre du temps avec du sang russe, français, suédois, hongrois et, hélas! avec du sang allemand ».

La mort de Joseph II lui inspire une élégie et celle du prince Léopold de Brunswick, qui s’était noyé en voulant sauver la vie à un enfant, une ode, la meilleure du livre, qui déborde de sentiments humanitaires et d’aspirations généreuses. Dans un hymne, Schneider chante les bienfaits de la publicité, « qui a brisé la pierre dont l’esprit clérical avait couvert la tombe de la vérité » . Dans une épître a un professeur de l’Université de Wurtzbourg, le poète s’écrie : « Maudire le fanatisme, briser le sceptre de l’ignorance, combattre pour les droits de l’homme, ah! ce ne sont pas des courtisans qui sont en état de le Dire. Il faut pour cela des âmes libres, qui préfèrent la mort à l’hypocrisie et la pauvreté a l’esclavage. Sache que parmi de telles âmes la mienne n’est pas la dernière. » Mais ce ne sont là que des aspirations, comme on en trouverait chez Schiller; en réalité, il n’y a dans tout le recueil qu’une seule poésie politique, c’est un chant de triomphe sur la destruction de la Bastille qui se termine par ces mots : « Les chaînes du despotisme sont tombées de tes bras, peuple heureux ! le trône est devenu le siège de la liberté et le royaume une patrie. »

Le livre eut deux éditions en peu de mois, mais ce succès tenait bien plus aux circonstances qu’à la valeur poétique de l’œuvre. Schneider était-il poète? Nous n’oserions l’affirmer ; ce fut un vrai tempérament révolutionnaire, un homme de son temps, qui portait en lui tous les longs espoirs d’émancipation, de liberté, de régénération sociale que la Révolution, à sa naissance,

faisait éclore de toutes parts. Il était doué d’une imagination qui ne manquait ni de puissance, ni d’éclat, mais il n’avait pas le sentiment de la perfection de la forme, sans laquelle il n’est pas de vrai poète.

S’il ne fut pas poète, il fut orateur. En 1785, Schneider, alors professeur d’hébreu au couvent des Franciscains d’Augsbourg, révéla tout à coup un grand talent oratoire dans un sermon sur la tolérance, prononcé à l’occasion de la fête de sainte Catherine, la patronne des écoles de filles. Par les idées qu’il émit, il s’attira les persécutions du clergé. Cependant, signalé à l’attention publique, il trouva des appuis ; il fut recommandé au duc de Wurtemberg, qui le nomma en 1786 prédicateur de sa cour, après avoir obtenu pour lui la dispense papale parce qu’il était moine. Comme Rabelais, il jeta le froc et prit l’habit de simple prêtre. Mais Schneider n’eut point pour le duc les complaisances habiles de Bossuet pour Louis XIV. La cour lui fut bientôt aussi hostile que l’Église. Il la quitta au printemps de 1789 pour occuper une chaire de belles-lettres et de langue grecque à l’Université de Bonn.

Ce devait être pour lui un port ; il y souleva de nouvelles tempêtes. Sa destinée tourmentée lui refusa le bénéfice de cette liberté universitaire dont tant d’autres professeurs, non moins hardis que lui, jouissaient tranquillement, de cette liberté que l’Allemagne avait eu à cœur de sauver des désastres de la guerre de Trente-Ans, et qui fut le point de départ de la renaissance nationale.

L’enseignement de Schneider parut spécialement dangereux ; on reprocha au professeur ses poésies, au prédicateur son libéralisme, « bien que les journaux littérai-

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res, a dit un contemporain, aient apprécié ces discours comme des chefs-d’œuvre et placé leur auteur au premier rang des orateurs sacrés de l’Allemagne catholique. » Schneider publia un ouvrage pieux, un Catéchisme des principes les pins généraux du christianisme pratique, et on l’anathématisa. Toutes les Facultés de théologie, à l’exception de celles de Salzbourg et de Wurtzbourg, désapprouvèrent le livre, nouveau en son genre, et défense fut faite aux libraires de le vendre, sous peine de 100 florins d’or (800 fr.) d’amende. Le professeur Schneider se vit forcé de donner sa démission. Suspect pour ses vers, suspect pour sa prose, suspect même pour son catéchisme, Schneider reprit encore une fois sa marche errante. C’est seulement à Strasbourg qu’il devait s’arrêter.

De Bonn, il écrivit au docteur Blessig, professeur de théologie à la Faculté protestante, pour solliciter une place dans la Faculté catholique qui allait, disait-on, se reconstituer à Strasbourg. Cette lettre fut communiquée à Dietrich qui, l’occasion venue, fit mander Schneider. Il arriva à Strasbourg le 12 juin 1791, et il n’arriva pas seul : six des principaux professeurs de Bonn, de Trêves et de Mayence, -et beaucoup de leurs meilleurs élèves suivirent son exemple. Peu après, il était non-seulement professeur, mais doyen de l’Académie catholique, vicaire apostolique du département du Bas-Rhin et membre du conseil municipal. Très-actif, en même temps qu’il témoignait de son application à ses devoirs professionnels par une thèse latine sur l’éducation , il prenait pied dans la politique militante. Dès son arrivée, le club du Miroir le compta au nombre de ses membres les plus assidus, de ses orateurs les plus enthousiastes.

On ne soulevâ pas une question importante sans que Schneider prît part à la discussion. Dans sa profession de foi il s’exprimait ainsi, à la date du 12 février 1792 : « On m’accuse d’être républicain. Républicain? Non! nous ne le sommes pas; nous sommes des défenseurs delà Constitution; nous avons juré de la maintenir et chacun de nous est prêt à sceller ce serment de son sang. » A deux mois de là, dans la salle du théâtre allemand, rue Sainte-Hélène, il prononçait l’éloge de Mirabeau, à l’occasion d’une fête commémorative à laquelle assistaient les deux sociétés du Miroir et de l’Auditoire. A la nouvelle des massacres des 2 et 9 septembre, Schneider s’écrie : « L’ami de l’homme gémit à la vue de pareilles scènes de sang, car c’est le sang de nos frères qui coule. Dieu merci, nous n’avons pas encore vu à Strasbourg de pareilles scènes et j’ai la confiance en Dieu et dans le caractère paisible, modéré, humain de mes concitoyens que nous n’en serons pas témoins dans l’avenir. »

Son influence fut aussi forte et étendue que rapidement acquise. C’est lui qui présida à Haguenau, « ville bien moins sous l’influence des aristocrates, des flatteurs et des courtisans », comme commissaire spécial, les élections à la Législative. A l’action de la parole, il joignit celle de la presse : le Ier juillet 1792 parut le premier numéro de son journal /’ Argus.

Ces ardeurs propagandistes lui créèrent de nombreux ennemis, et les plus impitoyables parmi eux furent d’anciens amis politiques. Schneider était le chef du parti jacobin local ou allemand, comme Monet était le chef du parti jacobin français. Tous deux soutenaient les mêmes

doctrines, combattaient les mêmes adversaires, mais n’en étaient pas moins ennemis, et ennemis irréconciliables. Leur lutte se termina par l’exécution de Schneider, qui porta la peine, moins de ses actes que de son parti, toujours suspect, et de son passé qui ne cessa de peser sur lui.

Il faut connaître ce passé et ses épreuves pour comprendre l’homme. Schneider n’est pas, ainsi que Monet, une figure simple et toute d’une pièce, facile à saisir d’un coup d’œil. Il y a sur ce large front bien des traits mêlés, et dans cette existence tourmentée, bien des replis. Il y a dans cette personne différents personnages, un philosophe, un moine, un savant, un poète, un politique qui se nuisent l’un à l’autre. L’ardeur du sang et la hardiesse de l’intelligence ont gâté le prêtre ; le couvent, même répudié, le froc, même jeté aux orties, ont gâté le révolutionnaire. Schneider fut un révolté plutôt qu’un homme vraiment libre. Sa vie antérieure donnait je ne sais quoi de louche à sa physionomie; les purs jacobins ne lui pardonnèrent pas plus d’avoir appartenu au clergé que les catholiques d’être devenu un jacobin. Quand Robespierre le marqua pour la guillotine, ce fut en l’appelant « le prêtre de Strasbourg ».

Nommé le 19 février 1793 accusateur public près le tribunal criminel du Bas-Rhin, érigé en cour martiale, Schneider apporta un grand zèle dans l’exercice de ses fonctions. Le tribunal était moins ardent, moins décidé aux mesures de rigueur qu’au moment de sa création. Les trois condamnations à mort provoquées par l’émeute de Molsheim furent les seules qu’il prononça. A partir de ce jour, il ne condamna plus qu’à la privation des droits civiques et à l’exposition publique sur la guillotine.

Cette modération paraissait dangereuse à Schneider. Sous l’action des événements, l’apôtre de la tolérance, l’auteur de l’hymne à la Fraternité s’était transformé en un inquisiteur révolutionnaire. Il redoutait de voir éclater la guerre civile, si les ennemis de la Révolution apercevaient chez ses défenseurs le moindre symptôme de faiblesse. Dans une circulaire aux juges de paix et aux officiers de police, il stimula le zèle de ses subordonnés par ces paroles menaçantes : « Citoyens, le peuple vous a confié un poste où vous pourrez vous rendre éminemment utiles à la patrie, mais aussi sa ruine se trouve en vos mains. Si vous ne répondez pas à la confiance que l’on place en vous, vous serez doublement coupables et sachez que le glaive de la justice ne punit personne plus sévèrement que les employés infidèles de

l’État . Oui, citoyens, je jure ici à la face de Dieu,

qui nous créa tous hommes libres, à la face de la Patrie, qui observe chacun de nos pas, je jure de poursuivre avec une sévérité inexorable chaque ennemi de la Loi. » « Schneider, à son point de vue, dit un historien royaliste, raisonnait avec une désespérante logique ; il affirmait, et l’événement a en quelque sorte justifié sa prédiction , qu’une .exécution capitale, faite à propos, préserverait plus sûrement le pays de la guerre civile qu’une indulgente condescendance. » Il demanda la création à Strasbourg d’un tribunal révolutionnaire, semblable à celui de Paris. « Nous vivons dans un temps, écrivait -il dans Y Argus, où il est nécessaire que les hommes soient inexorables et sans pitié comme Brutus... . Strasbourg a une cour martiale, mais les juges sont faibles comme des pères, au lieu d’être sévères comme le

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jugement de Dieu. Pas de pitié! de la justice! Elle seule est digne de vrais républicains. Je ne suis pas cruel, mais je considère comme mon devoir de recommander des mesures de rigueur, parce que notre situation l’exige. La République doit être établie avec une grande énergie, si elle veut exister. La loi doit juger inexorablement ; sans cela, la tyrannie se glissera de nouveau parmi nous. Mort aux traîtres et aux ennemis de la liberté ! Protection à ses défenseurs!... Qui s’oppose à votre unité? Personne, si ce n’est des fanatiques et des royalistes. Il faut les dompter par la guillotine. Toute autre peine leur est indifférente. Qu’ils redeviennent les maîtres et ils useront de bien d’autres moyens contre nous ! »

Le même langage se faisait entendre aux réunions des jacobins, les mêmes idées y dominaient, et tout poussait à l’application de ce système. Cependant le caractère strasbourgeois, peu enclin à la violence, porté plutôt à la conciliation, en retarda l’ avènement fatal.

Après cinq mois de combats contre les Prussiens , Custine avait été réduit, par l’inaction de l’armée de la Moselle, à se replier devant des forces supérieures. Il laissa une partie de ses troupes avec Kléber dans Mayence. Des quatre représentants en mission à l’armée du Rhin, deux s’enfermèrent également dans la place pour surveiller les chefs et soutenir le courage des soldats : c’étaient Rewbell et Merlin, de Thionville. Les deux autres, Louis et Pflieger, suivirent le général en chef. Celui-ci revint, à travers le Palatinat, jusqu’à la frontière d’Alsace. Le Ier avril, il atteignait Landau, ayant brûlé sur sa route les magasins d’habillements et de vivres établis par les Français à W.orms, à Franken-

thaï et à Spire. Il dut même abandonner la ligne de la Queich et se retirer derrière la Lauter entre Wissembourg et Lauterbourg.

A ce moment, le corps du feld-maréchal Wurmser, gentilhomme alsacien depuis longtemps au service de l’Autriche, et l’armée de Condé coupèrent les communications entre l’armée du Rhin et Mayence. Mais la retraite de Custine, sagement conduite, sans précipitation, sans trouble, n’avait eu pour conséquence ni la démoralisation, ni le désordre. Il n’y avait rien d’irréparable. Bientôt, des places fortes de l’Alsace et de la Franche-Comté arrivèrent des renforts, et avec ces renforts, une excitation nouvelle.

Le 3 mai, Louis et Pflieger furent rejoints à l’armée du Rhin par six autres commissaires de la Convention, les représentants du peuple Haussmann, Ruamps, Duroy, Laurent, Ritter et Ferry. Stimulés par l’opinion publique, ces commissaires voulurent pousser le général , auquel ils reprochaient, non sans quelque raison, de la mollesse, à une action plus vigoureuse et plus hardie. Ils exigeaient qu’une tentative fût faite pour débloquer Mayence et ils se mirent à exercer une sorte de tutelle, que Custine ne supporta qu’avec une grande impatience. Les commissaires, qui sentaient tout le péril d’un désaccord entre eux et le général en chef, furent amenés à demander le rappel de Custine. On lui donna le commandement en chef de l’armée du Nord et on le remplaça à l’armée du Rhin par Alexandre Beauharnais, nommé à la demande des jacobins strasbourgeois. « Oserai-je bien dire franchement mon opinion sur Beauharnais, s’écria plus tard Schneider après la perte des lignes

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de Wissembourg, sur lui, dont la louange a retenti si souvent dans les assemblées de nos patriotes, sur lui, qui doit en plus grande partie son avancement aux efforts de la société des Jacobins de Strasbourg? »

Avant de s’éloigner, Custine livra, sous les murs de Landau, un dernier combat, qui eut une fin désastreuse. Au milieu de la lutte retentit tout à coup le cri de Sauve qui peut! Les officiers et les représentants s’efforcèrent vainement d’arrêter les fuyards ; ils furent eux-mêmes entraînés. Un hasard heureux sauva les Français d’un désastre ; l’ennemi ne s’aperçut point du désordre que cette panique avait jeté dans leurs rangs. Quelques bataillons d’infanterie opposèrent une solide résistance aux attaques de la cavalerie prussienne et masquèrent la déroute. Le général Landremont, qui commandait ces braves, fit preuve dans cette circonstance d’autant de sang-froid que de courage. Grâce à lui, ce ne fut qu’un insuccès. Le soir, l’armée française reprit ses positions derrière la Lauter.

Peu de jours après, arrivait le général Beauharnais. L’effectif des troupes était alors de 60,000 hommes, sans compter le corps de Houchard en position près de Bitche. Malgré ces forces considérables pour le temps, malgré les excitations des commissaires, auxquelles on espérait que le nouveau général serait plus docile que son prédécesseur, rien ne fut entrepris pour débloquer Mayence.

A l’intérieur, l’agitation était extrême ; la guerre civile compliquait la guerre étrangère. Dès le 5 mai, fut institué à Strasbourg un tribunal révolutionnaire, dont Taffin était président, Wolff et Clavel juges, et où Schnei-

der, qui ne cessait d’en réclamer la création, fut investi également des fonctions d’accusateur public. Les jacobins strasbourgeois, sur l’invitation du club de Paris, exhortèrent leurs concitoyens, par une proclamation ardente, à former des bataillons de volontaires pour aller combattre en Vendée l’insurrection royaliste, qui s’étendait chaque jour.

Le 17 mai, sur la place d’Armes, devant la garde nationale réunie, eut lieu la réception solennelle des engagements. Ils furent nombreux; le danger de la République, l’indignation contre les rebelles, décidèrent à s’inscrire des hommes que leur situation avait retenus jusqu’alors. Des officiers et des soldats d’artillerie de la garde nationale, beaucoup d’employés, des hommes mariés s’enrôlèrent. Pour donner l’exemple, les membres les plus marquants du club des Jacobins et de la municipalité étaient venus signer les premiers. On vit monter successivement sur l’estrade Téterel, Masse, Sarez, etc... Le maire Monet et le procureur général syndic André annoncèrent qu’ils se mettraient à la tête des défenseurs de la République. Mais des soins pressants, des devoirs impérieux devaient les retenir à leur poste municipal, qui était aussi un poste de combat des plus dangereux.

Les bataillons furent complétés avec des volontaires de la campagne, protestants pour la plupart. Une fois prêtes, les troupes ainsi formées ne furent pas immédiatement expédiées en Vendée. On les retint à Strasbourg, tant qu’une invasion des ennemis du dehors fut imminente. C’est seulement quand le danger se fut éloigné de la frontière, qu’elles se rendirent dans les

départements de l’Ouest, où elles concoururent utilement à la répression de la révolte.

Durant ce mois de mai 1793, on retrouve à Strasbourg les mêmes luttes entre les modérés et les jacobins qu’à Paris entre les girondins et les montagnards. Les douze sections tentèrent un dernier effort. Suivant en cela l’exemple déjà donné par plusieurs villes, elles envoyèrent à la Convention une adresse dans laquelle étaient exprimés leurs regrets et leurs espérances. Elles suppliaient les représentants de la nation de donner au peuple une constitution définitive ; elles déploraient la lutte acharnée des partis, qui affaiblissait la France devant les attaques de l’étranger ; elles accusaient les jacobins d’être des intrigants et de vouloir « en soufflant le feu delà discorde, conduire, par la désunion et les crimes, la République à sa ruine ». Après un appel à la concorde, à l’apaisement, l’adresse concluait à la nécessité de la fermeture des clubs qui, d’après elle, n’exprimaient pas le vœu populaire.

« Législateurs ! disaient en terminant les signataires, l’intérêt de la République appelle votre attention sur cet amas d’étrangers et de patriotes nouveaux qui veulent expulser de leurs foyers les meilleurs citoyens ; nous croyons que c’est là un des plus imminents dangers qui menacent le vaisseau de l’État ; car sans la fidélité du peuple de Strasbourg, les excès de ces hommes nouveaux auraient déjà causé une explosion funeste à la chose publique, dont votre sagesse et votre fermeté sauront nous préserver. »

Cette adresse avait été rédigée par Jean Schweighæuser, le savant helléniste ; elle prouve que les jacobins allemands n’étaient pas moins suspects et odieux aux

modérés qu’aux jacobins français. Elle fut remise a Ruhl par les délégués des douze sections, Liebich, pelletier. Marchai, cordonnier, et J. J. Lauth, juriste; mais Ruhl, qui était montagnard, refusa, dans une lettre adressée a Lauth, de la lire à la tribune :

«Lorsque vous dites à la fin de votre adresse que vous réunissez vos voix a celles qui ont retenti aux rives de la Gironde et des Bouches-du-Rhône, vous auriez dû faire part de cette réunion à un Gensonné qui, en ma présence, a avoué être en relations avec Dumouriez ; à un Guadet, qui a demandé la dissolution de la Convention nationale; à un Vergniaud qui menace du démembrement des départements méridionaux... Mais vous ne deviez pas exiger de moi que je me rendisse l’apologiste de cette réunion , moi qui n’ai rien de commun avec ces fameux hommes d’État. » L’heure était mal choisie pour soutenir les idées contenues dans l’adresse. On était le 30 mai, la veille du coup de main révolutionnaire qui allait assurer le triomphe de la commune de Paris. Le lendemain, les girondins étaient perdus.

A la nouvelle des événements du 3 1 mai, l’Alsace ne courut pas aux armes comme un grand nombre des départements du Midi et de l’Ouest. Il n’y eut aucune émeute ; les sections, qui étaient modérées mais rien moins que girondines, se sentirent néanmoins vaincues et ne tentèrent pas de pousser plus loin la résistance. Les jacobins exaltèrent leur victoire dans leur club et dans leurs journaux. Les plus bruyants ne furent pas les jacobins dits français, quoiqu’ils eussent pour eux le maire, mais les jacobins alsaciens renforcés des révolutionnaires allemands, en tête desquels on remarquait

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autour d’Euloge Schneider, les frères Edelmann, le cordonnier Jung, Clavel, ancien prêtre allemand, Cotta, de Stuttgard, Butenschœn, originaire du Holstein, et de Klauer, gentilhomme du Brandebourg.

Le 27 juin, la Constitution de 1793 fut soumise à l’acceptation du peuple dans toute la France. En Alsace, elle fut acclamée par la grande majorité des citoyens. La promulgation eut lieu dans le courant de juillet et devint l’occasion de grandes fêtes. « La garnison et la garde nationale, dit Y Argus, se trouvaient sous les armes. La statue de la Liberté , montée sur un char sur lequel étaient placées six Grâces, ouvrit le cortège qui se rendit à la Finckmatt, où du haut d’une estrade la Constitution fut lue et le serment fut prêté. Quoique la célébration de cette fête n’ait pas été troublée, cependant il y manquait cette allégresse, cette fraternité et cette jovialité qui doivent animer les citoyens en un pareil jour.» Mais ces réjouissances publiques, d’où la joie était bannie, de l’aveu même de l’organe de Schneider, étaient à peine terminées que Strasbourg fut témoin d’un spectacle révolutionnaire tout différent.

La nouvelle de l’assassinat de Marat venait de retentir comme un coup de foudre. Les jacobins de Paris avaient rendu des honneurs publics à la mémoire de Y Ami du peuple. Ceux de Strasbourg crurent devoir suivre cet exemple. Ils organisèrent pour le 21 juillet une imposante pompe funèbre.

La solennité eut, comme on dirait de nos jours, un caractère officiel. Les représentants du peuple en mission, Louis et Pflieger, la municipalité, les tribunaux, le général Sparre, commandant de la place, et son état-major,

enfin tous les jacobins et jacobines se réunirent au club du Miroir, d’où partit le cortège. En tète, disent les journaux du temps, marchaient quatre-vingts soldats, suivis d’une musique militaire qui, « par sa mélodie et ses accords touchants et ravissants, rendait au public nombreux les accents de la douleur des amis de la Liberté sur la perte malheureuse du plus ferme de leurs soutiens ».

Un cercueil, représentant le cercueil de Marat, était porté par quatre sous-officiers; et, derrière le cercueil, des citoyens soutenaient un buste de Y Ami du peuple. Sur la place d’ Armes, le président du club prononça en français un ardent panégyrique : « Mânes de Marat, s’écria-t-il en terminant son discours, ombre illustre et chérie, reçois ici par ma voix les hommages des vrais républicains sans-culottes de Strasbourg. » A ce moment, le cercueil fut couvert de fleurs, « que six jeunes jacobines se faisaient honneur de répandre sur un si grand homme » .

C’est au procès-verbal de cette cérémonie qu’il est fait mention pour la première fois à Strasbourg, dans un acte public, de YHymne des Marseillais, chanté avec d’autres hymnes patriotiques.

Depuis quatre mois, la vaillante garnison de Mayence, assiégée par les Prussiens, attendait vainement du secours. Le 23 juillet, après avoir épuisé, sous les yeux des représentants du peuple, Rewbell et Merlin, de Thionvillc, tous les moyens de défense, toutes les ressources, après avoir prolongé la résistance au prix de tous les sacrifices, Kléber fut obligé de capituler.

La capitulation de Mayence était honorable; elle fut une de celles dont une nation n’a pas à rougir. Mais

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dans le premier moment on ne ressentit qu’une chose , la douleur patriotique de l’échec infligé aux armes de la République ; on s’abandonna sans réserve à l’entraînement de la colère; l’opinion s’exaspéra. Aux Jacobins, les propositions les plus passionnées se produisirent. Mal instruits et toujours prêts à crier à la trahison, des orateurs demandèrent que les têtes des traîtres qui avaient livré Mayence fussent envoyées en présent au roi de Prusse. En un pareil temps, ces accusations pouvaient être dangereuses, de Strasbourg arriver jusqu’à Paris, et être reprises à la Convention. Kléber trouva heureusement dans Rewbell et Merlin, de Thionville, qui avaient résisté, souffert et capitulé avec lui, des défenseurs dévoués qui lui firent rendre justice.

Du reste, au moment même où l’indignation était au comble, les Strasbourgeois restèrent sensibles à la voix de la justice et fidèles à leurs devoirs. Lorsque les malheureux défenseurs de Mayence entrèrent en ville, l’Avis suivant fut placardé sur les murs :

Liberté , Égalité.

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