‹ L'Alsace-Lorraine de nos jours;Chapitre 13 sur 29 · SAINT-PRIVAT · texte numérisé non relu

SAINT-PRIVAT

Le lendemain, de Metz, le train nous conduisait & Amanvilliers d'où nous allions parcourir le champ de bataille de Saint-Privat.

Le Messin qui m'accompagne n'a pas fait ce douloureux pèlerinage depuis la guerre, aussi c'est avec une émotion intense qu'il revit ces phases douloureuses de notre histoire. Hélas I il devait parcourir sa Lorraine pour la dernière fois ; quelques mois après, la mort brutalement le ravissait à l'affection de sa famille et à la France.

Aux environs d'Aman villiers, les Allemands ont élevé des monuments en l'honneur du 1" grenadiers de la garde, empereur Alexandre, de la 25" division hessoise, du bataillon des tirailleurs de la garde.

Un musée militaire est en construction non loin de là.

Après avoir dépassé les monuments de la garde du corps, du 3' régiment de la garde à pied, on arrive en obliquant dans la direction de la route de Verdun au fameux « Ange » élevé « aux braves et invincibles camarades du 1" régiment de la garde à pied », par Guillaume II, qui en a lui-même, comme l'atteste le monument, dessiné les plans.

Sur ce champ de bataille se dressent des mausolées à chaque pas, c'est encore celui du 12° corps d'armée saxon royal, et après avoir traversé le petit village de Raucourt où le prince royal Albert de Saxe passa la nuit après la bataille de Saint-Piivat, maison de la Grande-Rue, portant le n* 18, colui inauguré il y a trois ou quatre ans en l'honneur du 4« régiment de la garde.,

On atteint alors Saint-Privat et le « cimetière des Prussiens » puis enfin dans la Grande-Rue la fameuse porte qu'a reproduite le peintre de Neuville et, au bout du cimetière, le monument élevé à la mémoire du curé Bauzin.

On peut encore s'arrêter devant le chêne offert par M. de Bismark à l'empereur et planté le jour de l'anniversaire de Guillaume II, le 22 mars 1897.

De Gravelotte, la route descend ensuite vers le ravin des Geniveaux où se trouve le monument des chasseurs, puis remonte vers la ferme Saint-Hubert, à gauche, et le Point-du-Jour, à droite.

A droite du monument, la vallée de la Mans descend vers Ars.

Chemin faisant, nous visitons le hall de Saint- Privat.

Au bout d'un véritable cimetière où de chaque côté ■ont des tombes allemandes, le hall s'élève avec ses

voûtes de pierre, construites en demi-cercle formant une cour dallée au milieu de laquelle se dresse la statue de Guillaume le Grand.

Aux murailles du hall sont gravés les noms de tous les régiments ayant pris part à la bataille de Saint-Privat, avec leurs pertes en tués et blessés, officiers et soldats et les médaillons en bronze de leurs commandants.

Une autre statue, « l'Ange de la Victoire », chefd'œuvre de lourdeur tudesque, ange tout doré avec la stature d'un guerrier colossal, décore ce lieu funèbre.

Nous revenons par Roserières vers le fort Impératrice. Celui-ci est presque au niveau du sol et comme nous restons surpris devant Tenchevôtrement compliqué des innombrables réseaux de fils de fers qui en garantissent les approches, la sentinelle prussienne nous enjoint de ne pas nous arrêter et de poursuivre notre route, ce que nous faisons pour nous arrêter d'ailleurs, quelques pas plus loin.

Mais devant la sommation réitérée du factionnaire qui ne nous a point perdu de vue, force nous est de nous éloigner pour ne pas attirer sur nous les rigueurs de l'autorité militaire qui ne badine pas en ce genre de curiosité. Plus d'un Français a pu s'en convaincre là-bas.

Guillaume I" a voulu conserver en terre allemande le glacis de Saint-Privat, qu'il a appelé « le tombeau de sa garde » , et c'est ce désir qui a motivé la rétrocession des deux communes de Saint-Privat et de Sainte-Marie-aux-Chênes, que le traité de Francfort avait primitivement laissées à la France, en échange d'une rectification de frontière du côté de Belfort.

Ci L'ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS

SAINTE-MAHIE-ADX-CHÊNES. — SAINT-AIL

Nous trouvons difficilement àSaint-Privatunpaysan qui veuille atteler sa voiture pour nous accompagner à Sainte-Marie-aux-Chênes.

Presque tous les hommes sont aux champs, et seule la pensée d'un gain facile à gagner décide l'un d'eux à quitter son travail pour nous accompagner.

C'est encore un de ceux qui ont vu la guerre, et chemin faisant, il nous raconte, par monosyllabes, avec de grands soupirs, ce qu'elle lui a coûté :

— J'ai perdu, nous dit-il, trois chevaux, six vaches et cinq veaux... tout mon bien!

C'est le côté matériel de la guerre, à côté de l'horreur du sang répandu, mais ne mérite-t-il pas qu'on s'y arrête.

Que de braves gens ruinés par l'invasion, quand d'autres, et dont parmi ceux-ci plus d'un trône dans quelque capitale, constituaient leur fortune sur cet amas de ruines...

Nous arrivons bientôt à Sainte-Marie-aux-Chônes : sur une petite place s'élève un monument français que surmonte la statue de la Vierge. C'est le seul que nous ayons rencontré sur cet immense champ de bataille.

Il a été élevé par le colonel comte de GesHn, les officiers et les sous officiers du 94* de litjnc à tous les braves du régiment, morts pour la France, le 18 août 1870.

Aux environs de Saint-Privat, do nombreux monuments allemands se dressent en l'honneur du 4" grenadiers de la garde, du corps de la garde, du 4* de la

UN PÈLERINAGE PATRIOTIQUE It

garde à pied, du 2" grenadiers de la garde empereur français, du i2« corps d'armée saxon, etc.

Nous arrivons, à travers des plaines immenses, à Saint-Ail. Nous sommes encore à un point de Texti'éme frontière, près do la ligne de chemin de fer de Batilly. La garde-barrière nous rappelle qu'il y a nombre d'années, Français et Allemands se trouvèrent en rangs serrés, face à face, pour l'exhumation et l'échange des cadavres enfouis à cet endroit. Nous visitons le cimetière abandonné : çà et là, quelques dalles de pierre surgissent au milieu de la végétation.

La frontière est marquée par de petites bornes de pierre, distantes de quelques mètres et leur tracé effectue des zigzags et des sinuosités tels, que l'on ne sait pas toujours exactement si l'on est en France ou en Allemagne.

Les soldats allemands, nous dit la garde-barrière, en profitent d'ailleurs souvent pour venir se livrer sur notre sol à de bruyants ébats. Nos gendarmes sont à Batilly et semblent s'en occuper fort peu; je recommande ce passage aux contrebandiers !

Une gamine, près de la route, fait paître sa vache en France et, placée non loin de sa laitière, se trouve en Allemagne! C'est là, à ce moment, qu'apparaît avec force pour tout Français conscient de sa nationalité, le provisoire de cette frontière tracée par notre pays, le couteau sous la gorge.

Frontières naturelles! ces limites qui se perdent dans l'épaisseur des blés... non, frontières imposées par la Force au mépris de tout Droit- Ces bornes semblent alors surgir comme une provocation, comme un défi au Français qui passe et celui-ci est contraint de songer que le vainqueur n'en a jalonné

la route que pour nous permettre d'y aiguiser notre acier ou pour marquer notre humiliation.

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