‹ L'Alsace-Lorraine de nos jours;Chapitre 14 sur 29 · ADIEU A UN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ADIEU A UN FRANÇAIS

A une famille lorraine.

J'allais quitter la Lorraine pour visiter l'Alsace, mais je m'en voudrais de ne pas rendre un dernier hommage auparavant à la mémoire de celui qui me guida au pays annexé, plus encore avec son cœur que par sa connaissance des champs de bataille que nous visitâmes ensemble.

Le patriote lorrain, que je laissais un matin à la gare de Metz, avec des larmes pleins les yeux, n'est plus. Le modeste et l'humble qu'il était, à l'âme vaillante et à la foi puissante, vient de succomber à Metz sous les coups d'une cruelle maladie qui depuis longtemps le terrassait, et avec lui disparaît un peu de la France, aux provinces arrachées.

C'est un proscrit qui meurt sans avoir retrouvé sa patrie, c'est un Français qui agonise sans avoir pu revoir flotter sur son clocher natal le drapeau tricolore, c'est un Messin qui depuis plus de trente ans appelle et qui s'éteint sans que la France ait répondu.

Je parcourus avec lui les champs de bataille de la terrilïle guerre et ce qu'il me raconta, avec une émotion qui faisait battre son cœur plus vite et mettait des eanfdots dans sa voix : les hontes de la capitulation, les amertumes de la défaite et la douleur de l'exil, tout cela m'a laissé et me laissera à jamais une impression inclTttvable.

A son évocation, je vis se dresser devant moi tous les braves qui reposent en terre allemande et dont les vastes champs sont devenus le linceul; les innombrables croix qui, de tous côtés, attestent les fureurs et les violences des combats, grandirent à mes yeux comme autant de fantômes reprochant à mon pays de n'avoir pas su tenir son serment et semblant conjurer ma génération de n'oublier jamais et de se souvenir toujours. Sa douleur fut la mienne, nos âmes communièrent en la même pensée de délivrance, nos mains s'étreignirent avec le m(*'me espoir au fond du cœur.

Je ressens encore ces impressions multiples, j'entends toujours avec quel accent il me parlait d'« eux », les conquérants, des humiliations et des sacrifices subis sans murmurer depuis plus de trente ans, et je crois voir luire encore en son regard, si ouvert et si franc, cette flamme de fierté et de dédain qui brillait dans ses yeux, lorsque passait soudain près de lui une image du vainqueur !

Hélas I ce bon Français n'est plus...

Grâce à lui, imprégné de l'odeur fade des cimetières de Lorraine qui, à perte de vue et au milieu des horizons immenses, attestent notre résistance et l'acharnement du Germain, j'ai pu entendre en moi la voix de mes aïeux, sentir tressaillir tout un siècle de gloires et frissonner en mon être la vieille âme du passé, j'ai pu enfin, pieusement, prendre contact, pour la première fois, avec ma terre et mes morts.

C'est qu'il avait la foi puissante qui fait les forts, la foi robuste qui soutient les courages, la foi ancestrale qui rattache les mortels à la longue chaîne de leurs aXenn.

Avec moi, il voulut accomplir le pèlerinage que je m'étais tracé; ce devait être, hélas ! son dernier. Je crai-

gnais souvent de le fatiguer par ces marches incessantes, mais au souffle de ces souvenirs qui cependant le faisaient cruellement souffrir, il semblait rajeuni. Chapeau bas, nous allions alors plus loin, devant une couronne fanée et un ruban flétri, nous abîmer dans de douloureuses méditations.

€ Trente années, répétait-il souvent en crispant les poings avec rage et désespoir. »

Et devant la faiblesse et la lâcheté de mon pays, devant ce muet reproche qui me frappait au cœur, que de fois ai-je courbé la tête...

Avec lui, j'ai parcouru les villages du beau pays lorrain; pour moi, il interrogeait les vieillards sur le passé, les fils sur le présent, les bambins sur l'avenir, et toujours c'était la France qui triomphait. Ah ! que ne le sait-on ici... que ne puis-je le crier partout... On pense plus à nous de l'autre côté des Vosges que nous ne pensons à eux.

Oui, il était fier alors de cette belle confiance en son pays et en énumérant tout ce que les « coquins » ont amassé de deuils et de ruines sur leur passage, il me parlait aussi des revanches futures.

Il aimait passionnément sa cité aux rues étroites et aux maisons basses, et telle mutilation qu'elle devait subir, de par l'autorité allemande, le mutilait luimime. Voir les Allemands chassés de son pays... avec quelle énergie il voua disait ces mots i

Depuis trente-trois ans, en contact journalier avec lo conquérant, il avait gardé pour celui-ci la môme haine et le môme mépris qu'au premier jour. Quoique dans le commerce, et ses affaires en souffraient, sans aucun doute, il ne savait pas un mot d'allemand et n'en voulait point connaître.

Son foyer, fermé A luut uulro (lui parlait une km^iio

étrangère, s'ouvrait hospitalier au Français qui venait lui causer de sa chère patrie. Autour de la table ronde familiale, tandis qu'au mur s'épinglaient deux minuscules drapeaux français et russe, rapportés de la revue de Bétheny, il donnait alors libre cours à ses rancœurs, à ses angoisses, à ses souflrances et à ses espoirs, et souvent aussi... à son désespoir. On avait l'impression d'être chez soi, bien en France.

La mort vient d'abattre en lui une nouvelle branche du vieil arbre lorrain où s'abrite et se réfugie la France. Chaque année, le temps fait ainsi son œuvre, et la cognée du Destin vient saper les vestiges de ce qui fut Hier, en éloignant Demain.

Depuis trente-six ans, des lutteurs succombent; la France a oublié leurs noms et ne tend plus même, Hélas! la main à leurs descendants. Le brave Messin qui vient de mourir laisse derrière lui une famille ardemment française, un fils qui garde pieusement sou amour pour notre patrie et sa foi en l'avenir.

A ceux-là je veux serrer encore les mains et dire à tous ce que fut le défunt en adressant aux parents de ce vaillant Français, de ce protestataire irréductible, le cœur douloureusement ému et l'àme cruellement attristée, ce dernier hommage d'ami, d'enfant de France et de fils d'Alsace.

BM ALSAGB

Pourquoi le pèlerin, après avoir parcouru les champs de bataille de Lorraine ne semble -t-il pas éprouver une impression aussi forte, une émotion aussi intense en contemplant en Alsace les lieux célèbres où se dérou-

lèrent en 4870 les sanglants combats si chers à la mémoire française.

C'est parce que déjà peut-être, le spectacle des deuils innombrables qu'a fait surgir à ses yeux chaque coin de terre du sol de Lorraine, a habitué son cœur à la douleur et son esprit aux tristes méditations ; c'est aussi parce que l'horizon qui s'étend à sa vue dresse moins de silhouettes de croix noires, le sol de l'Alsace n'étant qu'un vaste tombeau.

Et cependant que de terribles souvenirs, que d'hécatombes glorieuses ils rappellent, ces petits villages hier inconnus et immortalisés maintenant par l'héroïsme de nos soldats : Reischofî'en, Morsbronn, Niederbronn ! ces noms dont la finale traînante semble l'écho lointain du canon qui tonne et rappelle le glas des tambours au seuil du trépas...

Wœrth, Freschwiller I que d'Histoire, que de pages glorieuses évoquent ces seuls noms.

C'est la légende vécue, ressuscitée avec son cortège de dévouements obscurs et de sacrifices consentis. C'est presque une génération qui succombe, que toutes ces vies humaines, en pleine floraison, se précipitant dans la tombe au milieu du tumulte d'armes qui se choquent, de fusils qui détonnent et d'épées qui se brisent.

C'est l'ouragan impétueux qui se déchaîne sous le souffle ardent des colères et des haines, c'est le ciel qui se déchire sous l'éclair des canons, c'est la terre qui s'entrouvre sous les pas précipités des coursiers écumants de sueur et de sang, c'est la chevauchée fantasti(jue, efl'rayante vers les tcnobrcs et vers la mort, c'est une nation ivre de poudre qui se rue contre l'envahisseur, c'est toute la terre qui tremble, c'est un peuple qui s'élève sur les cadavres de celui qu'il égorge... c'est la guerre I

La défaite hurle sa malédiction, la victoire clame son triomphe et le soleil de la Gloire qui auréole le vaincu semble vouloir encore défier jusque dans les nues, l'astre de la victoire qui resplendit au zénith.

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