‹ L'Alsace-Lorraine de nos jours;Chapitre 15 sur 29 · STRASBOURG. — LA VILLE · texte numérisé non relu

STRASBOURG. — LA VILLE

€ Strasbourg, c'est l'Alsace ; tant que notre drapeau flottera sur ses murs, l'Alsace sera française; mais Strasbourg tombée, l'Alsace deviendra fatalement prussienne... »

Patriotique langage que tenait le conseil de défense de la ville pendant le siège.

Strasbourg, en effet, n'est-ce pas dans la pensée française, toute l'Alsace, avec ses horizons splendides et ses moissons d'or, l'Alsace de la légende et de l'histoire, l'Alsace de l'invasion et de l'espérance... la blonde Alsace, popularisée par le dessin et par l'image, celle qui souffre et qui pleure, qui maudit et qui espère t

Pourquoi ai-je donc cependant éprouvé dans la capitale de l'Alsace l'impression la plus pénible et la plus forte, et à la fois, la plus douloureuse et la plus émue... de tout ce pèlerinage patriotique.

Metz, écrasée sous ses forts, courbée sous le vainqueur, avec ses pauvres rues étroites où l'on se heurte à chaque pas à la soldatesque prussienne, est profondément triste; Strasbourg semblant se dresser libre et fière, avec ses boulevards larges et bien tracés, ses voies superbes pleines d'animation et de bruit m'a paru plus triste encore.

Sans doute, parce que Metz imprègne le Français de sa souffrance, parce qu'elle exhale une poésie sublime, mystérieuse pour une âme qui ne connaît pas sa souffrance, parce qu'elle laisse planer sur elle tout un passé de douleurs, passé sur lequel pèse encore un présent lourd de maux toujours rivé à lui par le poids de ses chaînes... parce qu'enfin Metz conserve depuis plus de trente-cinq ans la physionomie boudeuse de la Vierge que l'on a violée, de la Pucelle que l'on a prise par trahison, dont le temps a pu sur les traits effacer le courroux, mais dont la douleur a creusé les rides, visage de vierge souillée, dont le dédain et le mépris plissent encore les lèvres, ces lèvres crispées et pâlies, sur lesquelles l'Allemand tente vainement depuis la conquête d'appliquer son baiser brutal.

La tristesse de Metz console le Français qui passe parce qu'il trouve en elle la fidélité et le souvenir; la gaîté de Strasbourg, au contraire, l'attriste, car s'il ne cherche pas à lire dans les replis cachés de son âme la vérité réconfortante, il ne sent plus survivre la pensée française...

C'est ce qui explique, sans nul doute, les récits de ceux qui, ignorant tout de la mentalité, de l'existence, des conditions de vivre des annexés et voulant à tous prix, souvent môme à celui de la vérité, paraître renseignés, rapportent d'un court séjour en Alsace des sentiments pleins de découragement et d'amertume.

Metz symbolise la délaite française, Strasbourg, le triomphe de la Prusse ; l'une est en décadence, l'autre en prospérité.

Le conquérant n'aime pas à parader sur des ruines, il préfère élever dos palais pour abriter sa gloire et étaler son orgueil, aussi a-t-il choisi Strasbourg qui forme un cadre superbe. Là, il se sent plus chez lui.

C'est d'abord l'immense bâtisse de l'Université qui frappe les regards, les postes et télégraphes, véritable palais, puis le palais de justice, l'église catholique et l'église protestante d« la garnison, le palais impérial, le palais de la délégation d'Alsace-Lorraine, la bibliothèque de l'Université, etc., etc.. Édifices nouvellement construits, véritables masses de pierres où le goût seml)le avoir été banni de l'architecture, pour être façonné au style prussien, plein de lourdeur et de dureté.

Fort heureusement l'ancienne ville est restée intacte et la vieille ville aussi offre maints chefs-d'œuvre. C'est le quartier de la cathédrale, les rues sont étroites et tortueuses, la population très dense, la cité y bourdonne comme une ruche d'abeilles travailleuses.

La place Broglie, avec sa fontaine, son théâtre et ses cafés, la Kammerzel, maison tout en bois avec ses fenêtres et ses boiseries ouvragées, merveille d'art,^ sur la place de la Cathédrale, la place Kléber avec son monument de bronze, rendent ce coin de ville ravissant.

La ville allemande s'élève là où se dressaient autrefois les bastions qui entouraient Strasbourg, la cité a ainsi non seulement doublé d'étendue, mais doublé également de population.

Celle-ci, de 80,000 habitants en 4870, atteint maintenant presque le chiffre de 400,000. L'ancienne gare française a été désaffectée et l'on y a aménagé un tribunal et un marché. Comme à Metz, une gare nouvelle, énorme, a été construite et l'on estime à plus de trente millions de francs la construction de celle-ci.

De tous côtés l'œuvre du vainqueur, considérable à Strasbourg, se dresse, imposante et fière et l'on com-

prend vraiment, mieux peut-être qu'en contemplant les forts qui menacent la frontière française, la pesanteur du joug germain et la solidité de ses entraves.

Le Français, angoissé, se tourne alors vers la cathédrale, y pénètre, et songe, sous ses voûtes pleines des ombres du passé, aux arrêts du Destin.

Page 1