MORT LB 6 AOÛT, A L'AGB DE TRENTB ANS
Mais le grand monument français du champ de bataille de Woerth-Froeschwiller se trouve à la sortie de Woerth en franchissant les hauteurs de Froeschwiller.
Élevé sur un promontoire, ce mausolée d'aspect imposant et sévère, avec coupole, porte, gravés sur une inscription en grès rouge, les noms de tous les régiments qui ont pris part à cette sanglante bataille ou (juarante-trois mille Français arrêtèrent toute une journée cent cinquante mille Allemands I
Nos soldats dépassèrent tout ce que l'héroïsme peut concevoir en glorieux exploits : la charge des cuirassiers dans les rues deMorsbronn, la légendaire « charge de Reischoffen », l'héroïque défense des turcos, au nombre de 4,500, semant la panique dans une masse profonde de 10 à 15,000 Prussiens, sont à jamais mémorables.
Tous ces morts immortels crient leurs espoirs au Français qui passe : en traversant Froeschwiller, après s'être arrêté à l'église catholique où il lit le nom des officiers français tués le 6 août 1870 et à l'église protestante, devenu le Temple de la Paix, il revoit le combat corps à corps dans le village, les maisons éventrées par les obus, les cours et les jardins ionchés de cadavres et dans les rues les mourants qui se traînent à genoux...
Le silence qui pèse sur Morsbronn lui rappelle le grand choc d'hier, et dans les petites rues, il lui semble voir la charge fantastique, effrayante des géants bardés de fer qui, penchés sur leurs montures affolées, se précipitent vers la Mort. C'est là, au bout de cette rue, que se dressait la barricade de chariots contre laquelle ils vinrent se briser... dans ces maisons, les Prussiens embusqués, les tuaient à bout portant et contre cet ennemi insaisissable, les cuirassiers piquaient leurs sabres dans les volets clos... d'autres encore tourbillonnent et tombent, frappés à mort. Là-bas, les survivants se rallient, sanglants, ivres de poudre et grisc's d'héroïsme; ils se reforment et rechargent. . . Tout se tait, les cuirassiers ne sont plus f
A la sortie ouest de Morsbronn, se dresse le monument élevé « Aux cuirassiers dits do Reischoffen » .
Fit, si le pèlerin de ces lieux troublants rcinonlo du côtédeWourlh, • la cabane des turcos • viendra encore
raviver ses douloureuses méditations avec le souvenir de ces si glorieux et si tragiques exploits...
Je ne pourrai terminer plus utilement ce pèlerinage sur les champs de bataille de l'année terrible sans exprimer un de mes vœux les plus chers.
C'est que nombreux ils soient encore les Français qui franchiront « la ligne bleue des Vosges » lorsque la période des vacances les éloignera de l'atmosphère lourde et troublante de la ville.
Et ce faisant, c'est un devoir patriotique qu'ils iront accomplir, une dette nationale qu'ils paieront en partie aux Alsaciens-Lorrains qui, depuis trente-cinq années, nous ont conservé si fidèlement le souvenir.
Qu'ils aillent, par leur présence, prouver aux annexés qu'on ne les oublie pas, leur dire ainsi que leur sol natal est resté celui que nous chérissons car c'est toujours la France que nous aimons en lui, celle d'Hier et quand même et malgré tout, celle de Demain I
Mais surtout qu'ils traversent la frontière sans esprit d'enquête, sans vouloir rapporter de leur trop court séjour là-bas • la vérité » sur la douloureuse question d'Alsace-Lorraine.
Les Français soupçonneux sont peut-être plus nombreux, hélas! que les Alsaciens et les Lorrains défiants, sans que rien cependant puisse justifier ce déplorable état d'esprit.
Qu'ils abandonnent ces préjugés mesquins, ce parti pris étroit qui blessent les consciences et meurtrissent les cœurs et qu'ils aient le courage de juger impartialement tout le mal que causent à l'influence de la France, les débats irritants, les antagonismes politi-
que8 et religieux dans lesquels ici nous semblons nous complaire.
C'est le vœu que je forme dans l'intérêt et pour l'amour de mon pays.
Puissions-nous aussi avoir servi en ces pages la cause de l'Alsace-Lorraine.
Elle est la terre des émotions fortes et des enseignements puissants; elle parle du passé, au seuil de l'avenir, c'est elle enfin qui fait « sentir » le devoir aux Français tentés de l'oublier. Et pour tout cela nous devons l'aimer plus encore I
« Venus ici désorientés un peu, hésitants, pervertis par toutes les fausses doctrines qui courent le monde, écrivait Mme Frédéric Régamey, nous en repartons régénérés. Au Parisien sceptique, à l'artiste français que séduisaient les mots sonores et les théories internationalistes, la terre d'Alsace a donné ses hautes leçons. Elle les donnerait de même nécessairement et fatalement, à tout autre Français et artiste, qui la viendrait étudier ainsi, et qui, sincèrement, écouterait battre son cœur (1). »
La nouvelle génération ne connattra pas t la haine » mais grâce à l'Alsace-Lorraine, elle saura la vérité ; elle apprendra qu'il y eut des Français des deux côtés des Vo.sgcs qui, pendant plus de vingt ans, ne vécurent que dans l'espoir d'une nouvelle étreinte. Si elle a élé attentive, elle aura entendu tressaillir encore dans la voix de ses pères, toutes les douleurs, toutes les souffrances, toutes les larmes et toutes les malédictions d'une race.
Et j'entends toujours comme un glas, ce cri du cœur d'un vieil Alsacien de ma famille qui, ne sachant cora-
(1) Quatre au» d'AUace, Mmo FrùdOric Rboahsy, illustré par FrédOric Héoamby.
ment m'exprimer tout ce qu'il pensait et ressentait en ma présence, s'écriait, d'une voix tremblante, une lueur dans les yeux — ces pauvres yeux maintenant clos à jamais — avec un accent d'énergie et de conviction indéfinissable « A bas la Prusse ! »
« A bas la Prusse f » C'était tout le français qu'il savait, ce patriote ardent.
Qui n'aurait été violemment ému et remué au fond de tout son être, devant cette protestation si farouche et si suppliante à la fois.
A bas la Prusse!... oui, c'était le cri de guerre de la vieille Alsace et de la vieille France I et c'est pourquoi cette imprécation de l'ancôtre, retentira à jamais en moi, comme un rappel au courage... comme un mot de ralliement.
La vieille Alsace qu'il incarnait est bien près d'avoir vécu, hélas I et la nouvelle Alsace se lève. Les Français bientôt, ne connaîtront plus que celle-ci. Celle qu'ils verront ce ne sera plus l'Alsace frémissante d'indignation et de rage en face du Prussien de Bazeilles et de Passavant, mais l'Alsace calme et digne, consciente de sa supériorité sur l'orgueilleux Germain de « la plus grande Allemagne ».
Celle qu'ils admireront ce ne sera plus le pays dévasté et ruiné par les horreurs de la guerre, mais la terre riche et prospère, fécondée par la paix; ce ne sera plus l'Alsace qui soupire et qui pleure, mais l'Alsace qui sème et qui travaille, ce ne sera plus l'Alsace qui attend et qui espère, mais l'Alsace qui persiste et gui dure.
Celle qu'ils aimeront, ce ne sera plus seulement enfin l'Alsace de la légende et de l'Histoire mais l'Alsace qui garde la France en son cœur comme la France garde em son cœur l'Alsace. Et ce sera l'Alsace de nos jours, l'Alsace de la réalité 1