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LES ÉLECTIONS DE 1907 ET LA SITUATION POUTIQDB EN ALSACE-LORRAINE

La brusque dissolution du Reichstag vient jeter tout à couple désarroi dans les partis. Le centre catholique

(1) Le Lorrain, \i décembre 1906.

allemand, qui avec l'aide du jeune clergé d'Alsace- Lorraine comptait sans doute préparer peu à peu le terrain et amener ainsi la fusion du « centre alsacienlorrain » dans ses rangs, est obligé de se démasquer trop tôt et de suite il émet la prétention de combattre tous les candidats qui refuseront son patronage devant le corps électoral.

Cette tactique fait dès lors de l'anticléricalisme la base de ces élections.

« En présence de ces destructions et de ces tristesses, notre cœur, à nous autres Alsaciens-Lorrains, se serre douloureusement, écrivait déjà au mois de décembre M. l'abbé Gollin. Français d'autrefois, frères par le sang de tous les Français et par le baptême de tous les catholiques, nous ressentons dans notre âme beaucoup plus que d'autres, tous les coup portés à l'Église dans notre ancienne patrie; en présence des événements qui se déroulent de la Moselle à l'Adour beaucoup parmi nous regrettent moins qu'autrefois les événements accomplis et répètent, non sans vérité, qu'ici nous jouissons de la paix, de la liberté, de la sécurité, au moins pour le moment et dans une mesure suffisante; les autres comme des gardiens fidèles, s'effraient des influences que les frontières n'arrôtent pas et qui nous menacent de maux semblables pour un temps plus ou moins éloigné si on n'y prend garde. »

Mais en 1907 le centre ne représente pas seulement, pour les annexés, cet état d'esprit inquiet et troublé et la défense de leur culte et de leurs croyances, il devient aussi le parti hostile au pouvoir, celui que l'empereur voudrait réduire afin que le vote des crédits coloniaux et la politique pangermaniste ne rencontrent plus désormais aucun obstacle. La situation dès lors est assez semblable, peuvent-ils croire, à celle de i887

OÙ il s'agissait de protester contre le septennat militaire, et c'est grâce à cette équivoque que les candidats du centre vont triompher dans presque toutes les circonscriptions.

« Le centre alsacien-lorrain » semble complètement démoralisé, il ne songe môme pas à se proclamer parti autonome et à élaborer un programme nettement particulariste qui le distingue du centre allemand ; ce n'est qu'au cours de la période électorale qu'il se retrouve quelque peu. M. Ricklin déclare à Thann que le parti catholique alsacien reste identique à celui d'hier malgré sa nouvelle dénomination. De son côté, M. Wetterlé répond à un contradicteur socialiste : «Je ne suis pas du centre du Reichstag », et celui-ci, qui est un adversaire courtois, d'ajouter: « Je le sais, vous êtes du centre Alsacien-Lorrain. » M. Preiss, candidat indépendant bien que soutenu par le centre, fait les mômes déclarations. Nous sommes du « centre Alsacien-Lorrain » et nous ne fusionnerons avec le centre allemand que lorsque l'autonomie de l'Alsace-Lorraine aura été votée, se décident-ils enfin à proclamer.

En Lorraine, la confusion est plus grande encore. Contre le Centre dont les indigènes repoussent la tutelle, le « Parti lorrain indépendant » ou « Bloc lorrain » soutient des candidatures lorraines mais, par une aberration inconcevable, deux de celles-ci éloignent au lieu de les rallier, les voix des patriotes protestataires. M. Max de Jaunez qui abandonne son siège de Metz pour se présenter à Sarreguemines-Forbach déclare que son patriotisme allemand lui commande de voter les crédits coloniaux demandés par l'Empereur et blâme le centre de son « manque de sentiment national » !

D'autre part, à Metz, le Bloc lorrain présente

M. Grégoire, Un immigré, avocat du fisc militaire, officier de réserve dans l'armée allemande, co-propriétaire de la Metzer Zeilung, « la mangeuse d'indigènes » . Par contre le candidat du centre, Lorrain d'origine, ^e réclame de cette devise : « Alsacien-Lortain avant tout! »

Les irréductibles ne savent que faire, hésitent, s'abstiennent ou votent pour le candidat socialiste. Les immigrés jettent toutes leurs forces dans la balance. C'est alors, selon le mot du Courrier de Metz, la débâcle (1)...

L'Alsace élit huit candidats du centre et deux socialistes, à Strasbourg-ville et Mulhouse. Le Parti lorrain indépendant perd le siège de Forbach-Sarreguemines au profit du Centre. Quant aux libéraux et aux démocrates, ils sont littéralement écrasés et désormais n'ont plus de représentant au Reichstag.

Pour la première fois donc depuis l'annexion, les partis allemands sont intervenus dans la bataille électorale et ont imposé leurs principes et leur étiquette. On s'est battu entre centristes, libéraux et socialistes comme en Allemagne et cela sans doute semblerait profondément attristant pour le Français qui, ne voulant se souvenir que des élections protestataires d'autrefois, négligerait de tenir compte de la situation

(1) La Lorraine scmhlo s'étro un pou ro8sidsio depuis. L'union dcsiadiK^ncHB'ostfailoaux i';icctii)ns partiullos du Conseil fjont rai do Molz on HCptcniliro durnior ot les deux candidats lorrains qui PO présentaient ont ùW' rlun. La Lorraine quoique catholique K'aKJrino nclteniont anli-conlriste, mais lo conlro redouble d'ellorlH ot vient do fonder uu nouvel organe en longue franç&Ibo : L'Avtnit lorrain.

créée aux pays annexés par l'attitude de la France en ces dix dernières années et de l'écho qu'ont produit là-bas nos querelles intestines et nos divisions profondes.

Pour qui donc veut songer, avec tristesse, certes, que nous n'avons rien fait officiellement pour redonner aux provinces conquises le courage d'espérer et que cependant elles ont dû « vivre » depuis ce temps, la conclusion sera loin d'être aussi troublante.

Tout d'abord une constatation s'impose. Alors que sous le régime de la dictature, des candidatures officielles étaient nettement posées et soutenues ensuite par l'intimidation et les menaces, aucun fonctionnaire celte fois n'a osé se présenter en Alsace-Lorraine et ce qui bien plus est, tous ceux qui ont sollicité les suffrages du corps électoral ont voulu être les « candidats indigènes » donnant ainsi à cette consultation populaire un véritable caractère * national » que n'avaient point connu nos provinces conquises depuis la protestation de 1887.

Les immigrés eux-mêmes, pour s'attirer dans un but électoral les sympathies des populations, n'ont pas manqué de rappeler les vieux souvenirs chers à leurs cœurs. Jamais on ne parla tant de la France !

Un socialiste alsacien écrit dans la Freie Presse de Strasbourg :

« Alsaciens-Lorrains, rappelez-vous ce qui vous est arrivé depuis 1870 sous la domination de l'Allemagne prussienne. On a voulu ignorer que pendant deux cents ans nous avons appartenu à la France, pour chercher à nous prussianiser de force. Il est vrai qu'à l'école on nous parle de la bonté allemande, de l'honorabilité allemande, de la générosité allemande, mais jusqu'à présent nous n'avons appris à connaître que l'orgueil

prussien, l'arbitraire prussien, la morgue prussienne ! »

Ne se croirait-on pas encore au lendemain de la conquête !

Voici ce qui se dit en Lorraine dans une proclamation : « Vous êtes des descendants de la vieille race lorraine indépendante, vous dont les pères ont versé leur sang sur l'autel de la Liberté ; vous dont les pères ont vaincu à Valmy toutes les réactions coalisées, conduites par la Prusse. »

Et ailleurs : « Ne touchez pas à notre ancienne patrie, car le poteau frontière est trop rapproché de nous » , déclare à Vie dans une réunion publique, au milieu des applaudissements frénétiques de l'assistance, un conseiller général à un orateur qui attaquait le gouvernement de notre pays, tandis qu'à Strasbourg, un démocrate fait acclamer la France comme étant « la seule nation marchant à la tête du monde civilisé » et que le candidat de la coalition libérale et démocratique est fèlc comme le représentant de la « jeune Alsace ».

Du côté du centre, indigènes ou immigrés tiennent le même langage. Ceux qui attaquent trop vivement le gouvernement français pour sa politique anticléricale affirment « qu'ils savent le distinguer de la France elle-même. » Dans une réunion électorale, à Massevaux, M. Lange, rédacteur à la Landeszeittmff, déclare qu'étant né dans les provinces rhénanes, il a, lui aussi, été annexé par la Prusse, et que, par conséquent, mieux que personne, il est à même de comprendre les sentitimcnts des Alsaciens.

Ce qui n'empêchera pas des Français de nier ces sentiments I

A Metz, le candidat immigré aflirme combattre le Centre parce qu'il infligerait < à notre chère Lorraine l'annexion morale après l'annexion territoriale » et il se

réclame de ses attaches lorraines; le candidat du centre riposte en défendant de mettre en doute ses « sentiments patriotiques lorrains » et en s'écriant, parlant du premier : « Soutenir ce candidat ce serait renier les conquêtes de liberté de la iiévoliition française ». Enfin le socialiste reproche à celui-ci d'être du centre allemand et à celui-là d'être officier prussien I

Le Courrier de Metz écrit : « Renvoyez ce demi-sang à l'étude de ses dossiers et à ses relations avec les immigrés, à son cher journal la Metzer Zeitung, la feuille qui depuis trente-six ans souffle la haine contre nous, contre notre langue, contre nos traditions, contre nos usages. Remettrez-vous notre drapeau lorrain aux mains de cet officier de dragons allemands ? »

Et le Messin qui soutient cette candidature, imprime en parlant de son concurrent du centre :

« L'invasion de 1870, paraît-il, va être achevée par celle de 1907. Après les uhlans de Bismarck, les chevau-légers du centre prussien 1 1 1 »

Chacun s'accuse de faire le jeu du gouvernement et la suprême insulte dont tous se défendent, c'est la qualification de « Prussien »...

Et dès lors, on pourrait dire que tous les députés élus en Alsace-Lorraine sont encore des « Protestataires » puisque, à quelque groupe qu'ils appartiennent : centre alsacien-lorrain, qui a accepté de coopérer, mais non de fusionner avec le centre catholique allemand, parti lorrain indépendant, libéral ou même parti socialiste, aucun de ces élus ne cesse d'appartenir à un parti d'opposition. Et tous cependant, ne l'oublions pas, ont besoin des voix des immigrés pour être élus !

En outre, il ne s'agit pas un seul instant comme en Allemagne de savoir si les élus voteront ou non les

crédits coloniaux, piùsqu'en effet il n'y a pas de candidat « gouvernemental ».

Toute la question se résume en ceci pour les annexés : voteront-ils pour le candidat libéral ou socialiste qui pourrait ressusciter en Allemagne la politique du Kulturkampf assez semblable au régime de Waldeck- Rousseau, Combes ou Briand, ou pour le candidat catholique ou clérical qui défendra toutes les libertés et les croyances?

De sorte que les indigènes restés profondément Alsaciens-Lorrains ont dû souvent confondre leurs intérêts et leur religion.

Une fois encore, en cette circonstance, l'Alsace-Lorraine se révèle avec les mômes façons de « sentir » que sa patrie d'hier. La situation politique n'y est que le reflet de la politique française, la confusion des partis est la môme et ce sont les mômes passions qui dictent les mêmes votes au delà des Vosges.

N'est-ce pas encore aussi la France qui domine tous ces débats, personnifiant pour les uns « la tradition religieuse », à laquelle elle se dérobe, et pour les autres « la tradition démocratique » à laquelle elle reste fidèle I

Tandis que les démocrates, les socialistes et tous les anticléricaux d'Alsace-Lorraine accusent le parti catholique de se laisser « germaniser » en acceptant Tentente avec le centre allemand, les catholiques et les cléricaux d'Alsaco-Lorraine reprochent aux premiers de se laisser « dénationaliser » par l'internationalisme, destructeur de toutes Ioa croyances et de toute idée do patrie.

Cela ne prouve-l-il point qu'au fond do tous les cœurs, en dépit ùqh divisions politiques ou religieuses, 80 dissimule, plus ou moins atténué sans doute par les

circonstances et par le temps, mais en tous cas subsiste un sentiment d'amour et d'affection pour la France, puisqu'elle tient encore tant de place dans les préoccupations des annexés et joue un rôle si grand dans toutes leurs décisions I

Enfin, n'est-ce pas dire que si demain, en notre pays, un gouvernement véritablement national savait apaiser toutes nos querelles et nos discordes pour réaliser enfin l'union de tous les Français, l'Alsace-Lorraine, qui n'a cessé de refléter exactement, depuis l'annexion, notre état d'Ame et de choses, serait, trente-six années après la conquête, plus ardemment patriote et plus française que jamais I

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