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LA LANGUE FRANÇAISE EN ALSACE-LORRAINE

La patrouille allemande passe, Baissez la voix, mes chers amis, Parler français n'est plus permis Aux petits enfants de l'Alsace.

La chanson a vieilli, et nos jeunes gens pour la plupart, l'ignorent ou ne s'en émeuvent plus, mais elle est restée vraie. La langue française est toujours proscrite en Alsace-Lorraine, et il n'est pas de jour où la lecture des journaux aux pays annexés, ne nous apprenne un nouvel exploit de la police ou de l'administration allemandes, pour faire disparaître tout ce qui pourrait la rappeler publiquement aux habitants.

Les journaux indigènes, par une ironie bien gauloise, ont institué une rubrique permanente spéciale pour relater ces persécutions, anodines en apparence, mais qui renouvelées sans ces.se, contribuent à créer une atmosphère insupportable de malaise. Elle porte ce titre bien suggestif : « La chasse aux inscriptions françaises. »

Qu'il nous suffise de relover quelques-uns do ces entrcniets qui soulignent do leur ridicule et do leur

grossièreté, les vexations auxquelles se livre le vainqueur trente-cinq années après la conquête :

« Strasbourg (il juin 1904). Un café qui vient de s'installer dans la rue des Grandes-Arcades, avait choisi comme enseigne le nom : « Café Impérial » . La police trouva que le mot « Impérial » avait une tournure trop française et elle l'interdit.

« Le cafetier, un Badois, a donc remplacé l'inscription séditieuse par la suivante qui a trouvé l'agrément de la police : « Wiener Café » . Il convient de noter que les adjectifs Continental, National et autres, sont tolérés, mais Impérial est interdit. Café Impérial trop français I

« Uîi menu séditieux. — La police de Strasbourg est connue pour son ardeur à pourchasser les enseignes et inscriptions en langue française qui affrontent le regard des passants.

« L'autre jour, elle a fait enlever au restaurant de la Mésange, un « Menu du jour » d'une exécution artistique, mais qui avait précisément le tort d'être en français » (Lorrain du 2 novembre 1903) (1).

Reproduisons-les textuellement ces petites notes avec les commentaires moqueurs qui les accompagnent, dans les journaux des annexés :

« A la devanture d'un bureau de tabac, à Saverne, figurait l'inscription : « Cigarettes françaises, en vente ici. » Cette inscription donna occa.sion à un gendarme d'entrer dans le bureau de tabac et d'exiger l'enlèvement de cet avis. C'est ainsi qu'à Saverne, la cause allemande a été heureusement sauvée contre l'invasion

(1) Il est à remarquer que la plupart des Français qui traversent l'Alsace en touristes ignorent cette cliasse aux enseignes françaises menée par l'administration allemande, aussi en concluent-ils souvent, au seul aspect tudesque des inscriptions commerciales, imposées par la force, que la ville est germanisée I

de mots français. Mais que se passe-t-il à Kehl, à Baden-Baden, à Wiesbade et Hambourg? Ces villes sont nécessairement vouées au péril français, si le gouvernement de Strasbourg n'a pas bientôt pitié de leurs gouvernements respectifs, et ne leur prête pour quelque temps ce génie administratif qui, chez nous, s'efforce sans cesse d'extirper les inscriptions françaises.

« Hourrah f — A propos de la marotte de l'administration de l'état civil de germaniser même les noms français et à laquelle à l'état civil de Strasbourg, op semble avoir mis une sourdine depuis les réclamations de M. Weber, de Boulay, nous exprimions le désir de voir se manifester, à Metz également, cet apaisement chauviniste.

« Quelle naïveté est la nôtre ? Il semble que ces chevaliers de la plume, n'ayant pu, vu leur Age ou leur état, prendre leur part à la conquête par le sabre, veulent prendre leur revanche au poste moins dangereux de leur rond de cuir. Et l'on germanise toujours à tour de bras. Mac-Mahon demandait à un nègre, le seul de son corps d'armée : « C'est vous qui êtes le nègre? très bien, continuez ! »

« Nous n'avons pas la naïveté de douter que nos fonctionnaires qui savent si prestement germaniser nos noms, sont des patriotes, mais nous pouvons leur dire : Très bien ! Continuez I Hourrah I

« On écrit à la Volktstimme qu'un Lorrain, dont le nom s'écrit en « ou » s'est vu bon gré, mal gré, transformé en « u » ; c'est très bien. Monsieur le greffier. Eh bien I à qui donc vont les palmes académiques que l'on n'en décore pas la boutonnière de ces paliiolards.

« La Vulksstimnw se demande si l'cnijiloyé de l'état civil est qualifié pour changer ipso fado les noms de nos ancêtre!*, ]mr pur esprit de chauvinisme. »

L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS 19i

Tout cela est bien ridicule et l'on comprend que ces tracasseries inutiles fassent difficilement goûter l'esprit de rAUemagne par nos compatriotes d'au delà des Vosges.

Et que d'efforts pour en arriver là ! La Prusse, dès la prise de possession de sa conqufîte, supprime complètement en principe l'enseignement du français dans les écoles d'Alsace-Lorraine. Puis, l'usage de la langue allemande est imposé dans les délibérations et môme dans les travaux des commissions des conseils généraux et de la Délégation d'Alsace-Lorraine.

Dans les justices de paix des cantons de langue française, il devient obligatoire à partir du 1" janvier 1888 ; enfin, une série d'ordonnances et de décrets prescrit la germanisation des inscriptions, des écritures et môme des prénoms.

Les comptes commerciaux doivent être dorénavant établis en marks et pfennigs; sur les registres, l'état civil des habitants est modifié :

Guillaume devient Wilhelm, Jean s'écrit Johann et Albert, Albrecht, etc. Tout ce qui a un caractère public doit subir la loi commune : inscriptions, enseignes, comme l'énonce la curieuse circulaire adressée à tous les maires, commissaires de police et magistrats d'Alsace-Lorraine :

« Une inscription ou une annonce est publique lorsqu'elle peut ôtre aperçue par une ou plusieurs personnes quelconques. Sont, en conséquence, à considérer comme telles, les annonces ou inscriptions qui se trouvant dans des locaux privés, peuvent ôtre aperçues de la voie publique, tels que les avis placés dans les magasins, dans les devantures, dans les jardins, etc.. Les inscriptions sur les vêtements, telles que sur les casquettes portées en public

par des employés ou domestiques de certains établissements commerciaux ou industriels sont à considérer comme inscriptions publiques. »

Dès lors, le mot allemand gas remplaça le mot français gaz sur les casquettes des employés de la Compagnie du gaz ; le coiffeur devint le friseur, le bureau d'octroi Octroi-Bureau, la modiste Modistin, le restaurant restauration, le concierge portier, le café Kajfêe, le concert Konzert, etc..

En Lorraine, où la langue allemande était presque totalement inconnue, chaque enseigne française tolérée dut être précédée de la même inscription en langue allemande.

Enfin, un régime de persécution fut instauré pour châtier ceux qui persistaient quand même à parler la langue proscrite. Les annexés s'en souviennent encore car il fonctionne de nos jours quelquefois, aussi la défiance à l'égard de l'étranger est-elle maintenent passée dans les mœurs.

Arrêtez-vous sans être vu auprès d'un groupe d'enfants dans les petits villages de Lorraine et vous aurez la délicieuse joie de les entendre jouer en français. Avancez-vous soudain vers eux... alors, comme obéissant à un mot d'ordre secret donné dans la famille, vous les verrez continuer leurs jeux en s'exprimant en allemand. N'est-ce pas significatif?

Que la langue française soit restée vivace en Lorraine, rien de surprenant à cela, dira-t-on peut-être, mais en est-il de même en Alsace où l'on parla toujours beaucoup allemand, ou du moins un patois qui lui ressemblait fort?...

Laissons répondre un écrivain allemand, Karl Emil Franzos, dans un ouvrage posthume, recueil de ses impressions en Alsace, que publia sa veuve il y a deux ans (1) :

« Durant les dernières années du règne de Napoléon III, écrivait-il, selon une évaluation faite en 4866, un tiers de la population (strasbourgeoise) savait parler et écrire le français. Un second tiers ne l'écrivait pas, mais l'entendait et le parlait, du moins tant soit peu. Le troisième tiers s'en tenait exclusivement au dialecte.

« Des personnes qui connaissent exactement la population, entre autres des fonctionnaires et des professeurs qui doivent le savoir m'ont affirmé que, pour ce qui concerne les habitants indigènes, ces chiffres se sont déplacés d'une façon sensible.

« Parmi les vieux Alsacien.s qui forment les sept douzièmes de la population, ce n'est pas un tiers, mais la moitié qui, à Strasbourg, parle et écrit le français. Dans cette moitié qui ne sait pas l'écrire, il y a une personne sur deux qui l'entend du moins, imparfaitement peut-être, mais assez pour s'exprimer.

« Un quart de la population indigène seulement, l'ignore complètement aujourd'hui. Quelques-uns pensaient que ce n'était pas là un phénomène attristant.

« Mais si l'on songe que te français n'est pas enseif/né dans les écoles, et que ce développement s'est accompli durant une génération de domination allemande on trouvera dan ce fait ample matière à réflexions. . . »

Et maintenant citons la statistique allemande et donnons des chiffres :

(1) Traduction faite par le Messager d' Alsace-Lorraine.

IS

Lors du dénombrement de 1895 en Alsace-Lorraine, près de cent soixante mille personnes — exactement 159,532 — avaient déclaré parler la langue française, au recensement de 1900, c'est-à-dire seulement cinq années après, à cette question posée aux habitants : « Quelle est votre langue maternelle? » C'est près de deux cent mille personnes cette fois — 198,173 — qui indiquent la langue française I Notons que parmi ces chiffres, les enfants figurent pour plus de cinquante mille : 26,228 garçons et 25,950 filles, et c'est ce qui est le plus important, ne l'oublions pas.

On a cherché à expliquer ces résultats dont nous pouvons nous réjouir et qui stupéfièrent littéralement les Allemands. Le correspondant strasbourgcois du Journal de Genève émit ces deux hypothèses, bien douloureuses pour la germanisation :

« Ou bien les populations exclusivement françaises sont plus prolifiques que les autres, écrivait-il, ou bien les enfants d'origine allemande se fondent si bien dans le creuset français, qu'ils oublient le langage de leurs pères; or, la première hypothèse n'est guère admissible; il s'ensuit donc qu'on se trouve en présence de ce phénomène que formulait naguère le mot célèbre : Grœcia capta ferscem victorem cepit.

« Cène sont pas les Alsacirns-Lorrains qni deviennent Allemands, ce sont les Allemands qui deviennent Alsaciens- Lorrains. »

Ces déclarations sont rassurantes ; en tout cas un fait est indéniable c'est que la langue française n'est pas en décadence en Alsaco-fjorraine. Il est certain d'ailleurs que ces chiffr«!S sont encore au-dessous de la vérité, car indiquer le français comme langue maternelle c'est immédiatement s'exposer à encourir les

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soupçons des autorités allemandes. Et combien redoutant les tracasseries de la police ou de l'administration, avec lesquelles ils sont obligés d'être en rapports constants : hôteliers, loueurs de voitures, etc., préfèrent déclarer parler la langue du vainqueur I

L'usage du français, répandu très peu déjà avant la guerre dans les campagnes alsaciennes, tend de plus en plus à disparaître c'est vrai, mais il est devenu par contre la langue « aristocratique » par excellence. Les Alsaciens apprennent maintenant le français par protestation, par distinction — pour se distinguer des Allemands — et par élégance.

On cite de touchants exemples d'ouvriers, d'employés ou de petits commerçants s'imposant de lourds sacrifices pour apprendre, après une journée de labeur, notre langue ou pour la faire enseigner à leurs enfants.

La population des campagnes revient, elle, à son dialecte local mais nous savons que, grâce aux efforts d'une élite intellectuelle de la ville, elle restera sensible par atavisme et par instinct, à la culture française.

C'est ainsi que nombre de feuilles, si sévères pour le conquérant, telles que le Dur's Elsass de Mulhouse, poursuivi tant de fois déjà, se publient en patois alsacien, tandis que de grands journaux quotidiens se transforment pour n'être plus publiés qu'en langue française. Il y a quatre ans, la Strassburger Zeitung, qui, vers 1787, paraissait en allemand et qui sous le second Empire était imprimé dans les deux langues, revenait au système de la langue unique, mais cette fois ce n'était plus l'allemand mais bien le français et la Strassburger Zeitung devenait le Journal d' Alsace-Lorraine.

L'année dernière c'était VExpi-ess de Mulhouse qui, de journal bilingue, devenait une feuille exclusivement française. Enfin, on annonce que le Journal de Colmar, tout entier en langue française, est à la veille de devenir quotidien et ainsi l'Alsace posséderait un quotidien français dans chacune de ses grandes villes.

Nous aurions donc tort de croire que l'influence de notre pays faiblit aux pays annexés et si la germanisation politique doit se faire un jour, la germanisation € des âmes » nous paraît bien lointaine.

La grande et riche France n'a même pas su mettre dans la balance alsacienne un peu de sa puissance et de son or comme le petit Danemarck qui, lui, soutient au Schleswig des journaux danois, entretient une agitation pacifique, et cependant la force de l'amitié et du souvenir, de son génie et de son âme ont suffi à main tenir là-bas son amour et son prestige, ses traditions et sa langue.

Les Allemands, impuissants à en dissimuler leur dépit, tentent de masquer au moins la nullité de leurs efforts. Maladroitement ils les soulignent au contraire par leur brutalité.

En novembre 1889, la Chambre de commerce de Strasbourg essaya de réagir contre certaines mesures d'un ridicule achevé concernant les enseignes ou les inscriptions placées sur les marchandises exposées aux devantures des magasins. Dans une pétition adressée au ministère d'Alsacc-Lorraine, elle fit valoir que Strasbourg est une ville frontière et visitée par beaucoup d'étrangers, il convenait de ne pas défendre des étiquettes portant des noms français. Elle prouvait ensuite qu'il n'existait pas de traduction convenable pour des mots tels (jue : écharpe, lavallière, cache-nez, guipure, jarretelle, etc.. D'autre part, do nombreuses

' désignations françaises étant courantes en Allemagne, i! était juste de les tolérer en Alsace également ; enfin ces restrictions n'ayant d'autre effet que d'entraver le commerce du pays, la Chambre de commerce priait le ministère d'intervenir pour que la police s'abstint à l'avenir de ces mesures de rigueur odieuses autant que ridicules. A cette requête le ministère, au bout de deux mois, repondit assez brutalement que, Strasbourg étant une ville allemande, il convenait que la langue en usage y fut allemande, puis refusa net d'adoucir les règlements de police régulièrement promulgués. La force des choses devait accorder aux Strasbourgeois une amusante vengeance.

Depuis l'entrée en vigueur, au 1" janvier 1900, du nouveau code civil, tous les négociants et industriels sont tenus d'inscrire sur les enseignes « pour empêcher la concurrence déloyale » leurs prénoms et leurs noms, tels qu'ils figurent sur les registres de l'état civil. Voici donc la police forcée de tolérer des prénoms français, que deux mois auparavant elle proscrivait sans pitié, et les Alsaciens-Lorrains auront la joie de revoir de beaux prénoms français, disparus depuis longtemps, briller sur les enseignes de leurs magasins. Que fait l'administration ? Elle déclare doucereusement que ceux qui voudront donner leurs prénoms en allemand y seront autorisés. On goûtera la perfidie de cette tolérance qui donne aux gouvernants le moyen de connaître le sentiment de chaque commerçant indigène (1).

Autre anecdote : un volontaire d'un an, Alsacien, recevait de son père des lettres adressées au régiment et dont l'adresse était rédigée en français. Le colonel

(1) Scènes et Doctrines du Nationalisme. — Maurice Barrés.

fit venir le jeune homme et lui reprocha ce fait rudedement. * Mon père ne sait pas un mot d'allemand », répliqua le jeune volontaire. « Eh bien f qu'il les fasse écrire par le diable ! s'écria le colonel, mais je ne tolérerai pas que vous en receviez encore avec l'adresse française. »

Ce sont maintenant les immigrés allemands qui, à Strasbourg, réclament timidement l'usage de la langue française... La germanisation marche vraiment à pas ; de géant f

Il y a, a dit M. Lucien-Victor Meunier, des plantes robustes, obstinées, qu'on a beau vouloir détruire, qui repoussent quand môme. On a tranché les tiges, arraché les racines, on a retourné laborieusement le sol; maintenant il est ratissé, bien net ; c'est fini. Du moins on le croit. On se trompe.

Ces racines que l'on détruisait étaient si profondément enfoncées dans la terre, touchant au roc même, que l'on n'a pu les atteindre toutes. Il en est reste des tronçons qui n'ont pas voulu mourir, qui, loin de la lumière, ont cherché autour d'elles des sucs nourriciers, se sont péniblement, lentement frayé un chemin à travers les épaisseurs de l'ombre, et finissent par faire jaillir des petits brins d'herbe verte, qui, puissamment, attestent leur vitalité indomptable.

Et c'est l'histoire de la langue française en Alsace- Lorraine.

Mais la résistance à la germanisation s'affirme plus encore, i)arce qu'avec plus d'efficacité, dans le dialecte local que tout bon Alsacien parle et comprend et c'est pour celui-ci une arme redoutable grâce il laquelle il manie la satire et ridiculise ses oppresseurs tout en défendant ses droits et ses intér(îts.

Fit ainsi ce patois, que les Français qui scîjourncnt

peu longuement aux pays annexés, croient trop souvent être la langue allemande, a servi à créer une littérature et un théâtre qu'il importe de ne pas ignorer.

LA RENAISSANCB ALSACIENNE

La Revue illustrée.

Les efforts inlassables de l'élite intellectuelle qui a su fonder en quelque sorte, à côté des organisations politiques et religieuses, « le parti de l'indépendance » ont provoqué une véritable Renaissance alsacienne.

Dans les lettres et dans les arts, au théâtre même, la volonté de la race s'affirme et, différencie nettement sa culture « à la française » de la culture allemande, en en démontrant à la fois toute la supériorité.

La Revue Alsacienne illustrée qui se publie depuis plusieurs années à Strasbourg, en est un exemple et l'on a pu dire d'elle très justement « qu'elle n'a pas son équivalent en France » (1). Dans le concert d'éloges qui a salué son apparition, nous regretterions de devoir passer sous silence ces quelques lignes que M. Henri Albert consacrait à cette m.ignifique publication dans le Mercure de France et où il en dégageait toute la haute signification :

I A feuilleter distraitement les collections de la Revue Alsacienne illustrée, écrivait-il, chacun s'est extasié sur le luxe de la typographie, la qualité du

(1) La Renaissance latine, 15 août 1902.

papier et l'agrément des pages harmonieusement distribuées...

« Mais, sous cette apparence somptueuse, sous ce luxe tranquille et de bon aloi, il faut démêler un sens précis que la lecture seule peut donner, une lecture attentive et perspicace qui saura deviner, entre les lignes, ce que le texte souvent ne dit pas. Ce sens, si vous le voulez, sera le sens alsacien...

« Alsaciens de France et Alsaciens d'Alsace, un lien impénétrable les unit : le culte d'un môme passé. Chercher dans le fond commun d'un petit peuple ce qui est capable de raviver et d'exalter son énergie, rendre sensible les choses d'autrefois, montrer ce qu'elles ont d'éternellement vivace, dégager de tout cela une règle féconde qui puisse affermir dans ses vues une génération hésitante, quelle plus belle tâche saurait-on assigner à une publication périodique? »

Apprendre à bien connaître son pays pour l'en faire aimer davantage, c'est la noble tâche que poursuit la Revue Alsacienne illustrée (1) et le « prospectus » qu'elle adresse à ses compatriotes en traduit admirablement l'esprit et le programme. C'est la voix de la nationalité qui parle sur l'autel élevé par ces Alsaciens fidèles, à la gloire de leur petite patrie :

t A nos compatriotes,

« Chaque Alsacien se platt à parcourir son pays : il se plaît aussi à se faire raconter les mœurs et les actions de ses parents aujourd'hui morts.

€ C'est un agrément et c'est en même temps salutaire. Il y a un bien-âtre physique et moral à se

(1) La Ravur AUaeienne illutirite parait en fascicules trimostrlelfl. Kilo forme ciiaiiuo année un voliimo do grand lu.\o de 250 pa^cs. Le prix do l'aboniiement pour la Franco est de 19 francs. Bui'caux : 27, ruo dos Serruriers, Strasbourg.

plonger dans son milieu naturel. En effet, teus nous sentons ce que nous voulons exprimer quand nous définissons l'un d'entre nous en disant : * C'est un vieil alsacien! C'est un vrai type de la vieille Alsace I » Et nous sentons également qu'un de nos compatriotes est diminué si l'on est amené à dire de lui, en secouant la tête : « Ce n'est plus un Alsacien ! »

« Chez tous les Alsaciens ce sentiment inné de piété ancestrale et d'attachement au sol existe, mais c'est insuffisant de demeurer vis-à-vis de l'Alsace dans cette phase sentimentale : il faut que nos raisons d'aimer notre terre et nos morts nous soient intelligibles et il faut que nous comprenions de quelle manière nous pourrions le mieux dégager, maintenir et prolonger la tradition alsacienne.

« Ces réflexions donnent la raison d'être et tracent le programme de notre revue...

« Elle veut rassembler les détails familiers de notre vie passée, parler de nos morts illustres, signaler à l'attention publique nos artistes, nos savants et nos écrivains, donner un tableau complet de l'activité intellectuelle de l'Alsace.

« Ainsi nous consacrons cette revue à tout ce que nous vénérons, à tout ce qui nous a formés. Nous rêvons qu'elle serve de point d'appui à nos jeunes générations pour qu'elles restent fidèles aux traditions de notre terroir.

« Notre programme, c'est de dégager dans le passé tout ce qui mérite d'être prolongé.

« Notre programme, c'est de signaler dans le présent tout ce qui naît de notre hérédité propre, tout ce qui peut prendre place dans le patrimoine de la nation, tout ce qui fait partie de « l'Alsace éternelle. »

« En feuilletant cette publication, chaque fils d'Al-

sace se trouvera ému, religieusement enorgueilli. Nous voudrions surtout que, mieux renseigné sur la personnalité de sa nation, il contribuât plus sûrement, selon ses moyens, à l'enrichir encore.

« Car, l'assertion qu'une chose est bonne et vraie a toujours besoin d'être prouvée par une réponse à cette question : « Par rapport à quoi cette chose est-elle « bonne ou vraie? »

« Les choses ne sont bonnes et vraies pour les Alsaciens que si elles sont le développement d'un germe alsacien. Du moins, si elles ne sont pas un fruit de notre race, il faut qu'elles acceptent les conditions de notre climat moral : oui, qu'elles se modifient selon l'esprit, selon le climat, il n'y a pas d'autre mot, que nous ont fait des siècles de civilisation alsacienne.

« Les Alsaciens, plus qu'aucun petit peuple, sont aujourd'hui disséminés. Dans les lieux divers où ils sont fixés, ils prennent de nouvelles attaches. Mais ils gardent et ils garderont durant plusieurs générations des racines dans cette terre alsacienne où sont enterrés leurs pères. Ne seraient-ils pas heureux de transmettre à leurs enfants, comme un patrimoine commun, le génie do notre petit pays ? Cette revue se propose de les y aider. Si les difficultés ne trahissent pas sa bonne volonté, elle contribuera à maintenir une conscience alsacienne ; elle inspirera, vérifiera, réveillera nos énergies essentielles. »

Chose rare, ces efforts ont été compris et récompensés en France, et l'Académie a décerné un prix à cette Revue si intéressante à tous les points de vue. Cet encouragement a été apprécié aux pays annexés, et depuis près de deux ans une publication analogue, consacrée à Miilz et aux pays lorrains, VAustrasief recommence à paraître f

Grâce à elle, aussi des conférences françaises sont faites maintenant en Alsace et en Lorraine par nos meilleurs écrivains qui peuvent ainsi aller donner aux annexés, de nouvelles raisons d'aimer la France.

Et la Revue Alsacienne illustrée ne se contente pas seulement de faire revivre tout le passé de la vieille Alsace, elle polémique au besoin pour défendre ses prétentions, sa littérature et son t particularisme ».

A un écrivain, M. Karl Gruber qui prétendait que l'Allemagne seule doit régir à l'avenir ses destinées intellectuelles et qui blâmait la Revue d'accorder une place prépondérante à la langue française, l'un des principaux collaborateurs de celle-ci, le D' F. DoUinger, répondait très nettement :

« Notre principe directeur, plus encore que notre raison d'être, c'est d'envisager toutes choses par rapport à l'Alsace. C'est par rapport à la culture alsacienne que nous envisageons la pensée française, et nous estimons que, nous voir sevrés de cette sève vivifiante, signifierait pour nous un amoindrissement. Pour parer à cette disgrâce nous ne voyons pas de meilleur moyen que de mettre en lumière, en remontant au passé, tout ce pourquoi l'Alsace est la débitrice de la culture française. »

Et à M. Gruber qui se refusait à voir le génie alsacien se traduire autrement que par la langue germanique, l'écrivain alsacien rappelait les nombreux fils qui ont quitté leur grande famille pour se fixer en France, en en défendant l'indivisibilité puisqu'ils participent aussi de la conscience de l'Alsace :

« C'est pour cette raison, concluait-il, que nous refusons de voir exclus de notre vie intellectuelle les Alsaciens lointains, que nous suivons avec intérêt leurs efforts, que nous saluons avec orgueil leur succès. Il

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y a là une part de notre patrimoine qui fructifie. Nous sentons que l'Alsace est en droit d'attendre, de ces enfants dispersés, un tribut qui rachète un peu le mal que lui a fait leur abandon. »

C'est ce que M. Maurice Barrés exposait en ces termes, où se retrouve cette profondeur de pensée et cette justesse d'expressions qui sont le propre de son admirable talent d'écrivain :

« llyaune discipline alsacienne, disons le mot : une épine dorsale alsacienne, écrivait-il. Celui qui naît entre les Vosges et le Rhin, d'une longue suite de générations toutes dressées par les mêmes conditions de vie, est physiquement prédisposé à sentir les choses d'une certaine manière. Les morts lui ont créé une sorte d'autonomisme moral. Même s'il quitte ses tombeaux, il ne sera pas nécessairement un déraciné, où qu'il aille et plongé dans les milieux les plus dévorants, il demeurera la continuité de ses pères et, pendant un long temps encore, participera de la conscience alsacienne. »

Souhaitons donc bon succès et, ce qui est mieux et plus, aidons en la faisant connaître, la Revue Alsacienne illustrée qui maintient étroitement ces liens entre Alsaciens de France et Alsaciens d'Alsace.

LA RENAISSANCE ALSACIENNE. — MUSÉE, THÉATRR ET LITTÉRATUnE

La Revue Alsacienne illustrée, qui a organisé aussi le Salon d'Arts où sont exposées pour la vente les, œuvres des artistes d'Alsace et de Lorraine, a complété

LALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS t05

et développé encore son rôle en créant un musée d'art et de traditions populaires alsaciens.

Grâce aux efforts et à la généreuse initiative du docteur Pierre Bûcher, le Musée Alsacien (4) présente aujourd'hui à ses visiteurs toute une série de scènes de la vie d'Alsace qui permettent de reconstituer aisément un tableau fidèle des coutumes du pays.

Des œuvres artistiques de grande valeur voisinant avec des objets usuels de tous les âges et de toutes les époques, des costumes, des armures, des bijoux, etc.. et c'est ainsi que l'Alsacien peut apprendre s'il le veut, dans cette maison familiale, dans ce logis paternel, toute l'histoire de sa petite patrie.

Il s'instruira en s'amusant et au contact de toutes ces choses d'autrefois, réfléchira longuement à chaque étape franchie par sa nation, pour en dégager ensuite la portée et la signification.

En s'arrêtant devant ces souvenirs recueillis pieusement par ses compatriotes, il comprendra toute la pensée qui les guidait et de leur avoir fait revivre un peu de ce « bon vieux temps » se dégagera peut-être une parcelle de reconnaissance pour eux et beaucoup d'amour pour leur pays.

Son âme se vivifiera en cette atmosphère du passé où l'Alsace contribua pour une si grande part au rayonnement du génie de « la doulce France » et prenant conscience de ses forces, de sa supériorité mentale sur le vainqueur, l'Alsacien renouera le lien, brisé peutêtre, qui le rattache à la longue chaîne de ses aïeux. Les fondateurs du Musée n'en demandent pas davantage.

(1) Le Musôe Alsacien, 23, quai Saint-Nicolas (23 Nikolennstaden).

« Notre pays, écrivaient-ils, est riche en souvenirs et en traditions. Nos ancêtres, dans un effort patient vers l'idéal et sous l'empire d'une vision très personnelle de la beauté des formes, et de l'harmonie des choses, ont su marquer d'une empreinte d'art originale les objets de leur vie usuelle, ustensiles, meubles, instruments professionnels, costumes, détails d'architecture.

e Ces objets donc, et tant d'autres choses encore, qui 'se rattachent directement au foyer et aux traditions po- <pulaires de l'Alsace d'autrefois et font ainsi partie de notre patrimoine, toutvulgaires qu'ils peuvent paraître, nous les aimons et les vénérons. Ils ont pour nous une signification morale non moins que documentaire. Les sauver de la destruction et de l'oubli en les réunissant pendant qu'il en est temps encore, en les groupant et en les présentant au pubUc, tel est le but que se pro- ,pose le Musée Alsacien.

t II y a là plus qu'une fantaisie de collectionneur ou de dilettante ; nous y voyons pour tous les Alsaciens d'Alsace un pieux devoir à remplir vis-à-vis de leur pays et d'eux-mêmes ».

C'est bien comme on le voit une véritable Renaissance alsacienne qui se prépare. Engourdie par la douleur depuis trente ans, l'Alsace se réveille soudain, pour affirmer avec vigueur sa nationalité, et trouver de nouvelles forces en se repliant sur soi-même. La langue française est traquée et bannie, la race germanique prétend partout imposer son langage mais elle compte sans l'Alsace qui spontanément se réfugie dans 8on dialecte local. Alors naît la littérature alsacienne.

« Pendant la période française, a dit M. A. Laugel, l'usage de leur dialccto national suffisait aux Alsaciens pour affirmer leur généralité; ils se glorifiaient d'être des Allemands français et personne ne leur contestait

ce titre. Mais lorsque leur pays fut incorporé à l'Allemagne, et après le premier moment de stupeur, ils eurent le sentiment secret que, pour continuer cette affirmation d'eux-mêmes, il fallait, à tout prix, qu'ils se distinguassent des nouveaux compatriotes que leur avaient donnés les lois de guerre. L'usage du français leur étant interdit, et la langue officielle ne suffisant plus pour établir la distinction qu'ils voulaient affirmer, ils devaient en arriver forcément à cultiver et, pour ainsi dire, à ennoblir ce patois national qui leur constitue une particularité incontestable. »

Les Alsaciens ont si bien réussi à cultiver leur patois que M. Emile Strauss a pu écrire : « L'alsacien, branche du dialecte alémanique, modifié par deux siècles d'assimilation française, est une langue forte, brillante, originale. Les mots, les adverbes, les adjectifs, les locutions françaises y pointent. Ce n'est ni de l'allemand, ni du français, c'est la fusion harmonieuse des deux langues (1). »

Mais il ne suffisait pas de créer une littérature alsacienne, il fallait la faire connaître à tous les Alsaciens. Cela c'est la plus belle œuvre du théâtre populaire qui s'est créé aux pays annexés.

Nous ne rechercherons par les origines du théâtre populaire en Alsace. Ce n'est point notre rôle, ni notre but, sachons seulement que ce n'est qu'en 4898 que les efforts d'une petite pléiade d'hommes de talent et d'énergie : le juriste Greber, le peintre Stoskopf, le journaliste Hauss et M. Hessler aboutirent à la créa-

(1) La nouvelle Alsace, par Emile Strads»,

tion du Théâtre Alsacien de Strasbourg tel qu'il existe aujourd'hui. Le directeur M. Gustave Stoskopf est un des jeunes écrivains actuellement les plus en renom de la nouvelle Alsace et c'est beaucoup grâce à lui, que l'œuvre, qu'il a contribué à créer, est devenue si floririssante et a pu, encouragée par ses succès, s'implanter également à Colmar et à Mulhouse.

L'une de ses pièces, D'r Herr Maire, Monsieur le Maire, est un véritable petit chef-d'œuvre d'observation, de critique et d'ironie acerbe où l'immigré et le rallié sont en bien ridicule posture.

Voj'^ez comment ce maire, soupirant après une décoration qu'il espère obtenir par sa platitude et son obséquiosité à l'égard du vainqueur, fait valoir ses titres :

t Je suis maire depuis vingt-cinq ans, cinq fois récompensé dans les concours agricoles, membre delà Société des Vétérans, j'assiste toujours aux conférences sur l'agriculture, j'ai toujours chaudement recommandé l'engrais artificiel, je salue toujours poliment M. le gendarme, je ne manque jamais le banquet officiel à la f(îte de l'Empereur ; j'ai pris deux actions de la raffinerie de sucre d'Erstein, j'ai toujours travaillé pour le candidat du gouvernement... (A part.) Il est vrai que je n'ai jamais voté pour lui, mais ceci ne peut pourtant pas se savoir... (Subitement inquiet.) L'opposition dans le Conseil municipal m'aurait-elle noirci auprès du préfet? Aurait-on appris que j'ai un arrièrecousin officier français, et que je mets du sucre dans mon vin? Mais non, ils le font tous. Ou bien que j'ai pincé mes rhumatismes dans les casemates de Strasbourg, en 4870, comme garde mobile... »

Monsieur le Maire^ on le conçoit, eut un succès énorme en Alsace, mais en Allemagne on y vit une

L'ALSACE-LORRAINE AUX ALSACIENS-LORRAINS f09

œuvre trop « particulariste » et par conséquent à tendances antiallemandes. Et cela ne contribua pas peu encore à accroître ce succès.

Les saillies les plus satiriques de Stoskopf à l'égard des immigrés ont pu ainsi faire la joie des spectateurs du Théâtre Alsacien, mais sans doute Stoskopf ne s'attendait-il pas à être encore dépassé lui-même par un auteur... allemand, tant il est vi*di que les Allemands s'alsacisent ! C'est ainsi qu'au mois de février dernier la censure interdisait un passage jugé subversif d'un vaudeville intitulé Cousin Réfradaire, de M. Gûnther, un Allemand immigré, qui faisait tenir aux personnages en scène le bout de dialogue suivant :

— Il n'y a pas de plus grand malheur que lorsqu'on Alsace meurt un Allemand (Schwôb).

— Mais pourtant, il y en a un de moins alors I

— Bien sûr! mais tous les parents du défunt s'empressent d'accourir pour assister à Tenterrement, et lorsqu'ils sont en Alsace, ils ne veulent plus repartir I

Dans la bouche et sous la plume d'un Allemand, on conçoit que ces propos fussent jugés par la censure du dernier mauvais goût f

D'autres pièces comiques, des drames en dialecte furent joués à Strasbourg. On y représenta aussi une adaptation de VAmi Fritz et des traductions d'Erckmann-Chatrian.

Avec M. Gustave Stoskopf, d'autres auteurs : MM. Charles Hauss, Julius Greber, Ferdinand Bastian, Ad. Horsch fournirent des œuvres au Théâtre Alsacien de Strasbourg, qui semblent vouloir se rapprocher de plus en plus du drame historique.

M. Ilanc au Théâtre Alsacien de Colmar et M. Alfred Weiss au Théâtre Alsacien de Mulhouse ont donné des pièces très goûtées.

Enfin une Société de musiciens n'a-t-elle pas monté à Strasbourg des opéras comiques parlés et chantés en français et lorsqu'on imagine de créer au Théâtre populaire un certain nombre de places offertes gratuitement aux petites ouvrières de toutes les professions comme cela s'est fait à Paris, savez-vous le nom que l'on donne à cette nouvelle œuvre purement alsacienne? Mimi Pinson!

Dans sa simplicité, pouvait-il être une pensée plus touchante et plus attendrie...

Le Théâtre Alsacien mérite donc qu'on s'y arrête, car il est en lui-même une des branches les plus fécondes de la Renaissance, de la résurrection aux pays annexés et qui contribuera le plus, par sa distrayante publicité, à faire apprécier la culture et la mentalité alsaciennes.

« Et par-dessus tout, le théâtre alsacien apparaît comme l'expression concrète et vivante du désir ardent d'un petit peuple qui fait effort pour conserver sa nationalité en face des élément étrangers qui menacent de l'envahir de toute part. Cette tentative d'art populaire, fécondée et vivifiée par le plus généreux patriotisme, est bien la manifestation d'un besoin intense de se ressaisir soi-même, aussi bien dans le domaine de la littérature que dans celui de la politique et de l'économie sociale. C'est une preuve nouvelle de la ténacité d'une petite race que les armes n'ont pu terroriser, que les lois dictatoriales n'ont pu abattre, et qui veut rester elle-même envers et contre tous.

« A ce point de vue surtout, le tbéâtre alsacien a droit à toute notre sympathie, justifiant une fois de plus le mot de Micbclet, selon lequel « il n'y a rien de plus français que des populations qui ne parlent

point le français, comme nos Basques, nos Bretons, nos Alsaciens (1). »

Itl

l'ahb alsacienne

La mentalité alsacienne participe de la culture fran çaise et de la culture allemande, ce qui lui a permis de se créer une mentalité propre qui fait son charme et son mystère. L'Alsace avant 1870, qui servait de trait d'union entre les civilisations allemande et française, tend à redevenir de plus en plus en son particularisme, t un moyen de pénétration pour les idées françaises en Allemagne. »

Si les Alsaciens participent d'une certaine culture allemande, celle d'autrefois, jamais ils n'ont pu se pénétrer de la mentalité « prussienne », de cet esprit de discipline qui écrase son esprit, son art et sa littérature.

Le pays si cher à nos cœurs est ainsi resté avec les mômes façons de penser et de sentir. Malgré l'annexion, ses habitants jugent et agissent en Alsaciens cultivés à la française.

Les Allemands se rendent compte eux-mêmes de tout ce qui les différencie et les sépare ; ils subissent même leur supériorité. Pas un étudiant qui ne vienne à Strasbourg sans vouloir s'assimiler une parcelle de cette éducation qu'il sait ne pas posséder, et avec le désir de « se façonner » au goût de Paris I

(1) Le Théâtre populaire en Alsace, car Henri Schoen,

Cela s'explique aisément pour qui veut approfondir les choses.

L'Alsace, malgré la légende ancrée si fortement en France et qui veut qu'elle soit d'origine allemande, a fait partie de la Gaule et jusqu'au troisième siècle après Jésus-Christ, participait de sa civilisation. Elle a donc joui pendant quatre siècles de la culture romaine qui l'a pénétrée profondément.

Les barbares germains occupèrent seulement l'Alsace vers le quatrième siècle et furent transformés par les Alsaciens. Viennent alors le christianisme à cette époque, la civilisation mérovingienne depuis la fm du cinquième siècle, et carolingienne depuis la fm du huitième siècle.

Pendant tout le moyen âge, il est vrai, l'Alsace devient le foyer le plus important de culture germanique et le chemin pour la France des idées allemandes, mais elle conserve des qualités de personnalité que n'eurent jamais les autres provinces.

La paix de Westphalie, en 4648, la rend à sa vieille patrie gauloise et elle participe donc encore de la civilisation française, jusqu'à nos jours.

Les Allemands, au contraire, se civilisent bien plus tard, car en dehors des peuples des bords du Rhin, ils ne connurent pas la civilisation romaine.

Les Prussiens christianisés seulement vers le onzième siècle par l'ordre teutonique, n'étaient presque encore que des hordes barbares.

C'est donc de douze siècles que la civilisation prussienne qui prétend dominer aux pays annexés, est en retard sur celle des Alsaciens I

Chaque civilisation a d'ailleurs sa méthode et il n'est rien de plus édifiant que d'établir un parallèle entre celle de la France et celle de l'Allemagne . La prise de

possession de Strasbourg par les Français, le 30 septembre 1681, effectuée sans avoir tiré un coup de canon et l'entrée des Prussiens le 21 septembre 4870, au milieu des ruines qu'ils avaient amoncelées, les ont déjà définies toutes les deux.

On sait trop quelle fut celle inaugurée en Alsace- Lorraine par l'Allemagne ; ce qu'on ignore davantage, c'est la manière dont la France sut conquérir les cœurs et s'attacher ces provinces. Un seul exemple peut la dépeindre.

En 1828, le roi Charles X passant par le petit village d'Ittenheim, s'excusa auprès du maire, M. Ammel, de ne pas savoir assez l'allemand pour causer à son bon peuple d'Alsace, braves paysans ignorant encore le beau parler de France. Cela cent quatre-vingts années après le traité de Wesphalie !

Nous ajouterons que jusqu'en 1870, les prêtres eurent la liberté de prêcher en allemand et qu'officiellement même cette langue fut tolérée, puisque les livrets d'ouvrier, — nous en avons un sous les yeux, — reproduisaient dans les deux langues, la loi impériale du 22 juin 1854.

Erreur et imprévoyance, la France eût été plus habile en imposant peu à peu sa langue, dira-t-on peut-être. Qu'importe en réalité la forme extérieure que revêt la pensée, lorsqu'elle émane d'un cerveau français I

Si la France avait cru « franciser » l'Alsace en changeant son langage, l'Allemagne ne pourrait-elle pas prétendre « germaniser » l'Alsace en restaurant l'usage de sa langue. Mais que faire contre des Français de cœur qui s'acharnent à parler un dialecte allemand f

C'est grâce aussi à leur parler que les Alsaciens livrés à l'Allemagne ont été armés pour la résistance.

qu'ils peuvent se défendre dans leurs droits, dans leurs libertés et dans leurs intérêts. Ils restent aussi plus aisément attachés à leur sol natal et ne font point place aux immigrés, puisque, comprenant la langue du vainqueur, ils savent maintenir malgré lui : le culte des ancêtres, la fidélité et le souvenir.

Mais la France n'avait pas pensé à tout cela si l'Allemagne, depuis 1870, a pu y songer. Elle n'a obéi qu'à l'impulsion de sa nature bonne et généreuse, de son âme éprise de liberté pour elle et pour les autres, et c'est pourquoi l'Alsace l'a aimée et s'est donnée complètement à elle.

Que la France continue sa confiance à l'Alsace, qu'elle ne doute pas plus aujourd'hui qu'hier de ses sentiments..., de sa mentalité, faite beaucoup par elle et qu'elle s'inspire surtout des fortes pensées que résumait admirablement en ces lignes (1), M. Pierre Baudin, pour régler son attitude à son égard :

« Ce n'est pas à nous d'apprécier, écrivait-il, la solidité des liens qui retiennent encore l'Alsace à la FranC3.

« Nous voyons bien les traits qui les différencient, nous ne voyons pas ceux qui les rapprochent.

€ Les Allemands sont mieux placés que nous pour en juger. Un témoin a rbeueilli cette parole d'un juge s'adrcssant à un officier : « Au lieu de germaniser, nous nous francisons I *

€ Un particularisme probe, fidèle à ses origines, à ses coutumes, à son histoire, voilà le secret de la valeur morale de ce pays qui réclame aujourd'hui de l'Empire le droit de vivre comme les autres Etats fédérés. Nous n'avons, nous, qu'à le considérer comme

(1) Regard vorH l'Abaco, le Journal, 19 Janvier 1905.

L'ALSACIi-LORRAlNE AUJC ALSACIENS-LORRAINS Î15

une province autonome et respectée. Si la France avait accompli son évolution selon une courbe moins violente, plus re'gulière, plus d'une province française aurait conservé son dialecte, ses franchises, sa religion, son esprit séparé sans mériter pourtant d'être traitée en étrangère. Il n'y a eu guère de différence, si nous voulons nous y prêter un peu, entre l'Alsace et l'une de ces provinces individuelles.

i Mais ce n'est pas la seule correction que nous ayons à faire à nos préjugés si nous voulons cultiver l'influence française dans les pays annexés. Il ne faut point s'attendre à la voir dans les voiles de deuil. Le symbolisme influence toujours l'imagination. Pour notre propre leçon, nous avons bien fait de tracer autour de cette frontière hantée des douloureux spectres de la guerre, la sombre ligne que ponctuent les noms des villes et des villages dont le destin a fait des noms de batailles. Mais la vie se refuse aux détresses éternelles. La vie d'un peuple ne s'arrête jamais. Elle peut être retardée, contrariée, tourmentée un instant, elle ne se suspend jamais.

« Et c'est la vie riante, toujours et partout. Elle a renouvelé l'Alsace comme elle a renouvelé la France sans s'imprégner des haines et des souvenirs douloureux. Loin de s'attendre à un spectacle désolé, il faut aborder l'Alsace avec l'idée de voir un pays actif, surpeuplé, organisant sans cesse de nouveaux modes d'action. Strasbourg est aujourd'hui un des ports les plus prospères du Rhin et s'attache à un projet colossal qui le relierait à Bâle par une navigation permanente et même aux lacs suisses. L'industrie et le commerce ne peuvent trouver un milieu plus favorable au recrutement du personnel instruit et habile qu'ils réclament aujourd'hui, que celui des familles alsaciennes. C'est

une terre vivante qui réagit afin de se conserver et de croître.

t Nous ne pouvions lui demander mieux. Elle a compris son destin et elle l'accomplit selon un instinct supérieur. Elle entretient au delà de notre frontière un foyer de culture française qui projette ses reflets sur l'Allemagne entière. Elle est pour notre langue un agent de propagande dont nous ne serons à même de bien connaître la valeur qu'après encore quelques années.

« Il est temps que nous reprenions le chemin de l'Alsace. Elle nous apprendra une certaine discipline de conscience qui n'est plus dans nos habitudes, elle nous enseignera le moyen de se rénover sans révolte et de s'afl'ranchir par la patience, la dignité et la tradition. Si quelques-unes des provinces de France avaient comme elle assuré la durée de leur personnalité sans que soient brisés les fibres qui les retiennent à la patrie, quelle richesse et quelle variété de volontés, quelle force et quel renouvellement de sève eût gardé celle-ci I Quel secours elle eût été pour la liberté ! Détachée de nous, mais représentation très pure de notre esprit, l'Alsace doit être aimée et recherchée sans arrière-pensée, sans esprit d'enquête... »

Il n'est pas de jour aux pays annexés, où l'Alsacien- Lorrain n'ait à souffrir au contact de l'Allemand, dans sa pensée, dans sa délicatesse, dans sa sensibilité, dans son Ame. Ils sont en efl^et si différents l'un de l'autre, qu'ils n'ont pas les mêmes facultés de « comprendre ». Tel acte qui parait tout naturel au vainqueur, heurte profondément le conquis. Il faisait

meilleur à vivre sous la domination française I penset-il souvent, cependant il reconnaît et admire les qualités solides de la race allemande, vante l'ordre allemand en face du désordre français, exagéré encore par nos journaux. Il se sent gouverné, et cela lui plaît. Ce qui ne lui plaît pas, c'est la façon dont on le gouverne I

L'administration « à la prussienne » est trop lourde et trop brutale pour la culture alsacienne. Les usages qui polissent les mœurs et adoucissent les règlements n'ont pas cours de l'autre côté des Vosges. Le fonctionnaire, imbu de l'esprit hiérarchique, ne connaît que la loi et ne transige jamais. « Un crime est un crime » pour lequel, en aucun cas, il n'admet de circonstances atténuantes.

Les règlements administratifs que l'on considérait du temps de la France, comme des formules rédigées et consenties dans l'intérêt général, sont devenus des prescriptions sacrées, indiscutables et inviolables.

Ainsi quand furent édictés les décrets pourchassant la langue française, certain Kreisdirector voulut étendre aux cimetières les prescriptions relatives aux enseignes et aux inscriptions publiques I

Cette façon de * comprendre » n'est pas celle des Alsaciens-Lorrains.

Leurs mœurs sont trop différentes de celles du vainqueur pour que jamais elles puissent les assimiler à l'Allemagne; c'est le gros obstacle.

L'Allemand n'a pas l'art des nuances dans le jugement, partout il apporte son esprit méthodique, contemplateur de l'absolu. On nous reproche notre légèreté de caractère, on peut lui reprocher sa lourdeur. Sa manière même de comprendre la religion, s'éloigne de notre concept. Son Dieu a l'esprit militaire. Si

ti% L*ALSACE-LORRAINE DE NOS JOURS

j'avais à représenter le Dieu des Allemands, a dit un Alsacien, je lui donnerais l'aspect d'un roi de Prusse.

Le caractère très démocratique de l'Alsacien, qui lui fit autrefois embrasser avec enthousiasme la cause de la Révolution française, se heurte, en outre, au caractère autocratique de l'Allemand. Cette opposition de caractère se traduit dans la vie courante par des incidents de tous les jours.

Il y a incompatibilité d'humeur entre les deux races, et des anecdotes bien curieuses que l'on nous a racontées à Strasbourg, en témoignent. Voici l'une d'elles :

Des Alsaciens jouaient ensemble aux cartes dans une brasserie, entourés d'Allemands, qu'amusaient fort leur animation et leur entrain. Soudain, l'un de ceux-ci crut se permettre de faire observer une erreur volontaire que commettait l'un des joueurs, aux dépens de ses partenaires.

Les Alsaciens interloqués de cette entrée en scène inattendue, se regardèrent avec la môme pensée au fond des yeux et Tun d'eux se tournant alors vers lintrus laissa échapper ce cri du coeur qui nous ravit: « Mieux vaut ôtre triché par un Alsacien que trahi par un Allemand I »

Ceux-ci comprirent, et sans murmurer se retirèrent...

Tous les efforts tentés par les Allemands pour grouper autour d'eux, dans leurs organisations de tous genres, les annexés échouent piteusement. A Strasbourg mdme, les vainqueurs voulant exploiter au profit de la t germanisation » le mécontentement que provoque la France en persistant, malgré la loi Keller, à envoyer servir aux colonies, dans la légion étrangère cl parmi les déserteurs de toutes les nations, les fils d'ALsaco qui se dérobent À la conscription allemande,

prirent l'initiative de fonder une société des anciens soldats de la Lëgion, revenus dans leur pays natal.

Ils réussirent à en grouper un certain nombre; le but de la société était d'attirer les jeunes gens et de leur faire comprendre tout le danger, tous les périls, toutes les conséquences fâcheuses qu'aurait pour eux le refus d'accomplir leur service militaire en Allemagne.

Qu'arriva-t-il ? Le groupement se développa, accrut le nombre de ses membres, puis peu à peu, élimina les intrus, les faux-frères..., les Allemands. Elle est devenue un groupement purement alsacien, les anciens y racontent aux jeunes les campagnes lointaines faites sous les plis du drapeau à nos trois couleurs, semant dans leurs récits un peu de l'amour pour la Franco qu'ils gardent au fond du cœur !

Notre pays est de ceux qu'on ne peut connaître sans l'aimer, les nouvelles générations d'Alsace le « sentent » et elles l'aiment sans le connaître.

Mais il est quelque chose de beaucoup plus grave résultant du contact permanent des Alsaciens et des conquérants. C'est un fait très connu et nullement discuté par les Allemands eux-mêmes qu'ils sont de tous les peuples, un de ceux qui perdent le plus facilement leur nationalité.

Ainsi en Posnanie, malgré tous les efforts tentés et les millions dépensés pour installer des colonies allemandes au sein de cette province, non seulement les Polonais autochtones ont plus d'enfants que les Allemands immigrés, mais, quand ceux-ci épousent des femmes polonaises, les enfants sont foncièrement polonais et, par surcroît, ceux qui s'installent définitivement dans le pays et qui font souche entre eux ont perdu, à la seconde ou troisième génération, leur caractère atavique.

Il en est de même en Alsace ,

« Un beau roman qui reste à faire, a écrit fort justement M. Masson-Forestier, est celui de ces fils d'immigrés qui, ayant épousé des filles d'Alsace, deviennent plus parti cularistes que les Alsaciens eux-m(5mes. Il apprendrait aux Français, trop ignorants des choses d'Alsace d'aujourd'hui, avec quelle rapidité trois cent mille Allemands, épars en Alsace, venus pour la germaniser, se voient alsacisés de par l'ascendant irrésistible d'une civilisation, d'une culture, venues de France, dès lors supérieures à celles de leur race à eux. . . »

Ainsi, comme cnPosnanie, leurs descendants s'amalgameront dans le creuset alsacien où ils seront pétris à notre image. Ces faits caractéristiques démontrent que la race germanique est incapable d'absorber les races qui lui sont étrangères.

Les vainqueurs ne germanisent pas, ils &'alsacisent. La culture celtique et romaine des annexés civilise les Allemands. Cela, c'est incontestable et incontesté I

le assli de l alsace-lorraine. — un peu d'histoire

Nous n'avons pas la prétention de rechercher en cette courte élude les origines de l'Alsace ni de retracer son histoire à travers les âges, mais il est cependant des erreurs propagées avec tant de crédulité et d'insistance, qu'il est du devoir do tous d'nidor à les détruire.

Parmi celles-ci il en est une, exploitée par les Allemands et acceptée par nos compatriotes, qui présente

l'annexion de 4871 comme le retour tardif des provinces allemandes à leur patrie d'autrefois.

C'est cette légende, si contraire à la vérité et si funeste à nos intérêts qu'il importe de détruire.

L'Alsace, répétons-le, est de race gauloise et si toute son histoire, sa mentalité attestent sa parfaite union à la nôtre, des arguments d'ordre scientifique démontrent tout ce qui la sépare et la différencie de la race germanique.

Cette statistique ethnographique établie par un bureau du ministère d'Alsace-Lorraine est à elle seule édifiante :

« Le type dohchocéphale pur existe à peine en Alsace-Lorraine. La proportion des brachycéphales, qui est d'environ trois quarts pour la Basse-Alsace, est plus grande dans la llaute-Alsace et encore plus grande dans la Lorraine.

« De la statistique de Vischow, relative à la couleur des yeux et des cheveux, observée sur 212,258 enfants des écoles, il résulte, si on laisse de côté les types intermédiaires et exceptionnels, que pour toute l'Alsace-Lorraine le type blond (yeux bleus, cheveux blonds) est au type brun (yeux bruns, cheveux bruns ou noirs) dans la proportion de 18,44 à 25,21. C'est en Lorraine que le type blond est relativement le plus répandu (19,18 blonds contre 23,01 bruns) et dans la Haute-Alsace qu'il est le moins fréquent (17,75 blonds contre 26,53 bruns) (1).

C'est dire que le type germain est en minorité chez

(1) Beaucoup d'Alsaciens aux cneveux foncés ont ét6 blonds dans leur enfance ; il convient donc de n'accepter que sous réserves les observations de cet ordre uniquement recueillies sur les enfants des écoles.

les Alsaciens-Lorrains et ce sont les Allemands euxmêmes qui le constatent.

L'anthropologie considère, de son côté, le degré d'élongation et d'élargissement des crânes comme des signes propres à la classification des races. Or, les fouilles archéologiques ont démontré que les Germains avaient le crâne de forme allongée tandis qu'au contraire les ancêtres d'Alsace et les Alsaciens de nos jours ont plutôt la tête ronde. Tous les anthropologistes s'accordent à dire que parmi les indigènes alsaciens la dotichocéphatie est très rare et la brachycéphalie prédominante.

Si à la langue celtique ont été substituées la langue romane puis le dialecte alsacien, si différent de l'allemand classique, s'ensuit-il nécessairement que les habitants aient acquis les caractères de la race germanique?

Qui pourrait le prétendre sans altérer sciemment la vérité?

Pourquoi les Allemands ne répéteraient-ils pas en ce cas la célèbre interrogation d'Arndt : « Où est la patrie de l'Allemand?.,, elle est partout où résonne la langue allemande, aussi loin que Dieu permet nos chansons dans le ciel... » Et ne considéreraient-ils pas comme terres allemandes une partie de la Suisse, le Danemark et la Hollande!...

Qu'importe le langage des Alsaciens-Lorrains s'ils ont maintenu à travers les siècles, des hianièros dô t penser » qui nous rapprochent. Les Suisses allemands n'ont-ils pas plutôt des sympathies pour la France alors que leurs compatriotes parlant le français semblent préférer l'Allemagne f Kn vain invoquera-t-on cet argument des langues, il est des actes catégoriques qui ont prouvé, selon l'expression même

d'un professeur d'économie politique à l'Université de Strasbourg, M. Werner Wittich, que « ce peuple tient à la France par toutes ses fibres » .

Mais si l'on voulait multiplier les recherches, il suffirait de faire appel à la géologie après l'ethnographie pour établir des distinctions entre les pays situés des deux côtés des rives du Rhin . La faune et la flore sont loin d'être semblables, telle plante qui croît de ce côté n'a pas ses racines sur l'autre versant et la vigne s'y présente différemment. Le sol de l'Alsace, rive gauche du Rhin est beaucoup plus fertile que le pays de Bade, sur la rive droite. Et cependant qui ne croit ces terres semblables, presque jumelles I

Mais au-dessus de tout cela il y a aussi l'histoire qu'il est difficile de dénaturer et de contester.

Il serait plus facile de rappeler tous les liens d'amitié qui unirent à toutes les époques la France à l'Alsace que de trouver ceux qui les divisèrent.

Déjà sous François I" les lettres cordiales échangées avec la République strasbourgeoise, l'hospitalité généreuse qu'elle accorda aux réfugiés français lors des guerres de religion, faisaient prévoir un rapprochement des deux peuples. Les traités d'alliance défensive conclue ensuite avec Henri IV contre la maison d'Autriche scellent cette amitié. Dès lors la France devient la protectrice naturelle de l'Alsace et Richelieu et Mazarin n'hésitent pas à la secourir officiellement afin de la préserver du joug qui prétend l'asservir.

La Lorraine est occupée par les troupes françaises en 1633. En 1634 un traité conclu avec le chancelier de Suède Oxenstiern place sous la garde de la France

toutes les places de l'Alsace : Saverne, Haguenau, Schlestadt, Colmar, etc. Cette dernière ville désireuse de montrer sans doute toute la satisfaction qu'elle éprouve à ce nouvel état de choses signe un traité particulier avec la France, à Paris, en 4635.

Par le traité de Munster, puis le traité de Westphalie (1648), la maison d'Autriche nous abandonne la partie d'Alsace qui lui appartenait. Strasbourg restait ville libre, ce n'est qu'en 1681 que Louis XIV la réunit à la France, sans tirer un seul coup de canon.

En 1701, quelques mois après que le margraviat de Brandebourg, s'était, grâce à nous peut-être, transformé en monarchie, ce roi de la veille songeait déjà à s'emparer de la Franche-Comté, à démembrer la France. Il avait adressé aux États Impériaux et à la Confédération suisse un mémoire sur la libération et la restitution de la Franche-Comté, terre d'empire.

Et comme les Suisses, dont il quémandait le concours militaire ou l'assentiment, lui objectaient que pour entrer en France son chemin naturel était la vallée du Rhin, l'Alsace à peine rattachée à la France, l'Alsace dont les républiques locales semblaient avoir aliénés en acceptant l'autorité française une partie de leur indépendance, autrefois garantie par l'Empire, l'Alsace dont on pouvait attendre des rancunes ou des désillusions, voici ce qu'écrivait, — en 1701, — Schmettau, ambassadeur du roi de Prusse, d'après le texte entier de la propre main do son maître :

€ Nous ne pouvons pas reprendre l'Alsace, parce qu'il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus Français que les Parisiens et que le roi de France est si sûr do leur aiïcction à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir de fusils, de pistolets, de hallebardes, d'ëpécs, de poudre et de plomb, toutes les

fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhin, et qu'ils courent en foule sur les bords de ce fleuve pour en empêcher, ou du moins disputer le passage à la nation germanique, comme s'ils allaient au triomphe.

« En sorte que l'empereur et l'empire doivent êtro persuadés qu'en reprenant l'Alsace seule, sans recouvrer la Franche-Comté, ils ne retrouveront, pour ainsi dire, qu'un amas de terre morte pour l'Auguste Maison d'Autriche, et qui couvera un brasier d'amour pour la France, et de fervents désirs pour le retour de son règne en ce païs, auquel ils donneront toujours conseil, faveur, aide et secours dans l'occasion.

« // faut donc laisser les Alsaciens au roi de France qu'ils adorent » ou « lui en, ôter seulement les biens et les revenus, car on ne pourra pas ôter les cœurs d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans. »

Ces lignes étaient écrites par un ambassadeur du roi de Prusse vingt-sept années seulement après l'entrée des Français à Strasbourg.

Or, plus de trente-cinq années après l'annexion, le vainqueur est si certain de la fidélité des conquis qu'il en est réduit à prendre ces mesures (i) :

« On tient à jour dans chaque direction de district et dans chaque direction de police :

1° Une liste secrète des Alsaciens-Lorrains qui seraient expulsés en cas de guerre ;

2» Une liste secrète des Alsaciens-Lorrains qui, en cas de mobiUsation, seraient arrêtés et conduits dans des casemates à l'abri de toute pénétration, de toute fuite et de toute bombe.

(1) Brochiire publiée par M. Stbphany, ex-commissair© do police de Strasbourg,

Ces listes de proscription sont revisées et complétées deux fois par an. Elles sont envoyées contre quittance aux commissaires de police sous enveloppes pourvues de cinq cachets. L'exécution de ces mesures est entreprise non par l'autorité militaire, mais par le ministère impérial à Strasbourg. Je puis affirmer de la façon la plus autorisée que ces listes de proscription n'ont pas été annulées par le fait de la suppression du paragraphe delà dictature, mais qu'elles ont été mises à jour jusque tout récemment et qu'il en est de môme encore aujourd'hui. . »

Les Allemands occupent Strasbourg depuis trentecinq ans, or, en toute sincérité, un diplomate français ou allemand pourrait-il tenir le même langage aujourd'hui et déclarer que les Alsaciens sont plus Prussiens que les Berlinois et que l'Alsace couve un brasier d'amour pour l'Allemagne !

La Révolution française est venue depuis sceller par le sang l'union indissoluble conclue avec l'Alsace et c'est à Strasbourg, ne l'oublions pas, que naquit l'immortelle Marseillaise.

Dès 1798, la République de Mulhouse était venue d'elle-même s'incorporer à la République,

Dès lors, le sang des fils d'Alsace coule sur tous les champs de bataille jusqu'aux tristes jours de |la défaite et de l'annexion. Un long cri de douleur et do révolte monte soudain vers la France, terrifie l'Allemagne et stupéfie l'Europe... l'Alsace-Lorraine n'est plus française.

Elle ne l'est plus de fait, soit, mais elle sait prouver elle-même qu'elle appartient toujours de cœur à son ancienne patrie, aussi étroitement qu'avant la conquête.

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