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LE COEUR DE L ALSACE ET SA FIDELITE FRANÇAISE

A côté des combinaisons et des calculs politiques qui provoquent une apparence de rapprochement entre l'Alsace-Lorraine et l'Allemagne, nous avons montré qu'en réalité la mentalité des annexés était si diflérente de celle des vainqueurs que leurs efforts étaient condamnés à l'impuissance et que la * germanisation » n'était encore qu'un vain mot.

Mais que d'exemples réconfortants, que de faits significatifs à citer auxFrançais qui persistent à douter de la fidélité alsacienne-lorraine. Il nous faut choisir entre tous, tant ils sont nombreux encore de nos jours.

Qu'on nous cite donc notamment, depuis l'annexion un seul Alsacien ou un Lorrain qui par admiration, par sympathie ou même seulement par cet attrait instinctif qui scellent les unions à jamais, se soit donné à sa nouvelle patrie, — la seule qu'il ait connue, — sans arrière-pensée, sans calcul intéressé?

Qu'on nous montre seulement un Alsacien ou un Lorrain qui ait fait son chemin en Allemagne depuis trente-cinq années, soit dans la magistrature, dans l'administration, dans l'industrie, dans l'armée, dans les sciences et dans les arts? Pendant ce temps, que de jeunes Alsaciens émigrés ont su se faire en France une brillante carrière f

Et cela est si vrai, qu'en 4902, un Bavarois, le docteur G. Petersen, dans un ouvrage qu'il publiait

sur la germanisation, constatait lui-même que « la majorité des étudiants d'origine alsacienne-lorraine n'est pas bien disposée en faveur de l'Allemagne » .

De son côté, un vieux magistrat allemand, domicilié à Saverne, M. Stiewe, écrivait plus récemment : f L'éloignement réciproque entre les deux populations grandit chaque année » .

Pour la première fois depuis nos désastres, les annexés n'ont-ils pas pris l'initiative, afin de perpétuer le souvenir de la France et de rendre hommage aux braves tombés en 1870, d'élever des monuments sur les champs de bataille, à la mémoire des soldats français tombés sur leur sol natal.

Et c'est la jeunesse lorraine et la jeunesse alsacienne qui l'année dernière acclamaient au pied du monument de Vallières, près de Metz, les délégués du « Souvenir Français » et les représentants de notre armée ; c'est cette jeunesse qui, à l'heure actuelle, projette d'élever à Noisseville, en Lorraine, et à Wissembourg, en Alsace, d'autres monuments en souvenir des héros tombés sous les plis de nos trois couleurs, afin qu'ainsi à côté des innombrables pierres et bronzes dressés par le vainqueur, la France soit présente. Et les listes de souscription se couvrent de signatures dans les plus petits villages... Ceux qui les présentent cependant n'ont point connu notre patrie et sont nés sous la domination germanique (1)1

(1) « Il ost un fait incontostablo, quoique surprenant qu'il puisse sembler A quiconque no l'a pas vôrifiô, ticrit un Alsacien émlnent, M. Andrù Liclitenbergor : il y a depuis Iiuit ou dix ans on Alsace un renouveau d'ardeur pour la tradition fran çaise et de réaction entre le germanisme.

« Ce mouvement, l'observateur fin a l'intuition dès qu'il prend contact avec la terre conquise. Toutes les conversations, les faits dont 11 est le témoin, ceux qui lui sont apportés par do

Aussi les Allemands sont-ils contraints de le reconnaître.

Citons ces extraits bien significatifs d'un article paru le 8 avril 4907, dans les Berliner Neueste Nachrichten, où l'auteur constate amèrement que « la jeunesse qui est née allemande et a été élevée allemande, réclame aujourd'hui des ménagements, beaucoup plus haut que ses frères des années 1870 » et t combien peu de succès, l'écoleallemande, supérieure comme inférieure, a obtenu depuis trente-sept ans d'existence dans le Reischland ».

« ...Dans la vie de tous les jours, est-il dit dans cet article, les indigènes, par toutes sortes de raisons d'affaires s'accommodent des circonstances existantes, reconnaissant le fait accompli de l'annexion ; mais si l'on faisait opter une seconde fois le pays, naturellement sans que la population fut contrainte à émigrer, on s'en tirerait encore bien plus mal qu'en 1870.

« C'est là un jugement dur, mais il est juste. Qu'on lise les journaux paraissant en français dans le pays, notamment VExpress à Mulhouse, le Lorrain à Metz, et même V Alsace, imprimée en allemand à Strasbourg, sans parler du Messin, à qui les jeunes libéraux ont tant fait les yeux doux ces derniers temps, et l'on trouvera que partout, sous l'encre noire d'imprimerie, luit le bleu-blanc-rouge français.

« Qu'on aille dans les cours d'école, surtout en Haute-Alsace et en Lorraine, et l'on verra avec quelle

sûrs témoignages le lui confirment. II y a eu une période d'accablement, de désespérance. On se sentait écrasé, abandonné. On avait perdu la foi. Et puis, à partir de 1900 environ, graduellement, dans toutes les classes de la société, dans toutes les générations, je dirai presque surtout dans la plus récente, il y a eu une reprise profonde et générale du vieil esprit.» {Opinion, 4 avril 1908.)

netteté se séparent les Allemands, les Alsaciens et les Lorrains; même dans les régions mêlées de langue française, les fonctionnaires vieux-alleniands se plaignent que leurs enfants sont francisés. Que l'on aille dans les salles de cours de l'Université de Strasbourg et qu'on voie comment s'achève là ce qui s'est commencé au gymnase et à l'école réale : la séparation des deux nationalités...

« Et la société. Celui qui écrit ces lignes a depuis trente-six ans une situation considérée dans le Reischland et a auprès des indigènes toujours encore eu, comme on dit, une petite pierre dans la planche (?), mais il n'a pu entrer dans la société indigène. Quand par hasard un membre de celle-ci se rapprochait de lui, elle avait un but particulier... Ce n'est que dans les élections quïls se rapprochent des Allemands. Là, la différence est abolie en apparence ; là, ils font des compromis, puis ensuite, c'est le même tableau, pas enchanteur, mais fidèle à la vérité.

« Que ceux qui jusqu'à présent n'ont voulu ni voir, ni entendre, lisent encore les comptes rendus des journaux français des deux côtés des Vosges pour l'inauguration faite le 4" avril de cette annép — pourquoi justement ce jour-là (1)? — d'un monument à doux officiers et soixante-douze soldats français, tombés le 1" septembre 1870, pendant la sortie de Bazainc, BU village de Vallières, jirès de Metz. Les sociétés du Souvenir français et ICEuvre des tombes étaient accourues à la frontière. Un colonel français en retraite et un secrétaire général (sic) tinrent des discours sur r « armée », sur la « fidélité à la patrie », et le nom-

(1) Lo 1" avril, ost célûbré chaque annûe dans toute l'AlIomagne l'annivorsaire do la naiBtjunco du chauoulici' do Bismarck.

L'ÂLSAGE-LORRAINË lUX ALSACIENS-LORRAINS 23i

breux public venu de Metz et des environs cria : Vive l'armée I et Vive la Patrie t C'est de l'autre côté qu'est l'armée et de l'autre côté la patrie I ... »

Et ainsi sur tous les points du territoire annexé se manifestent chaque jour des preuves touchantes de l'amitié alsacienne-lorraine. A Strasbourg, c'est le c monôme > traditionnel des étudiants à la statue de Kléber.

A Colmar, le jour de l'anniversaire de la bataille d'Austerlitz, quatre étudiants déposaient au pied de la statue du général Rapp, une couronne de bronze portant aux couleurs alsaciennes cette inscription en langue française : « Les Étudiants alsaciens-lorrains à Rapp, i 2 décembre 1805-i 905 ..

Cela, ce sont les actes de l'élite intellectuelle, et ils ont leur importance, mais veut-on des manifestations populaires? Qu'on se rende alors tous les ans le 14 juillet à la gare de Mulhouse pour voir le nombre de ceux qui prennent le train pour Belfort, ou à Metz, pour compter les Lorrains qui viennent assister à l'anniversaire de Mars-la-Tour.

Ce sont là, de la part des annexés, des faits voulus, réfléchis, prémédités; veut-on plus encore, veut-ondes élans spontanés de ferveur française, après trente-cinq ans d'éloignement I II suffira de rappeler l'incident qui se produisit le 30 juillet 1906, à Strasbourg, au grand concours des fanfares et musiques d'Alsace- Lorraine qui se tenait pour la première fois depuis l'annexion :

Une musique strasbourgeoise, la Vogesia, placée sur la grande place du Broglie, venait de jouer un ou deux morceaux vivement applaudis par l'assistance, lorsqu'une musique militaire allemande répondit par l'hymne national allemand, Heil Dir im Siéger Kranz.

Il y eut un mouvement de stupeur dans la foule, mais elle se contint et resta silencieuse, puis comme la Vogesia entamait un nouveau morceau, la musique militaire attaqua à grand fracas l'air : Ich Un ein Prûsser, puis la Marche d'entrée des Allemands à Paris. C'en était trop !

Des huées et des sifflets ininterrompus saluèrent les Allemands, puis la foule réclama la Marseillaise. Les soldats voulurent jouer le Wacht am jRAinpour couvrir les clameurs, mais les fanfares alsaciennes-lorraines, à défaut de notre hymne national interdit, entamèrent Sambre-et-Meuse. Ce fut alors une ovation indescriptible, le morceau fut bissé, puis réclamé à nouveau et devant l'indignation et la fureur de la foule, les Allemands durent s'incliner.

Deux ans auparavant, pendant l'été de 1903, la Marseillaise, considérée comme séditieuse et punie par les tribunaux d'une trop forte amende pour qu'on puisse passer outre, avait retenti à Strasbourg au milieu de l'enthousiasme frénétique de la population. Le fait mérite bien d'être rapporté.

Au cours d'un concert donné à « l'Orangerie » par la musique du régiment de grenadiers n. 109 de Karlsruhe, M. Boettge, son chef, avait composé un programme d'airs de tous les pays et au nombre desquels était inscrit « un air français aimé » : Biibte franzosische Weise. Dans l'auditoire, personne ne s'attendait à la Marseillaise, qui figure bien comme Sambre-et-Meuse au répertoire des musiques militaires allemandes, mais qui est un air prohibé, nous l'avons dit, aux pays annexés.

Aux premiers accents de l'hymne national français, un grand silence régna. Les dernières notes venaient do retentir quand un véritable ouragan d'applaudisse-

ments s'éleva de la foule. A la demande géne'rale, Boettge fit jouer à nouveau l'hymne français et, pour la seconde fois, le public éclata en bravos. Alors se passa un incident symptomatique.

Quand, pour la seconde fois, la musique allemande joua la Marseillaise, un nombreux groupe de dames alsaciennes s'était levé et applaudissait ostensiblement. A la demande générale, Boettge fit attaquer pour la troisième fois l'hymne national français. On vit alors un groupe de jeunes officiers allemands se concerter et la musique allait finir quand ces officiers se levèrent avec l'intention d'applaudir.

Il n'y eut pas un geste dans la foule, mais par un véritable accord d'intuition, on garda le silence. Et quand au dernier accord les officiers applaudirent avec affectation, ils étaient les seuls dans la foule. Leur manifestation dura quelques secondes seulement... et ils comprirent.

Boettge est revenu depuis à Strasbourg, mais inutile de dire qu'il n'a plus joué l'hymne national français. Ainsi, en trente-cinq années, Strasbourg, qui est le berceau de la Marseillaise, n'a entendu jouer qu'une seule fois notre ancien chant de victoire !

Mais désire-t-on encore un exemple plus récent d'une spontanéité d'enthousiasme pour la France. Qu'on lise ce simple Fait divers extrait d'un journal de là-bas; nous en respectons intégralement le texte (1) :

« Strasbourg. — (Manifestation significative) :

« Un incident curieux a marqué les premières représentations du Cirque Drexler, qui vient de s'installer sur un terrain de la rue des Vosges.

« Au programme figure un numéro dit « le Qua-

(1) L$ Lorrain, â8 mai 1904.

drille de Waldersee ». Ce sont des officiers chinois, iaponais, autrichiens, anglais, russes, itaUens, français et allemands qui apparaissent successivement sur la piste, puis font quelques exercices d'ensemble.

« Au moment où l'officier français, un cuirassier, apparut sur la piste, une salve d'applaudissements l'accueillit. Puis ce fut le tour de l'officier allemand, un garde du corps. Une autre partie des spectateurs applaudit avec ostentation. Et pendant un long moment les manifestants se regardent dans le blanc des yeux. »

Enfin nous trouvons cet autre trait bien significatif 4ans la brochure de l'ex-commissaire de police Stéphany :

« A la mi-carôme 1905, les deux grands restaurants Adelshofen et Tavern, à Strasbourg, avaient organisé des concerts. Soudain, dix à quinze masques en uniformes d'infanterie ou d'artillerie français firent leur apparition. A cet aspect, le public, comprenant des milliers de personnes, manifesta sajoie par des applaudissements frénétiques et qui ne voulaient pas cesser, par des cris de : « Vive la France I » et le chant de la Marseillaise. Et lorsqu'un monsieur, en uniforme d'officier d'artillerie français, se mit à diriger l'exécution, par la fanfare allemande (en civil, naturellement) de la marche Sambre-et-Meuse, la joie des assistants ne connut pas de bornes (1). »

(1) On n'a pas oublié los incidonts do la Taverne Alsacienne en 1906 où do jounus rliidiants strasiiourgeois, roviHus du costume do nos cliasseurs alpins, conspuùrcnt les Allemands etç|éployèrent lo drapeau français. L'incident fut le plus possible étouiïù par la police priisgionno, impuissanto à sévir.

La Mi-Car<^ni() do 1908 a n-nipii les rues do Slrasbourf? do multiples uniformes de notre armée. Leur nombre s'en accroît ebaauo année I

Que pourrions-nous ajouter si ce n'est de dire que l'autorité allemande, en voulant empêcher « ces manifestations significatives » qui se reproduisent chaque jour, se couvre de grotesque et de ridicule.

Une troupe avant voulu jouer à t l'Eden-Theater », à Strasbourg, une opérette la Vivandière, de Benjamin Godard et Paul Vidal, dont l'action se passe sous la Révolution française, la police exigea que les couleurs du drapeau précédant le défilé, fussent autrement disposées et le drapeau français fut transformé ainsi en drapeau hollandais I

Terminons par cette petite anecdote bien touchante :

Un jour, visitant l'école d'Urville en Lorraine, où Guillaume II possède un château, l'impératrice, séduite par la vivacité d'expression de toutes les fillettes, leur demanda qu'est-ce qui leur serait le plus agréable. Elle promettait d'avance de l'accorder, étant sûre de ce qu'on allait lui répondre. Maintes fois, en Allemagne, elle avait posé la même question, et garçons et fillettes répondaient toujours : « Beaucoup de gâteaux, Majesté, jîeaucoup de saucisses, beaucoup de graisse d'oie I »

Quelle ne fut pas sa stupéfaction quand une jolie petite fille à l'air hardi, répondit : « Si Votre Majesté voulait bien, on nous apprendrait le français, ça nous ferait plus plaisir que tout I » L'impératrice rougit, hésita; puis, un peu sèchement :

« Vous aviez ma parole, je ne la reprends pas. Désormais on vous enseignera un peu de français I » Et voilà comment, à Urville, il y a de par Madame Guillaume, comme disent les enfants, un cours officiel de langue française, grâce à une petite Lorraine qui pe connaît pas la France.

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