PREMIÈRE PARTIE
SDR LKS CHAMPS DE BATAILLE DE l'aNNÉK TERRIBLE
Depuis quelques annexes, le nombre des Français qui visitent les provinces annexées s'accroît dans des proportions très appréciables et sans doute, cette année encore, ce chiffre dépassera-t-il celui de toutes les années précédentes.
Il faut s'en réjouir et encourager cet exode de l'autre côté de la frontière, car les Alsaciens-Lorrains croient volontiers qu'on les oublie plus encore qu'ils ne le sont en réalité ; ils aiment à se retrouver près de nous, à reprendre contact à nos mœurs, à notre langage et notre présence procure, — malgré une froideur apparente et voulue qui se transforme, dès qu'une présentation a fait disparaître toute défiance, en une aménité et une cordialité vraiment françaises, — une grande et profonde joie au cœur des annexés.
En outre, l'accueil que les Français trouvent en Alsace-Lorraine, la splendeur de ses horizons, la simplicité de la vie, et la richesse de ses œuvres d'art en font un délicieux et admirable séjour.
Les touristes contemplent les merveilleux sites et les remarquables monuments de ses campagnes et do ses villes.
La plupart ne tardent pas aussi à s'extasier bientôt SMr les beautés de l'administration allemande.
D'autres, et certains parmi ceux-ci, plus nombreux également chaque iour, franchissent la trouée des Vosges pour revivre des souvenirs et vibrer à de nobles émotions.
Ceux-là délaissent volontiers les cités et leurs architectures.
Le sol des champs de bataille les imprègnent de leur tristesse et de leur deuil. Ce ne sont pas des touristes, ce sont des pèlerins.
Les souvenirs se pressent en foule à leur esprit, les impressions et les pensées s'étreignent avec violence, leur âme se trouble, leur cœur sel)rise, leur conscience se questionne...
Comme eux et parmi eux, j'ai voulu vivre ces pha?es douloureuses de notre histoire. J'ai parcouru, angoissé, les plaines, les bois et les coteaux, les collines et les monts où se déchaîna l'ouragan, où gronda la tempôte, où vécut l'héroïsme, où triompha la Mort.
Je me suis arriîté, frémissant et meurtri, au pied des € monuments du Souvenir » qui jalonnent la route du Passé. J'ai lu sur leur pierre la liste de nos désastres. J'ai vu, encore accrochés à leurs grilles, des lambeaux toujours saignants de la France, démembrée et meurtrie... et j'ai souffert non point d'une souiïranco qui a(rail)llt, mais d'une soufl'rance qui fortifie et qui élève.
A chaque pas s'est dressé devant moi, un deuil, un exemple, une exaltation, mais aussi un remords et un reproche.
Parfois il me semblait percevoir encore la rumeur confuse des grands chocs d'autrefois, l'ardeur de la môlée furieuse, le bruit des armes et le tonnerre des canons, les cris de rage des vaincus et le râle des agonisants et ma gorge se serrait tout à coup comme étreinte par l'acre odeur de la poudre et du sang.
En contemplant ces lieux si tristement mais si glorieusement c(3lcbres, i'évoquais les vertus des héros dont les cadavres ont fécondé les moissons superbes qui les recouvrent et je me demandais si je devais envier ces braves ou les plaindi*e... Les envier d'être tombés au champ d'honneur, avec la satisfaction du devoir accompli et un mot d'espoir aux lèvres, ou bien les plaindre de reposer encore plus de trente années après la guerre, en sol devenu étranger, sous les couleurs allemandes.
Dans ces vastes cimetières, le vent, en les sapins, bruissait à mes oreilles le souffle lugubre de la défaite et je songeais que ce clair soleil qui dorait les moissons et mettait la nature en fête, n'éclairait plus ici la terre de France.
Je sentais vibrer en moi tout un siècle de triomphes et de gloires et je retombais vaincu par l'implacable réalité.
Hier m'apparaissait avec son long cortège de vains sacrifices et de dévouements obscurs. Aujourd'hui, avec ses lourds regrets et ses espoirs déçus, se dressait au seuil de ce pèlerinage barré à mes yeux par les immenses forts, les formidables armements qui menacent la frontière française et je croyais, dans un nuage pourpre, voir apparaître Demain.
Je me suis penché alors, ému et recueilli, vers cette terre où reposent nos morts et dorment nos espoirs. J'ai écouté les battements de mon cœur et j'ai senti monter vers moi la grande voix de la tradition. Elle m'a parlé du Passé et m'a guidé vers l'Avenir.
En ses lourds sanglots, s'épanchait le Présent.
Tous les Français, touristes et pèlerins qui se rendent de l'autre côté des Vosges, se posent cette invariable question : l'Alsace-Lorraine est-elle germanisée ?
Beaucoup d'entre eux, pour n'avoir vu que d'une façon superficielle les grandes villes annexées ou l'immigration allemande a comblé et dépassé même le formidable chiffre cependant de l'émigration indigène, depuis la guerre, croient pouvoir répondre affirmativement.
Les récits intéressés des guides qui les conduisent, l'aspect des cités et l'attitude indiiïérente des habitants qu'ils questionnent, leur forgent une opinion basée ainsi sur la méconnaissance absolue du caractère et de l'Ame alsaciens-lorrains.
Entendent-ils parler l'allemand ou la langue qu'ils croient être telle? ils en concluent immédiatement que les cœurs sont germains sans vouloir même réfléchir qu'avant 1871, on parlait couramment et presque par tout ce langage.
€ Trop de vos compatriotes, me disait un Lorrain lors do mon premier séjour en Alsace-Lorraine, visitent nos paj'S sans comprendre, parce qu'ils ne sentent pas ce qu'a de cruel notre résignation apparente. Ils ])arlcnt beaucoup de nous ensuite ot mal , nous ne pouvons protester, hélas! contre leurs assertions puis-' que nous sommes bAillonnés et impuis.sants.
« Prenez donc garde de retomber dans cette erreur !
due à la légèreté d'appréciation de notre race, ajoutait-il. Tout est façade aux pays annexés depuis que le régime de la dictature et des dénonciations anonymes ont frappé si durement les nôtres. Pénétrez dans la maison familiale, autour de la table commune, et votre jugement sera modifié.
« Vous comprendrez pourquoi au dehors tout est silencieux et muet, vous saurez à quoi attribuer la froideur des visages. Ayez des talismans pour en franchir le seuil et, où vous auriez cru trouver le profil d'aigle de la Germanie, vous ne verrez que la blonde image, grave et souriante, de nos chères provinces d'antan. »
C'est qu'en effet ces jugements font le plus grand mal à l'influence de notre pays; ils trompent et découragent ici les espérances françaises, ils révoltent là-bas les solides et fidèles lutteurs de notre cause.
Je partis donc, n'ignorant rien de ce qui aurait pu me froisser ou me surprendre, mais malgré tout j'emportais avec moi la crainte d'avoir à souffrir dans mes plus chers désirs. La vérité est si souvent cruelle I
^AGNT-SnR-UOSBLLS
Après avoir laissé la jolie ville de Nancy, la plus imj)ortante de nos garnisons de l'Est et cité qui supporterait, la première, le choc de la prochaine guerre, le train arrive bientôt au coquet village de Pagny-sur- Moselle.
C'est la gare frontière, la dernière station française. Son nom seul évoque un souvenir qui eût pu devenir tragique. Pagny fut le théâtre de l'incident de frontière qui se déroula au mois d'avril 1887, incident connu sous le nom « d'affaire Schnœbelé » .
Depuis 4871, dès le lendemain de nos désastres, la guerre semblait inévitable. Un souffle belliqueux attisait les haines, échauffait les ardeurs. Les morts criaient : Vengeance, les vivants clamaient : Libération. L'Allemagne la pressentait prochaine, Bismarck la déclarait fatale.
Déjà en 1875, sans l'intervention de la Russie et aussi de l'Angleterre, le Chancelier de fer, le faussaire d'Ems, surpris et inquiet de notre prompt relèvement eût précipité les événements.
Douze ans après, l'orage faillit à nouveau éclater ; l'étincelle jaiUit même et embrasa l'horizon. Ce ne fut que grâce à la sagesse des nations, sagesse qui fut peut-être une faute pour la France, que le péril fut conjuré.
La fièvre nationale avait, en notre pays, étreint les cœurs, grisé les âmes et exalté les énergies. L'heure semblait venue des sublimes dévouements et des suprtîmcs sacrifices. Les fibres patriotiques du pays tout entier vibraient d'une ardeur nouvelle et tous les regards s'hypnotisaient sur la trouée des Vosges.
Le peuple avait confiance en l'armée, le soldat en ses chefs ; le panache était tout-puissant sur les foules cocardières.
De l'autre côté de la frontière, les Alsaciens-Lorrains venaient d'envoyer au Rcichstag, en réponse aux menaces do représailles formulées par Bisniarclt, une représentation do protestataires irréductibles. Pleins d'espoir, ils attendaient la venue des pantalons rouges
et croyaient imminente, cette revanche qui chez nous hantait les cerveaux. C'était la période héroïque.
Les deux pays fourbissaient leurs armes, le bouteselle retentissait de Nancy à Pont-à-Mousson ; dans les arsenaux, la fonte bouillait jour et nuit. Les étatsmajors traçaient hâtivement les ordres de mobilisation et, devenue inquiète, l'Europe regardait.
Une imprudence voulue suffisait à tout déchaîner. Le général Boulanger, alors ministi-e de la guerre, eût pu rendre la guerre inévitable ; cette fois nous étions prêts.
Il n'osa assumer devant l'Histoire cette terrible responsabilité et ce ne sont certes pas les mères qui lui en feront un reproche, mais en tout cas, il faut le reconnaître, en ces circonstances critiques, la France n'abdiqua rien de sa dignité.
L'incident se régla diplomatiquement et le vieil empereur Guillaume dut s'inchner devant notre attitude ferme et décidée ; les peuples, angoissés et haletants, remirent leurs sabres aux fourreaux et leurs fusils aux râteliers. Le dénouement tragique était écarté.
Ce temps semble bien loin aujourd'hui. L'égoFsme a vaincu l'enthousiasme et la crainte paralyse les nobles gestes. Les hommes ont disparu, la plupart de ceux qui restent ont oublié leur passé, renié leurs espoirs ou caché leur drapeau. Les manifestations du progrès commercial et industriel ont fait flotter souvent les pavillons des deux nations au mâme trophée. Kiel et Bergen ont tendu un nouveau voile de crêpe sur le front de nos sœurs proscrites. Un homme d'État, mort aujourd'hui, qui eut en mains pendant cinq ans les destinées de la France, a donné l'accolade à Guillaume II, presque en son palais même...
La guerre seule, a laissé sa douloureuse empreinte : l'Alsace-Lorraine est toujours allemande et nos di'apeaux livrés sont toujours à Berlin !
Après tout cela, l'espérance des annexés vit-elle toujours, pensent les uns? Le sentiment français subsiste-t-il encore ? Telle est plutôt la nouvelle question, qu'à cette heure, pourrait se poser la France...
Un coup de sitïlet strident interrompt mes douloureuses réflexions et me rappelle à la réalité. La nuit maintenant est venue et sur le quai de la gare où quelques grosses lanternes projettent une lueur blafarde, la pendule se détache en son cadre de bois.
Quatre aiguilles : l'heure française et l'heure allemande f 9 heures à Paris et 9 heures 55 à Metz. Quelle heure marque la France sur le cadran du Destin Y...
Des ombres circulent, une visite rapide dans les compartiments et la police française est passée. Un bruyant jet de vapeur, une manœuvre de machine, c'est la locomotive allemande qui prend la tête du convoi.
Des appellations bizarres, des cris rauques et gutturaux retentissent soudain dans cette nuit noire et choquent désagréablement le tympan. Des silhouettes à casquette plate dont la visière basse cache presque les yeux, et munies toutes d'une petite lanterne accrochée à la poche extérieure du dolman, glissent sur les marchepieds du train. Ce sont les employés allemands.
La machine geint, souffle et crache, le train s'ébranle et nous quittons la France.
Dix minutes après, nous sommes à Novéant.
yOVÉANT
Novéant est le premier village annexé ; c'est là qu'on se heurte la première fois avec l'Administration d'outre-llhin puisque l'arrêt est obligatoire. C'est ici la douane allemande.
D'ailleurs aucune difficulté à redouter, aucune formalité à remplir, qui puisse provoquer quelque mécontentement de la part des voyageurs. Le gendarme allemand, le casque à pointe en tête, sanglé en son dolman vert bouteille et les douaniers semblent bien indifférents et bien paisibles.
Il semblerait qu'il en a toujours été de même et on le croirait volontiers si le souvenir peu éloigné des visites brutales des agents du Kaiser au temps des passeports ne vous le rappelait. Aucune pièce à fournir, aucun papier d'identité à exhiber ; ce n'est plus une douane, c'est presque un octroi si l'on compare ce qui se passe aujourd'hui à la façon de procéder d'il v a quelques années.
Les bagages sont rapidement examinés, point n'est besoin môme de déboucler les courroies de vos malles et de vos valises, votre bonne foi suffit I
Une lourde courtoisie quelque peu hautaine et dédaigneuse, de l'obséquiosité môme, c'est ainsi que « la plus grande Allemagne » vous accueille.
Pendant que cette courte visite s'accomplit et que les voyageurs dégagés désormais de toute préoccupation en attendent la fin derrière la grille de fer qui empoche l'accès du quai, comme dans presque toutes
les gares allemandes, les employés apposent sur les compartiments, de loin en loin, des plaques en cuivre ; ici : Frauen (femmes); là-bas : Nichtrauchen (défense de fumer), etc..
Enfin la grille est ouverte, les billets contrôlés ; dès lors plus aucune formalité jusqu'à Metz.
Je vais prendre place dans mon wagon lorsqu'un employé me fait observer en allemand qu'il est maintenant réservé : Frauen; puis, tout à coup et se ravisant, il ajoute en français cette fois : « En Allemagne, nous avons des compartiments pour les dames » .
En Allemagne 1.., à Novéant, comme ce mot retentit douloureusement, si près de la frontière, à mes oreilles françaises.
Le train repart et je ne puis ra'empêcher de songer à nos compagnies de chemins de fer français, tant le contraste est saisissant lorsque l'on quitte nos réseaux.
L'employé allemand n'est pas seulement un fonctionnaire, c'est un soldat. L'inférieur salue militairement son chef qui lui-môme n'ordonne pas, mais... commande. On sait en effet que chez nos voisins d'outre-Rhin l'administration des chemins de fer appartient à l'État, supériorité et avantages énormes en cas de mobilisation. La hiérarchie se dresse, écrasante et inexorable.
Les employés du train ouvrent les portières avec empressement, cherchent une place dans les wagons pour les voyageurs restés sur le quai, renseignent et informent avec une aménité qu'on regrelte vraiment de trouver ici. Kilo vous gône, vous inquiète et vous blesse.
Ce n'est pas do l'amabilité, c'est un surcroît d'atlcntions et d'égards. La consigne donnée châtie la brutalité naturelle; strictement, les agents s'y conforment mais le contraste subsiste néanmoins.
On a immédiatement l'impression d'ôtre en un pays d' « archie », courbé sous une discipline de fer, avec une unité de direction qui se retrouve dans les plus petits détails. L'ordre se révèle de la base au sommet de l'édifice administratif de l'État ; avouons qu'il y a bien là de quoi rendre songeur un Français I
UETZ
Ah le bon et cordial accueil lorrain I
« Soyez le bienvenu ici, monsieur », me dit en me tendant les mains le brave Messin qui me reçoit, petit commerçant qui, comme tant d'autres, n'a jamais pu s'habituer aux mœurs du vainqueur et souffre dans son exil, comme au lendemain de la conquête.
Combien en ai-je vu, dans la ville morte, grâce à lui, de ces vaillants, de ceux qui se taisent parce qu'ils maudissent, de ceux qui n'osent plus parler de la patrie perdue parce qu'ils ne trouveraient que des larmes pour pleurer.
Visages impassibles, masques d'indifférence, témoins muels des douleurs d'autrefois, des hontes d'aujourd'imi, cœurs froids, figés d'amour... La flamme d'espérance est morte, brusquement nous l'avons soufflée... Ames profondes et mystérieuses, regards doux et calmes où se cache la défiance pour l'inconnu...
Résignés, pensent les uns; germanisés, disent les autres; je dis simplement avec ceux qui les connaissent et qui ont pu sentir toute la force de leurs sentiments intimes : Français toujours I
Qui oserait leur reprocher de taire leurs rancunes et leur haine, de ne plus protester violemment contre le joug qu'ils subissent depuis plus de trente ans, et de ne plus affirmer hautement leur amour et leur espoir?
Qu'avons-nous donc fait nous-mêmes pour, à défaut de la force de résister, leur donner le courage d'espérer? N'est-ce pas de France que, pour la première fois, depuis nos désastres, il y a déjà bien longtemps, a été évoqué le « Triomphe pacifique du Droit »?
Qui a donc dit aussi : « Pensons-y toujours et n'en parlons jamais », qui a prononcé celte phrase terrible : « La France doit mettre une croix sur l'Alsace-Lorraine » au moment même où un ministre de la guerre déclarait à la tribune d'une Chambre française : t L'armée française ne peut rester hypnotisée devant la trouée des Vosges? »
Politique nationale... Gambetta, Jules Ferry... et depuis?
Non, ce n'est pas à nous qu'il peut être permis de blâmer les Alsaciens-Lorrains, Malgré toutes nos déclarations retentissantes, atténuées progressivement avec peut-être même hélas I le souvenir, n'a-t-il pas fallu vivre là-bas I
Qui dira tous les serrements de cœur, les crispations de rage et les gestes de colère provoqués si souvent aux provinces perdues, par notre attitude?
Ne reprochons rien aux annexés, si nous ne voulons qu'à bon droit ils nous accusent...
Ne leur parlons pas d'oubli si nous ne voulons qu'ils causent d'abandon...
De grâce, Français, ne les accusons pas, ils pourraient un jour nous maudire...