‹ L'Alsace-Lorraine de nos jours;Chapitre 7 sur 29 · METZ. — LA VILLE · texte numérisé non relu

METZ. — LA VILLE

Dans un immense horizon barré de tous côtés par des cimes qui ne sont qiie des forteresses, Metz se dresse avec sa majestueuse cathédrale qui la domine, au pied de la Moselle; un coquet et riant tapis de verdure couvre le vaste îlot d'où elle émerge, ceinte du beau collier de nacre que la Moselle et la Seille forment en l'entourant de leurs bras blancs.

Son aspect d'ensemble serait assez agréable, si la muUitude des soldats qui l'encombrent, ne lui retirait toute originalité, en lui donnant un caractère guerrier qui s'allie mal à la beauté de la campagne environnante.

Comme toutes les vieilles villes, ses rues sont étroites et resserrées, ses maisons inégales et basses. L'air seitible lourd sous son ciel et l'on y respire mal.

Sa tristesse convient bien à une cité conquise et s'harmonise avec les souvenirs qu'elle évoque. Morne et silencieuse, sans animation et sans tapage, trouhh'e seulement par le talon de la botte du vaincpieur ou le fourreau du sabre qui choque le pavé, Metz semble urie tombe où des malfaiteurs se seraient réunis pour en troubler le repos.

011 sent la coiiscience française haleter sous le poids de la domination allemande et celle-ci semble sentir p<^i;er sur elle toute la malédiction d'une race. Vaincus et vainqueurs y étouffent. Metz est un état d'âme

Une nouvelle ville cependant, s'édifie là où s'éle-

valent hier encore les ahciens remparts, dont certains dataient de Vauban. Ses nouvelles fortifications s'étendent vers le sud pour élargir son enceinte et dès constructions s'élèvent de toutes parts.

Metz la Nouvelle, Metz la Germanique se dressera bientôt mettant entre la France et l'ancienne Metz la Pucelle, aujourd'hui hélas Metz la Conquise, une nouvelle barrière allemande.

L'ancienne porto des Français, la fameuse porte Serpenoise a été conservée cependant par le vainqueur, sans doute parce que son antique voûte, aux milrailles abattues, semble se dresser comme un arc de triomphe glorifiant la conqutîte. Les Allemands y entrèrent après la capitulation.

Elle arbore maintenant à son faite, son nouveau nom gravé sur la pierre en lettres d'or : Prinz Friedrich Karl Thor (Porte Prince Frédéric-Charles). Son emplacement est actuellement le lieu où l'activité est la plus grande et il sera, d'ici quelques années, le centre de l'animation du nouveau quartier qui se bâtit.

Saut la merveilleuse cathédrale et l'hôtel de ville, Metz renferme peu de monuments historiques. Il en est deux cependant, qui, d'aspect modeste, laissent une impression profonde au Français qui passe, et éveillent en lui de multiples souvenirs.

Ce sont les statues élevées avant la conquête, à la mémoire des maréchaux Ney etFabert. Respectées par le vainqueur, elles semblent évoquer les gloires passées, et le souvenir de la France survit ainsi avec elles, sur les places de Metz.

Un peu en avant de l'Esplanade, là plus jolie promenade de la ville, sur la place Royale, aujourd'hui place du Kaiser- Wilhclm, s'élève le bronze du maréchal Ney.

« Une brève inscription est gravée à son socle, son seul nom : « Ney » et cela suffit pour rappeler brusquement léna et Friedland, l'entre'e des Français à Berlin... Que ce passé semble lointain, quand ici, hélas, les Prussiens sont si près t

« Le brave des braves » est représenté debout, t(?te nue, un fusil à la main, en une attitude pleine de fierté qui a été inspirée au sculpteur par la mémorable retraite de la Grande Armée, des glorieux débris, où Ney ne cessa de donner l'exemple de l'intrépidité et du sang-froid et où il fit le coup de feu comme un simple soldat.

Le vaincu qui contemple cette mâle figure, sent une boufi'ée d'orgueil lui monter au visage et c'est bien bas, alors, qu'il salue ce héros.

Non loin de là, comme pour le rappeler à la réalité, se dresse sur la belle terrasse de l'Esplanade, entourée de parterres fleuris, la statue équestre du vieil empereur Guillaume I". Sa main, tendue dans un geste parodiant avec beaucoup de lourdeur celui de Napoléon, à Boulogne, montre la terre de France comme pour la désigner à une nouvelle invasion.

Deux bas reliefs ornent le socle du monument. C'est d'un côté, l'entrée de l'empereur à Metz, au milieu d'un enthousiasme que seule a connu la pierre; de l'autre, l'empereur entouré du chancelier de Bismarck et do son aller ego, de Moltke, recevant les clefs de la ville.

Un factionnaire monte la garde près de la statue, depuis que des habitants, soucieux sans doute de rétablir la vérité, s'étaient livrés à des plaisanteries peu odoriférantes, maculant môme Timagc du César germanique. Dans le jardin Bouincrs, se trouve également la statue du prince Frédéric-Cbarles.

Lu splendido terrasse où figurent ces deux monu-

ments, surplombe toute la vallée de la Moselle et de cette hauteur, le regard découvre un panorama de verdure et de fraîcheur vraiment déUcieux et admirable, que termine, à l'horizon, l'ancien fort Saint-Quentin.

Le bronze de Fabert, au centre de la ville, sur la place d'Armes, fait face, lui, à la cathédrale, orné de chaque côté par de jolis motifs décoratifs : trophées d'armes et attributs militaires.

Ces fières paroles du maréchal se lisent sur le piédestal :

Si, pour empêcher qu'une place que le roi m'auratt confiée TOMBAT AU POUVOIR DE l'eNNEMI^ IL FALLAIT METTRE A LA BRÈCHE MA PERSONNE, MA FAMILLE ET TOUT MON BIEN, JE NE DALANCERAIS PAS UN MOMENT A LE FAIRE. FaBERI

Je me suis découvert, ému, devant cet enfant de la cité messine, dont les vertus bien françaises ont provoqué ce suprême hommage.

Sur la place où se dresse son souvenir, se trouvent la cathédrale et l'hôtel de ville, communément appelé maintenant, le palais du Gouvernement, et où s'élevait autrefois, sur son emplacement, le cloître de la cathédrale.

Cet édifice, d'aspect imposant et froid, rappelle de bien douloureux souvenirs. C'est là, en effet, que le 29 octobre 1870, le général de Kûmmer prit officiellement possession de la place, au nom du roi de Prusse

Il fit notifier son titre de gouverneur à la population, par une proclamation qui fut affichée par les autorités allemandes, sur le socle même de la statue de Fabert, face à la cathédrale.

Un long crêpe noir voilait le monument du grand Français, touchant témoignage des Messins qui asso-

ciaient à leur deuil, celui de toute la France, le héros d'autrefois; le siège d'Arras, au siège de Metz.

C'est sur cette place qu'a lieu la parade de l'infanterie prussienne et que joue la musique militaire, au seuil même de la cathédrale, temple sacré où s'abrita pendant de si longues années la protestation ardente et farouche des vieux Lorrains qui croyaient en la France, mais dont la France, bêlas, a su depuis décevoir l'espoir, quand la mort n'est pas encore venue faucher ces énergies persistantes.

METZ. — LA OATHénRALB

La cathédrale de Metz qui est le plus beau monument de la vieille cité lorraine, évoque, à elle seule toute l'histoire de celle-ci et surtout cette période douloureuse de l'annexion jusqu'à nos jours.

De son nom français : Saint-Étienne, aujourd'hui en allemand le Dora, la cathédrale se dresse majestueusement sur la place d'Armes, entre les rues étroites qui l'entourent. Commencée sous le règne de Philippe- Auguste, en 1215, sa construction ne fut achevée qu'en 4764, aussi son architecture merveilleuse ofiret-elle, en raison même de cette durée, des parties quelque peu disparates.

L'ensemble est, néanmoins, du plus bel effet rehaussé encore par les superbes contreforts extérieur adossés aux murailles et semblables à ceux do Notre- Dame do Paris. Deux tours se dressent h chacun de 808 côtés; dans l'une d'elles, la tour du Sud, se trouve la fameuse cloche < La Mutte * qui sonna le glas de la

papituIq,tion. De sa plate-forme accessible au visiteur se déroule un horizon splendide.

L'intérieur de la cathédrale est froid et imposant. Sous ces voûtes immenses qui abritent les tombeaux de monseigneur Dupont des Loges et monseigneur Fleck, les chants retentissent d'une façon vraiment impressionnante. La nef principale n'a pas moins de 120 mètres de longueur et 43 mètres de hauteur. Des verrières particulièrement remarquables, attribuées au verrier alsacien Bugcb, en font un magnifique décor.

A l'ancien portail de Saint-Étjenne construit par Monsel, sur l'ordre de Louis XV, a été substitué un nouveau portail, de pur style gothique dont l'inauguration a été célébrée en grande pompe, en présence de l'empereur Guillaume IL Le cardinal Kopp, au nom du pape, est venu lui donner sa bénédiction.

Mais il ne suffisait pas à l'Allemagne de faire consacrer officiellement par l'Église catholique le rapt commis, il y a plus de trente ans, par l'empire protestant, i} fallait encore qu'elle profana de l'effigie do son empereur la vieille cathédrale, dont chaque pierre est un peu copame une parcelle de l'âme messine.

Au porche môme du monument vénéré, le Kaiser est statu f}é en faux prophète Daniel et il semble aux annexés que l'antique temple du passé, véritable sanctuaire de la foi et de toutes les espérances, frissonne de honte sous ce nouveau baiser de Judas.

Comme les consciences, les pierres gardent ainsi, à Metz, l'empreinte du ioug de servitude; elles le rappellent à ceux qui seraient tentes de l'oublier et les traits de Guillaume II en se gravant au portail ont gfavé, plus profondément encore, le souvenir dans les cœurs.

Pourquoi la religion s'est-elle fait complice d'un attentat et est-elle venue joindre l'apostasie au crime?

Hélas..., la puissance protectrice des faibles et des opprimés a donné sa bénédiction à la violence et à l'oppression. Désormais, l'alliance est faite entre Rome et Berlin, la lame du conquérant, encore rouge de notre sang, s'est essuyée à la robe violette de l'évêque.

Et c'est, constatons-le impartialement; ce momentlà qu'a choisi la France pour inquiéter et troubler les consciences catholiques.

Le Lorrain qui contemple avec moi l'image de ce saint à profil d'empereur me dit alors toute la stupeur douloureuse que ressentit la population messine le jour de l'inauguration.

Notre cathédrale... avec quel accent il me dit ces mots en me rappelant que déjà, en 1877, lorsque pour la première fois Guillaume vint à Metz, les autorités allemandes, trop zélées, avaient incendié le dôme en voulant l'embraser. Après l'incendie... le blasphème t

Je songeais à cela en admirant à l'intérieur de la cathédrale les superbes vitraux qui la décorent, mais soudain la musique retentit. C'est l'infanterie prussienne qui, après la parade journalière, donne un concert sur la place d'armes .

« Les coquins » , me dit mon compagnon, osent jouer ici la. Marche deSambre-et-Mciisc. Quelle impression et quelle douleur, monsieur! le jour où nous l'avons entendu résonner, cet hymne français, pour la première fois!...

Alor."? me reviennent à la mémoire ces vers de Paul Déroulède, appris autrefois à l'école, quand M's Chants du Soldat n'en étaient pas encore bannis ;

. . . Rappelez-vous qu'au jour de la défaite,

Qu'à Sedan, ce nom seul vous fait courber la tête,

liappelez-vous, Français, qu'en ce jour de malheur,

Tandis que les vaincus se rendaient aux vainqueurs.

Tandis qu'ils emportaient dans leur àme meurtrie

Le spectre mutilé de la pauvre Patrie,

Qu'ils pleuraient la défaite et quittaient les combats,

Enfln qu'ils s'avançaient, sans armes, nos soldats,

0 coup que rien n'efface ! G mal que rien n'apaise Le clairon prussien sonnait la Marseillaise !

Sambre-et- Meuse après la Marseillaise! dans Metz la Dônorée, dans Metz la Conquise... Alors, tandis que près de moi, le vieux Messin passe fiévreusement sa main dans sa moustache grise pour cacher son émotion, il me semble entendre sous les voûtes prodigieuses de cet autel de la foi, monter les notes ardentes de l'hymne guerrier qui conduisit si souvent nos soldats à la victoire, notes scandées par les fifres prussiens, et devant cette suprême humiliation jetée à la face d'un vaincu, m'étreint une indicible tristesse et de mes yeux troubles coule une larme... une larme de douleur pour moi, de honte et de repentir pour la France.

METZ l'ANTIQDE

Pauvre ville de Metz, dont Maurice Barrés, l'éminent écrivain lorrain, a pu dire : C'est une caserne dans un sépulcre! La caserne, plus que jamais subsiste, sans cesse élargie, sans cesse accrue de la soldatesque prussienne qui encombre les rues étroites de la vieille cité, mais le sépulcre a été nivelé et semble moins triste,

les linceuls ont été refermés, les fosses ont été recouvertes et la terre qui recouvre les ossements de ceux qui y dorment à jamais est verdoyante des gazons semés à profusion pour donner sans doute l'illusion de la gaîté et faire croire que la Pucelle, violée il y a trente-sept ans, s'abandonne enfin à l'étreinte du vainqueur.

En vain s'épanouissent les fleurs et embaument les parterres, s'édifient les nouveaux quartiers, se dressent les lourds édifices et s'alignent les larges avenues, l'âme messine est toujours en deuil et Metz qui ne veut pas être la Conquise reste Metz la Déflorée.

Les pierres antiques, vestiges du Passé, s'écroulent sous la pioche des démolisseurs, les existences humaines succombent sous la loi du Destin, les hommes d'hier disparaissent sous la montée des hommes de demain, le souvenir du désastre pèse encore sur toutes les consciences et les cœurs restent toujours l'immuable abri du même ardent amour.

^es Allemands ont pu démolir les anciens remparts et se servir des pierres pour décorer leurs avenues, il en restera toujours assez ne serait-ce que la porte Serpenoise, pour rappeler à celui qui passe, que le droit brutal de la conquête opprime ici l'inviolable droit des peuples.

La « Porte des Allemands », construite en 4445 et restaurée en 18G0, curieux spécimen de l'architecture militaire du moyen ûge et où un musée intéressant a été institué, fait souvenir aussi du passé héro'ùiuc de la fiôre cité qui, en 1815, préféra, après lacapilulalion de Paris, construire un pont sur la Mosellp en dehors do la ville, plutôt que de hûsser passer l'armée des alli('s dans l'cnctànle de ses remparts.

Que le Français pénètre alors sur le terrain mili-

UN PÈÏ.ERINAGE PATRIOTIQUE 27

taire, — une boulangerie militaire est non loin de là, — et du haut des fossds qu'arrose laSeille, dessdchée et comblée par les Allemands au centre de la ville, dans les quartiers de la tannerie, il aura la vision attendrissante de la vieille ville, pure de toute souillure, que dominent la cathe'drale et l'église Sainte-Ségolène. La patrouille qui circule saps cesse ne le laissera pas jouir longtemps de cet apaisant spectacle. . .

L'ancienne porte Saint-ïhiébault, la tour Camoufle, et c'est presqifetoi^t ce qu'il reste, hélas 1 des remparts formidables qui entouraient autrefois la cité. Les autres portes ont été démolies et les noutelles avenues des quartiers neufs, bordées d'arbres et semées de gazons, et reliées par une large allée à l'E.splanade, forment à Metz une ceinture de fraîcheur et de verdure qui n'est point dépourvue de beauté.

Mais rien ne vaut la vieille ville, si pleine de souvenirs historiques. Qui ne la connaît, n'a point vu Metz!

Qu'elles pont intéressantes et pittoresques ses rues avec leurs vestiges d'antiquité et leurs traces d'architecture gothique qui évoquent tout le lointain passé I C'est la chapelle des Carmélites dont le mur extérieur laisse voir encore un bas-relief gallo-romain, autrefois palais des rois d'Austrasie et non loin d'une ancienne maison seigneuriale ; la tour du vieil hôtel dit de Saint- Livier, la maison patricienne de la rue Fournirue, datant de 4529, la portp ogivale de la demeure habitée jadis par Rabelais, alors qu'il était médecin à Metz, rue Jurue. Cette rue, longtemps située dans le quartier Israélite, occupe, djt-Qp, l'emplacement d'une voie antique consacrée à Jupiter.

Il faut citer aussi la curieuse rue des Murs, sur les murs, pourrait-on plutôt djre, et que les enfarts de Metz préfèrent appeler : « la rue où l'on marche sur les

toits » et enfin la place Saint-Louis ou place du Change. Toutes ses arcades, les unes ogivales, les autres à plein cintre, les unes surmontées de croisées trilobées, les autres de croisées longitudinales et étroites, plusieurs de balcons qui datent de la Renaissance, étaient occupées par des changeurs. Les créneaux, visibles encore au faîte de ses maisons, attestaient les franchises et les libertés dont ils jouissaient. C'est aussi sur cette place que se donnèrent les premiers Mystères et qu'eurent lieu au dix-huitième siècle les exécutions criminelles.

C'était à l'époque où le Graouli était promené en effigie à travers tSute la ville et fouetté solennellement par les enfants en présence de graves magistrats et de toute la garnison en armes, avant d'être reconduit à la cathédrale, où il est conservé encore aujourd'hui. Cette coutume bizarre ne fut abolie qu'en 1786 par un arrêt du Parlement.

La légende raconte que le Graouli, bête monstrueuse dont le corps ressemblait à un dragon ailé, s'abattit un jour sur la ville et sema la panique et la terreur en prenant comme proie les femmes et les enfants.

Saint Clément, seul, put terrasser le monstre et rendre la sécurité à Metz. Depuis ce temps, la coutume voulut que ce triomphe de l'apôtre de la foi fût célébré di-rn ornent et ainsi fut instituée cette cérémonie étrange.

Iléluô, un nouveau fléau s'est abattu sur la vieille cité lorraine et désole sa contrée toute entière, il s'est emparé des hommes brutalement, et exige leurs enfants. IjC Graouli a revêtu l'uniforme allemand et coifl'é le ca.sque à pointe...

Saint Clément puisse-t-il bientôt venir !

Puissions-nous revoir un jour les enfants de Metz battre lo GraotUi, devant la cathédrale I

BORNY-COLOMBBT

J'ai voulu visiter Borny, un des champs de bataille où se livra un des combats les plus meurtriers du siège de Metz, situé à quelques kilomètres de la ville; un tramway à trolley conduit à mi-chemin, jusqu'au cimetière de Plantières. La route est ensuite large, bien entretenue mais peu ombragée. Des champs s'étendent à perte de vue, limités d'un côté par les bois de Borny, vers Colombey, village où se porta surtout, en 1870, l'eflort des troupes allemandes.

Des croix, de tous côtés, attestent, plus de trente ans après, la fureur du combat. Partout, sur le bord de la route, dans des jardins d'habitation, au milieu des moissons, des renflements peu élevés bossèlent le sol et tous ces tertres sont des tombes.

Un modeste entourage en bois, peint en blanc, une croix portant en allemand, l'inscription funèbre, d'un laconisme troublant : « Ici reposent trente soldats allemands et vingt soldats français ! » Tantôt dix, tantôt cinquante I C'est l'invariable linceul des victimes de la guerre.

La vue de toutes ces croix de bois, qui font de cette campagne un vaste cimetière, est d'une tristesse poignante, et celle-ci devient plus douloureuse encore, pour le Français qui passe, lorsqu'il songe en se penchant sur ces tumulus où dorment des adolescents et des vieillards, que tous ces sacrifices ont été vains et qu'une trahison infâme livrait Metz et la France quand ses enfants se couchaient dans la mort, pour la défendre et tenter de la sauver...

Toutes ces tombes, il faut le reconnaître, sont du moins l'objet des soins pieux de la société allemande d'entretien des tombes militaires. Surmontant chaque croix, une couronne en feuilles de chêne ou en brindilles de sapin, fait flotter au vent de Lorraine les couleurs de lErapire : noir, blanc, rouge, pans en étoffe d'une cocarde blanche à cœUr noir que porte chaque couronne.

N'eût-on pu s'abstenir d'en décorer celles de nos soldats !

L'orgueil de lire une épitaphe allemande sur nos tombes ne suffisait-il pas au vainqueur? Pourquoi vouloir imposer ces couleurs, là où dorment ceux qui sont tombés en les combattant, en les maudissant môme...

Tristement, nous nous éloignions le cœur serré, les larmes aux yeux, quand nous vîmes, s'avançant sur la route, devant nous, et avec force tapage, une bande de gamins de huit à dix ans.

Ils venaient sans doute de l'école de Borny, où le professeur leur a parlé peut-ôtre de la grandeur de l'Allemagne, du génie de sa race, de la gloire de son empereur, en ajoutant sans doute, quelques mots cruels pour la France. Peut-ôtre môme les avait-on conduits officiellement à l'inauguration du monument allemand qUc l'on vient d'élever un peu plus haut, à Colombey, et ces jeunes cœurs battent-ils encol-e aux victoire^ de la Germanie !

Le brave Messin qui m'accompagne les interroge, et quelle joie c'est alors pour moi de les entendre s'exprimer en français! Il faut savoir de quelle façon a été proscrite aux pays annexés la langue française, quelles mesurer draconiennes ont été édictées contre ceux qui pcrbistaicnt à la parler, à l'enseigner encore, pour

UN PÉLEftINAGÈ I*ATRIOTlQUE 31

comprendre toute l'émotion dont je fus saisi en entendant ces bambins s'cxpiimer en la langue de leurs pères, après un tiers de siècle de persécution et d'oppression !

Mais voici plus loin le château de Borny, qui, hélas ! vient donner aux annexés le spectacle de notre anarchie intérieure, de nos discordes et de nos antagonismes profonds et qui semble rappeler à ces catholiques ardents le sectarisme et l'intolérance française.

Le vieux Français qui l'habite, en effet, vient de faire construire, dans le parc, une chapelle, afin de recueillir les religieuses chassées de France par les décrets d'expulsion.

Do Borny à Colombey, les tombes deviennent de plus en plus nombreuses, des croix, partout des croix, toujours des crdix... Au hasard, je m'approche de l'une d'elles au bord de la route, et je lis une inscription en français qui seml)le avoir été hâtivement tracée au crayon : « Anne et Clément d'IIochfelden ». Ilochfeldcn est justement un village d'Alsace où je dois me rendre, alors songeant au plaisir qu'éprouve le pèlerin qui visite ces champs de bataille, à lire sur une tombe française, une inscription française, au bas de ces deux noms s'ajoute mon hommage.

Nous sommes bientôt arrivés devant le monument de Borny, élevé à la mémoire de noi soldats. C'est un modeste mausolée près de la route, portant cette épitaphe :

MO.NLWENT DE BORNY. — BATAILLE DE DOUiNV, 14 AOUT 1870. AUX VAILLANTS S0LD\7S MORTS POCU LA PATIUE.

Plus bas :

CE MONUMENT A ÉTÉ ÉtUGÉ PAR LES HABITANTS DE boRNT-GRIOT.

Et cet hommage :

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