‹ L'Alsace, sa situation et ses ressources au moment de l'annexionChapitre 3 sur 9 · I. — LE SOL · texte numérisé non relu

I. — LE SOL

En suivant la voie ferrée de Mulhouse à Strasbourg, vous pouvez saisir d'un coup d'œil les principaux traits du territoire de l'Alsace, partagé en trois zones distinctes tant par leur relief que par la nature du sol. La chaîne des Vosges se dresse au couchant comme un rempart entre la France intérieure et les pays du Rhin. Une bande de collines ou de coteaux enlace le pied des montagnes, formant la transition entre cette région élevée et la plaine. Puis la plaine elle-même, basse, plate, uniforme, s'étend le long du Rhin sur une longueur de 200 kilomètres, de Bâle à Lauterbourg, plus vaste que les deux zones des collines et des montagnes prises ensemble. Non-seulement ces trois régions diffèrent par leur conformation, par la nature de leur sol et de leur climat ; mais chacune a ses cultures et sa végétation propres. Dans les montagnes nous ne voyons que forêts et pâturages ; de beaux vignobles couvrent presque entièrement la région des collines ; enfin, la plaine fait prédominer les céréales avec les cultures arables. Des rapports intimes se manifestent partout entre le climat, la constitution du sol et ses produits.

Avec le district de Belfort qui reste uni à la France et

(1) Ce chapitre et les suivants sont extraits du Bulletin de la Société de Géographie, numéros de mars et avril 1872.

avec le territoire de Saales et le^ canton de Schirmeck. maintenant détachés du département des Vosges pour faire de nouveau partie de l'Alsace, la surface totale du pays mesurerait 8,863 kilomètres carrés ou 886,300 hectares, celle du district de Belfort étant de 60,700 et celle des cantons de Saales et de Schirmeck, dans la vallée de la Brusche de 21,500 hectares. Sur cette aire, le bassin de l'Ill, rivière qui traverse l'Alsace sur presque toute son étendue, occupe un espace de 458,400 hectares. C'est de la rivière que la contrée prend son nom, dont la signification en langue allemanique est le pays ou le séjour de l'Ill, Illsass ou Elsass. D'ailleurs, les sources de l'Ill se trouvent dans les montagnes du Jura, à Winckel et à Ligsdorff, pour se jeter dans le Rhin à la Wanzenau, au bas de Strasbourg, après avoir reçu de nombreux affluents issus des Vosges. Son cours parallèle au Rhin a une étendue de 180 kilomètres du Sud au Nord. Ses affluents débouchent tous sur la rive gauche, ce sont la Largue, la Doller, la Thur, la Lauch, la Fecht et la Weiss, la Lièpvrette et le Giessen, enfin la Brusche. Plus bas, mais en dehors du bassin de l'Ill, il y a la Zorn qui arrose Saverne et reçoit la Moder, tandis que le cours de la Lauter sépare l'Alsace du Palatinat. Dans le Sud, la Savoureuse, également en . dehors du bassin de l'Ill, passe par Belfort pour s'écouler dans le Doubs et le Rhône. Quant à l'Ill, avant d'arriver à son embouchure, elle alimente deux dérivations : le Quatelbach à Mulhouse et la Krafft près d'Erstein, cette dernière croisant aussi le canal du Rhône au Rhin, dirigé comme l'Ill elle-même du Sud au Nord. Le débit moyen de la rivière à Strasbourg atteint de 40 à 50 mètres cubes par seconde, soit 28 à 30 pour 100 de l'eau tombée sur toute la surface de son bassin, mais avec des variations momentanées de 2 à 240 mètres cubes. Des oscillations aussi fortes dans le débit indiquent un régime des plus irréguliers, qui cause chaque année des inondations plus ou moins étendues, suivies parfois de longues sèche-

resses. Aussi un proverbe de la haute Alsace, relatif aux allures de cette rivière, dit que 1*111 va où elle veut :

Die Eli, Geht wo sie well.

Bien souvent nous avons vu, après des sécheresses prolongées, la rivière, gonflée subitement, abandonner son ancien cours pour laisser de côté des ponts nouvellement construits et se creuser en un instant un autre lit dans le sol limoneux de la plaine. Les torrents issus des Vosges ont un régime tout à fait semblable. Ils se précipitent avec impétuosité à travers leurs vallées après la fonte des neiges ou de fortes pluies, pour tarir presque complètement durant l'été. Affaiblis par leur chute rapide, ils s'accumulent ensuite dans la plaine au fond d'une série de creux en chapelet d'inégale profondeur, et s'écoulent paisiblement et avec lenteur à travers des territoires unis, plats, monotones.

Le sol de la plaine d'Alsace dépasse le niveau du Rhin de quelques mètres à peine. Son élévation au dessus de la mer atteint 200 mètres à Golmar, et à Strasbourg 144 mètres. Il consiste en limon, en sable et en gravier, amenés en partie par le Rhin, en partie par les torrents des Vosges. Un léger pli de terrain, au faîte duquel le canal du Rhône au Rhin se dirige du Sud au Nord, dessine la limite entre les alluvions anciennes d'origine vosgienne et celles du Rhin, différentes par leur nature géologique. Là où le gravier domine à la surface, le sol est aride et revêtu de bois, comme dans la grande forêt de la Hardth, le Kastenwald et les parties de la basse Alsace comprises entre Haguenau, Soultz et Seltz. Dans les bas-fonds humides ou dans les terrains irrigables, ces forêts alternent avec des prairies. Mais sitôt que se montre le limon, le lehm rhénan, les champs des céréales prédominent, accompagnés de cultures de toutes sortes, étendues le long de l'Ill depuis

les environs de Mulhouse jusqu'au delà de Strasbourg.

Si féconde que soit la plaine d'Alsace , la zone moyenne du vignoble se réjouit encore d'un plus grand bien-être. Nulle part la terre donne un aussi fort rendement, nulle part non plus elle atteint une aussi forte valeur. De magnifiques vignobles revêtent la pente inférieure des montagnes et montent à l'entrée des vallées à une hauteur de 400 mètres et plus au dessus de la mer, aux bonnes expositions. L'élévation absolue de la zone des collines oscille généralement entre 300 et 400 mètres. Les collines s'étalent sous forme de fortes ondulations au pied des montagnes ou s'avancent dans la plaine pareilles à des promontoires, composées de dépôts tertiaires alternant parfois avec des couches de grès, de calcaire jurassique ou du trias. Cette zone n'a le plus souvent qu'une largeur de 1 à 3 kilomètres ; mais elle s'élargit beaucoup plus entre Saverne et Wissembourg dans le Nord et dans la région du Sundgau entre Thann, Belfort et Mulhouse où elle occupe presque toute l'Alsace méridionale jusqu'aux premières pentes du Jura. Le canal du Rhône au Rhin atteint son point supérieur à Valdieu où il coupe la ligne de séparation des eaux entre les deux grands bassins du Rhin et du Rhône à 350 mètres au dessus du niveau de la mer. Formée d'une suite d'ondulations, la région du Sundgau s'élève à une altitude de 400 à 500 mètres pour atteindre son point culminant à plus de 600 mètres près de Ferrette, sur les premières pentes du Jura. Ici, le sol consiste surtout en formations tertiaires, et, par places, en couches jurassiques ou en dépôts plus récents de limon et de cailloux roulés. Avec le refroidissement du climat, la vigne diminue dans une forte proportion et les cultures deviennent semblables à celles de la plaine, les bas-fonds étant couverts de prairies, les pentes douces des collines de céréales, les sommets plus arides de bois.

Par degrés insensibles les vallées nous mènent à travers

les vignobles jusqu'aux montagnes, domaine de l'exploitation pastorale ou forestière. Tout d'abord les verdoyantes prairies étendues le long des torrents témoignent du développement donné à l'élève du bétail, développement dont l'importance est encore accru par l'extension des pâturages alpestres qui apparaissent au dessus des forêts et des escarpements à nu. Entre 1,000 et 1,400 mètres d'altitude, toute la partie supérieure des Vosges montre ces pâturages alternant par intervalles avec de profondes forêts. C'est à peine si la rigueur de la température permet de végéter à de petites plantations de pommes de terre ou de seigle sur les pentes bien abritées. L'existence ou la présence des pâturages sur les dernières cimes tient à l'âpreté de l'air, au froid, à l'abondance des neiges qui séjournent là-haut depuis les derniers jours d'octobre jusqu'en avril, arrêtant l'essor et la croissance des arbres forestiers. Sous le rapport géognostique, les montagnes vosgiennes présentent surtout des roches cristallines, le granit qui forme les cimes arrondies des hautes Vosges, puis sur les pentes occidentales et vers le Nord des plateaux et des massifs de grès dominent à leur tour, coupés de vallées au fond desquelles coulent des ruisseaux sans bruit et sans murmure. Avec la diminution des cultures arables dans cette région, la population se réduit également. Les gros bourgs du vignoble et les riches villages de la plaine sont loin. Il y a bien encore des centres industrieux étagés au fond des vallées. Mais plus haut, au milieu des monts, on aperçoit seulement de loin en loin une maison forestière cachée à l'ombre des hêtres et des sapins, ou bien encore quelques rares marquairies à peine habitées en été sur les chaumes déserts.

Tels sont les principaux traits du sol de l'Alsace. La plaine, le vignoble, les montagnes forment des régions distinctes par leur nature autant que par leur caractère économique. Une relation intime existe entre le mode

d'exploitation et le climat, celui-ci dépendant lui-même de la situation et de la configuration des différentes zones. Comparé à celui de la France, le climat de l'Alsace se montre d'ailleurs excessif et continental. Étés chauds, hivers froids ; variations brusques et fortes de température, avec une moyenne de 10 degrés dans la plaine, contre une diminution d'un degré pour 200 mètres d'élévation verticale dans les montagnes ; humidité de l'air modérée, indiquant un degré hygrométrique moyen de 75 pour 100 ; vents dominant du Sud-Ouest et du Nord-Est ; oscillations barométriques mensuelles assez considérables, d'une amplitude moyenne de 22 à 25 millimètres contre des écarts extrêmes de 32 à 35 millimètres dans le même mois; orages au nombre de 18 à 20 chaque année pour une même station ; grêles parfois désastreuses dans la plaine, très-fréquentes au haut des montagnes où cependant elles causent de moindres dégâts ; pluies plus abondantes que dans le Nord, plus faibles que dans le Midi ; tels sont les caractères généraux du climat de l'Alsace.

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