‹ L'Alsace, sa situation et ses ressources au moment de l'annexionChapitre 4 sur 9 · II. — LA POPULATION · texte numérisé non relu

II. — LA POPULATION

Entre la prospérité d'une contrée et l'importance de sa population il y a une relation constante, la prospérité est ordinairement d'autant plus grande que la population est plus compacte. Suivant le dernier recensement officiel de 1866, les deux départements de l'Alsace comptaient ensemble 1,119,255 habitants, dont 530,285 pour le Haut- Rhin et 588,970 pour le Bas-Rhin, répartis entre 1,031 communes e1 sur une superficie de 864,846 hectares ou 8,648 kilomètres carrés. Il y aurait eu ainsi 129 individus par kilomètre carré, chiffre supérieur de beaucoup à la population spécifique moyenne de la France et de l'Allemagne, la France comptant 70 et les États allemands seulement 69

AU MOMENT DE l' ANNEXION. 17

habitants pour la même unité de surface. Au point devuereligieux, cette population comprend 833,000 catholiques, 250,000pro'testants des diverses confessions etenviron 36,000 israélites. Au point de vue économique, elle se partage entre 498,000 agriculteurs, 450,000 ouvriers occupés de différentes industries : le restant appartient au commerce, à l'armée et aux professions libérales. La population agricole est en majorité dans le Bas-Rhin tandis que dans le Haut- Rhin prédomine la population industrielle.

Un manuscrit du marquis de Lagrange, conservé dans cette bibliothèque de Strasbourg dont les Allemands ont brûlé les riches collections par ordre du général Werder, au début du bombardement de la ville, ce manuscrit disait que la population de l'Alsace fut réduite d'un tiers à la suite de la guerre de Trente ans. M. de Lagrange, on lésait, occupa le poste d'intendant de la province après sa réunion à la France. Suivant son Mémoire sur V Alsace, notre population « dont le naturel est la joie, puisqu'on ne voyait au- « trefois dans la province que violons et danses, a été « réduite par les guerres aux deux tiers de son importance (( primitive. On voit dans les anciens registres que devant « les grandes guerres d'Allemagne, le nombre des villages, « familles et feux de la haute et de la basse Alsace montait « à un tiers de plus qu'à présent. » Pour dire exactement quelle a été la population du pays à cette époque, les données positives manquent ou ne suffisent pas. Ce qui est certain, c'est que depuis la fin du xvne siècle, cette population a augmenté d'une manière rapide et continue. Elle était de 500,000 individus environ en 1700, de 711,000 en 1794, de 1,119,255 lors du dernier recensement de 1866. Un siècle a été nécessaire pour doubler le chiffre des habitants de l'Alsace (1). En même temps il y a eu des changements

(1) Voici le mouvement exact de la population de l'Alsace d'après les recensements de 1794 à 1866 ;

considérables dans l'étendue du territoire par suite de la séparation du canton de Schirmeck et des communes du Ban de la Roche en 1793, réunis à leur demande au département des Vosges, puis de la perte des cantons de Dahn, de Bergzabern et de Landau, lors des traités de 1815. Aujourd'hui Schirmeck et la partie supérieure de la vallée de la Brusche, d'une étendue de 21,500 hectares et une population de 21,637 habitants font de nouveau partie de l'Alsace et portent à environ 1,082,000 le nombre des habitants du territoire conquis, nombre que les suites de ia conquête ont certainement modifié dans une mesure encore inconnue.

Interrogeons-nous maintenant les Alsaciens sur leur origine, sur les éléments dont ils dérivent, sur les caractères qui les distinguent, nous ne constatons pas chez eux une race pure, mais une population mélangée, au type indécis, variable, modifié souvent par des immigrations et des croisements continuels. Avant la conquête du pays par César, il y avait des Gaulois, des Kymris et des Germains, ces derniers venus de la rive droite du Rhin peu avant l'invasion romaine. Parmi ces populations, les tribus kymries ou les Médiomatrices occupaient le nord de l'Alsace et s'étendaient aussi en Lorraine sur l'autre versant des Vosges. Au midi se trouvaient les tribus gauloises, les Rauraques, clients des Séquanais, occupant une grande partie du Haut- Rhin pour s'étendre en Suisse jusqu'au Jura. Quant aux

poques

Haut-Hliin.

Bas-Rhiu.

Alsace.

293,013 habitants

408,132 habitants

711,145 habitants

tribus germaniques, les Triboquès, les Némètes, les Vangiones elles occupaient le milieu de la province et surtout les deux, rives du Rhin. Ces peuplades furent refoulées par César, repoussées à l'Est du fleuve après la défaite d'Arioviste, comme l'assurent certains bistoriens de l'époque, mais pour revenir en Alsace pendant la guerre civile, alors que César et Pompée se disputaient en Orient la domination de Rome. Un fait certain, c'est que dans la première moitié du Ve siècle de notre ère, l'irruption des Vandales, des Suèves et des Alains anéantit avec la civilisation romaine presque toute la population de la contrée. Après les Vandales, vinrent les Francs et les Alemans, différant plutôt par la nationalité et sous le rapport politique que par la race et les caractères physiques. Soumis par les Francs après la bataille de Tolbiac, les Alemans se maintinrent en Alsace à côté des restes des populations antérieures, présentant entre leurs tribus des différences de langage ou du moins de dialecte dont les traces subsistent encore aujourd'hui.

Sous le rapport du langage, on parle le français et des patois celtiques plus ou moins altérés dans l'arrondissement de Belfort et les parties du sol restées à la France, puis dans la région montagneuse des vallées d'Orbey, de Sainte-Marieaux-Mines, de Villé, de Schirmeck, tandis que les dialectes allemands régnent dans tout le bassin de 1*111 et le Nord. Sans doute les cantons français sont habités par des descendants des Gaulois restés à peu près purs. Entre les dialectes allemands, il y a des différences considérables du Nord au Sud, de l'extrémité du Haut-Rhin à celle du Bas-Rhin. D'un autre côté, non-seulement la prononciation change d'une rive à l'autre de laModer, puis du Sundgau à la plaine du Rhin ; mais on remarque aussi des différences physiques assez accentuées entre ces divers groupes. Les habitants des cantons de Soultz-sous -Forêts et de Seltz, entre la Moder et la Lauter, diffèrent notamment de tous ceux de la plaine d'Alsace. Le teint, la barbe, les cheveux y sont plus bruns,

les hommes y ont une taille plus grande et plus svelte, les femmes des traits plus distingués. Peut-être la tribu qui s'établit dans cette région présentait-elle des caractères particuliers qui se sont transmis jusqu'à présent ; peut-être aussi cette élévation de la taille provient-elle d'une sorte de sélection déterminée par un prince des Deux-Ponts, auquel le pays appartenait avant 1789, et qui composait son armée d'hommes de grande taille recrutés dans les contrées voisines et établis dans ses domaines après expiration de leur service?

A défaut de documents historiques précis sur la généalogie exacte des habitants des divers cantons de l'Alsace, nous constatons chez eux une ressemblance moins grande avec les Lorrains et les populations de l'autre versant des Vosges qu'avec les Badois sur la rive droite du Rhin. Les Alsaciens comme les Allemands ont les pommettes plus avancées que les Français à l'ouest des Vosges. D'un autre côté, les gens du pays de Bade sont plus blonds, les yeux bleus y sont plus fréquents. Mais le caractère moral change encore plus d'une rive du Rhin à l'autre. Les habitants de l'Alsace sont plus remuants, plus actifs que leurs voisins de Bade. Ils restent dignes fils de ces Francs, qui, vainqueurs au cinquième siècle des Romains et des Alemans, se vantaient déjà alors de comprendre et d'aimer mieux la liberté que les autres tribus de souche germaine.

En somme, les caractères physiques des Alsaciens varient sensiblement et présentent souvent des différences notables d'un canton à l'autre. Dans les grands centres de population, comme Strasbourg et Mulhouse, la fréquence et la multiplicité des croisements d'éléments étrangers ne permet pas de reconnaître de type particulier prédominant. Dans la plaine de 1*111 et du Rhin, disent MM. Tourdes et Stoeber, dans leur statistique médicale, « l'habitant de nos campagnes est plutôt au dessus qu'au dessous de la taille moyenne ; il a la tête volumineuse ; sa charpente est

large, il est fortement membré ; ses cheveux sont d'un châtain clair, bien plus souvent que foncé ; ils sont rarement noirs ; les iris sont d'un brun clair, bleu ou gris ; beaucoup d'enfants ont les cheveux blonds et ne brunissent qu'en avançant en âge. » Quant aux aptitudes de ces populations, nous les apprécierons tout à l'heure par les faits ; au lieu d'énoncer leurs qualités, nous les verrons ressortir par l'état de l'agriculture et de l'industrie, par les résultats de l'activité intellectuelle du pays. Au point de vue militaire, l'Alsace présenta pendant les dix dernières années sur un nombre moyen de 26,700 conscrits un contingent de 19,000 hommes propres au service, la proportion des exemptions pour infirmités et défaut de taille étant de 27 pour 100 dans les deux départements rhénans, tandis qu'elle s'élève à 37 pour 100 pour la moyenne des autres départements. Portée à 1652 millimètres pour l'ensemble du contingent de la France, la taille moyenne des hommes de vingt ans s'élève actuellement à 1658 millimètres dans le Haut-Rhin et à 1664 millimètres dans le Bas-Rhin. Les deux départements avaient plus de 80,000 hommes sous les armes, employés surtout dans l'artillerie et la cavalerie de ligne. Les armées républicaines ont été'souvent commandées par des Alsaciens : Kellermann, Kléber, Scherer, Rapp, Lefebvre. Depuis la dernière guerre, une multitude de jeunes gens courent rejoindre les régiments français. Sans doute on ne peut nier un mélange de sang germain chez la population de l'Alsace ; mais son esprit est devenu complètement français. Oui, les vieilles chartes poudreuses témoignent de l'union de l'Alsace avec l'Allemagne ; mais, pendant de longs siècles, avant cette première séparation, le pays a été attaché à la France, depuis les origines de la nationalité, puis après son retour à la première patrie, l'adhésion aux principes de liberté et du droit universel, proclamé le 4 août 1789, nous a définitivement réunis tous par les liens d'une fraternité indissoluble.

Page 1