III. — L'AGRICULTURE
En moyenne, la densité de la population de l'Alsace est de 129 habitants par kilomètre carré; mais ce chiffre varie selon les zones. Atteignant à peine 80 personnes dans la région des montagnes, il s'élève à 160 dans le vignoble et à 150 dans la plaine pour la même unité de surface. C'est dans la plaine que se trouvent la plupart des grandes villes, dont quelques-unes comme Strasbourg et Mulhouse comptent 70,000 et 80,000 habitants. La plaine fait prédominer les cultures arables. Tout le sol y est mis en valeur jusqu'à la moindre parcelle et il n'y a point de propriété à l'état inculte. Si l'on rencontre quelques pâtures, soit sur des terrains marécageux ou tourbeux, soit sur des grèves arides, donnant seulement de maigres herbages, faisant tache au milieu d'une contrée dont la population est si serrée, si dense, ce sont toujours des terrains communaux. Les particuliers ont depuis longtemps fait disparaître de leurs domaines les éléments improductifs. Il n'y a plus de jachères non plus. Sa place est prise par des pommes de terre, par des fourrages. Souvent même le cultivateur alsacien, utilisant les aptitudes de son sol et de son climat, en réclame deux moissons dans le cours d'une seule année. Dans les districts les plus riches, l'assolement triennal a été remplacé par la culture alterne. On voit alors le froment et l'orge d'une part, de l'autre le tabac, le colza, le pavot et le lin se succéder sans interruption dans les mêmes champs. Les céréales des pauvres terres et des pays pauvres n'existent plus ici. On ne trouve plus dans la basse Alsace le sarrazin, et le seigle n'y embrasse qu'une partie minime de la surface, tandis que le froment, l'orge et les plantes industrielles y occupent une place de plus en plus importante.
C'est grâce aux débouchés offerts par les pays situés le
long du Rhin que l'agriculture de l'Alsace a pris de bonne heure le caractère d'une exploitation perfectionnée, en avance sur les contrées voisines. Pour arriver à ce degré de perfectionnement et de puissance que l'agronome allemand Schwertz vantait déjà au commencement du siècle, l'agriculture alsacienne a dû passer par des phases progressives, depuis le mode d'exploitation à demi sauvage pratiqué encore par les indigènes de l'Algérie jusqu'à la culture intensive avec plantes industrielles en usage dans les pays les plus civilisés, a Sans remonter aux périodes de la culture pacagère et de récoulage, disent MM. Lefébure et Tisserant, dans leur remarquable Étude sur l'économie rurale de r Alsace (Strasbourg, 1869), il est probable que dès les premiers temps de l'occupation romaine, la culture triennale, avec une année de jachère et souvent deux pour une année de culture, régna en Alsace ; elle s'y maintint jusqu'à l'époque où la main puissante de Gharlemagne imprima un nouvel essor à l'agriculture. Les besoins de la population locale, croissant concurremment avec l'extension des débouchés extérieurs, amenèrent les cultivateurs alsaciens à restreindre la jachère, à prendre deux récoltes après une année de repos. Ce système s'est continué pendant une longue période de temps et ce n'est guère que depuis le commencement de ce siècle que la jachère nue a commencé à disparaître. »
Sur les collines du Sundgau, les cultures sont semblables à celles de la plaine, ainsi que dans la région ondulée qui va de Molsheim à Wissembourg, au pied des montagnes. Ce territoire comprend une superficie de 560,000 hectares environ, dont un tiers est couvert de bois. A elles seules les cultures arables occupent 359,000 hectares et les prairies 125,000 hectares, soit ensemble un peu plus de la moitié de la surface totale du pays. Dans le Bas-Rhin, la situation agricole est meilleure que dans la partie supérieure du bassin de 1*111 . Non-seulement les cultures industrielles les
plus rémunératrices tiennent une place moins grande dans le Haut-Rhin, non-seulement les céréales d'élite y trouvent une moindre superficie, mais le froment, l'orge, l'avoine et le maïs y donnent un rendement moindre et les grains moins riches fournissent moins de farine. Cette inégalité dans le rendement des terres et dans la qualité des grains tient surtout à la fumure du sol mieux soignée dans le Bas-Rhin. Pour le bétail, le pays est moins bien doué qu'il devrait l'être. La race des chevaux est trop petite et n'offre que peu de ressources au commerce. La population bovine, représentée principalement par des races suisses, fournit 64 têtes de gros bétail par 100 hectares de terres cultivées ou de prairies dans la basse Alsace et 53 dans la haute Alsace. Pour la même étendue, l'Angleterre n'a, il est vrai, que 38 têtes ; mais elle a sur l'Alsace une supériorité marquée sous ce rapport, parce que son gros bétail se compose seulement de bêtes de rente, bœufs à l'engrais, vaches laitières, élèves, tandis que chez nous une partie considérable de ces bestiaux, le quart peut-être, est attaché à la charrue pour donner du travail. D'un autre côté deux bœufs anglais en valent bien trois des nôtres, sans compter que les pays d'Outre-Manche, dont le climat est si propice aux plantes fourragères, possèdent de plus 168 moutons par(100 hectares de terres cultivées et de prairies contre 18 que nous trouvons en Alsace.
D'autres contrées, les départements du nord de la France et certaines parties de la Saxe ont fondé des sucreries, des distilleries. Au lieu d'introduire ces industries modernes, l'Alsace s'est bornée à améliorer ce qu'elle avait déjà, et elle avait un vaste choix avec la garance, le pavot, le colza, le lin, le chanvre, le tabac, le houblon, à côté des céréales, sans parler de la vigne. Rien de plus beau ni de mieux soigné que ses riches cultures de tabac et de pavot. La patiente activité de nos paysans ne se lasse pas dans la recherche des moyens propres à augmenter leur rende-
ment. Aussi quelles cultures donnent un produit plus élevé? Le pavot, le colza, la cameline rendent en moyenne de 500 à 600 francs par hectare ; le chanvre, le lin produisent une année dans l'autre 19 quintaux de filasse d'une valeur de 1,600 francs ; le tabac donne 1,800 à 2,000 kilogrammes de feuilles valant de 1200 à 1300 francs. Le produit de la garance est double, mais il exige plus de main d'œuvre. Quant au houblon, on en tirait avant l'annexion par hectare 2600 francs avec un bénéfice net de 1,000 à 1,200 francs en moyenne, montant parfois à 2,000 francs, chiffre que la domination allemande et l'établissement des droits de douane à l'entrée en France diminueront dans une proportion considérable. Néanmoins la plupart de ces riches cultures donnent des produits trois, quatre, six fois supérieurs à ceux des meilleures prairies. Elles préparent encore la terre à fournir de plus abondantes moissons de céréales ; elles laissent de 500 à 700 francs de salaire aux ouvriers tout en permettant de répartir à peu près également la main d'œuvre sur tous les mois de l'année ; elles ont l'avantage, en variant la source des produits, de ne pas faire dépendre le sort des cultivateurs de la réussite d'une seule denrée et de le mettre en mesure de trouver toujours son profit sur l'ensemble des récoltes sans être jamais à la merci du cours d'une seule marchandise.
Veut-on connaître la production totale de l'agriculture alsacienne, nous trouvons d'après les données de l'enquête officielle de 1866, résumées dans le rapport de M. Léon Lefébure, une somme de 190,000,000 francs de rendement annuel pour un territoire de 864,846 hectares, rendement qui se répartit en 143,000,000 francs pour les produits végétaux et 46,400,000 francs pour les produits animaux. C'est là la production brute. Si l'on en déduit les frais de main d'œuvre qui atteignent à eux seuls le chiffre de 70,000,000 de francs ; si l'on compte la part d'assurance des bâtiments, du cheptel et des récoltes, les dépenses d'entretien des
constructions et du matériel, le renouvellement des semences, des animaux, il reste un revenu net par hectare de la surface cultivée de 62 francs dans le Bas-Rhin, et de 47 francs dans le Haut-Rhin. L'Alsace, comparée à d'autres pays, donne à l'exploitant du sol un profit supérieur à celui que donnent l'Angleterre et la Saxe, deux contrées dont l'agriculture est très-avancée et dont les gouvernements publient de bonnes statistiques. Rapporté à l'unité de surface et à l'ensemble du territoire, forêts comprises, le produit brut présente dans ces différentes régions les proportions suivantes :
Alsace. Saxe. Iles Britanniques.
Produits végétaux. 170 francs 108 francs 77 francs. Produits animaux. 53 » 77 » 80 »
Ensemble. 223 » 185 » 157 »
Avec ces chiffres on s'étonne de ne pas trouver pour l'Alsace un revenu net plus élevé. Mais il faut songer que l'immense développement des cultures industrielles exige chez nous de plus grandes dépenses de main-d'œuvre. Puis l'organisation du travail laisse aussi à désirer, car tandis que la population vivant des salaires de la culture s'élève en Angleterre à 30 personnes seulement et à 37 en Saxe par 100 hectares, il y a 58 individus en Alsace pour la même étendue. L'agriculture alsacienne paie le double de main d'œuvre pour une production d'un quart à un cinquième plus forte, d'où cette conséquence que nous tirons un moindre parti des bras et que le travail est chez nous moins productif. La pénurie des machines et la division extrême de la propriété sont les principales causes de ces différences.
En définitive, la supériorité appartient cependaut à l'Alsace. L'Alsace a l'avantage sur l'Angleterre et la Saxe pour la production brute comme pour le revenu. Certaines régions de la France septentrionale et de la Belgique riva-
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lisent seules avec cette belle agriculture en progrès dans toutes les voies. Le rendement et la valeur des terres s'élèvent, les cultures perfectionnées s'étendent, la rente du sol monte, le prix du travail augmente, le bien-être général gagne et s'accroît de jour en jour. On peut évaluer de 8 à 10 pour 100 le bénéfice moyen des capitaux engagés dans l'exploitation des plantes industrielles, dans la culture du tabac et du houblon, de la garance et de la vigne. Dans le sol attribué au grain, ce sont les céréales les plus importantes, le froment et l'orge qui ont pris surtout de l'extension en même temps qu'elles gagnaient en qualité. A lui seul, le froment a gagné 18 pour 100 en surface pendant les 30 dernières années. Gomme résultat de ces améliorations non moins que par suite de l'accroissement du prix de toutes choses, le loyer des terres arables a monté de 30 à 33 pour 100 au moins et les salaires de 40 pour 100. Pour la grande propriété, les progrès sont moins considérables, notamment dans le Haut- Rhin où elle se plaint de n'avoir pas assez de bras. Cette pénurie de bras ne tient pas à une diminution de la population agricole ; mais l'accroissement de la population ne suit pas en raison des progrès d'une culture de plus en plus soignée. Le paysan alsacien étant le plus souvent propriétaire lui-même, au lieu de travailler comme journalier, préfère donner plus de soin à sa propre terre. Cette terre il ne craint pas de l'inonder de ses sueurs, il va jusqu'à la prodigalité dans la distribution de son travail, il est tout pour son champ, à la fois propriétaire, exploitant et ouvrier, gardant ainsi pour lui les trois grandes parts du produit brut, les salaires, la rente du sol, les profits de l'exploitant. Bref, la prospérité agricole de l'Alsace tient à l'intensité de la culture et à la division de la propriété non moins qu'aux aptitudes remarquables du climat et du sol pour les plantes industrielles.
Quiconque voudrait avoir une idée nette de l'exploitation agricole de la plaine devrait visiter les environs de
28 i/alsace, sa situation et ses ressources Benfeld ou le Kochersberg. Le Kochersberg surtout pourrait servir de type. C'est un canton populeux du Bas-Rhin que sa fertilité fait appeler le grenier de l'Alsace. Au lieu de rester uni, le sol forme des ondulations ou des mottes de lehm comme celui du restant de la plaine, dont l'aspect rappelle en hiver une vaste réunion de tumulus quand la neige les recouvre uniformément d'un blanc manteau. En été le paysage change et devient plus riant par l'extrême variété des cultures. La population plus dense que dans la plaine en général dépasse le chiffre de 200 habitants par kilomètre carré. Les villages sont spacieux, fort rapprochés les uns des autres, réunis par de magnifiques routes bordées d'arbres à fruits. Les maisons avec leurs toits aigus ou avancés sous lesquels sèchent des guirlandes d'épis de maïs ou de tabac en feuilles, avec leur architecture originale, leurs bois sculptés, leurs inscriptions, leurs fraîches peintures, avec leurs habitants aux mœurs un peu rudes, mais d'une constitution vigoureuse, montrent tous les indices de la prospérité, de l'aisance et du bonheur domestique. Chaque ferme porte le nom de son fondateur qui est conservé lors même qu'elle passe en d'autres mains ou à une famille différente. Granges et étables s'élèvent avec le rucher, le poulaillier, le pigeonnier au fond d'une vaste cour, en arrière de la maison d'habitation, que suivent aussi invariablement un verger, un jardin potager et un parterre à fleurs. Dans ces jardins croissent à côté des légumes habituels, la chrysanthème rouge et jaune, le girasol ou grand soleil, la rose tremière, les touffes odorantes de romarins, de thym, tandis que des treilles de vigne, d'abricot et de pêches s'appuient contre les murs bien exposés. Sous les arbres des grands vergers on sèche les lessives, on blanchit la toile filée et tissée pendant les veillées d'hiver. Durant la belle saison la famille du laboureur, grands et petits se réunissent aussi le dimanche soir pour causer sous ces frais ombrages.
Autant les villages du Kochersberg sont spacieux, autant les bourgs ou les petites villes du pays vignoble paraissent étroits et resserrés. Voyez Kaysersberg, Obernai ou Turckheim, ces cités de l'antique Décapole d'Alsace, appelées libres et impériales, étreintes à ce titre entre de hautes murailles qui furent des forteresses, mais croulantes aujourd'hui sans laisser l'air circuler à son aise à travers leurs brèches. Dans ce dédale de rues tortueuses, d'impasses, de vieilles maisons aux couleurs sombres, aux pignons hauts et pointus, en partie penchés, décrépits, avec de petites cours sombres, encombrées d'échalas et de voitures, où des enfants joufflus se jouent au milieu de bruyants volatiles, l'étranger se croit transporté au sein de cette capitale étrange que Méphistophélès dépeint à Faust :
Krummenge Gsesschen, spitze Giebeln, Beschrsengter Markt; Kohi, Ruben,Zwiebeln, Fleischbsenke wo die Schmeisen hausen
Et cependant ces bourgades, ces petites villes, auxquelles reste tout au moins le mérite du pittoresque sont toutes prospères. Mieux peuplée encore que les autres parties de l'Alsace, la zone où elles s'élèvent compte dans certains cantons de 300 à 400 habitants par kilomètre carré de surface, avec une moyenne de 160 individus pour l'ensemble du pays vignoble. La plupart des familles jouissent d'une honnête aisance. Chaque propriétaire tient sa cave emplie de vin généreux dont il se vante imperturbablement d'avoir récolté le meilleur crû. Puis, si les vieux murs d'enceinte tombent en ruines, les fils de ces bourgeois ci-devant impériaux, plus libres maintenant qu'à l'époque des chartes octroyées par les Hochenstaufen et leurs successeurs, se construirent en dehors des remparts d'autrefois, des demeures plus spacieuses et de puissantes usines dont les bénéfices augmentent le produit déjà élevé de la viticulture.
La zone du vignoble occupe la lisière de coteaux qui va
30 l'alsace, sa situation et ses ressources de Thann à Mutzig le long du pied oriental des Vosges. Il y a bien quelques vignes dans le Sundgau, il y en a aussi au Kochersberg et sur les collines de la basse Alsace jusqu'à Wissembourg, il y en a même dans la plaine de rOchsenfeld et près de 1111, aux environs de Colmar, mais sans former la culture dominante ni la principale ressource de ces cantons. Soit que les gelées printanières la repoussent, soit que le bas degré de la température ou bien la nature du sol ne laissent récolter que des crûs médiocres, la vigne ne paraît là qu'à titre accessoire pour trouver son vrai domaine sur les collines de l'Alsace moyenne, au sud et au nord de Ribeauvillé. Dans cette région, elle revêt de ses pampres précieux les flancs des coteaux en même temps qu'elle monte sur les premiers gradins des montagnes et qu'elle empiète sur la plaine, disputant les sillons aux céréales, refoulant les bois sur les rochers arides. Sur toute cette étendue, pas un coin de terre, pas une anfractuosité, pas une exposition propice n'échappe à la vigne, qui les conquiert tous au prix de travaux énormes. Une vallée vient-elle à s'ouvrir, la vigne y pénètre pour s'avancer à son intérieur sur une longueur de plusieurs lieues aux expositions méridionales. Quels tableaux présente alors le débouché de nos vallées alsaciennes ! Quelle magnifique perspective on découvre du haut des coteaux altérés de soleil ! Au pied des vignobles, un torrent changé par l'été en ruisseau paisible murmure et glisse discrètement, entre des rideaux de saules et de peupliers, à travers les prés en fleurs. Yers le fond la vallée se ferme par des rangées de montagnes plus hautes, mais arrondies mollement avec leurs forêts baignées de tièdes vapeurs et dans un calme solennel, tandis que plus près, au dessus de la voie ferrée où la locomotive emporte des trains rapides, des sentiers pittoresques montent à travers les vignes et les pampres verdoyants, jusqu'au rocher que domine une vieille tour féodale comme un souvenir du passé, de laquelle le regard
embrasse la riche plaine d'Alsace avec ses moissons comme une espérance pour l'avenir.
Sur 515,000 hectares environ exploités par l'agriculture, les forêts étant exclues, la vigne occupe en Alsace de 25,000 à 26,000 hectares de terrain. Nulle part cette culture est plus belle ni mieux soignée. Au lieu de prendre un développement croissant, elle a plutôt diminué en étendue pendant les dernières années, afin de se cantonner dans les districts où le rendement est plus rémunérateur. Il y a eu ainsi un progrès réel et non pas décadence. Ce sont les vignobles de la plaine qui se rétrécissent par suite de la concurrence des produits lorrains et du midi, puis aussi sous l'influence des fortes gelées qui ont détruit en 1830 et en 1854 tous les ceps de la plaine, tandis que la vigne résista parfaitement sur les collines entre 200 et 400 mètres d'altitude. Les collines où le vin acquiert un bouquet spécial très-recherché, loin de voir diminuer l'étendue du sol planté de vignes, se sont au contraire couvertes de nouveaux pampres. C'est par 80 et 100 hectolitres que s'y compte le rendement d'un hectare, c'est de 1,000 à 1,500 francs que s'en évalue le produit brut, laissant 8 pour 100 d'intérêts pour le capital engagé dans l'exploitation , malgré une main-d'œuvre beaucoup plus coûteuse en Alsace que dans le midi de la France et le haut prix des terres qui valent de 8,000 à 20,000 francs. Le nombre des familles vivant des produits du vignoble s'élève de 20,000 à 25,000, soit un quart de la population agricole du pays. Inutile d'ajouter que la culture de la vigne nécessite aussi l'entretien d'une quantité de bétail assez considérable en même temps qu'une partie du sol est aussi consacrée au blé et surtout à la pomme de terre.
La vigne a été de tout temps en grand honneur sur les bords du Rhin. Introduite dans la Gaule sous la domination romaine par l'empereur Probus, elle ne tarda pas aussi à s'implanter sur notre sol. Les vieilles chroniques
montrent le vin d'Alsace sur la table des rois mérovingiens au palais de Marlenheim. Les capitulaires de Charlemagne rendent témoignage de l'extrême intérêt attaché aux vignobles que le grand empereur possédait dans les pays rhénans. Les Frisons, qui faisaient au ixe siècle le principal commerce du Rhin, conduisaient par la voie du fleuve nos vins à Cologne, et Froissart nous apprend que dès 1327 on les buvait en Angleterre en concurrence avec ceux de Gascogne. Moralistes et prédicateurs se sont efforcés de prémunir contre les excès de l'ivresse auxquels se laissaient aller naguères toutes les classes de la société alsacienne, la noblesse non moins que les gens de roture. Ni les sermons ni les règlements ne purent cependant rien contre les mœurs. Les conseils se brisaient contre des habitudes invétérées. Qui ne connaît, en effet, les arrêts du magistrat de Strasbourg prescrivant la fermeture des cabarets à neuf heures du soir ? Qui n'a pas lu la charte du schultheiss de Bernstett prononçant 30 schillings d'amende contre « celui qui boirait plus qu'il ne pourrait supporter. » D'ailleurs si les paysans d'Alsace soutenaient en principe que nul ne pouvait se refuser de boire dans les réunions où cet exercice faisait l'occupation principale, où l'apostrophe : sauf oder lauf accablait impitoyablement les hommes à tempérament trop faible, tout comme le y? kûi i anâi des Athéniens du temps de Périclès, les bourgeois de Colmar avaient de leur côté les réunions bachiques du Wagkeller « pour boire, manger, s'amuser ensemble. » Lors de leur couronnement les empereurs d'Allemagne prêtaient serment de sobriété , ce qui n'empêcha pas Wenceslas après avoir répondu oui, comme les autres, au vis sobrietatem cum Dei auxilio custodire, ce qui n'empêcha pas ce souverain à l'époque de ses négociations avec la France à Rheims, en 1397, d'accorder tout ce qu'on demandait de lui sans discussion plutôt que de cesser de boire. Enfin tout le monde sait l'histoire de cette « Confrérie de la Corne » établie au
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château de Hoh-Bar , institution chevaleresque dont les registres d'inscription portent les premiers noms du pays et où nul ne pouvait être admis sans avoir vidé d'un trait une immense corne de buffle contenant deux pots de vin du meilleur crû, comme nous le raconte M. Gérard dans son spirituel écrit sur Y ancienne Alsace à table.
Doués d'un tempérament plus sec, plus chaud, plus vigoureux que les produits du margraviat de Bade et des provinces prussiennes du Rhin, les vins d'Alsace ont de tout temps joui d'une bonne réputation. « Oh! disait Hans Sachs, combien j'ai maintenant de délicieux et renommés vins d'Alsace. » Le médecin naturaliste Elisée Roesslin vantait « leur force et leur fougue si estimée » tandis que Duval, un ancien géographe français, trouvait ces mêmes vins « fort agréables à boire » et en quantité telle que « l'on en trans- « porte en Suisse, en Souabe, en Bavière, en Lorraine, en « Flandre et même en Angleterre. » A quoi l'intendant de Lagrange ajoute en 1697 : « On envoie une quantité consia dérable de vin de la haute Alsace en Hollande d'où il se a transporte en Suède et en Danemarck et se débite pour « vin du Rhin. L'on a remarqué qu'au lieu de s'affaiblir en <( demeurant longtemps sur l'eau, il augmente en bonté. » De pareilles citations pourraient être encore multipliées, mais je me bornerai à indiquer de plus quelques-uns des meilleurs crûs. Dans l'Alsace inférieure les vins rouges de Morsbronn, d'Ottrot et de Dambach, le Finkenwein des chartreux de Molsheim et l'Altenberger de Wolxheim ont eu beaucoup de renom sans valoir cependant les produits de la haute Alsace. Là, nous trouvons, toujours en remontant le pays, les excellents crûs du Kanzelberg et du Tempelhof à Bergheim, à Ribeauvillé ses Rieslings vigoureux, supérieurs à ceux du Palatinat; à Richevihr ses Tokays, son Sporen, son Gentil embaumé ; à Kaysersberg, son Geisberger ; à Turckheim, son Brand et ses excellents vins rouges ; à Guebviller, son Olber au bouquet intense,
34 l'alsace, sa situation et ses ressources son Wanne, son Kitterlé ; à Thann, son Range, le vin le plus chaud et le plus capiteux d'Alsace, d'un effet tel que l'on dit dans le pays en manière de malédiction : « Que le Range te pousse » comme ailleurs : « Que le diable t'emporte. »
Les vignerons alsaciens, avons-nous dit, soignent bien et prodiguent même le travail à leurs cultures. Toutefois ils pourraient faire un meilleur choix de cépages pour augmenter la production des vins fins. Cette production a diminué pendant les vingt ou trente dernières années. On s'est appliqué durant cette période à substituer aux cépages de qualité supérieure des cépages donnant des produits plus abondants, plus rémunérateurs par suite de la prohibition des vins de France en Allemagne. Nos vins fins avaient eu de tout temps un débouché facile en Allemagne, quand en 1830, par suite du système protecteur alors en vigueur une taxe de 50 francs ayant été imposée à l'entrée en France par tête de bétail étranger, les États du Zollverein allemand usant de représailles frappèrent les vins français à leurs frontières d'un droit de 70 francs par hectolitre. Ce droit prohibitif fit baisser le prix des vins de choix de telle sorte, que, pour ne pas diminuer le rendement de ses vignes, le vigneron chercha à remplacer les cépages fins par des plants donnant un produit plus abondant, mais de moindre qualité. Le vignoble ainsi ne cessa pas de prospérer parce qu'il conservait le débouché de la Suisse, puis dans le pays même celui des grands centres industriels comme Mulhouse et Guebviller. Plus récemment le développement des chemins de fer et la création de voies de communications rapides lui porta une autre atteinte sensible par la concurrence des vins du midi importés en Alsace en grande quantité et à bas prix. Pour porter remède aux plaintes qui s'élevèrent alors, le gouvernement supprima le droit d'entrée sur le bétail allemand et permit aussi l'entrée libre des vins et alcools, soumis seulement à
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partir de 1853 à un droit minime de 50 centimes par hectolitre. Au lieu d'établir la réciprocité, le Zollverein se contenta de réduire de 70 francs à 35 la taxe sur les vins français, ce qui n'améliora pas la situation. Aujourd'hui l'annexion place notre vignoble dans des conditions meilleures, par l'ouverture du débouché de l'Allemagne d'abord, puis surtout par l'interdiction ou du moins par l'établissement d'un droit de 25 francs par hectolitre sur les vins du midi. Malgré cet avantage matériel, les vignerons alsaciens ne cachent pas leur antipathie pour l'annexion et n'admettent pas qu'une hausse sur leurs vins compense les désolations de la conquête, avant laquelle leur situation était bonne malgré la concurrence du midi et la prohibition allemande.
Au dessus du vignoble, les montagnes nous présentent la zone de l'agriculture pastorale et des forêts. Les forêts couvrent en Alsace une étendue de 295,250 hectares, sur lesquels 78,870 appartiennent à l'État, 158,690 aux communes, 70,790 aux particuliers. Un tiers de ces forêts se trouve en plaine et les deux autres tiers occupent les collines et les montagnes. La surface boisée des montagnes sur les deux versants des Vosges s'élèverait à plus de 500,000 hectares formant un massif à peu près continu dont certaines parties restèrent longtemps inexploitées. Même aujourd'hui, des arbres gigantesques périssent encore sur pied dans les cantons mal pourvus de chemins, où le coq de bruyère cherche son dernier refuge, où l'appel des bêtes fauves et le bruit des cascades interrompent seuls le silence de la solitude, au sein de mystérieuses profondeurs.
Le génie militaire s'est pendant delongues années opposé, dans l'intérêt de la défense du territoire, à l'ouverture des routes à travers ces immenses massifs. Maintenant que de bons chemins pénètrent ou sont en voie de s'ouvrir dans toutes les directions, au grand avantage de l'exploitation, les Vosges offrent un des districts forestiers de l'Europe les
mieux aménagés et les plus productifs. Les essences qui s'y développent sont parfaitement appropriées aux aptitudes de chaque localité. Aux dernières limites de la végétation arborescente, c'est le hêtre qui forme les massifs ; à une moindre altitude ce sont le sapin et l'épicéa, puis Tiennent des futaies de résineux mêlées de hêtres et remplacées plus bas, dans les vallées inférieures et sur les collines, par des chênes, des bouleaux, des charmes, souvent aussi par des bois de châtaigniers, tandis que les forêts de la plaine présentent simultanément le chêne et le pin sylvestre, le charme, le frêne et l'orme. Les bois de la plaine, où la forêt de Haguenau a 40,000 hectares et celle de la Hardt 16,000, occupent des terrains composés de sables et de cailloux où toute autre culture serait à peu près improductive. Sur les pentes inférieures des montagnes, la vigne fait reculer les bois dans les mauvaises expositions et sur les hauteurs où la rigueur du climat compromet son existence. Toutefois on se garde bien de déboiser les terrains trop pauvres pour donner économiquement d'autres produits. Si dans certaines vallées, sur des points facilement irrigables, la cognée a fait tomber des bois pour les remplacer par des prairies ; si la vigne et le houblon, le chanvre, le froment et la pomme de terre ont rétréci le domaine forestier des collines et de la plaine, nous voyons par contre bien des pâtures maigres ou des terrains rocheux se couvrir d'arbres. En cantonnant les bois dans les situations les plus propices à la production ligneuse, on en a mieux soigné l'exploitation, on a veillé davantage à leur repeuplement, de sorte que malgré la diminution de surface, conséquence des défrichements récents, le produit brut et le revenu total des forêts se sont néanmoins accrus dans une proportion considérable.
Depuis 1791, la réduction du domaine forestier dans le Bas-Rhin a été de 10 pour 100 environ ou de 18,000 hectares. Tandis que dans ce laps de temps la superficie des
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bois de l'État diminuait d'un tiers et celle des communes d'un septième, les propriétés particulières en bois s'accroissaient de 70 pour 100. Les acquéreurs se sont bien gardés et avec raison de défricher les terrains pauvres dont la mise en culture eût été aléatoire. C'est seulement sur les bonnes terres que les forêts ont disparu. Mais sur les hauteurs que la neige recouvre tous les ans pendant six mois et semble vouer à une stérilité éternelle, le long des escarpements où la chèvre elle-même a peine à se tenir, les forêts de sapins constituent une richesse peu inférieure à celle des sols les plus fertiles sous les cieux les plus bienfaisants. Ces arbres magnifiques croissent surtout ou réussissent le mieux entre 200 et 1000 mètres d'élévation au dessus du niveau de la mer. S'élevant en ligne verticale et presque sans branches, ils donnent à égale surface plus de bois et surtout de planches que les autres. Un hectare planté de sapins et d'épicéas peut valoir jusqu'à 50,000 francs, un tronc séculaire vaut jusqu'à 200 francs. Ces arbres descendent les rivières et flottent par la Saône etle Rhône jusqu'à la Méditerranée. Par suite de l'ouverture des canaux qui unissent le Rhin au Rhône et à la Seine, tous nos districts forestiers ont beaucoup gagné. Dans les Vosges septentrionales dont les produits approvisionnent Paris de bois de chauffage, le stère de hêtre qui se vendait 6 francs avant l'ouverture du canal de la Marne au Rhin et du chemin de fer de Saverne, en vaut maintenant de 10 à 12 ; le chêne qui se payait le mètre cube 25 francs au maximum atteint aujourd'hui 60 francs. Pour les forêts comme pour les autres cultures, il y a donc eu amélioration.
Par suite de l'annexion les forêts de l'État ont passé entre les mains des Allemands. Or, les populations établies dans le voisinage de ces forêts se préoccupent vivement des dispositions de la nouvelle administration à l'égard de leurs droits d'usage. Tout le monde sait que les forêts actuelles du domaine public proviennent des anciens seigneurs, des-
cendants des chefs francs qui s'en emparèrent à leur profit lors des invasions qui mirent fin à la domination romaine. Les seigneurs s'emparèrent de ces forêts surtout pour la chasse, dont ils se réservèrent le droit exclusif, sauf à permettre aux populations limitrophes à prendre le bois nécessaire pour leurs constructions et le chauffage, à y recueillir les feuilles sèches et à y faire pâturer leur bétail. Les droits d'usage furent maintenus lorsque pendant la Révolution les forêts seigneuriales de l'Alsace furent réunies au domaine de l'État. Toutefois dans les dernières années l'administration forestière proposa de supprimer ces droits de vieille date en les remplaçant par le cantonnement, c'est-à-dire par l'abandon en toute propriété aux usagers ou aux communes de petites parcelles de forêts. De vives réclamations s'élevèrent contre une pareille mesure, et l'on comprend que les intéressés s'inquiètent des dispositions des Allemands par rapport au maintien de leurs droits d'usage ou à la substitution du cantonnement.
Moins étendues que les forêts, les prairies occupent dans la zone des montagnes une superficie de 26,000 hectares, auxquels il faut ajouter 20,000 hectares de pâturages (1). Pâturages et prairies ont ensemble une étendue égale à celle des terres arables dans cette région. Les terres arables sont médiocres, généralement sablonneuses ou pierreuses. Quant aux pâturages, presque tous se trouvent dans la partie supérieure des vallées et sur la cime des hautes Vosges, de 1,000 à 1,400 mètres au dessus de la mer, où la température moyenne de l'année oscille entre 4 et 5 degrés, où la neige et la pluie donnent une hauteur d'eau annuelle de 1,500 millimètres environ Ils sont exploités dans l'intervalle des mois de juin et de septembre par des troupeaux de vaches qui y viennent depuis des siècles. Un hectare de
(1) L'étendue totale des prairies pour l'Alsace entière est de 125,000 hectares ou 14 pour 100 de la surface de tout le territoire.
terrain peut nourrir une tête de bétail, élève ou vache laitière, pendant la belle saison. Certains pâturages ne reçoivent que des vaches laitières, d'autres presque exclusivement des élèves dont on nourrit un plus grand nombre dans les montagnes que dans la plaine. Avant la peste bovine amenée par les Allemands, on comptait en Alsace environ 300,000 têtes de gros bétail, plus 78,000 chevaux, 96,000 moutons, 150,000 porcs, ceux-ci ayant augmenté en nombre pendant que les bêtes de l'espèce ovine diminuèrent d'un tiers dans le cours des dernières années. Depuis un an le nombre des bœufs et des vaches s'est aussi réduit d'une manière considérable, moins par les ravages de la peste qui a été un des moindres maux de l'invasion, que par l'effet de l'ordre prescrit par l'autorité allemande d'abattre les troupeaux entiers pour une seule bête malade. En France, les vétérinaires isolent et cherchent à guérir les animaux atteints : les Allemands de leur côté n'ont pas empêché la propagation de la peste par leur traitement plus radical. Pour rester logique et appliquer strictement leurs principes d'hygiène il leur faudra à la prochaine apparition du choléra à Berlin faire assommer les habitants pour les préserver de la contagion.
Nulle part le bétail ne trouve une nourriture comme celle des hauts pâturages. Au fond des vallées, l'herbe est plus abondante ; mais souvent le foin devient aigre dans les prairies des terrains tourbeux. Gomme les pâturages des montagnes ne suffisent pas pour tous les bestiaux de la région, même pendant la saison d'été, une partie en reste soumise à la stabulation permanente dans les vallées. Ces animaux sont de race indigène pour la plupart, mais ils proviennent aussi en partie de la Suisse et de la Franche- Comté. Les vaches d'origine indigène ne valent pas celles de provenance étrangère ni pour le lait ni pour la viande. Soumises autrefois au transport des bois dans les forêts dépourvues de chemins, elles doivent à ce labeur pénible
une constitution vigoureuse et dure, mais une taille petite et maigre. Aujourd'hui que la construction de routes faciles permet d'employer des chevaux au transport des bois, on vise à remplacer le bétail indigène par des races suisses dans les vallées de l'Alsace et par la race franc-comtoise sur le versant lorrain des montagnes.
Un pâturage ou un chaume nourrit de 15 à 60 vaches. Ce troupeau appartient en partie seulement au marquard qui le soigne. Le marquard loue chaque été un certain nombre de bêtes pour la saison des pâturages. Quand au milieu de juin les gazons élevés ont commencé à verdir et que les buissons de hêtres déplient leurs bourgeons sur les derniers sommets, les troupeaux s'assemblent pour le départ. Déjà le pâtre a porté ses ustensiles au chaume de la montagne et s'est assuré du progrès de la végétation. Par une fraîche matinée, au milieu de cris joyeux, on fait monter le bétail par les chemins connus sur les versants boisés. Le soleil brille, l'air est doux. D'un pas mesuré, la plus belle vache laitière portant au cou la cloche résonnante, la tête ornée de fleurs, marche en avant, l'air grave et comme pénétré de sa dignité. Ses compagnes et les jeunes génisses la suivent, broutant au passage les herbes aromatiques, mugissant de plaisir à l'aspect des vastes pâturages. Le chaume est-il atteint, troupeaux et marquards s'y établissent à demeure. Séparés du monde, les pâtres vivent là-haut loin de leurs familles pour un temps de longue durée. Un jour suit l'autre, apportant le même travail, sans autre distraction que les changements lents de la nature, les orages passagers, la vaste perspective des montagnes. Spectacle magnifique cependant et suffisant pour l'homme qui sait le comprendre !
Outre l'élève du bétail, on cultive dans les montagnes des pommes de terre et quelques céréales. Les céréales occupent même une surface trop étendue par rapport à leur faible produit. Avec le lait des troupeaux, les montagnards
confectionnent une quantité considérable de fromage qui a acquis une certaine réputation sous le nom de fromage de Munster ou de Géromé. Le fromage vaut 60 francs le quintal de 100 livres, un peu plus ou un peu moins selon les temps et les lieux. Le prix a augmenté de moitié pendant les dernières années. En moyenne une vache donne par année 150 kilogrammes, à raison d'un kilogramme pour huit litres de lait, ce qui porte son rendement annuel, le veau compris, de 220 à 230 francs. Naturellement les prairies ont augmenté de valeur dans la même proportion que le fromage, l'hectare coûtant maintenant de 5,000 à 10,000 francs dans les vallées d'Orbey et de Munster. Tant que la population n'augmenta pas beaucoup, ses vaches et ses champs de pommes de terre lui fournirent des moyens d'existence suffisants. Mais aujourd'hui le nombre des habitants s'est accru de telle sorte que les produits du sol et du bétail ne lui suffiraient que pendant six mois de l'année s'il n'y avait d'autres ressources. Ces ressources sont fournies par la fabrication de la toile, soit à domicile, soit dans les grandes usines, où filature et tissage occupent des milliers d'ouvriers dans chaque vallée.