IV. — L'INDUSTRIE ET LE COMMERCE
C'est le bon marché du travail, conséquence naturelle de l'abondance des bras, qui fixa d'abord l'industrie cotonnière dans les vallées de l'Alsace. Au début, le coton se filait et se tissait à la main, le bénéfice de la fabrication se trouvait alors surtout dans les salaires les plus réduits. Plus tard, quand les forces mécaniques prirent le dessus, les ateliers communs se substituant aux ateliers épars, les manufactures trouvèrent un autre avantage à s'établir sur les cours d'eau susceptibles de fournir des moteurs économiques. Ainsi l'abondance des ouvriers et leurs exigences moindres dans la zone des montagnes jointe à la présence de nom-
breuses chutes d'eau d'un emploi facile, ont été les premières causes du grand développement industriel de cette région. Les manufactures de Wesserling, de Masevaux, de Giromagny, dé Guebwiller, de Munster, d'Orbey, de Schirmeck, n'ont pas eu d'autre origine. Rien ne surpasse l'impression faite par ces merveilles de l'industrie élevées dans des sites magnifiques : l'œuvre de la nature et l'œuvre de l'homme s'y manifestent avec une égale grandeur.
Variables à l'extrême, les torrents descendus des Vosges présentent cependant un débit irrégulier, soumis à des crues rapides et à de longues sécheresses, de telle sorte que des moteurs de trois cents chevaux établis sur leur cours en fournissent plus au moment de l'étiage que vingt-cinq chevaux de force effective. Pour assurer la régularité du travail dans les usines de plus en plus fortes, il fallut ajouter des machines à vapeur aux moteurs hydrauliques. De là un retour de faveur vers les établissements de la plaine qui, situés près des lignes de chemins de fer comme à Mulhouse, à Cernay, à Colmar sont affranchis pour leurs charbons comme pour leurs cotons de tous charrois onéreux. Les nouvelles fabriques s'élevèrent en dehors des vallées pendant un certain temps. Toutefois le progrès de la richesse, les accroissements toujours plus rapides des usines ne tardèrent pas à provoquer la création de voies ferrées reliant les centres industriels de la zone des montagnes à la grande ligne de Mulhouse à Strasbourg. Les "vallées de Sainte- Marie-aux-Mines, de Munster, de Wesserling, de Masevaux et de Guebwiller possèdent toutes leurs embranchements spéciaux, dont il a même été question de relier plusieurs avec les chemins de fer lorrains par de nouvelles percées à travers les Vosges.
L'importance de l'industrie cotonnière prédomine sur toutes les autres en Alsace. Après la filature et le tissage du coton, après l'impression, vient la fabrication des draps de laine, celle des tissus mélangés de laine et de coton, de fil
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et de soie, puis comme accessoires, la construction des machines, la fabrication des produits chimiques, la corderie, la tannerie et divers métiers de moindre importance. Si le département du Bas-Rhin jouit d'une supériorité incontestable pour sa belle et florissante agriculture, la grande industrie est surtout concentrée dans le Haut-Rhin. Sur 450,000 individus vivant de salaires industriels, le Haut- Rhin , dont les vallées sont plus étendues, plus nombreuses, en compte 240,000, malgré une population totale inférieure à celle du Bas-Rhin. Mulhouse, son principal centre, fournit lors du recensement de 1866, un chiffre officiel de 55,000 habitants, qui s'est peut-être élevé à 70,000, sans compter la population des communes limitrophes formant en quelque sorte ses faubourgs. Lors de sa réunion à la France, en 1798, la ville comptait une population dix fois moindre. Son rapide essor dans l'intervalle de deux ou trois générations donne la mesure des progrès de l'industrie clans notre région. A elle seule l'industrie cotonnière en 1870 occupe plus de 80,000 ouvriers avec un matériel de 1,800,000 broches de filature, de 37,000 métiers à tisser, de 100 machines pour l'impression des toiles, avec une force motrice de 18,000 chevaux dont les deux tiers fournis par des machines à feu.
Moins d'un siècle a suffi pour amener ce puissant développement. La création de la première fabrique de toile peinte à Mulhouse remonte bien à l'année 1746, mais la première filature ne s'est élevée à Wesserling qu'en 1803 et le premier atelier de tissage du coton à Cernay en 1810, au milieu des guerres du premier empire. En 1812, le premier moteur à vapeur pour la filature fut construit à Mulhouse où la prospérité des fabriques d'indienne ne tarda pas à grouper autour de ces établissements des ateliers de filature et de tissage. Il y a cent ans, le coton était encore filé au rouet donnant un seul fil à la fois. Lorsqu'en 1767, un charpentier anglais du pays de Lancastre imagina le spin-
ning-jenny, appareil susceptible de donner simultanément huit fils, on l'admira comme une merveille et un immense progrès. Maintenant nous avons des machines automates de mille broches et plus, conduites par trois ouvriers seulement, construites avec des perfectionnements tels que le rendement par broche en filés ordinaires, a sextuplé dans l'intervalle de 1813 à 1867. Le tissage et l'impression ont réalisé dans le même temps des progrès sinon également rapides, du moins très-considérables. Substitution du travail mécanique au travail moteur de l'homme, diminution des heures du travail quotidien, augmentation énorme de la quantité de produits fabriqués avec un abaissement de prix proportionnel, telles ont été les conséquences de ces progrès.
Mieux que tous les discours, quelques chiffres donneront une idée de la marche de l'industrie cotonnière en Alsace. Ainsi les fabriques d'indienne du Haut-Rhin qui imprimaient 17,949,000 mètres d'étoffe en 1828, d'après la statistique publiée à cette époque par le D1 Penot, en produisaient plus de 50,000,000 en 1870. Le chiffre d'affaires s'est élevé dans le même intervalle de 15,000,000 de francs à 90,000,000 pour la filature, de 20,000,000 à 120,000,000 pour le tissage; de 38,000,000 à 50.000,000 environ pour l'impression. Le calicot qui valait de 3 à 4 fr. le mètre sous le premier Empire coûte maintenant 50 centimes; l'indienne ou le même tissu imprimé, au lieu de coûter de 6 à 7 francs, est descendu à 60 ou 80 centimes. Sur les 80,000 ouvriers employés par l'industrie cotonnière, les ateliers d'impression en occupent 10,000, les autres appartenant à la filature, au tissage, aux métiers accessoires. Les tissus teints, mélange de coton, de soie, de laine à différents degrés, faits avec des filés préalablement soumis à la teinture, occupent environ 15,000 ouvriers avec 10,000 mé;iers et produisent pour une valeur annuelle de 15,000,000 de francs. Le centre de cette industrie se trouve à Sainte-
Marie -aux-Mines et ses ouvriers travaillent soit à domicile dans les montagnes, soit dans des ateliers communs. De son côté, l'industrie lainière occupe près de 7,000 ouvriers avec un chiffre d'affaires de 30,000,000 de fr., la filature de la laine peignée présentant dans le Haut-Rhin un effectif de 75,000 broches et la fabrication des draps dont le centre est à Bischwiller près de 1,500 métiers produisant à eux seuls pour 15,000,000 francs de draps de qualité ordinaire, confectionnés avec de la laine courte.
Aux industries textiles, à la confection des toiles et des draps, il faut ajouter la fabrication du papier, celle des produits chimiques et la construction des machines dont l'importance est considérable. Rien que dans les ateliers de Mulhouse, de Guebwiller et de Thann, la construction des machines atteint un chiffre d'affaires de 15 à 18,000,000 de francs, dans six grands établissements occupant ensemble 6,000 ouvriers, sans compter les petits ateliers. A ces usines du Haut-Rhin viennent s'ajouter dans le Bas-Rhin celles de Graffenstaden, de Niederbronn, du Zorhoff fournissant à la fois des machines à vapeur, des locomotives, le matériel pour filature et tissage, des instruments aratoires, des outils. Les modèles de la plupart des machines construites dans ces établissements nous viennent du dehors. L'Alsace n'a contribué que pour une part secondaire aux perfectionnements mécaniques successivement opérés clans l'industrie de la filature et du tissage. Parmi ces perfectionnements, l'invention de la peigneuse due à Josué Heilmannfait néanmoins justement honneur à notre région, non moins que l'application de la surchauffe aux machines à vapeur imaginée par M. Hirn, un des promoteurs de la théorie mécanique de la chaleur et un des physiciens contemporains les plus distingués. Mais c'est l'impression des étoffes qui doit le plus à l'Alsace. Introduite à Mulhouse depuis plus d'un siècle, alors que le coton était encore filé au rouet dans nos montagnes, cette fabrication, em-
pruntée d'abord à la Suisse et à l'Allemagne, subit dans le Haut-Rhin des perfectionnements continus et qui assurèrent à ses produits une supériorité incontestable. A l'origine ce ne sont que des dessins informes fixés à la main sur des toiles communes. Peu à peu les tissus gagnent en finesse jusqu'à devenir transparents, tandis que les dessins varient incessamment leurs motifs et se prêtent à toutes les fantaisies. Le sentiment du goût, l'élégance des modèles, leur originalité, l'harmonie des couleurs et la fécondité de combinaisons toujours nouvelles, telles ;ont les qualités que l'Alsace peut faire valoir dans cette industrie où, la première en date, elle n'a jamais perdu, au dire de juges compétents, l'avance qu'elle avait prise. Son activité ne s'est point démentie, son goût l'a toujours bien inspirée. En France et dans les pays étrangers elle a pu avoir des élèves ; elle n'y reconnaît point de maîtres.
Ainsi les tissus imprimés à Mulhouse se distinguent nonseulement par leur goût, mais les inventions relatives aux différents détails de cette industrie viennent surtout de l'Alsace, malgré l'importance beaucoup plus considérable de la fabrication des toiles peintes en Angleterre par rapport à la quantité des produits et au nombre des ouvriers employés. Ayant à supporter de grands frais de transport qui élèvent ses prix de revient, l'Alsace ne peut fabriquer à aussi bon marché que l'Angleterre. Dès lors la supériorité de ses produits devient pour elle une condition d'existence. Il faut que la qualité de ses articles défie toutes les concurrences, afin de supporter des prix susceptibles de donner des bénéfices obtenus ailleurs par la quantité. La création de la Société industrielle de Mulhouse a contribué puissamment aux progrès de notre industrie et au perfectionnement successif des procédés en offrant aux fabricants alsaciens un centre commun où ils peuvent s'éclairer, combiner leurs efforts, trouver un
point d'appui. Prise au sérieux par ses promoteurs, .cette institution fut pour eux le laborieux instrument de l'éducation manufacturière, non un simple objet de distraction ni une arène pour de petites vanités. Pour cela il fallait une grande sincérité de relations et, selon le témoignage de M. Reybaud, dans ses études sur le régime des manufactures faites à la demande de l'Académie des sciences morales et politiques, « cette sincérité est restée le titre d'honneur, le lien de l'institution ; elle en a assuré les développements et la durée. Ces petits secrets de fabrique, qu'ailleurs on enveloppe de mystères, sont agités depuis quarante ans et plus devant la Société industrielle de Mulhouse, imprimés dans ses bulletins, répandus, divulgués, avec les pièces .et les plans à l'appui, sans qu'aucun de ses membres ait eu à regretter cette manière généreuse de comprendre ses devoirs d'état. En s'adressant à de nobles instincts, on a élevé les hommes et servi les intérêts, donné à l'industrie une leçon et prouvé une fois de plus que la meilleure des habiletés est la franchise. Voilà comment la Société industrielle a réussi; on s'attache toujours à ce qui honore. Aux cotisations de ses membres sont venues se joindre des libéralités particulières qui, en augmentant son fonds, ont accru sa puissance pour le bien. Elle en est arrivée à n'avoir plus d'émule que dans la Société d'encouragement de Paris. »
Outre les questions de chimie et de mécanique mises au concours par la Société industrielle, il y a une place pour les sciences naturelles, pour l'agriculture, pour les grandes questions d'économie sociale débattues et examinées au sein de l'association par des comités spéciaux. Dans les travaux du Comité d'économie sociale, on voit se réfléchir avec la disposition des esprits, la série des actes qui donnent à Mulhouse un caractère à part dans la famille industrielle. Tandis que les autres commissions s'occupaient des questions techniques et de l'amélioration des diverses branches d'industrie par tous les moyens possibles, tandis
qu'elles fondaient les écoles de dessin, de filature, de tissage, l'école supérieure du commerce et celle des sciences appliquées, institutions dues à l'initiative privée et dotées par des citoyens généreux, les membres du Comité d'économie sociale se préoccupaient surtout de l'amélioration du sort de la classe ouvrière. On connaît les efforts de ces hommes de cœur pour la réforme des logements, pour la fondation de caisses d'épargne et de retraite, pour la création des écoles de fabriques et des cours d'adultes. Dès les premières années de sa fondation, la Société industrielle de Mulhouse demanda l'intervention du gouvernement pour réprimer l'abus que l'on faisait dans certaines manufactures des forces de l'enfant, et, quand, après des instances souvent renouvelées, nos assemblées législatives eurent déféré à ce vœu, elle ne mit pas muins de sollicitude à réclamer partout l'exécution fidèle de cette mesure tutélaire. Plus récemment elle a voué une attention particulière à la création des cités ouvrières et des diverses institutions qui s'y rattachent.
Qui ne sait quel tableau navrant ont présenté naguères et présentent encore trop souvent les habitations ouvrières dans la plupart de nos grandes villes industrielles? Des milliers d'hommes vivent là sous nos yeux dans une condition pire que l'état sauvage, perpétuant avec une misère extrême tous les vices qui ont provoqué et entretiennent cette misère. Parmi les moyens tentés pour remédier à ces maux, la création des cités ouvrières a porté les meilleurs fruits. Les occasions de dépense plus fréquentes dans les villes que dans les campagnes sont peu propres à susciter des habitudes d'économie et d'ordre nécessaires pour permettre l'épargne. Vainement on avait essayé à Mulhouse d'encourager l'épargne par la fondation d'une caisse de retraite où les chefs d'établissements s'engagèrent à verser une somme équivalente à trois pour cent des salaires, afin d'assurer une pension de retraite aux ouvriers devenus in-
capables de travail. Après dix ans d'existence de cette caisse et malgré tous les efforts pour en faire comprendre les avantages, le nombre de déposants ne dépasse pas 16 sur la population ouvrière de toutes les fabriques de Mulhouse qui avaient consacré plus de 500,000 francs à la pensée d'inspirer à leurs subordonnés de meilleures habitudes, de les conduire au devoir par l'intérêt. Gomme l'a dit M. Antoine Herzog, dans son premier rapport à la Société immobilière de Colmar, tout ce qui ressemble à un placement à longterme répugne à l'ouvrier. L'ouvrier se défie de ses débiteurs. On ne peut mieux lui donner le goût de l'épargne que par la possibilité de jouir immédiatement de ses économies. Problème difficile, mais que la réforme des logements par la construction des cités ouvrières a résolu en Alsace avec un succès au delà de toute espérance.
Toute la solution de ce problème si grave par ses conséquences morales se trouva dans l'accès immédiatement possible delà propriété pour les travailleurs sérieux. Or, la propriété la plus avantageuse pour l'ouvrier étant d'abord celle de sa maison, une société se forma à Mulhouse pour la construction d'habitations ouvrières, livrées au prix de revient aux familles capables de donner des garanties de paiement à acquitter par des retenues successives sur leurs salaires. Constituée an 1853, à l'initiative de M Jean Dollfus avec un premier capital de 300,000 francs représenté par soixante actions, la Société des cités ouvrières de Mulhouse construisit en moins de vingt années un millier de maisons dont un grand nombre sont déjà entièrement soldées par les acquéreurs. Les premiers plans des constructions ont été soumis à la Société industrielle par M. Zuber. La grandeur et le type des maisons varient de manière à donner à l'ensemble des cités un aspect agréable, bien différent des tristes réduits de Lille, de Roubaix et de Rouen. Une subvention accordée par l'Etat permit non-seulement de dégrever les maisons d'habitation des frais d'établissement des
rues, trottoirs, égouts, fontaines et plantations d'arbres, mais fournit de plus les moyens de doter les cités de bains et de lavoirs publics, d'une boulangerie qui livrât aux habitants le pain au prix de revient sans prélèvement d'aucun bénéfice. Le prix moyen des maisons de la cité de Mulhouse s'est élevé à 3500 francs. Pour acheter, il suffit d'un versement préalable de 250 à 350 francs, selon la valeur de l'immeuble, avec engagement de fournir ensuite par mois une somme de 20 à 30 francs de manière à solder entièrement la maison en quatorze ans. Dès le premier versement l'ouvrier est propriétaire. Ses paiements mensuels ne dépassent pas ceux exigés souvent pour de simples locations de logements moins confortables. Ils sont seulement un peu supérieurs aux loyers demandés par l'administration des cités, car on porte au compte de l'acquéreur seulement 5 pour 100 du capital représentant la valeur de l'immeuble, tandis que le locataire paie de 7 à 8 pour 400. En conséquence, un ouvrier vient-il à acheter une maison au prix de 3500 francs, il ne débourse réellement que 1500 francs de plus, en quatorze ou quinze ans, que s'il était locataire. Pour éviter des spéculations contraires au but de l'œuvre, les contrats de vente stipulent que les maisons ne peuvent être revendues avant un délai de dix années. Quant aux versements successifs, ils sont constatés par des quittances détachées d'un journal à souche, permettant à l'ouvrier de reconnaître à tout moment sa situation par rapport à l'administration des cités et qui sont en même temps pour sa famille un puissant stimulant à l'ordre et à l'économie.
Ainsi l'œuvre des cités ouvrières permet au prolétaire des villes de se créer un capital propre et de disposer en outre du capital d'autrui. Elle devient un centre d'attraction pour les bons instincts et un point d'appui pour les volontés flottantes. Le contrat qui lie l'ouvrier est inconciliable avec le désordre. S'il l'oublie, il le brise : son droit s'éteint dès qu'il manque à ses engagements ; son intérêt commande à
ses bons désirs, et de tous les freins c'est le plus sûr. Seule, l'institution des cités a amené les ouvriers de la grande industrie à faire des économies dans une proportion notable. Avec la possession de leur maison, ils sont arrivés à comprendre ce que de petites économies qui leur paraissaient autrefois insignifiantes peuvent acquérir de valeur en s'accumulant. Puis, à la suite de l'économie viennent aussi l'ordre et la propreté dans les ménages ; les liens de la famille, souvent déjà bien relâchés, se sont renoués. Grâce à ces changements heureux, quand la vieillesse vient et quand ses bras lui refusent le service, l'ouvrier peut vivre du salaire de son fils, parce qu'il a amplement payé sa dette à la famille. Il vieillit et il meurt chez lui tandis que ses enfants, même en le nourrissant, sont encore chez leur père. Peut-être aussi, leur restera-t-il un autre héritage que sa maison, car après quatorze ans d'économie, l'habitude de l'épargne est prise et la maison une fois soldée permet des placements nouveaux.
Peu à peu l'exemple donné par la Société industrielle de Mulhouse s'est propagé aux autres centres manufacturiers de l'Alsace, puis après la construction des cités ouvrières de Colmar et de Guebwiller les contrées voisines ont profité du même exemple. Presque toutes les institutions suscitées en faveur du bien-être matériel et de l'amélioration morale des ouvriers de nos grandes villes complètent ou se rattachent à la réforme des logements. Citons seulement la fondation des cours et des bibliothèques populaires, celles des écoles de dimanche, des cours d'adultes, le développement de l'enseignement primaire, l'établissement des jardins d'enfants, la création de salles d'asile et de maisons de refuge pour les jeunes filles, l'institution de caisses de secours mutuels, les sociétés coopératives pour l'acquisition aux prix de revient des principales denrées d'alimentation. En même temps les perfectionnements mécaniques ont permis de réduire les heures de travail quotidien dans les usines sans diminution
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de production, montrant pour cetteproduction un maximum que la prolongation démesurée du travail ne peut augmenter. Dans certains établissements enfin, le problème social qui préoccupe tant les esprits de notre époque a reçu sa dernière solution par la participation des travailleurs aux bénéfices de l'exploitation réglée par des conventions fixes et dont le produit accumulé dans des caisses d'épargne ou de prévoyance pour les vieillards et les invalides sert à payer une pension viagère à l'ouvrier affaibli par l'âge ou par des infirmités prises pendant son service, à donner des dots aux jeunes gens et aux jeunes filles qui se marient, des salaires aux femmes en couche-, dès secours aux veuves et aux orphelins.
Je n'insisterai pas plus longtemps sur notre situation industrielle et commerciale. L'essor de la grande industrie tient plus à l'aptitude de La population qu'aux avantages naturels du pays, par suite de l'éloignement des marchés pour l'achat des matières brute- comme pour la vente deproduits fabriqués. Les transactions du commerce n'ont pas cessé de s'accroître maigre les crises des dernières années, causées d'abord par le traité de commerce avec l'Angleterre, puis a la suite de la guerre civile en Amérique. Aujourd'hui cependant, l'incorporation forcée de l'Alsace au Zollverein, à l'union douanière allemande, compromet d'une manière bien plus grave les intérêts du commerce et de l'industrie de notre région. L'industrie cotonnière, celle qui prédomine chez nous de beaucoup, atteint en Alsace une importance à peu près égale, tout au plus inférieure d'un tiers à celle de l'ensemble des pays de l'Union douanière allemande, où La production sera doublée sans augmentation considérable de la consommation. Une telle conséquence fait entrevoir de- ruine- nombreuses, inévitables, non moins funestes pour l'Allemagne que pour l'Alsace. Aussi cette perpective. atténuée à peine par la prorogation des tarifs douaniers sur Lès produits alsaciens
importés en France, cette perspective désastreuse souleva les protestations de l'industrie et du commerce allemands contre l'annexion. L'inanité de toutes ces plaintes met en évidence une seule mesure susceptible d'atténuer les perturbations économiques de l'avenir : c'est l'adhésion sincère au principe de la liberté commerciale, non pas le libreéchange absolu, mais la faculté d'importer librement en tous pays les produits étrangers sans leur faire payer des droits supérieurs à l'impôt fixé pour les produits nationaux similaires.