‹ L'Amâerique moderneChapitre 15 sur 50 · LES CHERCHEURS DOR · texte numérisé non relu

LES CHERCHEURS DOR

Dans le Colorado. — Les prospecteurs. — Comment on devient chercheur d'or. — Ouray. — La brique incrustée d'or. — L'obsession de l'or. — Les cailloux et les chimistes. — Le claim. — La veine. — Celui qui découvre. — Celui qui travaille. — Celui qui s'enrichit. — Une mine d'argent. — Un mineur français.

— ■ L'inventaire d'un chercheur d'or.

e ne pouvais pas décemment traverser le Colorado sans visiter quelques mines d'or et d'argent. En Europe, où lesmonuments historiques et les chefsd'œuvre d'architecture abondent, ces sortes de cryptes sont assez rares, et nous n'avons pas l'occasion de nous blaser sur elles. Leur seul nom conserve un prestige sans égal, et quel est l'anachorète désintéressé qui ne dresserait l'oreille en apprenant qu'un de ses oncles, prospecteur dans l' Ouest- Américain, vient de lui laisser en mourant un claim de douze cents pieds près de Cripple Creek ou du Camp Bird ! Par ici, dans les villes, dans les hôtels, dans les gares, dans les trains, on ne parle que de cela : prospecter. Tout le monde y pense. C'est une hantise. Des garçons d'hôtel français de Los Angeles m'en entretinrent, comme d'un projet qu'ils allaient bientôt réaliser. Ils se mettraient deux. Avec leurs économies, ils achèteraient- un cheval, une tente, des conserves, chacun une pioche et un marteau, et prendraient

la montagne au printemps prochain. Ils rentreraient à la ville vers la fin de l'été, et, s'ils n'avaient pas réussi, ils recommenceraient dans deux ans.

La petite ville d'Ouray, où je me suis arrêté, est le type des centres miniers américains : une rue principale, en pente, sans pavage, des trottoirs de bois, de petits magasins à un étage, des saloons où l'on danse, où l'on joue à la roulette et où la fête achève d'épuiser l'argent des mineurs. De la neige partout, car nous sommes à 2.500 mètres d'altitude. Le reste de la ville est bâti dans une étroite cuvette resserrée entre deux monts couverts de neige. Cela ressemble à un petit village suisse. Aux vitrines, on voit des échantillons de tous les minerais du Colorado, avec des morceaux d'or, d'argent et de cuivre natifs, c'est-à-dire trouvés dans la mine sans mélange. Un particulier s'est même amusé à amalgamer des minerais de différentes sortes et à en faire des briques qu'on voit, encastrées dans un mur de pignon. L'une de ces briques renferme d'assez gros morceaux d'or vierge.

J'ai rencontré là le frère de mon ami Ferrari, qui est le curé catholique d'Ouray

LA MALLE-POSTE D'OURAY. -- Pour amener à Ouray les touristes de la plaine, de robustes diligences à six chevaux gravissent les dures pentes des montagnes Rocheuses.

**fc

UNE TRANCHEE DANS LA NEIGE. — Pendant les mois d'hiver, l'accès d'Ouray est particulièrement difficile; il arrive parfois que la malle-poste doit s'ouvrir un passage à travers les avalanches de neige qui obstruent la route.

Planche 3q.

fc

ai

en

tu

fe

CD

I O jxj u

Planche 40.

et dessert en même temps, dans la montagne, plusieurs paroisses situées à deux heures de chemin de fer de la cure. C'est un excellent homme, ancien Père jésuite, évangélisant à sa façon, se contentant d'une toute petite église de bois qu'il partage avec un prêtre irlandais, le P. Beaton, auquel il me présenta et qui voulut bien, très gentiment, m' accompagner dans mes excursions aux mines des environs.

Le P. Beaton est très intelligent ; comme tous les prêtres de ce pays, il aime et sait discuter. Et, tout en nous faisant conduire dans la montagne, vers une mine d'argent, Bachelor Mine, nous essayâmes, réciproquement, de nous convertir à nos idées, en vain, comme toujours. Mais, en revanche, le P. Beaton, qui est un observateur intelligent, me fournit abondamment de renseignements sur les mœurs des chercheurs d'or. Il les connaît bien, puisqu'il vit au milieu d'eux et qu'il entend chaque jour raconter de nouvelles histoires, les mécomptes cruels et les hasards fortunés de la vie du prospecteur !

Il n'y a pas un ouvrier mineur, venu du fond de la Croatie ou de la Calabre pour travailler dans les mines, qui n'ait dans la tête l'obsession maladive de découvrir le filon précieux sur un coin de roc resté libre, Il travaille pendant des mois, des années même, dans les mines en exploitation, se prive de tout, et quand il a mis de côté quelques centaines de dollars, le voilà parti la pioche sur l'épaule, avec un camarade, ou, souvent, solitaire, explorer les monts les plus élevés, frapper de son pic la pierre nue, en détacher un morceau, regarder attentivement le grain, et ainsi durant des semaines, jusqu'à ce que, fatigué,

découragé, il se décide à revenir à la ville prochaine. Ar moins qu'au contraire il ne rapporte dans sa besace quelques échantillons du caillou convoité ! Il n'est pas très sûr de la valeur de ses cailloux; aussi les a-t-il soigneusement numérotés et repérés. En revenant de la montagne il les porte chez Y essayeur, un chimiste, comme on en trouve dans tous les centres miniers, qui, moyennant un ou deux dollars, lui indique la composition de ses minéraux : si c'est du plomb, du cuivre, de l'argent ou de l'or

Si c'est de l'argent ou de l'or, — ô veine ! — le premier moment de joie passé, les difficultés commencent. Il va au cheflieu du district et demande un claim, c'est-à-dire l'attribution officielle à son nom de l'emplacement où il a découvert l'or. Le claim est, en général, de 300 pieds (90 mètres) sur 1.500 pieds (450 mètres).

A partir de ce moment, il en est propriétaire. Sa seule obligation vis-à-vis de l'État, — comme chez nous les concessionnaires de mines quelconques, — c'est de justifier pendant cinq ans, sur son terrain, d'un travail annuel de la valeur de 100 dollars

Que va-t-il faire alors?

Va-t-il exploiter lui-même? C'est le rêve... Avoir découvert seul le minerai, la direction du filon, et extraire, pour soi tout seul, l'infinie richesse du sol !

Mais il faut pour cela un travail colossal. Par conséquent, des capitaux. Chaque pied de tunnel coûte à creuser de 30 à 40 dollars. Comment faire ? L'heureux propriétaire a bien quelques centaines de dollars. Mais qu'est-ce que cela ? Va-t-il chercher un acquéreur à qui il vendra en

totalité ou en partie son droit d'exploitation? C'est à quoi il se résout la plupart du temps. Et c'est ce qui explique que les mines d'or n'enrichissent presque jamais ceux qui les découvrent, mais le capitaliste et l'intermédiaire qui ont su traiter « intelligemment » l'affaire avec le prospecteur naïf. C'est que, d'ailleurs, il y a des mines d'or qui, au lieu d'enrichir ceux qui les exploitent, les ruinent.

Voici comment.

L'or affleure sur le roc. Mais, pour l'extraire économiquement, il faut non pas creuser un puits de haut en bas, ce qui paraîtrait le plus simple, mais de bas en haut, ce qui permet de se servir beaucoup plus utilement de la dynamite et d'installer le service du charroi du minerai avec plus de commodité et de rapidité.

Car il arrive souvent que la veine, — qui se comporte sous la terre comme par- dessus, — est capricieuse. Elle déroute les calculs les plus ingénieux et les plus sagaces. Au lieu de suivre sa courbe habituelle, elle s'égare, ou bien elle s'interrompt. C'est l'intermittence !

Et alors, une fois sur une fausse direction, on peut, à creuser des galeries souterraines à la recherche du filon, dépenser, pour rien, une fortune. C'est ce que font valoir les brasseurs d'affaires de mines au pauvre prospecteur qui vient à eux, rempli d'enthousiasme et de foi.

Pour lui, le filon est là, visible, à quelques pieds sous terre. Il n'y a qu'à creuser à 40 mètres plus bas, dans telle direction, et on retrouvera la veine. Ah ! s'il avait de l'argent ! Mais il n'en a pas. Il est riche, pourtant ! Mais sa fortune est enfouie

sous des centaines, des milliers, peut-être, de mètres cubes de pierre.

C'est alors que le capitaliste lui dit : « Découvrir de l'or, ce n'est rien, ou presque rien. Il faut faire des sondages, creuser des galeries, dépenser des sommes importantes. Les avez- vous?

— Non.

— Les aurez- vous d'ici cinq ans ?

— Non.

— Alors, entendons-nous. Je vous offre tant de votre daim. (Le plus souvent quelques milliers de dollars.)

— Aurai- je un intérêt sur le rendement de la mine? demande anxieusement le mineur.

— Non, mon bonhomme. Ou alors vous trouverez le filon vous-même, et nous discuterons ensuite sur les conditions de l'exploitation. »

Le prospecteur n'a pas les moyens de creuser le tunnel et de retrouver ainsi sa veine à 50 ou 100 mètres au-dessous de l'affleurement de l'or, ce qui faciliterait immédiatement l'évaluation de la valeur de la mine. Il cède donc toujours, comme un joueur heureux qui a foi dans sa chance et qui spécule déjà sur les autres découvertes que son gain va lui permettre de faire.

Et, en effet, il touche le prix de la vente. Il s'arrête quelquefois dans un de ces saloons qu'on voit à proximité des mines, baraques en planches, où l'on vend à boire et à manger, où l'on trouve tous les jeux de hasard, et toutes les distractions. Il arrive que le malheureux mineur sort de ces saloons complètement ruiné par le jeu et par la fête. Mais, s'il est de bonne race volontaire, il ne

s'attarde pas. Il reprend bientôt la montagne, plante sa tente sur un haut plateau, se fixe un rayonnement d'un kilomètre ou deux, et pendant tout le printemps son marteau ne cesse de frapper le roc.

Le P. Beaton me donnait tous ces détails avec abondance. Nous approchions de la Bachelor Mine. Nous croisions, le long du sentier escarpé et à peine tracé que nous suivions, des gens à cheval.

« Ce sont des mineurs, remarque le P. Beaton. Ici, beaucoup d'ouvriers ont leur cheval. C'est nécessaire, quand on demeure en ville. »

Nous arrivâmes à une espèce de cirque étroit, où s'élevaient quelques baraques de sapin.

« Nous y sommes, » me dit mon compagnon en sautant de voiture.

La neige couvrait les pentes. Un torrent coulait au bas. Le long du dévalement qui descendait au torrent, je vis un amas énorme de boîtes de conserves multicolores, mélangées à des os, à des détritus de mangeailles. On eût dit qu'une armée avait campé là.

L'une des baraques abritait un restaurant avec des tables et des bancs de bois brut ; une autre, le bureau du contremaître, garni d'un téléphone et de nombreux échantillons de minerai d'argent.

Quelques autres masures appartenaient à des mineurs mariés et qui avaient des enfants.

Mais nous ne vîmes personne dans le bureau, ni aux alentours. Un silence inquiétant planait sur nous, car le bruit du torrent s'entendait à peine comme un bruit de feuilles remuées.

Un ouvrier traînant une brouette char-

gée de minerai passe devant nous, s'arrête et nous salue :

« Tiens! c'est un Français, me dit le P. Beaton, et un catholique. Je le connais. Nous allons être renseignés. »

Nous allâmes vers lui, et, à l'entendre s'exprimer en français, j'eus un moment de plaisir. Mais sa conversation était courte et ses idées bien vagues. J'appris tout de même qu'il gagnait trois dollars par jour à porter ainsi du minerai de la mine au moulin.

Il nousindiqua où nous trouverions le contremaître, et nous nous engageâmes sous les voûtes d'une galerie dont les parois et le plafond sécrétaient une eau abondante.

A un carrefour, je vis une affiche manuscrite collée au mur. C'était un ouvrier qui s'adressait à ses camarades en ces termes :

« Je n'ai plus de travail.

« Je dois m'en aller.

« Je veux vendre :

« 1 lit de fer à ressorts ;

« 1 bureau à secret faisant un bon coffre- fort;

« 1 jaquette de laine tricotée ;

« 2 cbandeliers ;

« 1 enclume ;

« 1 étau ;

« 1 seau ;

« 1 marteau pour casser le roc ;

« 3 pics de prospecteur;

« 1 tondeuse pour les cheveux. »

— Vous avez là l'inventaire complet d'un chercheur d'or, » me dit le P. Beaton.

Nous visitâmes ensuite la mine en détail. Mais, comme demain je vais voir une mine d'or, la plus importante du Colorado, et que l'installation minière pour l'or et pour l'argent est pareille, je ne vous parlerai que de la mine d'or, ce qui est bien plus coloré.

Page 1