UNE MINE D'OR DANS LE COLORADO
En route pour la mine. — A 4.000 mètres d'altitude. — Le Camp Bird. — Le moulin. — Les concasseurs. La purée d'or. — Le voyageur dans une benne suspendue à 100 mètres en l'air. — Vers les cimes. — La neige. — L'ingénieur et le Moulin-Rouge. — Courte histoire d'une grande fortune. — Les mineurs cardiaques. — L'or en wagons. — Le minerai plus riche qu'au Transvaal. — Imagination déçue. — Le pudding d'or. — 25.000 francs par jour. — L'escorte armée.
'est toujours au sommet des monts que l'or se trouve. De sorte que l'accès en est très difficile, dans ce pays surtout où il n'y a pas de chemins. Nous avons mis trois heures en voiture pour arriver d'Ouray au Camp Bird. Quel froid !Pas autre chose que de la neige autour de nous, à part les tristes sapins qui dressent leurs branches symétriques alourdies du poids de la neige accumulée. Nous côtoyons depuis longtemps un précipice d'une grande profondeur; le chemin, qui tourne sans cesse, borde une pente dangereuse qui dévale à des centaines de mètres au-dessous de nous, vers un torrent bruissant. Pendant trois heures, nous montons ainsi, sans rencontrer ni une maison ni un être humain. Vers l'or! c'est versl' or que nous allons! C'est à travers cette désolation solitaire, l'horreur attristante de cette nature, sur le bord d'un gouffre, qu'il faut chercher le métal précieux par qui doit nous venir le bonheur... ô facile symbole !
Le froid augmente sans cesse. A Ouray, nous étions à 2.250 mètres, nous voici à 3.200. 1.000 mètres de plus, et nous arriverons au Camp Bird. L'air devient plus vif encore... Comment font les ouvriers mineurs pour habiter toute l'année ces montagnes de neige?
A peine arrivés, nous visitons ce qu'on appelle le moulin. La mine proprement dite se trouve plus haut et bien plus loin, à 1.000 mètres au-dessus! Le minerai est extrait là- bas, mis dans des bennes et apporté ici sur des fils de fer aériens, audessus des monts et des vallées couverts de neige. On en voit qui arrivent là- bas de très haut, sur les fils imperceptibles ; les bennes ont l'air de minuscules boîtes de poupées suspendues sur l'abîme. Elles grossissent peu à peu, et les voici bientôt qui viennent se renverser devant nous dans les bocards. Les bocards sont des concasseurs. Le minerai y est jeté et aussitôt écrasé, broyé en poussière par un système mécanique de gros pilons groupés qui frappent avec force, sans cesse, d'un mouvement rapide, les cailloux qu'on
CONVOI DE MULES EN MONTAGNE. — La situation difficilement abordable d'Ouray nécessite le transport, à dos de mules, des marchandises et des approvisionnements nécessaires à la population.
LE MONT POTOSI. — Dans la région montagneuse que domine le Potosi, l'industrie humaine agrandit chaque jour ses conquêtes. Aujourd'hui, la grandiose beauté des paysages est traversée de trains aériens, porteurs de minerais.
Planxhe 41.
DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES.— Un passage difficile. — L'énorme massif des Rocheuses n'est pas abordable, partotij
en escaladant des pentes vertigineuses au inox en de sentiers qui surplombent des abmu
foies Fe dant 1'
rrées. Il est certaines régions particulièrement difficiles qu'on doit franchir à dos de mule, au prix d'efforts consid tiver, le passage esl même impossible sur plusieurs points obstrués par les neiges.
Planches 42-43.
LES CHERCHEURS D OR. — Très abondantes en minerai d'or, les montagnes Rocheuses attirent uni cosmopolite, résolue et sans scrupules, acharnée à la recherche du précieux métal.
>pulation
THE REVENUE TUNNEL MINE, près de Ouray. — L'exploitation minière que montre cette photographie est l'une des plus anciennes du Colorado; elle existe depuis trente ans et ses galeries sont les plus profondes de l'Amérique.
Planche 44.
leur livre. De l'eau se mélange à cette poussière, et une sorte de boue grise sort du concasseur et s'épand sur toute la largeur d'une plaque métallique en pente.
Une fine poussière d'or étoile cette boue liquide: c'est l'or dont il s'agit! Voici la richesse cotée dans les Bourses des deux mondes.
On m'explique que, sur ces larges plaques métalliques, on applique chaque jour une couche de mercure qui a la propriété d'attirer l'or à lui. L' affreuse sauce qui sort des concasseurs et coule lentement sur ces plaques se trouve allégée, au passage, des particules d'or qu'elle renferme. Le reste de la bouillie s'en va dans une rigole, où on la recueille soigneusement dans des seaux, car le mercure laisse passer, malgré tout, des parcelles de métal, et naturellement on ne les laisse pas perdre !
A la fin de la journée, un ouvrier passe devant chaque concasseur, — il y en a une douzaine environ, sur une même ligne, — gratte religieusement le magma de mercure d'or et l'emporte au fourneau.
Ce sirop d'or est déposé dans des alambics ou des cornues spéciaux, soumis à une forte température qui fait s'évaporer le mercure, — que l'on recueille, — et l'or demeure seul au fond de l'alambic.
Voilà toute l'opération.
Cela vu, il restait toute ma curiosité à satisfaire : je voulais contempler la mine d'or elle-même !
On me dit qu'il n'y avait rien à voir, et l'on s'étonna de ma curiosité. Ces gens pratiques ne comprennent pas qu'on puisse prendre du plaisir à se rendre compte « qu'il n'y a rien à voir ». Très
gentiment on se prêta pourtant à ma fantaisie, et l'ordre fut donné d'arrêter au passage une benne à minerai qui nous servira de voiture.
Par- dessus mes habits, je passe un accoutrement de mineur, car ces boîtes sont sales.
J'irai avec le directeur du moulin, jeune homme d'une trentaine d'années, à la fine moustache blonde, aux yeux bleus, carré d'épaules, actif et remuant.
Je lui demande si ce système de transport est bien solide?
« Oh ! oui ! me répond- il. Je m'en sers souvent moi-même. Il n'y a pas de danger. »
Nous nous accroupissons l'un en face de l'autre, comme nous pouvons, dans la tasse de fer ; on touche un bouton et nous voilà partis. Mon compagnon de route, le charmant P. Beaton, me dit bon voyage, agite son mouchoir longtemps sur le seuil du moulin.
vers les Nous montons d'abord très à cimes o o piC) et la sensation est bizarrement désagréable. Ainsi suspendu à une très grande hauteur sur un fil mince, par un crochet de fer, on se sent complètement livré au hasard d'une force inconnue
Un instant, je regarde en bas : la tête me tourne, j'ai le vertige. Je vois sous moi des arbres couverts de neige, grands comme des plantes d'appartement ; les poteaux télégraphiques ressemblent à des allumettes plantées en terre. Devant nous, les hauteurs qu'il s'agit de franchir et, de chaque côté, les montagnes qui encadrent la vallée. Il n'y a que du blanc autour de nous; le soleil frappe sur la
neige, et mes yeux se ferment en pleurant, tant la lumière est vive.
« Vous n'avez pas peur? me demande en riant le jeune Yankee.
— Non, lui dis-je. Et si j'avais peur, vous ne le verriez pas.
— D'ailleurs, ajoute- t-il, il n'y a jamais eu d'accidents ici ; tandis qu'à la mine voisine, au contraire, les accidents ne sont pas rares. Le mois dernier, le fil a cassé, et deux hommes ont été tués raide en tombant.
— Comme je les comprends ! fis- je pour plaisanter. Il me semble que, si nous tombions, nous ferions comme eux !
— Sûr, » fit- il.
Je demande à ce jeune directeur de trente ans :
« Connaissez- vous Paris? »
Il me répondit :
« Non. Mais je voudrais bien le connaître. »
Puis il ajouta ce simple mot, avec un sourire et cet accent que je voudrais vous rendre :
« Moulin- Rouge ! »
Nous planions.
De temps en temps, sur la voie aérienne de retour, nous croisions des bennes remplies de minerai. Quand nous passions sous les roues des supports, à chaque poteau, il fallait baisser la tête pour ne pas nous la faire écraser ; une secousse agitait notre benne, puis, de nouveau, la sensation du plongeon dans le vide.
Après l'avoir admirée, la blancheur de la neige m'opprimait de sa monotonie.
Pour reposer mes yeux, je cherchais au loin la tache noire de sapins que la neige ne couvrait pas entièrement. Ainsi les
âmes trop parfaites doivent- elles à la longue fatiguer l'admiration des pécheurs. On demande une tare ! Physiquement, j'éprouvais ce besoin devant la pureté rigide des monts, Pherminisme inviolé de la vallée. Un air pur et sec entrait dans mes poumons ; le sang me montait à la tête. Et nous nous élevions toujours.
Devant nous une haute montagne se dressait.
« Est-ce là ? demandai- je.
— Oh! non ! il faut passer par- dessus, franchir une autre vallée, et encore un autre pic et une autre vallée. »
Nous traversâmes un poste intermédiaire situé sur le flanc de la montagne prochaine. C'était un vaste hangar de planches où travaillaient quelques ouvriers. A notre passage, au ras de terre, le chef du poste, chargé de donner la direction à notre benne, nous demanda :
« How do y ou feel, gentlemen? «(Comment vous sentez- vous, messieurs?)
Et, en nous relançant dans le vide, il nous dit :
« Bon voyage ! »
Une autre montagne se dressait devant nous, énorme. Était- il possible que nous escaladassions ce géant?
« De l'autre côté se trouve la mine, me dit mon compagnon. Dans un quart d'heure, nous y serons. »
Bientôt, en effet, les constructions rouges du Camp Bird apparurent. Et notre descente vers l'usine fut vertigineuse.
On nous retira de la soupière à grand' peine, et nous secouâmes notre ankylose.
Où étions- nous donc, mon Dieu? Un paysage de fin du monde et de misère affreuse. Au creux de l'étroite vallée, quelques hangars peints en rouge
s'élevaient. C'était la machinerie, les bureaux, les dortoirs et les cuisines des mineurs. Dehors, étendus sur les névés candides, des chaussettes, des blouses, des linges de couleur gelaient. Et rien d'autre. Aucune animation. Le silence, pas d'horizon, le froid. Qui avait bien pu venir jusqu'à ce cirque désolé, si loin de tout, chercher de l'or? Le pauvre homme ! Je me fais raconter son histoire. Ce ne fut pas lui qui en profita. Il n'avait pu atteindre la veine et, après de vains efforts ruineux, l'avait abandonnée. Une société s'était ensuite formée pour reprendre les recherches ; elle y renonça aussi. C'est alors qu'un troisième larron, profitant des travaux des autres, avait creusé le tunnel quelques pieds plus loin et découvert le filon convoité. Sa fortune fut prompte et colossale. C'est pour lui qu'aujourd'hui 225 mineurs creusent le roc huit heures par jour et que 75 ouvriers travaillent au moulin.
Je me sentais mal à l'aise. Ma tête bourdonnait, et l'air que je respirais me paraissait rester dans mes poumons aussi froid qu'il y était entré. Je demandai à quelle hauteur nous nous trouvions?
« 14.000 pieds, me dit le directeur (4.200 mètres). C'est bien haut. Aussi la plupart des mineurs sont malades, presque tous cardiaques. Il faut souvent changer d'ouvriers, car au bout de peu d'années ils ne peuvent plus supporter l'altitude. »
En effet, toutes les figures que je regardais étaient creuses et ternes, les yeux brillaient, et quand les gens parlaient les voix étaient voilées.
« Gagnent-ils de l'argent, au moins?
— Non, peu. Trois dollars ou trois dol-
lars et demi. Mais ce qui les attire, c'est l'idée de découvrir d'autres mines d'or dans le voisinage et de les revendre. »
Mes tempes battaient. Je me dis que je ferais un mauvais prospecteur. Je ne suis pas l'homme des cimes, comme disait l'autre imbécile.
Pourtant, je voulais voir la veine en personne. On n'a pas tous les jours une occasion pareille ! Et j'étais venu pour cela.
Le superintendant vint au-devant de nous et nous guida vers la mine. C'était un petit homme trapu, vulgaire,' aux mâchoires solides, au teint terreux, à la voix sombrée, qui crachait tout le temps du jus de tabac. Nous traversâmes les chambres des machines où tournaient des roues colossales, puis les dortoirs des mineurs, la chambre à sécher {dry room), où des vêtements lamentables pendaient, des loques mouillées, terreuses, des feutres défoncés, salis, couverts de larmes de bougie. C'est là qu'en sortant du travail les mineurs venaient se changer ; puis nous vîmes les cuisines, où des porcs entiers se balançaient au bout des crochets ; et nous entrâmes sous une galerie humide, sillonnée de rails. L'eau coulait de partout, nous pataugions dans des flaques. Nous tenions à la main chacun une chandelle. Chemin faisant, nous causâmes.
« Voyez- vous, me disait le superintendant en prenant une chique, quand on a « prospecté » une fois, on recommence toujours. Moi-même, j'ai trouvé plusieurs mines, mais je les ai toujours mangées avec d'autres plus coûteuses, comme cela est arrivé ici. »
A un tournant de la galerie, nous vîmes arriver à toute vitesse un train de minerai que poussait une mignonne machine électrique. Nous eûmes à peine le temps de nous coller contre le roc pour laisser passer le train et ses vingt wagonnets de minerai d'or.
Arrivés à un carrefour, notre guide me dit:
« Voici la veine. »
Je regardai, je tâtai, je ne vis rien qu'un roc grisâtre, avec des taches de quartz, et, de-ci, de-là, une petite particule d'or, grosse à peine comme la tête d'une épingle.
« Alors, voici l'or en question?
— Oui, la veine à 2m,10 de large, et nous sommes à 300 pieds de profondeur (90 mètres). Plus loin, nous arrivons à 1.200 pieds de profondeur (360 mètres).
— Et quelle quantité d'or contient le minerai ?
- De 30 à 50 dollars (150 à 250 francs) la tonne. C'est très riche. Au Transvaal, ils ne retirent que de 6 à 10 dollars par tonne (30 à 50 francs). »
Je ne pus me défendre d'une désillusion. Mon imagination d'adolescent, — comme on nous élève mal ! — s'était autrefois figuré des galeries souterraines, profondes, cachées, qui conduisaient à l'endroit mystérieux où l'or gisait... Mais une fois là, ce devait être un éblouissement, une féerie opulente et tentatrice. Les murs étaient sûrement d'or vierge, et leur éclat, aux lueurs de la lampe, souriait aux yeux charmés. Un coup de pic sur les murs détachait un lingot qui tombait en chantant, et ces murs s'enfonçaient à des profondeurs infinies...
Voilà ce que devait être une mine d'or.
Au lieu de cette caverne d'Ali- Baba en or pâle, en or jaune, en or citron, aux reflets brûlants, au lieu de charrois ensoleillés et sonores que des ouvriers, sans cesse tentés de voler, menaient fondre joyeusement pour les amalgames, au lieu d'amas de métaux radieux qui étaient l'image et le moyen de la vie heureuse, voilà des tas de grès sale, comme les cailloux des routes, et il faut une voiture de ce macadam pour en tirer un louis. Cela n'en vaut vraiment pas la peine, et, — encore un symbole facile — décidément, la richesse ne fait pas le bonheur. En tout cas, elle n'est pas belle à voir de près.
Trois quarts d'heure après, nous étions de retour au moulin.
Il me manquait quelque chose : si j'avais vu le visqueux margouillis des bocards et le banal minerai de la mine, il me restait à voir de l'or, du véritable or solide !
« Justement, me dit le jeune directeur du moulin, je vais vous montrer le produit de la journée d'hier, qu'on va porter à la ville. »
En effet, sur une table du laboratoire s'étalait une sorte d'obus aplati et magnifique, une orgueilleuse motte jaune d'un beurre de Flandre rayonnant, un gâteau splendide d'or pur! Je le soupesai. Je l'estimai à 10 kilogrammes.
« Pas autant, me dit le chimiste ; il vaut seulement 25.000 francs. Et 10 kilogrammes en vaudraient 34.000. »
C'était une bonne journée tout de même.
A la porte, deux hommes à cheval, armés de fusils et de revolvers, attendaient. C'étaient eux qui allaient porter à Ouray l'impérial pudding.
LES MINES DE RED MOUNTAIN. — Le massif de Red Mountain est l'un des centres miniers les plus actifs el les plus abondants de l'Amérique du Nord. Certaines de ses installations sont situées de façon très pittoresque.
THE CONGRESS MINE D'OURAY. — Les exploitations minières disséminées dans le Red Mountain forment un centre habité du même nom. Cette petite ville est située à une altitude d'environ o.;»00 mètres.
Planche 43.
Phot. Smith Hassell Co. Dunver.
LE MARSHALL PASS. — Le Marshall Pass est l'un des cols les plus élevés de la croupe principale des Kocheuses. Maleré l'abondance des neiges d'hiver, un chemin de fer à voie étroite le franchit en toute saison.
Phot. Geoigc L. liéarn, Uenver.
L'UTE PASS. Près du Manitou. — Ce pittoresque passage entre les colossales murailles des Rocheuses abonde en sources d'eaux minérales, dont les propriétés, assez semblables à celles d'Ems, sont très estimées des Américains.
Planche 46.