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LES CANONS — DENVER

Le grand canon de l'Arkansas. — Ce que sont les canons. — Le Black Canon. — Le Marshall Pass. —

Denver. — Le nationalisme européen. — Le Français et l'homme de Manchester fraternisent. — Histoires

de fortunes rapides. — Le garçon de café, la blanchisseuse, le garçon de cuisine. — Le Beef Trust et son

adversaire. — Une association de 2 milliards et demi.

ous voici dans le grand canon de l'Arkansas.

Imaginez, à travers les montagnes Rocheuses, de colossales fissures qui s'étendent quelquefois sur des kilomètres. Des torrents rapides, souvent 3 même des rivières assez larges, courent entre ces murs énormes, et un étroit chemin, généralement tracé par les compagnies de chemins de fer américaines. On attribue l'origine de ces canons à l'action des eaux torrentielles.

Nous ne connaissons en France que les merveilleuses gorges du Tarn qui puissent être comparées, comme formation, aux canons des États-Unis. Disons-le sans vanité, les gorges du Tarn, pour être moins colossales, sont plus pittoresques et plus jolies. En Suisse, les canons n'existent pas. De temps en temps, vous rencontrez bien dans les Alpes une gorge étroite où de l'eau coule, ou un rocher fendu comme à Ragatz, mais jamais de ces kilomètres de couloirs resserrés entre

des parois de granit ou de marbre vert et rouge, de toutes formes.

Nous traversons le Black Canon, le Marshall Pass, noms célèbres'- dans le pays. Pendant plusieurs heures, se déroule ce singulier paysage composé d'un torrent et de deux hautes murailles de pierres rouges. Mais ces pierres changent si curieusement de formes qu'on ne se lasse pas de les regarder. Les tranchées atteignent des hauteurs considérables. Et sur ses pentes s'étagent des tours si chimériques, des donjons si réguliers, à côté de cascades de pierres, de déchirures sinistres, de dégringolades de blocs lisses où la neige ne saurait tenir, des amas gigantesques de pierres ridées comme des peaux d'éléphants, de découpages, de cassures, de déchiquetages si imprévus, que l'œil ne s'en rassasie pas. Des arbres poussent làdessus, on ne sait comment, et j'y vois des traces d'incendie, des squelettes d'arbres brûlés.

La neige s'attache aux rocs, remplit les crevasses ; elle habille d'hermine de grands fantômes sérieux qui ont l'air des gardiens de la passe ; elle dessine des

orfèvreries argentines, des fleurs brillantes sur des flèches gothiques ; les colonnes géantes sont ouvrées de filigranes de glace, et ces murailles de 1.200 mètres font penser aux avenues gelées où s'érigent les palais fantastiques des mythologies polaires.

A un endroit, je vis une masse de pierre d'un seul tenant, mais si haute, si droite, si régulière, que je pensai à plusieurs colisées superposés dont les ouvertures auraient été bouchées.

Dans la Gorge Royale (Royal Gorge, naturellement), une tempête de neige nous assaillit. Un vent terrible chassait des tourbillons contre le train ; je mis le nez un instant sur la plate- forme arrière, et je fus aussitôt couvert de neige. Je revenais à mes plus mauvais jours de décembre et de janvier dans la Nouvelle- Angleterre ; le vent sifflait furieusement et tristement, et, comme le soir tombait, je retournai à mon coin et tâchai de penser à des choses moins tristes.

La neige nous accompagna jusqu'à Denver. Tout le long du chemin, ce ne sont que monts et plaines arides.

Jenelanguis pas à Denver, où il n'y a pas grand' chose à voir. La ville, qui ressemble à toutes celles que je vous ai décrites, me parut très propre et très active. Elle se développe avec une rapidité phénoménale.

Sa fondation remonte à 1858, et elle renferme aujourd'hui près de 250.000 habitants !

Mais c'est tout de même vrai qu'on est moins poli dans l'Ouest que dans l'Est.

Il n'y a pas à dire : l'Ouest est la province de l'Est (je mets à part les restaurants de San Francisco), et New- York est

bien la grande capitale du continent.

A l'hôtel, en me mettant un soir à table, le garçon qui me servait, avant que j'eusse prononcé un mot, me dit dans l'anglais le plus pur :

« Ah ! monsieur, je suis content de voir un Européen ! Moi, je suis Anglais, de Manchester, et je n'aime pas ce pays du tout. La vie y est trop rude, trop brutale. Aussi, quand je vois un Européen, mais c'est très rare, je suis content pour plusieurs jours. »

Je me solidarisai spontanément avec ce garçon de table anglais. Je le compris comme un frère. Et je me disais qu'à mille lieues de leur patrie un Anglais et un Français qui, en Europe, ne sentiraient que leurs antagonismes, se découvraient des affinités assez fortes pour sympathiser sans se connaître.

C'est là un sentiment réel qu'ont dû éprouver tous ceux qui ont résidé quelque temps dans ce pays. L'Européen à la première génération, et qui n'a pas pris le parti de devenir Américain, y souffre de besoins d'âme qu'il lui est impossible de satisfaire. Un Français en Allemagne ou en Angleterre, ou inversement un Allemand ou un Anglais en France, se sentent relativement dépaysés et sont heureux de rencontrer un compatriote en qui ils peuvent épancher leur nostalgie. Mais faites rencontrer le Français, l'Allemand et l'Anglais de passage à New- York, à Pittsburg ou à Denver, et vous les verrez s'amalgamer comme des gouttes de mercure. Cela prouve que la civilisation européenne n'existe pas seulement à l' encontre de la barbarie asiatique ou africaine, mais aussi au regard de la civilisation améri-

caine. L'Amérique est une vigne nouvelle et abondante dont on ne connaît pas encore le fruit. Il faut en mettre le vin en bouteilles pendant quelques années avant de décider à quelle classe il appartient. Si on le boit maintenant, il est un peu rêche et suret.

Les connaissances des Américains en histoire universelle sont courtes. A l'étalage d'un grand magasin, je vis des armes, des têtes de momies mexicaines, des bijoux avec cette inscription: «D'après l'avis d'un illustre professeur, ces objets sont vieux de plus de mille ans. Ils rivalisent de vieillesse avec les Pyramides d'Egypte. » L'illustre professeur ignorait que Chéops vivait dans les 4.000 ans avant Jésus- Christ.

denver Je me suis promené dans Denver avec l'agent consulaire français. A chaque coin de rue, il m'arrêtait pour me raconter une histoire dans ce genre :

« Voyez-vous cette maison de dix étages? Elle appartient à un ancien garçon de café. Et celle-ci, et celle-là aussi. Elles valent aujourd'hui 3 millions... Ce building appartient à un ancien charpentier dont la femme était blanchisseuse.

Les gens qui ne lui payaient pas leur linge lui donnaient des bouts de terrain qui valaient à ce moment-là, — je vous parle de trente ans, — 50 ou 100 dollars. Aujourd'hui, ils représentent une grosse fortune. »

Et ainsi de suite ! Il me nomme les gens les plus riches de Denver. La plupart sont d'anciens ouvriers mineurs ou des gardiens de bestiaux devenus marchands

eux-mêmes, et dont beaucoup ne sauraient même pas signer leur nom. Aujourd'hui, ils ont chevaux et voitures et domestiques, mais ils s'ennuient, car ils ne savent pas comment dépenser leur argent.

Le soir, nous allâmes passer quelques heures chez un vieil Italien de soixantedix ans, riche de 3 ou 4 millions.

« Vous verrez, me dit- il, c'est le type des gens riches de l'Ouest. »

Le vieux demeurait à l'extrémité de la ville, dans une rue déserte. Au coup de sonnette, une première porte s'ouvrit et laissa paraître, derrière un grillage, la silhouette d'un vieillard. Quand mon compagnon se fut nommé, la grille s'ouvrit aussi, et nous entrâmes, sous l'œil encore méfiant de l'homme et de sa femme qui l'était venue rejoindre.

Lui était un homme resté solide, habillé comme un ouvrier ; il parlait encore à peu près français ; elle, femme très vulgaire, d'origine alsacienne, ne parlait que l'anglais et quel anglais !

Le salon était l'intérieur banal des petits bourgeois de ce pays. Aucun luxe, à peine du confortable. On y sentait l'avarice héréditaire du montagnard. Il nous raconta sa vie avec de longs détours insignifiants. Né dans un petit village du Piémont, où il était domestique, il partit à vingt ans pour l'Amérique, avec quelques sous d'économie, sur un bateau qui lui donna le passage gratuit à condition qu'il y ferait la cuisine. Arrivé à New- York, il y avait fait un peu de tout. Quand il eut mis de côté quelque argent, il fonda un petit hôtel, qui brûla. Il établit alors un bar, regagna quelques milliers de dollars et refonda un hôtel.

Puis il vint à Denver au moment de la

création de la ville. Il y avait encore trouvé des Peaux- Rouges, avec qui les colons faisaient bon ménage. Si, au lieu d'être un prudent gagne- petit, il avait eu le moins du monde l'esprit spéculateur et de la hardiesse, il pourrait être aujourd'hui l'homme le plus riche de la ville. Mais il s'est contenté de quelques millions gagnés sans risque, et, pour ainsi dire, par la force des choses ! Il n'en sait que faire, d'ailleurs.

Le mal qu'il s'est donné en émigrant, ses cinquante ans de travail acharné dans un pays rude, n'ont même pas pour excuse un appétit quelconque. Il vit chichement, n'a pas d'enfants, n'a aucun besoin et ne goûte à aucune jouissance. Il végète. Le soir, quelquefois, il fait une partie de jucker avec mon guide, et une jeune fille, une nièce, je crois, qui vient le voir de temps en temps. C'est tout.

Voilà le genre des gros bourgeois millionnaires. A quelques nuances près, — si j'en crois les gens qui les connaissent bien, — ils se ressemblent tous. Du moins ont-ils tous, ou à peu près, la même origine, la même culture, la même histoire et la même incapacité de jouir.

On m'avait parlé d'un homme intéressant à voir, l'adversaire du Beef Trust, c'est-à-dire celui qui avait osé se dresser devant le trust de la viande de Chicago ! Il s'appelle M. Springer, et il est le président de l'Association nationale des marchands de bestiaux {National Live Stock Association). Je suis allé le voir à son bureau. C'est un homme de quarante- cinq ans, d'un blond roux, énergique et calme, qui paraît jouir d'une belle santé. Il est assis sur le coin de son pupitre et me parle :

« Oui, monsieur, j'ai battu le Beef Trust. Et j'en suis fier. M. Morgan, avec M. Armour et M. Swift, et tous les autres de Chicago, avaient projeté de monopoliser tout le commerce de la viande des États-Unis, de décider les cours, etc., etc. C'était un peu gourmand, ne trouvez- vous pas? Nous n'avons pas voulu nous laisser manger comme les animaux du Trust.

« Nous avons dit que, le jour où le Beef Trust serait constitué à la Bourse de New- York, nous le tuerions comme un porc.

« Pour cela nous avons décidé de former un capital de 25 millions de dollars (100 millions de francs) entre nous pour créer une coopérative. Nous pouvons faire cela facilement, puisque le capital actif représenté par l'ensemble des marchands de bestiaux de notre Union s'élève à 500 millions de dollars (2 milliards et demi!). Avec notre cotisation, nous bâtirons, et nous avons déjà bâti des abattoirs partout, ici à Denver, à Kansas City, à Omaha, à Sait Lake City, à Saint- Joseph, qui sont les grands centres de l'élevage dans l'Ouest et même à Chicago !

— Et quel est votre but, après avoir tué le Beef Trust ?

— C'est d'unir entre eux tous les éleveurs de l'Est et de l'Ouest, de fixer les cours des bêtes vivantes et de la viande prête à être consommée. Ce sera la ruine des éleveurs étrangers à l'Association.

— C'est-à-dire que vous voulez remplacer un trust par un autre? Quel avantage le public a-t-il à cela?

— Le public, je ne sais pas, me répond-il froidement. Mais l'Association nationale des marchands de bestiaux a un très grand avantage ! »

1 hut. bimth Has:>ell Co, Denver.

PAYSAGES DE MONTAGNE. — La traversée des Rocheuses procure au touriste d'inoubliables sensations par l'infinie variété d'aspects que présente la montagne, tour à tour riante, sévère, effrayante ou grandiose.

UNE ÉCHAPPÉE SUR LA VALLÉE. - Tandis que le train gravit en soufflant la voie en lacet qui escalade la montagne, le regard embrasse l'immense vallée, verdoyante et fertile, où coulent le Denver et le Rio Grande.

Planche 47.

UNE MINE DANS LES ROCHEUSES. — Les montagnes Rocheuses, surtout dans les États septentrionaux de l'Amérique, abondent en mines d'argent et d'or avec ateliers de broyage et de lavage.

Planche 48.

Phot. Baker, Pi

PITTSBURG. — Dans la lutte industrielle avec le Vieux Monde, la gigantesque cité du fer se tient à l'avant-garde. Elle menace par sa production formidable les centres les mieux outillés de l'Europe.

Planche ',o.

LE CHANVRE. — Atelier de préparation. — Il n'est pas une îles industries européennes d'origine qui n'ait sa correspondante outre-mer. Mainte usine américaine travaille le chanvre suivant les procédés les plus perfectionnés.

LE CHANVRE. — Atelier de tissage. — L'industrie textile emploie surtout des femmes dont l'agilité naturelle est décuplée grâce à des machines qui par leur ampleur et leur minutie donnent un rendement extraordinaire

Planche 5o.

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