‹ L'Amâerique moderneChapitre 18 sur 50 · LA SOIE · texte numérisé non relu

LA SOIE

La lutte industrielle entre l'Europe et V Amérique. — Le vin, les modes et la soie de France peuvent encore se défendre. — La soie menacée. — Statistiques. — Les fabriques se multiplient. — • La consommation augmente. — New- York, marché des soies grèges. — Richesse des pays. — Prospérité générale. — Le luxe. — Patrons et domestiques. — Les idées de M. Duplan, fabricant lyonnais. — Fabriques françaises en Amérique — Faut-il les encourager ? — L'esprit d' entreprise des Lyonnais.

ans cette lutte gigan-

Dtesque entre la vieille Europe et la jeune Amérique, qui n'est déjà plus un combat, mais un massacre, les seules forteresses qui n'ont pas été forcées sont — -à part le marché des vins qui nous reste acquis, malgré les efforts des fabricants de vins allemands et des vignerons de la Californie — les productions de la mode française et les œuvres d'art françaises. Sur ce double terrain, bien étroit quant à la place qu'il occupe dans les totaux fantastiques des échanges, l'Amérique ne prétend même pas, quant à présent du moins, engager la lutte. En cela, elle fait preuve à la fois d'intelligence et de sens pratique. Les dames élégantes de New- York sourient quand on leur parle de la croisade entreprise par les couturières locales, qui ont essayé là un bluff original, mais un peu naïf. Quant à l'art de la pein-

ture, de la sculpture, de l'architecture, quant aux arts industriels, tout ce que peut faire l'Amérique, après avoir à coup de dollars accaparé les chefs-d'œuvre, c'est d'envoyer chez nous les mieux doués de ses enfants et d'attirer chez elle les moins nostalgiques des nôtres.

Ce règne de l'élégance et de l'art français est tout ce qui reste debout des anciennes prédominances du vieux monde dans le nouveau continent. C'est grâce à lui que la jeune et orgueilleuse Amérique s'incline encore, dans une expectative étonnée et impatiente, devant les acquisitions lentes des siècles passés et la force de la culture traditionnelle. Car l'Allemagne et l'Angleterre sont, à l'heure qu'il est, battues sur leur propre terrain : les machines américaines, les fers et les aciers américains pénètrent jusqu'à Manchester et jusqu'à Dusseldorf !

A côté de ces deux domaines — la mode et l'art — il restait pourtant encore à l'industrie française deux terrains où, il y

a quelques années, elle pouvait rivaliser avec l'industrie américaine : c'est celle de la soierie, où nous étions les maîtres incontestés, et celle, plus neuve, de l'automobilisme, où nous sommes encore pour quelques temps sans rivaux.

Les chiffres qui suivent, pris à une source officielle, vous donneront, mieux que des phrases, une idée du développement colossal de ce pays depuis trente ans.

Les États-Unis comptaient :

En 1870, 86 fabriques de soie avec un capital de 6.285.000 dollars, soit 31 millions et demi de francs ;

En 1900, 483 fabriques, avec un capital de 81 millions de dollars, soit 405 millions de francs ;

En 1902, 500 fabriques, avec 100 millions de dollars, soit 500 millions de francs.

A la fin de 1903, il y avait aux États- Unis 45.000 métiers mécaniques en activité.

La valeur des produits fabriqués s'élevait :

En 1870, à 60 millions de francs ;

En 1900, à 535 millions ;

En 1902, à 625 millions.

Phénomène plus extraordinaire encore :

pendant la même période, la consommation de la soie s'est accrue de telle sorte que l'importation des soieries d'Europe, loin d'être arrêtée, n'a pas cessé de s'accroître !

Elle était :

En 1870, de 120 millions de francs ;

En 1900, de 130 millions ;

En 1902, de 150 millions.

Lyon augmente encore chaque année ses envois aux États-Unis, malgré les droits très élevés qui les frappent à l'entrée. Si certains commerçants du Rhône ont vu

leurs affaires diminuer avec l'Amérique, l'ensemble de l'exportation lyonnaise suit une marche ascendante. Les velours noirs, les taffetas noirs, les mousselines de provenance lyonnaise sont restés, jusqu'à présent, sans rivaux sur le marché.

Tous ces chiffres dansent devant mes yeux, pendant que j'écris au bruit montant de la rue, de la course frénétique et incessante des tramways qui grondent comme des monstres lâchés. Pour la première fois, des chiffres de statistique prennent à mes yeux un sens et une éloquence. Je les vois grandir et monter comme un flot irrésistible. Personne ici rne se soucie de ces

ta

chiffres : ce sont des totaux provisoires qui n'arrêtent pas un instant l'esprit de ce peuple. Il est en pleine action; il va devant lui, librement, anarchiquement si l'on peut dire, vers le travail et la richesse. Il faut aller, il faut marcher, il faut courir, voilà ce qu'il sait, ce qu'il sent. Et les lignes de chemins de fer se multiplient à travers le continent; les tramways pullulent dans toutes les villes comme des express en démence, les fabriques s'élèvent, les immigrants débordent de la vieille Europe sur ce sol prospère, comme autrefois les mercenaires à Carthage.

New- York est actuellement le premier marché des soies grèges du monde. Il achète plus du tiers de la production mondiale, qui est de 16.700.000 kilogrammes environ, soit 6 millions de kilogrammes. New- York est l'arbitre du prix des soies écrues. Avant trois ans, si la production américaine suit la progression des cinq dernières années, New- York achètera la moitié des soies grèges produites dans le monde entier !

Où cela s' arrêtera- 1- il?

En 1860, l'Amérique fabriquait 13 p. 100 de sa consommation :

En 1880, 38 p. 100;

En 1890, 55 p. 100 ;

En 1900, 80 p. 100;

En 1902, 85 p. 100.

Et quelle consommation !

Si l'on ajoute aux 625 millions de soieries américaines les 150 millions de soieries importées, on obtient le total formidable de 775 millions de francs, soit environ 10 francs par tête d'habitant, alors que, sur les 500 millions de soie fabriquée en France, 156 millions à peine restent dans notre pays, ce qui fait à peine 3 fr. 50 par tête d'habitant.

A quoi tient cette consommation colossale d'un produit de luxe ? On lui trouve, à l'examen, deux raisons.

D'abord, l'Amérique travaille, gagne et dépense. Il n'y a pas de pays sur terre où l'on soit moins économe et plus travailleur. En France, par exemple, dans toutes les rues, on voit une enseigne ou un vitrage où est écrit : « Ici, on répare. » Ici, au contraire, on ne répare pas. Quand un vêtement, des chaussures, du linge, des meubles ont ou paraissent avoir assez servi, on les jette ; les machines de dix ans sont mises à la ferraille ; les maisons sont démolies pour faire place à d'autres plus modernes et plus hautes.

Le luxe, avec des nuances, naturellement, est général. Pas une femme en Amérique qui n'ait une voilette, des gants et de la soie en une partie quelconque de sa toilette. De même qu'il n'y a qu'une classe dans les chemins de fer et dans les tramways, les filles de boutique, les modistes,

les bonnes, ont les mêmes chapeaux (je veux dire les mêmes formes de chapeaux que les misses et les ladies). Ils coûtent moins cher; les gants sont moins frais, mais le journal de la mode pénètre dans les districts les plus reculés et les plus sauvages, et, façon à part, toutes les Américaines s'habillent pareillement. Les négresses ne sont pas affublées, comme on le croit d' après nosimages d' Ë pinal, de turbans jaunes et verts; elles portent des chapeaux plus à la mode qu'à Paris, des boas de plumes et le corset dernier cri. Au surplus, il n'y a plus de négresses dans les États du Nord : il y a des « colored ladies ». Les domestiques sortent en général le dimanche, et souvent durant la semaine.

Elles sont extrêmement coquettes, et plus d'un riche marchand de New- York, qui peste contre l'indépendance et les exigences des servantes, n'aurait qu'à fermer boutique si le personnel domestique des villes cessait de dépenser en parures des gages qui lui paraissent excessifs et qui, cependant, forment le principal élément de sa propre fortune.

La deuxième raison d'une si énorme consommation de soie en Amérique est l'augmentation incessante de la population, qui est en moyenne de 4.000 individus par jour, dont la moitié provient de l'immigration, c'est-à-dire d'individus adultes qui gagnent et dépensent dès leur arrivée dans le pays.

Ces chiffres ne sont pas très réjouissants pour les fabricants français. Et il s'agit d'une industrie française qui est encore prospère aux États-Unis ; que serait-ce si nous examinions de près les autres ! Alors il ne s'agirait plus de lutter pour la prépon-

dérance, mais seulement de combattre pour la vie... Car c'est jusque sur notre sol même que l'Amérique vient nous concurrencer. Pour la soie nous n'en sommes pas encore là, aujourd'hui, puisque j'ai dit que jusqu'à présent l'exportation lyonnaise augmentait chaque année. Mais en sera- 1- il encore de même dans trois ans, ou dans cinq ans, ou dans dix ans? Ne serons- nous pas alors, même pour ce produit traditionnel de notre industrie, à la merci de l'Amérique triomphante?

J'ai posé cette question à un jeune et intelligent fabricant lyonnais, que j'ai eu le plaisir de rencontrer ici, M. Duplan.

Selon lui, les fabricants français ont deux moyens de prendre leur part de ce marché merveilleux des États-Unis :

1° Fabriquer des articles que les Américains ne font pas encore et continuent à acheter en Europe ;

2° Installer des fabriques aux États- Unis, comme ont déjà fait un grand nombre d'Allemands, de Suisses et quelques Français, dont lui-même.

En effet, avec le développement continuel des chemins de fer, il n'existera bientôt presque plus d'industrie purement nationale dans aucun pays d'Europe. Les manufacturiers qui voudront vivre et prospérer seront forcés, s'ils veulent lutter, d'étendre de plus en plus leur rayon d'activité en dehors de leurs frontières nationales. C'est ce qu'a compris l'homme qui tient la tête de l'industrie soyeuse aux États-Unis, M. Robert Schwarzenbach (de Zurich), qui a des usines à Zurich, en Italie, en Allemagne et aux Etats- Unis, où il possède quatre usines de deux mille métiers !

J'ai dit que quelques-uns de nos compatriotes ont suivi cette voie. On s'étonne ici qu'un plus grand nombre ne les ait pas imités. Les Lyonnais ont fondé l'industrie de la soie en Russie ; il est surprenant qu'ils n'aient pas profité des grandes facilités offertes aux fabricants par les États-Unis. Toutes les villes américaines s'imposent joyeusement des sacrifices pour attirer chez elles l'industriel qui apporte à la contrée du travail et des salaires, c'est-àdire la richesse, l'industriel qui fonde des manufactures est exempté d'impôts pour un certain nombre d'années; on lui donne des terrains gratis; on établit des routes pour sa commodité et même des chemins de fer !

Il est bon que les industriels français sachent cela. Il n'y aurait pas grand mal à ce que beaucoup d'entre eux vinssent ici édifier leur fortune et retremper leur activité dans cette colossale activité américaine. Ils y verraient un nouvel aspect de la lutte entre les peuples et y apprendraient à se servir des nouvelles armes inventées par les trusts.

Déjà d'autres industries, comme la fabrique de gants Perrin, de Grenoble ; la fabrique de velours J.-B. Martin, de Tarare ; la maison Lumière, de Lyon ; la maison Rochet-Schneider, de Lyon (automobiles) ; M. Duplan (soieries), dontjeviens de parler, ont fait comme ces touristes pressés, qui, dans certains restaurants de campagne, vont à la cuisine se servir de leurs propres mains : ils n'ont pas attendu que l'Europe se liguât pour les défendre; ils sont venus au-devant des envahisseurs, et les envahisseurs ce seront bientôt euxmêmes.

L'ACIER. — La profonde perspective de cet atelier, tout grouillant d'artisans de tout âge, donne une image assez exacte de l'étendue de l'outillage et de la richesse du personnel qu'emploient la plupart des usines américaines.

L'ACIER. — Les pièces séparées. — C'est dans ces immenses ateliers qu'un peuple d'ouvriers tourne, lime, polit les mille pièces détachées qui vont ensuite prendre place exactement dans l'organisme compliqué des puissantes machines.

Planche 5i.

RABOTEURS ÉLECTRIQUES. — Ces puissants et prompts appareils qui épargnent le temps et la main-d'œuvre montrent l'application des dynamos comme force motrice, application généralisée dans la plupart des industries.

UNE STÉARINERIE. — Avec un récipient empli de la pâte en fusion l'ouvrier passe en bordure de l'alignement des moules où les bougies prendront leur forme définitive. La rapidité de l'opération est extraordinaire.

Planche 52.

Page 1