‹ L'Amâerique moderneChapitre 19 sur 50 · L'AUTOMOBILISME · texte numérisé non relu

L'AUTOMOBILISME

U automobilisme français sans concurrence sérieuse jusqu'à présent. — Les marques françaises dans les rues de New- York. — La mécanique américaine peut-elle lutter? — Conversation avec M. Clément, fabricant et mécanicien français. — Il admire les usines, les ouvriers, la discipline. — Les spécialistes. — Les Anglais sont inférieurs. — L' Amérique se défend. — Elle s'apprête à lutter. — Tâtonnements. — - Ce que nous réserve l'avenir. — Timidité des capitaux français. — ■ Hardiesse des capitaux américains. — • Que faire ?

a France a repris aux yeux du monde industriel tout entier une partie de sa vieille renommée depuis l'invention de l'automobile et l'essor qu'ont su donner à cette industrie quelques Français actifs et entreprenants. Mais déjà l'Allemagne, avec son parti pris national d'imitation, court sur nos talons ; l'Angleterre et l'Amérique s'apprêtent à nous concurrencer dans ce domaine fertile. Allons- nous donc encore nous voir retirer cette supériorité qui est bien à nous et qui, en se développant, pourrait atténuer la crise de l'industrie du fer en France ?

J'entends tellement répéter par tout le monde depuis mon arrivée ici que les Américains ont un génie mécanique supérieur à celui de tous leurs concurrents d'Europe que je m'étonnais de ne voir circuler dans les rues de New- York que des

machines françaises auxquelles se mêlait, par-ci, par-là, quelque lourde boîte de ferraille qui était une machine américaine.

J'étais assez anxieux d'élucider ce problème, quand j'appris que l'un de nos plus célèbres mécaniciens français et en même temps l'un des industriels parisiens les plus modernes, M. Clément, se trouvait justement au Waldorf-Astoria. J'avais de la chance, et je ne pouvais mieux tomber, car c'est M. Clément, tout le monde le sait, qui a donné à l'industrie de la bicyclette son colossal essor. Il a, depuis, fondé une usine d'automobiles à Levallois- Perret, et il était, hier encore, président du Conseil d'administration de la maison Panhard et Levassor.

M. Clément se prêta spontanément à ma curiosité.

C'est un homme simple, calme et rond, d'une quarantaine d'années, à la barbe touffue, aux yeux souriants. Je passai avec lui une soirée tout entière au café Martin, et jamais je ne me suis tant intéressé à la

mécanique. Il me raconta sa vie, son enfance passionnée aux choses de la serrurerie, puis son « tour de France » de mécanicien sur un haut vélocipède qu'il avait fabriqué de ses mains, au temps où, libre comme l'oiseau, il jetait en l'air sa casquette à la sortie des villes pour voir dans quelle direction le vent le poussait !

« Et je n'ai toujours eu qu'une passion, me disait-il, la mécanique ! Pour moi, visiter une belle usine, bien outillée, bien réglée, voyez-vous, il n'y a pas de jouissance plus grande au monde. Je préfère cela à l'Opéra, je vous assure ! »

Je voudrais vous dire avec quelle ferveur il ajouta :

« Et que j'ai vu de belles usines dans ce pays ! Je viens d'acheter pour 500.000 francs de machines. Elles sont magnifiques! Ah! c'est vraiment le pays de la machine ! Je parle surtout du Connecticut, du Massachusetts et de Rhode Island. A la bonne heure ! Voilà de la vraie mécanique ! Dans ces trois États, il y a plus d'hommes intelligents que dans tout le reste de l'Amérique. C'est là qu'on a fabriqué autrefois les premières armes, et un noyau d'ouvriers, on peut dire d'artistes de premier ordre, s'y est conservé de père en fils. Mais, si vous dépassez Cleveland, ce n'est plus grand' chose, et à Chicago, c'est déjà de la ferraille !

— Alors, ils sont si forts que cela?

fis- je, un peu étonné tout de même. En quoi consiste donc exactement la supériorité de leurs ouvriers ?

— Ils sont admirables. Ils ne pensent qu'à cela, comprenez- vous. Ils adaptent, ils perfectionnent sans cesse. Et surtout ils se spécialisent : voilà leur vraie force.

Et chaque spécialiste, c'est-à-dire chaque ingénieur, chaque contremaître, chaque ouvrier se demande constamment ce qu'il faudrait faire pour que sa machine produise mieux et plus vite. Et c'est vrai du haut en bas de l'usine, depuis le groom du bureau jusqu'au directeur. Chacun ne s'occupe que de son affaire et en est responsable. Ils sont extraordinairement attentifs. En France, le patron passe pour un buveur de sueur du peuple. Ici, employeurs et employés sont amis, collaborateurs. Les ouvriers ne comprendraient pas ce que c'est que la haine de classes. Leur notion du devoir est réelle et sérieuse. Ils doivent huit heures de travail; c'est huit heures qu'ils donnent de travail effectif, et non pas sept heures trois quarts, mais jamais non plus huit heures et une minute. Voyez- les entrer à l'usine le matin; en un clin d'œil, ils sont à l'ouvrage; chez nous, au contraire, nous entrons le plus lentement possible, nous tirons la jambe pendant dix minutes avant de commencer.

Multipliez 10 minutes par les 1.000 ouvriers d'une usine, cela vous fait 10.000 minutes, soit 166heuresde perdues matin et soir, soit 332 heures par jour ! Comptez la perte totale au bout du mois. J'entre dans une usine en Amérique; pas un ouvrier ne lève le nez de sa besogne. Chez moi, quand je fais visiter mon usine, je sais d'avance que ce sont des heures de travail perdues !

« Ainsi, du haut en bas de l'usine, il y a un ordre merveilleux, une méthode si simplifiée, si pratique, pour toutes les opérations possibles! A Hartford, par exemple, le bilan d'une usine de neuf cents ouvriers peut s'établir en deux heures. En France,

il faut quinze jours! Et c'est ainsi pour tout. Je voudrais que vous vissiez dans quelles conditions d'hygiène vivent les ouvriers américains, leurs lavabos de faïence aussi nets, aussi propres que ceux des hôtels de milliardaires, leurs réfectoires qui ont l'air de salles de restaurants, leurs vestiaires, où chaque ouvrier a son armoire et sa clef, où il pend ses vêtements de ville et ses vêtements de travail, ce qui lui donne, quand il sort, l'aspect d'un gentleman.

« Et puis, continue M. Clément, ce qui nous tue, en France, ce sont les marchands de vins ; là, il n'y a pour ainsi dire pas de bars, et très peu d'ouvriers s'y arrêtent. Ils préfèrent rentrer chez eux, puis, s'ils sortent, aller dans leurs clubs où ils trouvent des salles de gymnastique, de billard, des jeux de toutes sortes, et aussi des cours du soir...

— On dit que les Anglais aussi sont de bons mécaniciens?

— Les Anglais n'existent pas à côté d'eux ! Et ils sont complètement fichus s'ils ne renouvellent pas leur matériel.

Je demandai à M. Clément où en est l'importation des automobiles françaises en Amérique ?

« L'an dernier, me dit- il, il y avait pour 400.000 francs d'importation. Aujourd'hui nous arrivons à 1.000.000 de dollars.

— Les droits sont- ils très élevés?

— 45 p. 100 de la valeur. On peut dire que le transport et les droits augmentent de 50 p. 100 le prix de la marchandise française qui entre en Amérique. Une Panhard ou une Mors vaut donc de 40.000 à 50.000 francs, à New- York, une Mercedes 75.000 francs.

— La fabrication française a- 1- elle à craindre une concurrence aux États-Unis de la part des Allemands et des Anglais?

— - Non. Nous sommes jusqu'à présent les maîtres du marché américain et même du marché anglais, car, en Angleterre, comme il n'y a pas de droits d'entrée, nous n'avons que les frais de transport, 150 francs, une bagatelle. Quant à l'Amérique, voici le résumé de la situation :

« Quand la France a eu lancé l'industrie automobiliste, les Américains se sont piqués d'originalité et n'ont pas voulu nous copier. Ils se sont dit que les moteurs à essence n'avaient pas d'avenir, et ils ont essayé des moteurs à vapeur et à électricité. Ils ont perdu cinq ans à leurs expériences de vapeur, puis ils les ont abandonnées. Ils sont alors passés à l'électricité. Ils y ont assez réussi : leurs petites voitures électriques sont pratiques, mais elles coûtent cher, si cher que le prix annuel de la force et des accumulateurs atteint le prix de la machine elle-même.

« Ils sont donc revenus à la machine à pétrole. Ils auraient dû comprendre cela tout de suite, puisque le pétrole est à leur porte et qu'ils payent trois sous ce que nous payons onze sous. En consentant à se servir de pétrole, ils se sont encore entêtés à ne pas nous imiter. Mais une fois de plus, n'ayant rien trouvé de meilleur, ils se sont définitivement décidés à copier les moteurs de nos bonnes voitures françaises.

« Les Américains en sont là. Comme ils ne font que commencer, ils se trouvent en retard sur nous. Ils copient nos moteurs d'une année, mais nous sommes en

avance de trois ans, et chaque année nous nous perfectionnons. Il s'agit donc de conserver cette avance le plus longtemps possible.

« Pour le présent, nous n'avons contre nous, pour importer les automobiles françaises en Amérique, que les énormes droits d'entrée. Pendant trois ou quatre ans encore, nous pourrons, malgré cela, imposer nos voitures, qui sont indiscutablement les meilleures.

— Mais dans trois ou quatre ans, que se passera-t-il ? »

M. Clément hocha la tête et dit :

« Je crois qu'ils arriveront à simplifier nos modèles. Et quand ils connaîtront bien l'application du pétrole, ils nous dépasseront, car ils sont plus forts que nous en mécanique. Et nous les verrons inonder le marché d'automobiles comme ils l'ont inondé de bicyclettes.

— Mais, répliquai-je, puisque nous avons l'avance, pourquoi ne la conserverions-nous pas?

— Parce que les Américains produiront meilleur marché que nous au moyen de leurs machines- outils perfectionnées, qui fabriqueront mille unités quand nous en fabriquerons cent !

— Et pourquoi n'aurions- nous pas, comme eux, ces machines- outils?

— Parce que, en France, on ne peut pas les produire à si bon marché. C'est un cercle vicieux. En France, les constructeurs font tous les genres de machines, et, naturellement, ils ne peuvent pas les produire à si bon marché que s'ils n'en fabriquaient que d'un seul genre. Ici, au contraire, le constructeur de tours- revolvers, par exemple, ne fait que des tours-revol-

vers, c'est-à-dire un instrument qui comprend dix ou douze outils différents ; il y a des fabricants de fraiseuses, des fabricants de perceuses, des fabricants de foreuses, etc., qui ne vendent que leur seul outil, ce qui leur permet d'en jeter par milliers sur l'Angleterre et la France et même l'Allemagne, à des prix bien inférieurs aux machines similaires construites en Europe. L'usine d'horlogerie de Waterbury n'est- elle pas arrivée à fabriquer 5.000 montres par jour — des montres qui marchent — et qui lui reviennent à 1 fr. 75 tout empaquetées et prêtes à partir !

« Et il y a encore une autre raison à notre infériorité. Les Américains mettent 10, 15 millions dans une usine, quand, en France, nous y mettons 500.000 francs, ou, péniblement, 1 ou 2 millions. Les capitaux français sont timides. Les Américains, au contraire, savent dépenser. Ils ont mis 5 millions à ma disposition pour créer une usine ici et m'ont offert 100.000 francs pour chaque visite que j'y ferais dans l'année. Mais j'ai préféré y employer mes propres capitaux et créer ici une fabrique française.

— N'y a-t-il donc pas de moyen de lutter?

— On lutte avec de l'argent, et nous n'en mettons pas au jeu, répondit M. Clément. Je ne vois qu'un moyen empirique de lutter quand le moment sera venu, ce sera d'établir en France un droit protecteur sérieux sur les automobiles américaines. A l'heure qu'il est, ce droit est dérisoire, c'est un droit de carrosserie, 300 francs par voiture environ. Mais, je vous l'ai dit, on n'en importe pas encore! »

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Planche 33.

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PUITS A PÉTROLE DANS LA MER. — Ce qui a singulièrement facilité l'essor industriel de l'Amérique, c'est sa richesse u

l'ensemble du pays. La Californie, entre autres, comporte des sources de pétrole qui parfois viennent

LAMEKIQUE MO DEKNE

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; en gisements miniers de toules sortes. Chaque Etat, par la diversité de ses trésors souterrains, contribue .'i la prospérit p au bord de la mer. C'est le cas de la nappe de Summerland située à six milles de Santa Barbara.

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Planches 54-55.

LE TISSAGE. — En vue de leur utilisation mécanique, les (ils sont embobinés automatiquement sur des bobines gigantesques, mais qui suffisent à peine à la consommation dévorante des machines auxquelles elles sont destinées.

UNE FORGE. — Ce hall immense aux hottes innombrables qu'activent de puissantes soullleries, aux camions chargés de matériaux raDgés à portée de chaque forge, donne une idée assez nette de l'intense vie métallurgique d'outre- mer.

Planche 50.

Par un sentiment assez naturel et assez naïf, je ne pouvais me décider à consentir à ce que l'ouvrier français fût définitivement inférieur à l'ouvrier américain. Il n'y a aucune raison foncière à cela. L'ouvrier américain est un ouvrier d'Europe; il est d'origine française, allemande ou anglaise. S'il dépasse ses cousins du vieux monde, ce ne peut être que pour des raisons provisoires qu'on devrait pouvoir étudier et analyser. Il s'est spécialisé, c'est vrai, et, s'il est plus zélé, n'est-ce pas que la prospérité de l'industrie permet de le mieux rétribuer ?

« Certes, répondit M. Clément à mes objections, je ne crois pas qu'il faille désespérer. Nous sommes deux générations en retard sur l'Amérique, au point de vue mécanique. Il faut nous l'avouer et essayer de nous rattraper le plus vite possible. Pour cela, il est indispensable que nous envoyions en Amérique des enfants d'ouvriers, bien doués et sérieux, qui prendraient dans les usines américaines des goûts et des habitudes de travail et d'émulation qu'ils rapporteraient en France. Pour ma part, je vais le faire, en commençant par ceux de ma famille.

« Mais ce ne sera pas suffisant. Eussionsnous les meilleurs ouvriers de la terre que nous ne pourrions pas encore lutter contre la production américaine. Il faudrait changer un peu les mœurs générales et les usages des pouvoirs publics. Il n'y a pas assez de moyens de transports en France, pas assez de canaux, pas assez de tramways, ni assez de chemins de fer.

« Pour aller à leur travail le matin, dans toute la France, à Paris comme ailleurs, des milliers d'ouvriers marchent une heure

ou même une heure et demie. Ils y arrivent déjà fatigués. Comment donneraient- ils de bon travail, continu et attentif ? Ici, il y a partout des tramways électriques qui marchent même toute la nuit, qui font 40 kilomètres en une heure, ce qui permet aux ouvriers d'habiter à la campagne à bon compte et dans des logements sains. Et puis, pour avoir une ligne de chemins de fer, chez nous, il faut des dix- huit mois d'enquêtes et de contre- enquêtes; les administrations sont effrayantes sous ce rapport. Ici, si vous bâtissez une usine, les directeurs de chemins de fer viennent vous demander quand ils devront installer leur ligne ; ils la font passer au milieu de votre fabrique, aux endroits que vous choisissez vous-même. Quand on a su que je voulais installer une usine en Amérique, une ville m'a écrit pour m' offrir le terrain gratuitement, le dégrèvement des impôts et de la force ! On me proposait même de faire des routes dans l'État en question, pour permettre le développement de l'automobilisme.

— Vous oubliez de me dire, observai-je, qu'ici les ouvriers gagnent 15 et 20 francs par jour, et même plus.

— Tenez, me répondit M. Clément, voici un aphorisme économique que je remporterai d'ici : « L'ouvrier le plus cher, « c'est le Breton abruti qu'on paye 1 fr. 50 « par jour. » Car il ne mérite pas même ce salaire misérable. Ici, quand les ouvriers travaillent huit heures, ils produisent plus que chez nous en dix heures. On peut les payer.

— L'Amérique vous apparaît donc, en somme, comme le pays idéal de l'industrie? demandai- je en finissant à M. Clément.

— Oh!... me répondit-il, il faudrait voir... Provisoirement, c'est vrai, mais je crois que l'ère des difficultés va venir. Les trades unions et les grèves pourraient bientôt leur donner du fil à retordre. J'ai idée qu'une grande crise se prépare. Que sera- 1- elle? Comment finira- 1- elle?

« D'autres que moi pourront peut-être vous le dire. »

Je viens de lire une série d'articles dans un journal américain qui expliquent les raisons pour lesquelles les maisons de commerce allemandes sont battues depuis quelque temps par les maisons américaines, au Brésil, dans l'Argentine, au Mexique, au Venezuela et en Australie, où les échanges se chiffrent par centaines de millions.

Les raisons données par les correspondants de tous ces pays sont les mêmes : les maisons allemandes refusent de garan-

tir à leurs représentants un salaire fixe et d'établir des dépôts de marchandises. Les Américains font le contraire, et, de plus, ils installent partout des agences où les clients peuvent voir leurs produits avant de les acheter. Et il arrive que les agents allemands abandonnent presque tous les intérêts de leur métropole pour entrer au service des Américains, en raison des bénéfices beaucoup plus grands qu'ils y trouvent.

Et c'est ainsi que, dans peu d'années, tous les marchés du monde seront conquis par les Yankees.

Quant aux négociants français, plus timides encore que les Allemands, plus avares, moins entreprenants, il n'en est pas question. Ces conditions de la concurrence, ces raisons de primauté dans les affaires, nous ne voulons pas les connaître. Nous préférons rendre le Gouvernement responsable de notre infériorité.

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