‹ L'Amâerique moderneChapitre 21 sur 50 · PUEBLO — KANSAS-CITY — SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

PUEBLO — KANSAS-CITY — SAINT-LOUIS

La poussière d'or et d'argent. — Familiarité des employés des chemins de fer dans l'Ouest. — Le conducteur et le mécanicien. — Mœurs démocratiques. — Pueblo. — Prospérité grandissante et rapide. — L'homme qui guette la fortune. — San Francisco est un paradis. — Ce que c'est que le good time. — Un type américain. — Le désert d'alcali. — Kansas-City. — La visite de M. Roosevelt. — Pénurie de chevaux. — Les morts qui attendent. — Arrivée à Saint-Louis. — Le voyageur rencontre des Parisiens et des Parisiennes. — Soulagement.

ur la plate- forme du train qui nous emmène vers Saint- Louis, en quittant Denver, les autres voyageurs et moi constatons que nous sommes couverts d'une poussière d'or et d'argent ! Nos vêtements en sont constellés et la peau de nos faces rayonne comme d'une sueur magnifique. Ce pays est vraiment extraordinaire!... Gomment essayer de nier une prospérité qui se dilapide ainsi? Dans les trains d'Europe, on essuie les traces de poussière et de charbon ; ici, on pourrait presque, en se brossant, payer le prix de son voyage ! Des Américains, me dit- on, m'ont reproché d'avoir parlé avec exagération de la familiarité des employés de chemins de fer. Je suis obligé de douter qu'ils aient beaucoup voyagé dans leur pays, au delà de la Pennsylvanie. Il n'est pas besoin, pour se rendre compte de ce genre de choses, d'être né en Amérique, et il n'y a

rien là à comprendre ni à interpréter.

S'ils ne sont pas de mon avis, c'est qu'ils trouvent naturels les gestes, charmants je le veux bien, du conducteur qui vous tape affectueusement dans le dos et vient s'asseoir sur le rebord de votre fauteuil, ou bien c'est que, blasés, ils ne les voient plus.

A la station de Pueblo, le train étant en retard, un ouvrier vint s'asseoir à côté de moi, dans l'observation- car, sur un fauteuil d'osier brun capitonné de velours rouge. J'aime, pour ma part, les vêtements de l'ouvrier, je les trouve plus commodes, et, en somme, plus sympathiques que les autres ; mais la veste et les pantalons de celui-ci, en toile bleue, étaient noirs de graisse et d'huile. Je compris que c'était le chauffeur du train. Prélassé dans son fauteuil de velours, fumant une cigarette, il faisait la causette avec un élégant voyageur vêtu d'un irréprochable complet de drap bleuâtre, haut col raide, cravate de soie à l'épingle d'or, chapeau de feutre, et qui paraissait rempli de familiarité bien-

veillante pour lui. Ce ne fut qu'au bout d'un instant, quand le voyageur remplaça son chapeau par une casquette galonnée qui le transforma soudain en conducteur de train, que je m'expliquai l'intimité des deux employés de la Compagnie.

C'est dans l'Ouest, à partir de Saint- Louis et de Chicago, — en venant de New- York, — que ces façons s'accentuent. Ce n'est pas que l'on soit très poli dans l'Est, mais on y est plus froid. Par ici, le voyageur dit très bien au conducteur qui l'appelle « gentleman » :

« Appelez- moi homme seulement. Je ne suis qu'un homme, pas un gentilhomme. »

Nous avons en Europe, en France comme ailleurs, le préjugé de la toilette: un homme en habit en impose plus ou moins aux gens simples. Ici, ce préjugé disparaît vite. C'est qu'on voit tant de gentlemen chiquer la chewing gum et cracher partout ! tant de doigts dans le nez au-dessus de plastrons luisants comme de la porcelaine! C'est vrai, hommes et femmes se mettent ici le doigt dans le nez avec une désinvolture déconcertante. Et si on les regarde pendant qu'ils se livrent à cette opération, cela leur est complètement égal !

Pas une personne sur cent ne s'abrite la bouche de la main en bâillant.

Dans le Colorado, j'ai vu un patron d'hôtel et un clergymann se moucher avec leurs doigts. Je pourrais citer leurs noms. Et ce n'était pas qu'ils manquassent de mouchoir, puisqu'ils sortirent chacun le leur, — ensuite.

Dans des hôtels de haut rang, dont les prix varient de 50 à 100 francs par jour — mais pas un sou de moins — ceci peut

donner une idée de la position sociale des gens qui les fréquentent, — des hommes et des femmes se tiennent à table en dépit de toutes nos conventions de politesse.

Les hommes jettent leurs chapeaux sur les tables voisines, viennent prendre les chaises à côté de la vôtre, sans même vous regarder, oublient à chaque instant qu'ils ont des fourchettes, mettent les coudes sur les tables, se livrent à mille inconvenances de cette sorte qui passent complètement inaperçues, et que vous-même, à la longue, ne remarquez plus. En revenant à New- York, j'ai pourtant vu des gens, chez Cherry, le restaurant le plus chic de la ville, s'essuyer la bouche et les doigts avec la nappe.

Je sais bien que tout cela a peu d'importance, au fond, et que dans cinquante ans ces manières auront changé.

A côté de cela, vous voyez des marchands de journaux qui sont des gentlemen en pardessus dernier style, en chapeau de feutre, en bottines luisant comme des mares au couchant, corrects et polis.

humour et Les Américains cultivent la politesse satire avec succès. Il y en a une en ce moment qui paraît chaque samedi, dans le supplément illustré du New- York Journal, qui a un succès fou. On la répand dans les salons et dans les théâtres, et c'est nous qui en faisons les frais, nous ou plutôt la politesse française. Il s'agit, en effet, de trois Français, Alphonse, Gaston et Léon, qui passent leur vie à se faire des politesses, dans les rues, dans les endroits publics, partout : « Après vous, mon cher Alphonse ! — Je n'en ferai rien, mon cher Gaston ! » Sur

ce, une voiture arrive qui les écrabouille, ou quelqu'un ou quelque chose qui les trouble dans leurs démonstrations courtoises et les ridiculise. C'est une satire, pas bien méchante, il faut l'avouer, de nos manières. Mais son succès, qui est colossal, peut servir à expliquer l'une des tournures de l'esprit américain. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on m'a servi abondamment cette plaisanterie depuis mon arrivée ici, et que j'y ai même ajouté des variantes.

En effet, on ne perd pas son temps en vaines formules ni en gestes inutiles.

L'Américain vous surprend par une sorte de dédain presque absolu des « façons ».

En chemin de fer, par exemple, vous sentirez le velours de votre dossier piétiné par les bottines de votre voisin de derrière, ou bien votre voisin d'à côté passera son bras derrière votre tête pour s'étendre à son aise. Si, au théâtre, vous n'avez pas remarqué qu'au vestiaire on se met à la file pour retirer son pardessus, un coup de coude brutal dans la poitrine vous l'apprendra, au lieu d'un avis verbal complaisant. Si vous offrez votre place dans un tramway à une dame, il arrivera toujours qu'elle acceptera, mais souvent sans même vous dire merci ni vous regarder, ce qui, peu à peu, vous dégoûtera de la galanterie qui n'est, en somme, qu'une convention discutable. Les hommes ne se découvrent pas dans un bureau public quelconque, même s'il s'y trouve des femmes, même si ce sont des femmes qui y sont employées, et je trouve cela naturel. Mais ils se découvrent dans tous les ascenseurs dès qu'une femme y entre, même si c'est une domestique. Le même

homme qui ôte son chapeau en montant dans l'ascenseur avec sa propre femme passera tout à l'heure devant elle ; il s'assiéra au restaurant en face d'elle, sortira un journal de sa poche et le lira durant tout le repas.

J'ai vu tout cela de mes propres yeux, pas une fois, mais dix, mais vingt fois.

Et, sur les remarques que j'en faisais à des Américains intelligents, il me fut répondu par cette distinction tout à fait juste et qu'il est possible d'admettre sans discussion :

— Il faut distinguer entre l'Américain bien élevé, et qui a voyagé, et l'Américain qui n'était il y a dix ans qu'un ouvrier, qui s'est vite enrichi et qui, aujourd'hui, peut dépenser de l'argent en habit noir.

Formules :

Lu dans un tramway :

Les passagers sont priés de ne pas mettre leurs pieds sur les banquettes.

Avis copié dans une gare de PAlabama :

Ne crachez pas du jus de tabac sur mon poêle, mon plancher, ni derrière les bancs de ma salle d'attente.

On devine, à quelques exemples, qu'il existe en Amérique une sorte d'élite très distinguée, intelligente même et délicate, d'esprit large et cultivé. Mais elle est très éparpillée, puisqu'il n'y a pas de vrai salon ni de vie mondaine, et c'est comme si elle n'existait pas, puisque son influence est nulle, n'étant pas groupée. Les Américains n'ont jusqu'ici centralisé que leurs forces industrielles et financières; les trusts de l'intellectualité ne sont pas encore formés.

Nettoyage à la machine :

Ce sont les nègres qui font la plupart des travaux de propreté en Amérique, nettoyage des vitres dans les maisons particulières (à Boston, par exemple, tous les domestiques blancs s'y refusent), nettoyage des parquets, des corridors, des trottoirs, etc., etc. !

Dans les gares, ce sont eux aussi qui nettoient, la nuit, les halls de stuc. Quand on débarque tard dans une ville, on les voit, sur deux rangs, à quelques mètres les uns des autres, promener sur le sol leur lavette de chanvre lentement, rythmiquement, sans se baisser, les yeux fixés sur les traces humides qu'ils épongent, en chantant des airs languissants à trois voix. A côté de chacun d'eux est posé un seau sur le bord duquel s'adapte, à la hauteur de leur main, une sorte de pressoir à manche horizontal. Quand leur lavette est bien imprégnée de l'eau sale du carrelage, ils l'insèrent sans se baisser entre les mâchoires du pressoir et en expriment toute l'eau. Comparez ce système, qui n'exige qu'un minimum d'efforts et de mouvements, à celui employé chez nous pour les besognes analogues, et vous aurez une idée de la tendance générale, dans ce pays, à supprimer l'effort, à remplacer partout où cela est possible l'action de l'homme par la commodité des instruments et par la mécanique.

En attendant le train, j'avais eu le temps de faire une promenade rapide dans Pueblo.

Je me fis confirmer qu'on venait de découvrir dans un faubourg de la ville de nouvelles mines de charbon et de fer à fleur de terre ! Déjà des compagnies de traction s'étaient formées pour amener le

minerai et la houille à l'intérieur de la cité, et des fonderies, des aciéries, des fabriques d'outils nouvelles s'organisaient. Pueblo devient l'une des plus puissantes concurrences du trust de l'acier. La ville s'augmente et prospère de jour en jour. Il y a dix ans, Pueblo comptait 24.000 habitants. Dans dix ans, il y en aura 100.000. Vous devinez le nombre de fortunes qui se seront édifiées par la seule force des choses dans cette simple ville de l'Ouest.

Un détail amusant : Pueblo est située au confluent de l'Arkansas et d'un ruisseau qu'on appelle, avec quel accent, vous le devinez : The Fontaine qui bouille Creek !

En route, je m'entretins avec mon élégant conducteur. C'était un Alsacien.

Son père, né à Strasbourg, avait émigré en Amérique, et, lui, était né à Saint- Louis. J'essayai de lui parler de l'Alsace, de la France. Mais cela ne l'intéressait pas du tout : il était devenu complètement Amé ricain. Il ne parlait, d' ailleurs, pas un mot de français. Il m'entretint de son passé et de ses rêves d'avenir.

« J'avais mis de l'argent de côté, comme gérant d'hôtel, et j'allais devenir patron moi-même, mais j'ai perdu ce que j'avais dans une mauvaise affaire. Alors je me suis engagé ici, où j'ai l'occasion de rencontrer beaucoup de gens. / am waiting for a chance, do y ou see ! (J'attends une occasion, voyez- vous!) Oh ! je suis tranquille, elle viendra ! »

Je remarquai son air décidé, actif, son œil bien ouvert, ses gestes nerveux et prompts, une sorte de trépidation générale, si commune aux gens de ce pays, et qu'il n'y avait, en effet, plus rien en lui de

Détroit-PhotuGraiiliic.

PUEBLO. — La ville de Puehlo, située sur les bords de l'Arkansas, à 1,423 mètres d'altitude, est une ville commerciale et manufacturière d'environ 30,000 habitants. Elle compte de nombreuses fonderies et aciéries.

PONT EN CONSTRUCTION. — Cette photographie montre le détail de la construction d'un pont. Grâce aux câbles jetés sur le fleuve, le tablier central sera posé d'une seule pièce sur les deux pylônes de la rive.

Pl-ANCHE 63.

l'In.t. H.imts Saint-Paul.

UNE VILLE EN FORMATION. - Les villes, en Amérique, se développent avec une stupéfiante rapidité. Ici, les grands immeubles pointent déjà sur l'uniformité basse et modeste des constructions du début.

UN THEATRE PROVISOIRE. — Un des premiers soins des Américains, lorsqu'ils fondent une ville, est d'installer un théâtre de fortune, très souvent en plein air, en attendant la construction d'un édifice plus monumental.

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la placidité légendaire de ses ancêtres. Que restait- il de son origine tout au fond de son être? Je n'en sais rien. Mais, dans ses préoccupations d'affaires qu'on sentait exclusives de toutes autres, dans ses gestes et son accent, c'était bien l'Américain moyen que je rencontrais chaque jour.

Il parlait volontiers. Il m'expliqua avec un air d'envie qu'à San Francisco, où il avait habité, tout le monde se donnait du bon temps

« Every body has a good time ! Tout le monde va au Cliff House, au théâtre, au restaurant. On sait s'amuser là, au moins ! Ce n'est pas comme dans l'Est, où l'on ne pense qu'à gagner de l'argent, pour ne jamais en jouir. »

Cette expression de good time{ bon temps) est bien américaine. On ne peut en donner une traduction tout à fait exacte, car « bon temps » ne dit pas assez. C'est à la fois synonyme de bonheur calme, de repos et de « faire la fête ». C'est, suivant les appétits, entrer dans le Paradis de Mahomet, s'accorder la flemme espagnole et pratiquer lejemenfichisme français. L'homme del' Est en parle plutôt avec un accent de reproche, comme d'une chose qui lui est inconnue et qu'il ne doit pas connaître, et qu'en tout cas il ne faut pas envier. Le nègre, au contraire, en parle comme du rêve de sa vie. Dans le Sud et dans l'Ouest, mais surtout en Californie, en Louisiane et dans le Kentucky, le good time est une récompense due, légitime, enviable.

La jeune fille, avant son mariage, a du good time : après, ce seront les soucis et les servitudes du ménage. Des jeunes gens me racontèrent avoir eu du good time après s'être largement pochardés de whisky ;

venir à Paris, par exemple, c'est du good time assuré. Les ouvriers qui gagnent 28 francs par jour — et ils sont très communs — ne s'imposent pas le travail toute l'année, comme chez nous. L'été ils vont aux eaux, à la mer, à la montagne ; ils louent un cheval, qu'ils attellent à une voiture qui leur appartient et, pendant un mois ou deux, ils prennent du good time.

« Je comprends cela, me disait mon ex- compatriote, et quand je serai riche, je ferai comme eux.

— Il faut le devenir ! lui dis- je.

— Je sais bien. Mais il me manque un peu d'argent pour commencer. Je l'aurai bientôt.

— Empruntez-le. Il paraît que les banques prêtent facilement aux gens entreprenants qui ont une bonne idée

— Oui. Mais on ne trouve pas d'argent à moins de 8 p. 100 en Amérique. Ne savezvous pas quela propriété rapporte 10p. 100. »

Comparez l'allure et le langage de cet homme avec celui de son collègue français. L'un, qui ne se sent là que provisoirement, en attendant Yopportunity de se lancer dans les affaires et de faire fortune ; l'autre, content de son sort, ou du moins résigné, et dont le seul rêve est d' atteindre le moment de la retraite, une retraite misérable !

Multipliez cet échantillon par des millions de cas pareils, et vous aurez le type général de l'Américain.

A noter : le contentement un peu fier des gens qui ont du sang français. Même observation pour les Anglais d'origine, pour les Italiens, pour les Espagnols, pour les Allemands !

Mais de là à regretter leur patrie il y a loin !

Je demandais à l'un d'eux installé ici depuis des années s'il regrettait la France et s'il comptait y revenir.

« Non, me répondit-il. Si j'y retourne un jour, ce sera pour m'y reposer, rentes gagnées. Mais, à l'heure qu'il est, tout m'y paraît étroit, mesquin, pauvre, vieillot, retardataire, mais pauvre surtout ! Je m'y ennuie vite. Aussi, y aller recommencer la lutte pour la vie me paraît tout à fait impossible. C'est qu'ici on gagne si aisément sa vie, si largement. Aisément, parce qu'il suffit d'aimer le travail pour en trouver ; largement, parce que tout effort se paie sans marchandage. On trouve dans ce pays des professeurs de français, sans capacité, de simples bacheliers, ou même sans brevet, qui en France ne gagnaient pas 1.800 francs, et qui, ici, se font 10.000, 15.000 francs par an. Il faut les entendre ! Il sont fiers de cela ! Ils gagnent le double des professeurs des Facultés françaises. Et notez pourtant qu'ils n'ont pas d'aptitudes spéciales : ils sont actifs, il est vrai, mais à leur place un Américain fonderait une école et voudrait gagner dix fois autant. En attendant, ils se font payer leurs leçons 2 dollars l'heure.

une région De Pueblo à Kansas-City, désolée o o c'es-t ie désert qui continue, un désert d'alcali, sans une maison à travers les immenses plaines, sans un arbre, sans une herbe. L'État de Kansas a voté des sommes colossales pour amener l'eau des rivières dans ces régions désolées et les fertiliser, comme ont fait les Mormons dans l'Utah.

On m'avait prévenu que je ne verrais rien à Kansas-City. Mais ma curiosité est inguérissable. Avoir visité déjà trente villes américaines, constaté qu'en effet elles se ressemblent toutes, et quand même, m' entêter à le vérifier encore par souci de ne rien dire que d'exact, voilà mon cas. Je n'ai, en effet, rien vu à Kansas-City, rien autre que des tramways sans nombre, des maisons comme partout, avec cette différence qu'on y entend, dès neuf heures du matin, par les fenêtres ouvertes, jouer du piano mécanique ; une foule plus « ordinaire » que dans les grandes villes d'égale importance de l'Est, une foule plus paysanne et, pour dire le mot, plus vulgaire.

J'ai cherché en vain des monuments dignes d'être regardés, et je me suis finalement contenté d'un étalage de tailleur. Vous ai- je dit que les étalages offraient à l'étranger l'une de ses rares distractions? Celui-là était assez amusant. Des guirlandes de feuilles vertes artificielles couraient d'un complet à l'autre, s'enroulaient autour des cannes, contournaient les chapeaux, s'étendaient sur les plastrons de chemises. Les complets affichés au prix de 15 dollars arboraient à leurs boutonnières des camélias rouges en papier. J'admirai, sur les têtes de cire des mannequins, des mâchoires de bouledogue. Et voilà qui est caractéristique : on ne conçoit pas dans ce pays une tête humaine, homme ou femme d'ailleurs, qui n'ait des maxillaires de carnassier et un menton de Spartiate

Je vis encore à un étalage de bijoutier la photographie du président Roosevelt, au bas de laquelle on lisait :

« Cette photographie est évaluée à 2.000 dollars. »

Le bijoutier avait piqué sur la cravate de M. Roosevelt un énorme diamant monté en épingle.

A partir de Denver, les nègres réapparaissent ; o)i en voit très peu dans le Far- West. Nous approchons de la région des grands fleuves, et voici, de nouveau, de la verdure, des arbres, des champs de maïs, des pommiers en fleur. Je rejoins le printemps que j'avais laissé dans la molle Louisiane, abandonné dans les déserts du Texas, retrouvé dans les jardins neufs de la Californie et reperdu au désert Salé.

En arrivant à Saint- Louis, j'appris que tous les chevaux avaient été monopolisés pendant trois jours pour les fêtes données en l'honneur de M Roosevelt. Pendant ces trois jours, il n'y avait pas eu d'enterrements, et on comptait quatre-vingts ou cent morts qui attendaient dans la glace que les chevaux fussent prêts à les conduire à leur dernière demeure.

Pourtant, je descendis du train avec plaisir. Je savais que la ville avait été fondée par les Français, et je vous ai déjà parlé de ma nostalgie. Je ne me dis pas que cette fondation remontait à 1764 et que mes compatriotes n'y établirent qu'une factorerie ; ni qu'en 1804, au moment où Napoléon céda la Louisiane aux États- Unis, Saint- Louis ne comptait qu'un millier d'habitants ; je me plus à oublier tout cela pour me figurer que j'arrivais dans

une ville française, et que j'allais distraire un peu ma mélancolie.

Je ne me trompais pas ! J'y rencontrai, en effet, des Parisiens, de vrais, des contemporains, avec leurs femmes, de vraies Parisiennes, et ce n'était pas banal, je vous assure. Je nomme :

M. Le Cœur (1), un grand entrepreneur de travaux, chargé de la construction du pavillon national français, et Mmo Le Cœur, une petite femme blonde et ronde, rieuse et spirituelle, qui se moquait de tout ; M. Roger Bouvard, architecte du gouvernement, auteur du plan du pavillon français, très exquise restitution du Petit Trianon, et Mme Bouvard, une jolie et élégante jeune femme brune, d'une indolence pleine de charme, un peu créole ; M. Saglio, commissaire du Gouvernement pour les beaux- arts, critique remarquable, d'un goût et d'une érudition très sûrs ; M. de Montarnal, architecte des exposants, philosophe tout rond et photographe habile.

J'ai passé une huitaine de jours avec quelques-uns de ces êtres charmants, et je vous assure qu'on a complètement oublié de s'ennuyer. Eux et l'ombre de nos ancêtres suffirent à créer dans Saint- Louis une atmosphère française et parisienne que je respirai comme un étranger que j'étais devenu.

(1) Ce sympathique Parisien est mort depuis, en pleine jeunesse et en pleine activité, regretté de tous.

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