SAINT-LOUIS
Le voyageur observe des Parisiens déracinés. — Singulier effet. — Compatriotes matés par le flegme américain. — ■ Visite aux travaux de l'Exposition. — Superficie colossale. — Cinq fois plus grande que celle de Paris. — Le bluff. — Comment les Américains attirent les exposants. — La participation de l'Allemagne. — Un commissaire modèle. — Clou de V Exposition. — Particularités du travail de construction. — A quoi nous perdons notre temps. — Comment les Américains économisent le leur. — Le service d'incendie. — Comment on arrête un voleur. — Une fantasia de Peaux-Rouges. — Cordonnerie modèle : 7.000 paires de chaussures par jour. — La plus grande brasserie du monde.
e plaisir de rencontrer des Parisiens là, tout à coup, n'est pas seulement sentimental, il s'avive de curiosité et d'observation.
A les voir exubérants, parleurs, rieurs, étonnés par des usages inconnus et des mœurs différentes, embarrassés par la langue qu'ils ne comprennent pas, un peu ahuris de cette soudaine transplantation et se l'avouant gaîment, c'est vraiment mon pays que je retrouve!
Habitués à pouvoir partout imposer nos goûts et nos habitudes, à mettre tout en mouvement autour de nous, à nous plaindre, à critiquer, à exiger des égards, des prévenances même, de la part des gens à qui nous faisons l'honneur de notre clientèle ou de notre voisinage, nous sommes stupéfaits de trouver dans les hôtels et les restaurants d'ici un flegme inaltérable, auquel se butent nos colères indi-
gnées, nos prières et même notre familiarité bon enfant. Et je m'amuse beaucoup à observer nos Parisiens qui, après avoir crié, bien répété aux gérants et aux domestiques qu'on est mal chez eux et qu'on ne reviendra plus, ■ — comme si on devait jamais revenir ! — essayent finalement des procédés familiers aux gens qui ont faim : la douceur, la flatterie et la bonne humeur !
Mais ce qui dépasse en drôlerie tout ce qu'on peut imaginer, c'est leur intarissable gaîté quand, après avoir attendu une demi- heure leurs œufs sur le plat, on leur apporte sur un grand plateau non seulement leurs œufs, mais aussi poisson, côtelettes, légumes, salade, entremets et fromage ! Comme nous sommes une demidouzaine autour d'une table et que nous commandons chacun les plats qui nous plaisent, il y a là, devant nous, au minimum une vingtaine de petits plats et de minuscules soucoupes, où refroidissent les viandes et les sauces.
Les deux ou trois premiers jours, ils
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EXPOSITION DE SAINT-LOUIS. -- Le Pavillon français, à l'Exposition de Saint-Louis, élail la réplique très exacte du Petit-Trianon de Versailles, un de nos bijoux d'architecture.
EXPOSITION DE SAINT-LOUIS. - Le pavillon central de cette exposition était d'un aspect monumental, avec son dôme grandiose el ses deux ailes en retour encadrant une belle cascade et de multiples jets d'eau.
Planche 65.
LE MISSISSIPI. — Ce fleuve magnifique, surnommé le Père des Eaux, est le plus grand de l'Amérique du Nord, av<
fonds qui modifient son lit. Aux abords de Sainl-Louis, de superbes navires le sillonnent et
Tl r-
Phot. Jules I
parcours de i,200 kilomètres. Très large mais inégalement profond, il n'est pas partout navigable, à cause des hauts voit descendre, au fil de l'eau, de longs radeaux de bois flotté, venant des hautes régions.
Planches ùô-6; ■
LES CROCODILES. — Sur les bords du Mississipi, vers l'embouchure, abondent les alligators de la plus grande espèce, qui dorment en groupes sur le sable ou dérivent comme des épaves, à fleur d'eau.
LE BOIS FLOTTÉ. — Les forêts en exploitation sont nombreuses sur les bords du Mississipi; le transport des bois se fait au moyen de radeaux qui descendent le fleuve jusqu'au point d'embarquement.
Pliot. Jules Demaria.
UN PONTON SUR LE FLEUVE. — Sur les appontemenls de Saint-Louis, les plus lourdes charges, les voitures attelées, etc., peinent pénétrer pour, de là, passer sur le bateau qui leur fera traverser le fleuve.
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protestaient avec l'indignation que je vous ai dite. Mais, à partir du quatrième jour, les forces de protestation étant épuisées, les plats ne furent plus accueillis que par des réflexions drôles : les Parisiens étaient matés.
Les Américains ne savent pas manger.
Il va de soi, je ne saurais trop le répéter, qu'il ne s'agit pas des Américains européanisés par les voyages et le séjour à l'étranger.
Voici ce qu'on peut voir tous les jours dans les restaurants des hôtels :
Un domestique apporte sur un immense plat de métal une douzaine de petites assiettes où sont servis, par exemple (je l'ai noté) : des anchois, une omelette, du poisson, du veau à l'oseille, des haricots verts, de la salade, de la compote. Et il s'en va. Le client saupoudre abondamment le tout de sel et de poivre, prend sa fourchette, la pique successivement dans tous les plats dont il mange à la ronde.
Les Américains mangent exactement ce qu'on leur sert, et jamais, durant huit mois de vie d'hôtel, je n'ai entendu un client se plaindre qu'un plat fût mauvais ni même faire une réflexion à propos de ce qu'on servait. Et Dieu sait si quelquefois, souvent...
l'exposition Naturellement, ce qu'on de saint-louis. Va voir à Saint- Louis, ce sont les travaux de la récente Exposition. Le Français qui passe ici ne peut faire autrement que de rendre visite à l' architecte-chef des dessins de l'Exposition, qui se trouve être un Français d'origine, installé depuis vingt ans à New- York, M. Masqueray, homme charmant, intelligent et
distingué, qui fut la Providence de la délégation française et qui rendit à la section française des services qu'on n'a pas le droit d'oublier. Le plus flatteur pour M. Masqueray et, par conséquent, pour notre École d'architecture, c'est qu'il fut appelé à ce poste par le vote unanime de ses confrères américains.
L'Exposition est installée à quelques kilomètres de la ville. On y va en une demi- heure de tramway rapide.
C'est une immense plaine de près de 500 hectares, où une forêt s'élevait il y a deux ans à peine ! Qu'on se représente ces 500 hectares, bornés à l'horizon par une colline en pente douce, utilisée pour une merveilleuse descente de cascades et de bassins. Des palais éblouissants de blancheur s'élevaient là, de tous côtés. Sept mille ouvriers travaillèrent sur les chantiers et dans les bâtiments.
L'idéal de l'Américain, ce n'est pas seulement de faire mieux qu'on a fait avant lui, mais surtout de faire plus grand.
Les Américains, qui connaissent bien la valeur de leur pays, n'en ont pas de vanité ; ils en prennent de l'orgueil, et c'est bien différent. Mais ils sont les moins nombreux dans leur patrie. Pour quelques milliers d'entre eux qui traversent annuellement l'Océan, il en est des dizaines de millions ignorant tout du Vieux Monde ou qui n'en ont connu que les couches inférieures, et qui le méprisent en proportion qu'ils s'admirent eux-mêmes. Leur vanité ne vient que de leur ignorance.
Pour eux, et ceci est absolu, ce qui coûte le plus cher est le plus beau.
Mais n'était-ce pas, en somme, l'esthétique de Louis XIV qui voulait avoir à
Versailles le palais le plus grand ou le plus coûteux de l'univers? Et n'est-ce pas sa faute si, sur ce programme d'orgueil barbare, les artistes de son temps ont vainement essayé de faire une œuvre d'art?
Tout bien pesé, les marchands américains ne valent-ils pas, en mentalité, les grands seigneurs des siècles passés, Mécènes de la Renaissance et fermiers généraux du xvme siècle, qui donnaient à Boucher et à Fragonard le sens imbécile des tableaux qu'ils rêvaient et que les grands artistes réalisaient en chefs-d'œuvre ? Ce qui manque donc aux États-Unis, pour faire fleurir des chefs-d'œuvre, c'est seulement des artistes de génie...
Voici les premiers chiffres qu'on vous sert en arrivant sur les terrains de l'Exposition de Saint-Louis.
L'Exposition de Paris, en 1900, occupait 130 hectares ;
Celle de Chicago, 220 hectares ;
Celle de Saint- Louis, exactement 485 hectares !
Notre ami Emile Berr est allé voir M. Picard, commissaire général de France à l'Exposition de Saint-Louis, à son retour à Paris. Voici ce qu'il rapporta de son entretien avec l'éminent administrateur :
« L'Exposition de Saint- Louis ne semble guère avoir laissé à M. Alfred Picard d'autre impression que celle d'une improvisation colossale, moins intéressante par la nouveauté des choses mêmes qui y furent montrées que par l'énormité de l'effort accompli.
« Encore ne doit- on pas exagérer l'importance matérielle de l'œuvre. En se vantant d'avoir édifié à Saint-Louis une expo-
sition trois ou quatre fois plus vaste quela nôtre, nos amis de l'Ouest ont fortement bluffé. Il est vrai que les palissades de clôture de l'Exposition « enveloppaient » un territoire de 485 hectares; mais il n'est pas vrai que l'Exposition « couvrît » cette superficie-là. D'immenses espaces inutiles séparaient les unes des autres les constructions de la World' s F air, et M. Picard exprime la conviction que, si l'on considère seulement dans les deux pays les surfaces utilisées, l'Exposition de Paris, avec son annexe de Vincennes, égala en étendue celle de Saint-Louis.
« On a dit avec raison qu'une exposition où les constructions s'éparpillaient sur un aussi vaste territoire était condamnée à toujours sembler vide, si énorme qu'y fût Paffluence des visiteurs. La vérité est que cette affluence ne fut pas très considérable. Il n'y aura pas eu à Saint- Louis plus de douze millions d'entrées. Ce n'est pas le quart du chiffre qui fut réalisé chez nous, en 1900. Or le Gouvernement et l'État de Missouri ont affecté à la construction de cette Exposition de fabuleuses sommes : plus de 250 millions de francs. Quel qu'ait pu être le produit des « concessions » qui encombraient certains palais, et cet énorme emplacement du Pike où se trouvaient assemblées les principales attractions de la World's Fair, on conçoit que financièrement l'Exposition de Saint- Louis devait être un désastre.
« II fallait s'y attendre. Saint-Louis ne pouvait compter sur la clientèle des Américains de l'Est, qu'irrite son admirable essor, et qui ont mis une sorte de coquetterie méchante àignorer son Expo-
sition. Un savant économiste, M. Georges Blondel, revenu lui aussi d'Amérique, racontait qu'au mois d'août plusieurs richissimes habitants de New- York, Boston et Washington, venus à Saint- Louis à l'occasion d'une course d'automobiles, affectèrent, durant leur séjour, de ne pas se montrer à l'Exposition. Un seul y vint, mais en cachette, et l'on dit qu'il fit demander aux journaux de n'y point mentionner sa présence. »
On bâtit à l'Exposition quatorze palais, dont la plupart avaient la taille de la galerie des Machines.
Qu'étaient ces palais au point de vue architectural? L'Amérique n'a pas d'architecture à elle. Elle a des écoles où l'on apprend à copier, à imiter, à adapter très intelligemment. Mais nous sommes encore loin de la création artistique. Vous trouverez, sur les façades, des décalques du casino de Monte-Carlo, mais vous verrez quelquefois des pilastres qui ne soutiennent rien. Ils sont là pour la décoration, et, dès que vous vous en êtes rendu compte, votre oeil en souffre et ne voit plus qu'eux.
Et quelle différence y avait-il entre cette Exposition et la nôtre?
Car voilà ce qui m'intéressait.
Il y en a eu deux principales, paraît- il, et qui sont importantes : d'abord les exposants ne payaient pas l'emplacement de leur exhibition ; ensuite, on leur fournit la force motrice et la lumière gratuitement. C'est une notable économie pour les fabricants de machines. On est même allé plus loin. Pour s'assurer une exposition complète des machines du monde entier, les organisateurs écrivirent aux plus grands constructeurs, — à la maison Delaunay-
Belleville, en France, par exemple, dont le jeune et intelligent patron me raconte le fait, — pour leur dire : « Mettez à notre disposition une chaudière, un générateur, ce que vous voudrez, nous le ferons prendre chez vous, et nous vous le renverrons, à nos frais, sans que vous ayez à vous occuper de rien autre chose que du montage et du démontage. » N'est-ce pas étonnant?
Une seule condition était imposée dans ce cas : c'est que la machine marcherait pendant toute la durée de l'Exposition. Mais, comme la force motrice était fournie gratuitement, le fabricant n'avait qu'à en faire surveiller le fonctionnement par un ouvrier.
C'est par de tels moyens que les Américains, lorsqu'ils s'en mêlent, entendent lutter contre la vieille Europe
D'ailleurs, ils n'ont pas eu tant d'efforts à faire en Europe pour s'assurer le succès. La France accepta, d'emblée, l'invitation de la ville de Saint- Louis, ce qui toucha beaucoup, paraît-il, le Comité organisateur ; et le nombre des exposants français fut une fois et demi supérieur au nombre de ceux qui exposèrent à Chicago.
L'Allemagne, de son côté, se précipita sur l'Exposition de Saint- Louis avec une ardeur sans pareille. L'élément allemand domine à Saint- Louis. Sur 650.000 habitants, la ville compte 200.000 Allemands. Et le grand brasseur allemand, M. Busch, a coutume de dire ce mot qu'on cite : « Saint- Louis est à la porte de mon usine. »
L'Empereur s'occupa lui-même de la participation de l'Allemagne à l'Exposition. Il voulut qu'il en sortit un triomphe pour l'industrie allemande. Il choisit lui-même, comme commissaire général, un
homme qui a toute sa confiance et qui fut commissaire adjoint à Paris, en 1900, M. Lewal. Ce fonctionnaire prit sa mission très au sérieux. Il s'installa à Saint- Louis et y passa un an. Je l'ai rencontré tous les jours dans les bureaux de l'Exposition. C'est ainsi qu'il obtint pour le pavillon national allemand une place d'honneur, sur le haut de la colline, en plein « clou », et une foule d'autres avantages.
Je m'enquis du clou de l'Exposition de Saint- Louis.
Or le clou était situé sur la hauteur de la colline dont j'ai parlé et que dominait le palais des Beaux-Arts. Devant ce palais se trouvait une très belle colonnade en demi-lune, qui devait être le palais des États et dont le centre était formé par la Salle des Fêtes, surmontée d'un dôme qui était le dôme le plus grand du monde! Il avait lui-même 60 mètres de haut, et la colline sur laquelle il s'élevait, 30 mètres d'élévation, ce qui porte la hauteur totale à 90 mètres. Plus haut que Saint- Pierre de Rome !
La colonnade était ornée des quatorze statues de marbre des États du Centre et par des lampes de bronze monumentales, supportées par l'Ours du Missouri. Aux deux extrémités de la colonnade s'élevaient deux pavillons de trois étages, où étaient installés des restaurants d'où l'on dominait toute l'Exposition. Une distance de plus de 2 kilomètres séparait ces deux pavillons ! D'immenses pelouses s'étendaient du haut en bas de la colline. Devant le dôme et devant les deux pavillons, des cascades s'écoulaient dans un immense^ bassin de 200 mètres de large (le double de la largeur de la Seine) à tra-
vers des jets d'eau de 100 pieds de haut et des statues. Du bassin, l'eau descendait dans de larges canaux contournant tous les palais, qui se trouvaient ainsi entourés d'eau et de pelouses vertes. Des gondoles pouvaient circuler à l'aise dans le bassin et les canaux ! L'eau était amenée du Mississipi par des pompes, qui fournissaient 300.000 litres à la minute. Elle était filtrée au passage.
La ligne centrale, depuis le palais des Beaux- Arts jusqu'au bas du bassin, avait 3.000 pieds de long.
Cette jolie conception architecturale est due à M. Masqueray.
J'ai visité les chantiers avec M. Le Cœur, l'entrepreneur général du Pavillon français et des pavillons impériaux de Russie et d'Autriche, voulant connaître son avis technique sur la façon de construire des Américains.
la construction II admire beaucoup la américaine o o o o méthode de travail des constructeurs. Comme il est lui-même à la tête d'une des plus importantes entreprises de travaux de Paris, j'écoutai ses réflexions et ses remarques avec le plus vif intérêt. Je vis qu'il admirait surtout les procédés de terrassement et de couvrage des toits. Ce sont des charrues à vapeur qui nivellent les terrains, tracent les rues ; derrière les charrues, passent des gratteuses qui, à l'aide de pelles rondes actionnées par une vis sans fin, enlèvent mécaniquement du sol la terre soulevée par les charrues et la versent dans des tombereaux qui suivent, traînés par des mules. Tout cela se fait avec une incroyable rapidité, sans mal et sans
Phot. A. Lœffler, Tompkinsville.
SAINT-LOUIS. — Le port. — Le fleuve, devant Saint-Louis, est de dimensions imposantes et le mouvement des
bateaux donne à ses quais une très grande animation.
KANSAS-CITY. — Cette ville très importante, la deuxième de l'Etat de Missouri, est un centre manufacturier très actif. On y voit de très beaux jardins, notamment le Paseo ou le Washington Park.
Planche 69.
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UN RANCHO. -- Dans les immenses plaines du Far- West pâturent d'innombrables troupeaux placés sous la surveillance de gardiens universellement connus sous le nom de cow-bovs.
TYPES DE COW-BOYS. — Les cow-boys, violents, bruyants, batailleurs, sont de merveilleux cavaliers qui exécutent des prouesses équestres véritablement slupéfianles.
Planche 70.
douleur, comme tout devrait se faire sur cette terre ingrate. La collaboration de l'homme est à peine visible, et, en tout cas, son effort musculaire se trouve ici totalement supprimé
Quant aux toitures, elles sont construites avec une sorte de papier feutré qui a subi un apprêt d'imperméabilisation. Des rouleaux de ce papier sont montés sur le faîte de la bâtisse ; on les déroule sur la charpente ; on y plante quelques clous pour les assujettir, et c'est fini. Vous devinez ce qu'on peut dérouler de centaines de mètres de ce papier dans une journée ! En France, on bâtit comme si les hangars d'Exposition devaient durer des siècles. En 1900, à Paris, toutes les charpentes étaient en fer et, naturellement, coûtaient des prix fous. Ici, comme le trust de l'acier exigeait que les commandes fussent faites deux ans d'avance, tant la consommation du métal est grande en ce moment, on a tout établi en bois. Le prix est considérablement réduit, et vous obtenez ainsi des façades d'une extraordinaire légèreté. Peut-être, au point de vue de la solidité, y aurait-il quelque chose à dire. Mais, au bout de quinze ou dix- huit mois, qui eût songé à s'en plaindre?
En France, nous conservons une foule de choses inutiles : des tenons et des mortaises, par exemple, qui prennent un temps considérable à la main-d'œuvre ; pour les assemblages, ici, on remplace tenons et mortaises par un simple boulon. Quelle économie de travail et, par conséquent, de temps !
Dans la construction des ponts, les Américains se montrent également rationnels et pratiques. Leurs garde- fous font
partie de la charpente du pont et, par conséquent, travaillent, comme disent les constructeurs, ce qui oblige à augmenter la section des fers. Chez nous, au contraire, les garde- fous sont des poids morts qui chargent les ponts inutilement.
Tout en nous promenant à travers les chantiers, M. Le Cœur me racontait ce qui l'avait le plus étonné depuis son arrivée en Amérique, à part le mouvement des tramways, la beauté solide des femmes et le service déplorable des hôtels.
« J'ai assisté, me dit-il, à un incendie violent. En un clin d'œil apparurent sur les lieux des pompes à vapeur, des voitures d'échelles, automobiles. La rapidité de l'organisation des secours m'a paru vertigineuse. En cinq minutes, j'ai pu compter vingt-cinq pompes ! L'incendie, qui était considérable et menaçait le voisinage, fut éteint en vingt minutes. Et pas de gardiens de la paix pour éloigner la foule ! La foule fait ce qu'elle veut, elle circule à son gré, libre à elle de se faire écraser, arroser ou brûler. No matter !
« Un voleur est arrêté devant moi, me dit encore M. Le Cœur. Le policeman le conduit à 50 mètres de là, devant une borne où il sonne. Bon badaud parisien, j'attends pour voir ce qui va se passer. Cinq minutes après arrive une voiture attelée de deux chevaux galopants et conduite par un policeman. Cette voiture est une cage de fer semblable aux cages à fauves des ménageries. Le policeman y fait monter poliment son prisonnier, prend place à côté de lui, et la voiture repart au galop devant la foule, qui est restée impassible et silencieuse. »
Il faut avoir tout vu
Une fabrique d'où il sort chaque jour 7.000 paires de chaussures mérite qu'on se déplace. Nous y sommes allés en bande, le regretté Le Cœur et Mme Le Cœur, Saglio, Delaunay-Belleville fils.