CHICAGO
Deux villes rivales : Chicago et New- York. — Préjugés injustes contre Chicago. — Allez voir la 12P rue.
— Le lac Michigan. — Une rue de 35 kilomètres. — Plus de vraie politesse à Chicago qu'à New- York.
— Un gentleman : M. James Deering, de la maison Deering, Mac Cormick and C°. — L' Université de Chicago. — Un président habile. — Ce que vaut l'amitié de M. Rockefeller. — Conversation avec M. Harper. — La coéducation. — L'esprit militariste aux États- Unis. — L'influence allemande dans les études est en baisse. — L'influence française en hausse. — Usines de machines agricoles. — Catalogues en vingtcinq langues. — Les Trade Unions. — La tentative de M. Crâne. — Le testament d'un patron. — L'Armée du Salut. — Ce qu'on fait des matériaux de démolition. — Nausicaa et Démos. — Souvenir au pacha
de Fez.
ew-york et Chicago sont deux villes rivales, et ce sont les New- York ais qui ont transmis à l'Europe leurs préjugés contre les Chicagolais, de façon qu'à Paris, lorsqu'on veutparler d'un être un peu fruste, sans manières et sans éducation, on dit : « C'est un marchand de porcs de Chicago. »
De plus, ils nous présentent Chicago comme une ville affreuse, le type de la cité inhabitable.
Je trouve que les adversaires et les concurrents de Chicago exagèrent un peu, et qu'en tout cas ce n'est pas aux habitants des tristes villes de l'Est de se montrer si sévères.
On ne peut pas dire que les rues de Chicago soient propres ni bien pavées, ni que les quartiers ouvriers aient l'attrait des cités idéales. Mais je n'ai pas été frappé
non plus par la perfection du pavage à New- York, ni par l'hygiène des faubourgs populaires des grands centres de l' Est. Pourtant, ici, il faut le dire, certains quartiers, sur les bords de la rivière, paraissent bien, en effet, des faubourgs de l'enfer ; des rues coupées de ponts métalliques jetés sur des chantiers de construction et d'usines (i) (je vous recommande la 12e rue) ; vingt, trente, soixante lignes de chemin de fer, où courent des trains incessants de wagons innombrables, sillonnent le sol audessous de vous. On ne voit pas à 30 mètres devant soi. Des vapeurs opaques comme des brouillards bouillonnent audessus de cheminées monumentales, descendent dans les rues en nappes épaisses, s'y mêlent à d'autres vapeurs et à la poussière ; des tramways passent comme des
(1) On compte quatre-vingts ponts de fer jetés sur la rivière et le canal. Sous le lit de la rivière, trois tunnels sont creusés pour le passage des tramways d'une rive à l'autre.
éclairs à vos côtés, de lourds camions circulent lentement, les cloches des locomotives se répondent dans le brouillard comme en un matin de Pâques. Le pont que vous foulez tourne sur lui-même ; d'autres ponts, au lointain, s'élèvent comme des ponts-levis. Je n'ai encore constaté nulle part, au milieu d'une ville, une pareille intensité de mouvement et de bruit parmi tant de fumée. Mais nulle part non plus l'impression de prospérité incommensurable, grandiose, ne s'impose ici.
A deux pas de cet enfer, Chicago a le lac Michigan ! Les principaux hôtels, l'Auditorium et son annexe, sont bâtis devant le lac. On appelle cela un lac : c'est une étendue d'eau de 580 kilomètres de long, — la distance de Paris à Bordeaux, — et de 175 kilomètres de large, — de Paris à Châlons- sur- Marne, — et sa profondeur atteint souvent 275 mètres : il s'y passe des tempêtes comme en pleine mer. Une large avenue court le long de la rive, et de beaux parcs y sont plantés. Promenade exquise, car il y fait toujours frais, et la vue de l'eau sans bornes et des gros navires à l'horizon y ajoute la magnificence de la mer. On me montre des hôtels privés, dont quelques-uns fort jolis, comme celui de M. Mac Cormick, qui a épousé une fille de M. Rockefeller (une dot de 3 millions de dollars seulement) ; celui de Mme Potter-Palmer, dont la nièce devint, il y a quelques années, la princesse Cantacuzène-Spéranski ; celui de M. Armour fils (des Abattoirs) ; celui d'un archimillion naire, M. Higinlotham, avec sa façade à l'envers, bâti en trois styles différents, d'une incohérence inimaginable. Je me demande quel est le toqué qui a pu ima-
giner un tel défi au bon sens et au goût. Des clubs sont installés sur le bord de l'eau. On y va canoter et, le soir, flirter au clair de la lune, au clapotement de l'eau sur la rive. Les jeunes couples n'y manquent pas d'ailleurs, car nous sommes, ici, loin de la Nouvelle- Angleterre.
Chicago ne se trouve sans doute pas encore assez grand, car la municipalité prend du terrain au lac ! Peu à peu, au moyen des remblais qu'on y jette, l'eau du lac est refoulée, et l'avenue qui le borde s'élargit. C'est une idée assez pratique. Dans quelques années, il s'élèvera un nouveau quartier sur les emprises ainsi faites.
Chicago a quatre ou cinq fois l'étendue de New- York. Sa population monte à 2.250.000 habitants, et je ne crois pas qu'il y ait ailleurs une voie de 22 milles (plus de 35 kilomètres) de long. Cette voie s'appelle Western Avenue ; elle traverse la ville de bout en bout. Une ligne de tramways électriques la parcourt. Mais, si l'on tient compte des arrêts, il faut presque une journée de tramway pour faire une course d'une extrémité à l'autre et revenir.
Je pense que Chicago détient là un record qui n'est pas banal.
En arrivant à Chicago, — il faut bien une demi- heure d'express pour franchir la distance qui sépare les faubourgs extrêmes de la gare centrale, — j'ai noté un fait qui m'a amusé : la voie du chemin de fer, comme partout, d'ailleurs, traverse des rues sans barrière ni garde- fous d'aucune sorte ; cinq ou six lignes se croisent à 2 ou 3 mètres de la devanture des magasins. Aux petites stations, comme il n'y a pas de quai pour chaque ligne, la voie est couverte de gens qui attendent leurs trains.
Mais il en arrive de tous côtés, sans cesse, et il faut qu'ils se rangent et passent d'une voie sur l'autre pour ne pas être écrasés. Tout se fait sans cris et sans réclamations. On est là pour prendre son train, et non pour se plaindre ou protester. J'ai même vu un bicycliste, qui longeait la rue parallèle à la voie, et qui, voulant la traverser sans descendre de sa machine, arriva devant notre locomotive, fit, pour nous éviter, quelques évolutions savantes, mais, comme un autre convoi s'approchait à toute vitesse en sens inverse, le voilà bien forcé de descendre et de se garer. Ce ne fut pas sans peine, car il tenait absolument à passer, tout de suite et sans se déranger ! Personne ne lui adressa la moindre observation.
Quant aux mœurs, aux manières, à l'élégance et à la richesse, je ne pense pas non plus que Chicago soit très au-dessous de sa grande rivale. Je sais bien qu'il est convenu que c'est à New- York que les millionnaires de l'Ouest vont manger leurs rentes, et je reconnais que New- York est vraiment la capitale des États-Unis.
un gentleman Mais, dans cette ville de de Chicago Chicago qu'on nous propose comme exclusivement peuplée de gens vulgaires, j'ai rencontré plus d'hommes aimables, plus d' attentions charman tes, et plus de vraie politesse qu'à New- York. Et même, j'ai découvert, chez l'un des plus gros brasseurs de millions de cette capitale écrasante du « business », une fleur exquise d'urbanité et de sensibilité. Je ne crois pas qu'on puisse trouver, dans les aristocraties d'Europe, une nature plus réellement distinguée, plus discrète,
plus généreuse que celle de M. James Deering, le co- propriétaire de la fameuse manufacture de machines agricoles Deering, Mac Cormick and C°, la plus importante du monde entier. Je lui demande pardon de le lui dire ainsi publiquement et brutalement. Mais je suis fier de ma découverte, qui me permet de corriger les opinions trop absolues décrétées sur le caractère américain. Qu'un homme poli et sensible comme celui-ci puisse exister dans le terrible monde desaffaires, celaconsoledebiendes manques et doit rassurer sur la possibilité d'une civilisation moins âpre, moins brutale, plus délicate et plus fine.
Je suis allé visiter ses usines. Je ne vous les décrirai pas, manquant de la compétence technique nécessaire pour tirer de ma visite des renseignements utiles.
Pourtant, au cours d'une promenade sans arrêt qui dura des heures de marche rapide, j'ai noté des détails intéressants à retenir. Par exemple, la ventilation perfectionnée des ateliers où travaillent 7.000 ouvriers, le confort des installations, d'admirables cabinets de toilette, aussi propres, aussi bien entretenus que ceux des plus grands hôtels ; un pianola dans un atelier de femmes, etc.
Pour donner une idée de la division du travail en ce pays, sachez qu'on fabrique chez Mac Cormick et Deering 40.000 pièces de fer différentes ! Quarante mille pièces qui entrent dans la construction de plusieurs centaines de types de machines agricoles. Nulle part au monde on n'en fabrique davantage. Les agriculteurs de ce pays n'ont plus besoin de se fatiguer pour cultiver la terre et récolter ses produits. La machine travaille toute seule. L'homme
31BLIOTHECA
n'a qu'à la surveiller, en la touchant à peine, pour qu'elle produise cent fois plus, mille fois plusqu'iln'en pourrait faire lui-même. J'ai vu un enfant de quatorze ans qui conduisait sans peine cinq machines à lier des bottes de paille.
L'atelier de peinturage des machines m'a laissé dans l'œil une ineffaçable vision de rouge au minium et de vert. Je n'en avais jamais vu et, à coup sûr, je n'en verrai jamais autant de ma vie. Dans d'immenses salles nues, on a pratiqué des sortes de larges puits remplis de peinture. Les machines, les roues sont amenées là sur des tringles et maintenues en l'air par des cordes. Quand elles arrivent au-dessus des puits, un ouvrier les plonge dans la peinture une fois, deux fois de suite, et les retire pour faire place à d'autres, indéfiniment. Et c'est tout. Il y avait là des milliers et des milliers de roues, de socs, de herses, de moissonneuses, de rabatteuses, de noueuses, de lieuses, de coupe- épis, de porte- gerbes, de rouleaux décortiqueurs de coupe-ficelles, de faneuses, etc., etc., de quoi travailler toute la terre de France.
Douze bâtiments de cinq étages composent les usines Deering et Mac Cormick. Le plus long hall a 300 mètres de long sur 20 de large.
Ce jour-là, on avait fondu 118 tonnes de fer.
Dans plusieurs salles immenses se fabrique la ficelle nécessaire aux appareils. Cette seule fabrication se chiffre par millions !
Le catalogue de la maison est imprimé en vingt- cinq langues, car les machines Mac Cormick et Deering vont aux quatre coins du monde.
« Comment fait- on, demandai- je, pour pouvoir les vendre en France, en Angleterre et même en Russie, malgré les frais de transport et les droits de douane ? »
La réponse fut la même que partout :
« C'est la quantité énorme de notre production qui nous permet de supporter ces charges et de vendre encore meilleur marché que tous nos concurrents des autres pays. Et c'est, en effet, assez simple à comprendre ; un écrou, une simple vis, ou une pièce d'une forme compliquée coûtent cher à produire pour celui qui n'a l'emploi que d'un petit nombre. Mais, si nous avons à produire des milliers, des dizaines et des centaines de milliers de pièces pareilles, nous bâtissons une machine spéciale qui finit par la produire pour rien, matière à part. La maind'œuvre se trouve pour ainsi dire supprimée. Un seul boy devant la machine suffit à une production infinie. »
Quelques jours après mon arrivée à Chicago, les usines Deering se mirent en grève. Et je pus voir comment se comporte un patron américain devant un événement si grave pour lui. Sept mille ouvriers avaient déserté les ateliers sur l'ordre de l'Union. Or, pendant tout le temps que dura la grève, je vis M. Deering chaque jour. J'aurais voulu ne pas l'importuner, mais il exigea que le programme qu'il avait dressé de ma visite à Chicago fût en tous points suivi. Il consistait à me faire rencontrer à déjeuner avec des hommes considérables dans les affaires, l'enseignement, ou l'administration, à visiter le matin et l'après-midi toutes les choses pouvant m' intéresser, et le soir, à dîner en
Q en
Planche ;5.
■-&ÊJÊKJF