‹ L'Amâerique moderneChapitre 25 sur 50 · LINCOLN PARK · texte numérisé non relu

LINCOLN PARK

Ge beau parc est situé à l'extrémité nord de la ville et n'a pas moins de 120 hectares de superficie; il est très boisé et renferme des coins délicieux de verdure.

CHICAGO. Le Fédéral Building. — Ge monumental édifice se compose de plusieurs corps de bâtiment surmontés d'un dôme central haut de 61 mètres. C'est le siège de l'État fédéra].

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compagnie des dames les plus charmantes de la ville et d'artistes comme Julia Marlowe, à la fois jolie comme Marcelle Lender et belle comme Jane Hading.

Or, au cours de ces réunions, jamais mon hôte ne consentit à laisser parler devant lui de la grève. On était chez lui pour se distraire et causer. Les affaires se traitaient ailleurs. Souriant, attentionné pour chacun de ses invités, d'une très fine galanterie avec les femmes, il était impossible de découvrir la moindre trace d'inquiétude dans ses façons et dans son air. Il retenait, dans la journée, des places au théâtre pour le soir, organisait des promenades en voitures après souper sur les bords du lac Michigan, des parties de golf pour le samedi et le dimanche à Weaton, avec une imperturbable simplicité, une sérénité toute romaine. J'avais déjà vu en France des patrons sous le coup d'une grève. Les uns sont apoplectiques ou colériques, d'autres blêmes et nerveux, sombres ou morfondus, mais jamais je n'en avais vu comme celui-là. Pourtant, M. Deering est un être étonnamment sensible.

Comment ne pas admirer l'énergie dépensée par un tel homme pour conserver son sang- froid et toute sa liberté d'esprit au milieu d'une agitation mondaine totalement étrangère à ses soucis? Car les femmes américaines ne se font pas prier pour se désintéresser des affaires des hommes.

Elles y sont véritablement indifférentes. Et cela, à un point incompréhensible pour nous.

grèves o o o Si les patrons américains et syndicats diffèrent des patrons français par le flegme et le seljcontrol,

les théories des uns et des autres se ressemblent devant la crise.

Un jour, avant le dîner, je m'efforçai de faire parler M. Deering sur la grève.Il fallut lui arracher les mots. Il dit cependant :

« Il nous faudrait en Amérique une armée assez forte pour maintenir la liberté du travail. La meilleure grève que j'aie vue, c'était à Paris, en 1898, la grève des terrassiers et des maçons, avant l'Exposition. »

Et, sortant un peu de son flegme, il ajouta avec un accent où il y avait de l'admiration et de l'envie :

« Toute l'armée dehors pour protéger les ouvriers qui voulaient travailler !

C'était admirable ! »

Je lui demandai ce qu'il pensait des Trade Unions.

« Elles vont nous ruiner comme elles ont ruiné l'Angleterre. Et c'est l'ouvrier qui payera. »

Il m'apprit qu'il y avait 252 sortes d'unions ouvrières aux États-Unis. Tout le monde fait partie des unions. Les bellboys, ces jeunes garçons de treize ans qui servent dans les hôtels à porter les lettres, à faire les courses, se sont mis en syndicat. Les femmes qui nettoient la nuit, les balayeuses, les laveuses ont aussi leur Union.

— Comment les patrons entendent- ils lutter contre les syndicats? N'a-t-on pas essayé de la participation aux bénéfices?

— Oui, on a essayé, me répond M. James Deering ; M. Crâne, le grand constructeur de Chicago, a pris le premier l'initiative de ce dérivatif : il n'est pas satisfait du résultat. Cela n'empêche pas les grèves. Les ouvriers à qui on sert leur dividende à la fin de l'année disent : « Qu'est-ce que c'est

que cela? Quelque chose qu'on nous a volé pendant l'année !... »

L'indignation de M. Deering devantl' obstacle organisé des Trade unions n' affecte en rien ses sentiments envers les ouvriers, qu'il aime d'une tendresse profonde. Je vous ai dit que j'avais trouvé en lui une âme fine et sensible sous ses dehors stoïques. En voici une preuve frappante. Ce célibataire, à peine âgé de quarante ans et riche de quelques dizaines de millions, a déjà fait son testament par lequel il lègue les deux tiers de sa fortune à une œuvre qui sera chargée de donner à manger et à boire tout de suite, sans délai, sans enquête et sans conditions d'aucune sorte, à ceux qui auront faim et soif et le feront savoir !

« Voilà l'important, me disait-il : manger tout de suite quand on a faim. »

Si l'on s'est trop laissé prendre aux jugements et aux ironies des gens de l'Est, on s'attend à ne rencontrer à Chicago que des filles de bouchers et de charcutiers. De sorte que, vers dix heures et demie du matin, heure de la sortie des cours, c'est une surprise charmante qu'une promenade sur les trottoirs de Michigan Avenue.

Parmi les arbres et les pelouses vertes, des centaines de jeunes filles en élégants costumes clairs, jupes courtes, chapeaux de fleurs, ou même tête nue, se promènent en riant, balançant au bout du bras quelques livres liés par une courroie de cuir. Un tel air de santé et de joie de vivre émane de leurs joues roses et de leurs yeux rieurs qu'on ne peut s'empêcher de se retourner pour les voir encore. Mais les hommes, les jeunes gens qui les croisent, ne les regardent pas, ou à peine. Comment ces jolies

fleurs roses peuvent- elles fleurir dans la poussière ?

« C'est l'air du Michigan! »merépond-on.

Je suis allé visiter l'Université de Chicago, que préside avec autorité M. Harper, actuellement président de la Fédération de l'Alliance française aux États-Unis.

Vous avez dû entendre parler de M. Harper. C'est un ancien pasteur baptiste, grand ami de M. Rockefeller, qui appartient à la même secte que lui. Avec une habileté sans égale, il a obtenu du célèbre milliardaire quelque chose comme une trentaine de millions, grâce auxquels l'Université de Chicago est une des plus riches des États-Unis. Lui-même touche des appointements de 75.000 francs, plus 10.000 francs de frais de voyage, ce qui lui permet d'être très souvent en route. Et il n'y manque pas.

Je voulus causer avec lui de quelquesunes des questions qui agitent aujourd'hui l'opinion américaine.

En l'attendant, j'ai visité, sous la conduite d'un intelligent professeur de littérature française de l'université, M. Maxime Ingres, les différents bâtiments espacés dans le yard : ils ressemblent à ceux de toutes les universités que je vous ai déjà décrites. C'est riche, confortable et pratique.

Mais quelques détails m'ont frappé au cours de ma promenade. Au rez-de-chaussée d'un bâtiment de classes, s'ouvrent des guichets au-dessus desquels est écrit : Informations — Documents officiels — Objets perdus ou trouvés — Transport de bagages — Émission de mandats- poste — Distribution de lettres — Bureau de banque — Coffre- fort.

Et tout à côté, au-dessus d'une haute porte : Chapelle. Je regarde par la vitre, et je vois dans une chaire, devant une table, un professeur en toge rouge, noire et verte, qui parle ; derrière lui comme fond, le drapeau américain constellé d'étoiles.

M. Ingres me conduit ensuite chez le président Harper.

C'est un homme de taille moyenne, entièrement rasé, haut en couleur, à la face ronde et pleine, les yeux pétillant de roublardise, abrités derrière des lunettes d'or. Il n'a pas du tout l'aspect d'un pasteur puritain de la Nouvelle-Angleterre.

Sa figure plutôt joviale rayonne du plaisir de vivre.

A Chicago, la coéducation des sexes est appliquée dans toute sa rigueur. Je veux savoir si M. Harper n'a pas d'objection à y faire.

Il m'explique qu'en principe il ne voit, au contraire, que des raisons d'approuver la coéducation. Les raisons qu'il m'en donne sont connues : adoucissement des manières des hommes ; émulation pour la femme ; attitude plus naturelle entre garçons et filles. Mais il ajoute, — l'expérience le lui a démontré, — qu'il valait mieux attendre que les jeunes filles arrivant de la campagne, et qui ne sont pas habituées à cette promiscuité, aient passé deux années à l'université avant de les mélanger avec les jeunes gens.

J'aborde ensuite un sujet de même genre. J'avais lu que M. Roosevelt, président de la République, et M. Elliot, président de l'Université de Harvard, venaient de prononcer de grands discours où ils prêchaient la chasteté absolue pour les jeunes hommes des universités.

M. Harper donne entièrement raison à ces théoriciens austères, et il ajoute :

« Je suis même convaincu que 90 p. 100 des étudiants de nos universités demeurent chastes jusqu'au mariage. »

Mais il réfléchit, se reprend, et rectifie :

« Je veux dire 70 p. 100. Et j'affirmerai même que ce chiffre est vrai, non seulement pour les étudiants, mais pour tous les jeunes gens américains. Ces 30 p. 100 d'exceptions se trouvent dans la classe des gens de loisir, si petite chez nous. »

Je l'interroge sur le mouvement militariste, qui coïncide avec le progrès de l'impérialisme. Le peuple américain, qui fut autrefois pacifique, va-t-il donc devenir guerrier à son tour?

« Non, me répond M. Harper. On augmente, il est vrai, l'enseignement militaire dans les universités, mais c'est parce que la discipline est bonne. Et puis c'est une petite satisfaction que nous nous accordons. Rien n'est plus beau qu'un déploiement de forces militaires et navales. C'est un plaisir pour l'œil et un excitant pour l'énergie.

— Oui, dis-je, mais si vous développez outre mesure ce genre de distraction, ne craignez- vous pas d'être un jour entraînés à chercher des querelles au monde pour augmenter votre plaisir?

— Non. L'Amérique n'a pas à craindre l'excès. Nous aimons la guerre, mais pour la bonne cause seulement. Nous l'avons prouvé à Cuba et aux Philippines. Après la guerre des Philippines, notre expansion sera terminée.

— Pourtant, fis- je, il restera le Canada et le Mexique à vous annexer... »

Il répondit :

« Le Canada viendra à nous de luimême. C'est en somme le même peuple que le nôtre ; il a les mêmes religions, le même commerce, les mêmes intérêts, c'est forcé. Quant au Mexique, il est, en effet, d'une autre race et d'une autre langue. Je n'ai pas étudié la question. »

Nous parlâmes ensuite des relations franco- américaines.

Le président Harper m'expliqua que l'influence allemande avait fait son œuvre en Amérique, une œuvre utile et bonne.

« Elle a développé le goût de la forte science et du travail méthodique, me dit- il. Mais nous nous sommes assimilé ces qualités du tempérament germanique.

Nous devons à présent cultiver chez nous le goût de l'esthétique et de V expression. C'est l'influence française qui nous le donnera. »

l'armée L'Armée du Salut se répand du salut en Amérique avec une rapidité prodigieuse.

Elle a déjà 756 corps ou bataillons et avant- postes, chargés de répandre la bonne parole dans les rues au moyen de cymbales et de la grosse caisse : 18 « maisons pour femmes tombées », 3 maisons de maternité, 6 refuges pour « épaves humaines », 74 abris pour gens sans place, 24 dépôts de nourriture, 40 dépôts de charbon bon marché pour les pauvres, 3 fermes, 25 ateliers industriels pour les hommes, 7 chantiers à bois, 4 bureaux pour emplois permanents ou temporaires, 2 bureaux d'hommes de loi pour consultations gratuites aux pauvres, 22 agences pour retrouver les adresses perdues des

amis et des parents, 1 club ouvrier, 1 boarding-house pour femmes seules.

Rien qu'à Chicago, les salutistes ont 12 corps d'orateurs anglais, 6 corps suédois, 2 corps norvégiens, 1 corps allemand, 6 hôtels pour ouvriers, 1 hôtel pour ouvrières, 1 maison pour filles tombées, 1 hôpital de maternité, 5 magasins de subsistances, 1 crèche, 1 bureau de renseignements, 2 écoles.

L'imagination et l'initiative des organisateurs de ces institutions clérico- industrielles sont inépuisables. On peut et même on doit réprouver le pharisaïsme grossier qu'ils appellent religion. Mais, avec l'argent qui leur reste quand ils ont alimenté leurs cohortes de parasites mâles et femelles, ils font des choses, imaginent des œuvres que notre charité imiterait avec profit.

C'est ainsi que, la veille du dernier Noël, les soldats et les soldâtes se rendirent dans les quartiers pauvres de Chicago et donnèrent à deux mille familles préalablement choisies un panier de victuailles complet pour cinq personnes. Chaque panier contenait de la viande, du pain, des conserves, des gâteaux et des fruits.

L'hiver précédent, l'Armée du Salut avait fourni du charbon à 20.000 pauvres.

Je sais qu'en France les œuvres de charité sont nombreuses et que de grosses sommes se dépensent chaque hiver pour soulager la misère, mais je me demande s'il existe des organisations de cette sorte, qui permettent, à jour fixe, et sans se tromper, de frapper aux portes des vrais malheureux.

J'ai vu démolir des maisons à Chicago, car on ne cesse de démolir et de rebâtir.

LINCOLN PARC. — Le Lincoln Parc n'est pas seulement une agréable promenade, c'est aussi une sorte de pépinière où l'on rencontre les essences les plus variées. Dans ses bassins s'épanouissent les plantes'aquatiques curieuses et rares.

LINCOLN PARK. — Sur les pelouses du parc, une administration bien intentionnée s'est livrée, avec plus de bonne volonté que de goût, ;i de bizarres el inesthétiques décorations florales.

Planche

PORT DE CHICAGO. -- Les (|uuis du porl de Chicago s'éteudeni sur une superficie de 180 hectares cl sont sillonnés continue .■m-.-,! cfue s opèrenl les |>luv vastes transactions commerciales pour le bétail et les céréales. Cel amoncellent

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par des trains chargés de marchandises. C'est là que vienf se concentrer "toute la production de l'Ouesl-Central : c'est là locks. d'entrepôts, de wagons chargés permet d'apprécier la formidable puissance1 économique des Etats-Unis.

Planches 78-70

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CHICAGO. L'Université. — Cet immense monument en style gothique anglais est dû en partie à la libéralité de M. Roekefcller. Elle compte environ 5 000 étudiants parmi lesquels 2000 jeunes filles.

CHICAGO. Le marché aux Chevaux. — C'est à Chicago que se tient, dans un immense pavillon, le plus grand marché aux chevaux du monde, chevaux pour les charrois, mais surtout chevaux pour l'abatage.

CHICAGO. Le Muséum. — Ce bel édifice, construit dans le parc Jackson pour l'Exposition universelle, contienl

des collections — encore peu nombreuses, mais très belles — d'histoire naturelle et d'ethnographie.

Planche 8o

Des gens pauvres venaient sur les chantiers ramasser tout le bois des démolitions; ils prenaient ce qu'ils voulaient dans une charrette à bras ou le chargaient sur leurs épaules.

C'est la coutume ici. Le bois ne sert jamais deux fois. Et comme, pour s'en débarrasser, il faudrait payer des frais de charroi, si les pauvres ne l'emportent pas très vite, on le brûle sur les lieux mêmes.

Vous voyez ainsi, de place en place, sur les chantiers des maisons en construction, des bûchers énormes qui ne chauffent rien ni personne. Cette fumée, qui se perd dans l'air de la grande ville, symbolise bien l'universel gâchage de ce

pays trop prospère, — où pourtant il y a des pauvres...

Dans les faubourgs les plus sordides, parmi des inscriptions en hébreu et des enseignes allemandes, — qui sont les plus nombreuses, — je vois sur des devantures de marchands grecs ces noms inattendus : Nausicaa, Démos. Cette évocation soudaine de la fille du magnanime Alcinous et du peuple hellène, de l'Agora et des îles fortunées de l'Hellade, me rendit plus épaisses la fumée des usines et la poussière des élévateurs, et la frénésie des tramways m' apparut plus démente.

« Pourquoi allez- vous si vite en Europe? me demandait un jour le pacha de Fez ; n' arrive- 1- on pas toujours à la mort? »

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