‹ L'Amâerique moderneChapitre 28 sur 50 · CHICAGO · texte numérisé non relu

CHICAGO

Un grand magasin. — Marshall Field. — On y vend de tout. — Histoire de brigands. — Hands up 1 — Pose d'une pierre de 6.000 tonnes. — Symptômes de réaction contre un féminisme exagéré. — Les élévateurs de grains. — Le voyageur balayé. — Funérailles au galop. — Un club athlétique modèle. — Connaissez-vous cela en Europe? — Le vol à l'américaine. — Notre littérature au rabais. — Le Français généralement enseigné par des Allemands. — Le Board of Trade. — Salade américaine. — Les femmes et le cocktail. — Où les New- Yorkais ont appris leurs manières. — Un boss original. — La bibliothèque de Chicago. — Luxe exagéré. — Le golf. — Wheaton Club. — Un hôte charmant. — La ville de Pullmann. — Visite aux ateliers. — Prospérité colossale. — Mœurs industrielles de l'Ancien et du Nouveau-Monde.

£ous avons à Paris et nous aurons bientôt dans toute la France de ces magasins- bazars qui font le désespoir des spécialistes à la veille de se voir absorbés par ces monstres. Et notre Dufayel, notre Bon Marché, notre Louvre, notre Printemps ne le cèdent en rien à leurs concurrents européens. Je crois même qu'ils sont sans rivaux dans les capitales de l'Ancien Monde.

Mais je voudrais assister à la stupéfaction de M. Chauchard, patron du Louvre, devant les magasins de Marshall Field, cinq cents fois millionnaire, à Chicago ! Vous vous souvenez que nous l' avons rencontré à l'hôtel de Santa Barbara, un soir après dîner, causant avec Rockeieller père et fils, Lincoln, le fils du grand Lincoln, Frick, le rival de Carnegie, et quelques autres vice-rois de moindre importance.

Je me répète : Marshall Field a l'aspect d'un Lockroy sérieux et plus robuste ou d'un Gallifïet intelligent.

Ses magasins occupent tout un « bloc », et il y a douze ou quinze étages, je ne sais plus au juste. Ce que je sais, c'est qu'on y trouve absolument tout ce qu'il est possible à un être humain d'acheter. On conçoit que je n'en donne pas la liste ! Mais j'ai fait l'expérience. J'ai imaginé d'abord des choses assez simples : un piano : on m'en montra cent. Un cercueil : je pus choisir parmi des piles. Du charbon : les échantillons pullulaient. Une soutane, une étole : tous les articles religieux ont leur rayon spécial. Que sais- je encore !

Je ne parle pas des articles ordinaires comme le mobilier, le vêtement, le linge, les jouets, la literie, la joaillerie, les articles de sport, et les mille articles dont nos magasins sont remplis. Mais l'établissement de Marshall Field résume à lui seul tous nos magasins de nouveautés, et tous nos Potins réunis. L'épicerie, le gibier,

le poisson frais, la viande tuée du matin, la charcuterie, la boulangerie, le vin, les alcools, les eaux minérales, l'eau filtrée, tout, tout s'y étale d'étage en étage. Vous y trouvez même deux banques et une caisse d'épargne, des machines agricoles, des fleurs fraîches, des coffres- forts à vendre ou à louer, des cigares, des ateliers de photographie, des statues, des tableaux, des incubateurs où s'ébattent des centaines de poussins. Enfin vous tombez dans un restaurant où mangent, quand je le traverse, quatre ou cinq cents personnes. Un orchestre joue parmi des palmiers. Dans l'intervalle des morceaux du concert, vous assistez à un cours de cuisine — pratique ! Devant vous, on cuit les côtelettes, on décosse les canards, on assaisonne les potages, on souffle les entremets, avec explications à l'appui !

Huit mille employés s'acharnent à faire de M. Marshall Field un milliardaire. Ce ne sera pas long.

histoires Une histoire saisissante de brigands m'est contée ici. Il ne se passe pas de semaine que les bandits masqués ne fassent des leurs. Un jour c'est un train arrêté, ou un tramway assailli ; le lendemain, c'est un conseiller municipal dévalisé en rentrant chez lui.

Mais voici plus fort :

Un membre du Chicago Club, le principal club de la ville, — où justement je déjeune, — entrait à six heures du soir sous le vestibule de l'immeuble. Il voit un de ses amis arrêté sous le porche et causant avec un inconnu. Il passe sans y faire attention, se contente de le saluer du bout des doigts. Quelques instants après,

son ami arrive au bar du Club, pâle comme un linge.

« Qu'avez- vous ? lui demande- 1- il.

— Oh ! fit- il, pourquoi ne m' avez- vous pas abordé tout à l'heure, dans le vestibule... »

Et il lui raconte qu'à ce moment précis l'individu avec lequel il semblait causer tenait braqué sur lui, dans l'ombre de son pardessus, un revolver. Il l'avait ainsi obligé à lui remettre tout l'argent de son portefeuille.

Voilà les mœurs qui subsistent encore dans ces régions bénies de l'Ouest. L'audace des malfaiteurs se ressent de l'énergie de la race.

Comme je m'étonnais que des hommes aussi braves que les Américains se laissent ainsi bluffer par des filous, en public :

« C'est qu'ils ne bluffent pas, me répond- on. Quand ils menacent, ils exécutent toujours si on ne leur obéit pas. On le sait. Des milliers d'exemples et la tradition l'enseignent.

— Pourtant, en plein jour, dans un endroit fréquenté, on n'a qu'un signe à faire pour appeler du secours, ou qu'un coup énergique à donner...

— Le bandit qui se risque à ce jeu est plus décidé encore que celui qu'il attaque. Au moindre geste, au moindre mouvement de fuite, il tire. Et il a bien soin d'en avertir sa victime ; ce sont ses premiers mots dès qu'il l'aborde.

— Enfin, voyons, celui-là était pris à coup sûr si votre ami s'était rebiffé?

— Oui, mais mon ami avait sa balle dans le ventre, à coup sûr aussi. Son ventre valait- il le millier de dollars dont on l'a soulagé? Tout est là. Il a jugé que oui, et

LES STOCK-YARDS. Les parcs. — C'esl un spectacle vraiment impressionnant que de contempler, d'une fenêtre élevée, l'ensemble des parcs, surlout aux heures de la journée où toutes les cases sont garnies.

LES STOCK-YARDS. Les parcs. — Dans les cases de l'immense damier que forment les parcs, c'est un enchevêtrement inouï de cornes, un bruit ininterrompu de beuglements, plainte lugubre de toutes ces bêtes qui vont mourir.

Planche 87

LES STOCK-YARDS. Abatage des bœufs. — Les bœufs marqués sont amenés clans des couloirs où tout mouvement de révolte leur est impossible. Au-dessus d'eux des ouvriers, d'un coup de pic dans la nuque, les foudroient.

LES STOCK-YARDS. Dépeçage des bœufs. — A peine assommés, les bœufs passent dans des salles où, tour à tour. ils sont dépouillés, vidés, lavés, débarrassés des cornes, des sabots, de la tête et enfin dépecés en quartiers.

Planche HH.

il a cédé sans dire un mot. Je crois qu'il a bien fait... »

On me fit ensuite vingt autres effrayants récits de ce genre. En France, nous ne connaissons plus ces histoires de bandits que par les légendes de Cartouche et de Mandrin. Nos cambrioleurs ont étudié le Code, et nos voleurs à main armée s'adressent de préférence aux vieilles femmes.

On dirait qu'ici, au contraire, les voleurs mettent de la coquetterie à compliquer leur mise en scène, à multiplier les dangers qu'ils courent. Ils se présentent, par exemple, au milieu d'un bal ou d'un dîner, dans une maison où ils savent que beaucoup de personnes sont réunies. Là, sous la lumière des lustres, ils apparaissent, masqués d'un loup de cuir, un revolver dans chaque main. Ils sont généralement plusieurs dans ces cas-là. Mais à trois ou quatre, avec leurs six ou leurs huit paires de revolvers, ils médusent une assistance de trente ou quarante personnes.

Leur premier cri, je crois vous l'avoir déjà dit, est: Hands up ! (Les mains en l'air !) La règle du jeu veut qu'aussitôt ce cri poussé les assistants lèvent, en effet, leurs bras en l'air, puis qu'un à un ils viennent vers une paire de pistolets se laisser fouiller et dépouiller de tous leurs dollars et de leurs bijoux.

Je fis :

« Tout de même, voyons, est-il possible que vingt hommes réunis consentent ainsi à se laisser faire sans protester?...

— Ils protestent sûrement dans leur tête, mais en fait ils consentent presque toujours. Je vous le répète : l'Américain fait la balance entre le prix qu'il attache à l'argent et aux bijoux qu'il a sur lui,

et son existence ; et il sait très bien qu'il n'en a qu'une, mais que des dollars, on peut toujours en gagner en Amérique. »

Il n'y avait pas longtemps que j'avais quitté Chicago, quand je lus dans les journaux la dépêche suivante :

« On mande de New- York que cinq bandits armés et masqués ont arrêté hier un train, à moins de 40 kilomètres de Chicago. Après avoir volé plusieurs voyageurs et grièvement blessé d'un coup de hache un autre voyageur qui leur opposait de la résistance, les bandits se sont enfuis.

« La police s'est lancée à leur poursuite. »

Réalisme de l'esprit américain.

On pose la première pierre du bâtiment de l'École de droit de Chicago. Le président Roosevelt y est invité (3 avril 1903).

Va-t-il, comme nos ministres et nos présidents, faire, avec une truelle d'argent enrubannée, un simulacre de maçonnerie? C'est une pierre de 6.000 tonnes, suspendue en l'air, que, d'un geste, le président pose réellement.

La nuit complète se fait dans une salle de spectacle pour un changement de décor : plus rien de visible que le bâton électrique du chef d'orchestre traçant dans les ténèbres les zigzags d'une foudre rythmique.

Une idée qui ne viendrait pas partout.

J'avais visité un des quarante élévateurs de grains de Chicago, ces immenses réservoirs qui encombrent les quais de la rivière où circulent annuellement 3 mil-

liards de litres de blé ; mon guide m'avait expliqué le mécanisme de ces elevators qui aspirent au moyen de pompes gigantesques le contenu des chalands bondés de grains et les déposent dans des puits de 20 mètres de profondeur (il y en a une centaine par établissement, comblés jusqu'à la gueule), et je m'en allais, ayant avalé assez de poussière, quand l'ouvrier, me trouvant trop sale à son gré, prit à la porte de l'usine un balai de bruyère qui traînait sur le pavé de la cour et se mit à me balayer du haut en bas. Surpris d'abord, et croyant à une plaisanterie, je lassais faire. Mais l'homme ne broncha pas ; il ne riait pas du tout, avait l'air de s'acquitter d'une corvée habituelle. Quand il eut bien nettoyé son balai sur mon pardessus, il se mit en devoir de recommencer le même exercice sur mon chapeau. Je dus calmer son zèle et le remercier.

Si je note ce petit fait, c'est que j'y vois un trait de naturel américain, de sansfaçon cordial et bon enfant qui peut beaucoup toucher certains esprits.

« Vous vouliez voir un enterrement ?

me dit Joseph Patet, mon aimable guide. Regardez, en voici un qui passe. »

Au milieu d'une des rues les plus fréquentées de Chicago, heurtant les rails des tramways, sous le tablier d'acier des chemins de fer aériens, parmi la cohue retentissante, un corbillard passait au galop, suivi de quelques voitures de deuil.

Et tous les enterrements ont lieu ainsi : on meurt comme on a vécu, au galop.

Différence bien caractéristique entre ce pays et le nôtre : ici les trains de marchan-

dises sont toujours des trains de grande vitesse.

un palais Le Club athlétique de Chi-

DES SPORTS cagO.

Il est situé Michigan Avenue, front au lac Michigan. C'est un immeuble luxueux de dix ou douze étages, entièrement occupé par le club et ses services.

Au rez-de-chaussée, les bureaux, des salles de réception, le hall, l'hydrothérapie : bains turcs, salles de sudation à vapeur sèche et à vapeur humide, salles de massage, de douches, grand bassin de natation en faïence blanche, profond de 2m50, rempli d'eau du lac Michigan filtrée ! Sur les côtés, une salle de café, et un petit restaurant où des repas légers sont servis aux baigneurs.

Au-dessus, salle de repos, salle de lecture où se trouvent les journaux et tous les magazines. Ungrill-roomy est attenant. La salle de billard (neuf tables de pool) est voisine. Au troisième étage, les chambres de toilette pour les gymnastes et le salon de coiffure, où six coiffeurs se tiennent en permanence, et des chambres de bains, des vestiaires. Le jeu de boules est installé à ce même étage. Le gymnase occupe les deux étages au-dessus. Inutile de vous le dépeindre. C'est ce qu'on peut rêver de plus complet, de plus luxueux, de plus pratique : il m'a paru ressembler à celui de Harvard Collège, que j'ai décrit en détail.

Deux étages sont pris par les chambres des membres du Club qui n'habitent pas la ville. Des salles de bains avoisinent toutes les chambres.

Le grand restaurant est au huitième

étage. On y peut manger à plusieurs centaines de personnes. Des cabinets séparés sont réservés aux membres et à leursinvités.

Des salles de tennis et de raquettes occupent un étage encore. Des employés se tiennent à la disposition des membres pour leur faire la partie ou pour marquer les coups. Une salle de repos est adjacente.

La domesticité y pullule, empressée, polie, silencieuse.

L'admission coûte 1.000 francs et la cotisation annuelle est de 300 francs.

Tous les mercredis soir, on admet les dames au jeu de boules, à la bibliothèque et à la salle du restaurant, si elles son invitées par un membre du Club.

Les fils des membres du Club, sur la présentation du père, sont reçus deux fois par semaine au gymnase et à la salle de natation, avec des professeurs à leur disposition.

Phrase courante :

« Connaissez-vous cela en Europe ? »

Et cela à propos des choses les plus ordinaires. Ce qui finirait par devenir vexant si on n'avait le parti pris d'en sourire.

Non seulement, comme on le sait, les livres des auteurs français, la musique de nos musiciens sont traduits ici librement sans contrôle et sans redevance, mais on y débite des éditions en français à des prix dérisoires. J'ai acheté un Maupassant en français à vingt-cinq sous le volume. Dumas, Augier, Marcel Prévost, s'y vendent au même prix.

Les « savants » américains n'ont pas plus de pudeur que les mercantis. On me montre un travail d'un « savant » d'ici

sur la fermentation des fromages, qui n'est que la traduction cynique d'une communication d'un élève de l'Institut Pasteur. Où ce pillage éhonté s' arrêtera- 1- il? Et quand?

On me cite des professeurs de français — qui sont des Allemands — et qui enseignent dans les universités américaines que la littérature française s'arrête à la fin du xvme siècle !

Voici, à propos des professeurs de français en Amérique, un petit tableau dont j'ai recueilli les éléments à Chicago, des mains de M. Maxime Ingres, l'intelligent et dévoué représentant de l'Alliance française dans l'Ouest :

Enseignement secondaire et supérieur en Amérique.

ibblis-

Ktudiaots.

Professeurs.

Écoles supérieures publiques

— privées

— normales publiques

— ■ privées

Universités et collèges pour hommes, femmes — — mixtes. ...

Dans tous ces établissements, environ 1.500 personnes enseignent le français, sur lesquelles moins de 10 p. 100 sont de nationalité française!

Dans les écoles supérieures, la moyenne des appointements est de 670,81 dollars par an (3.350 francs); on y arrive jusqu'à 2.500 dollars (12.500 francs).

Dans les universités et collèges, la moyenne est d'environ 1.500 dollars (7.500 francs) par an (neuf mois). Les postes de 5.000 dollars (25.000 francs) sont rares.

En dehors de l'enseignement des langues, il y a, selon l'avis de M. Ingres, de 15 à 20 p. 100 de professeurs allemands dans ces divers établissements.

Parmi les universités et collèges, 52 établissements donnent ce que nous appelons l'enseignement supérieur et correspondent donc à nos Facultés.

J'ai visité le Board of Trade de Chicago, c'est-à-dire la Bourse du Commerce. C'est là que se brassent les affaires colossales de grains de l'Ouest. On n'a qu'à se figurer notre Bourse de Paris avec des cris, des hurlements, des barrissements décuplés.

Ce qui la distingue de la nôtre, c'est naturellement l'organisation : autour de la salle et de la corbeille où s'étalent les échantillons des céréales, une centaine de télégraphistes sont installés devant des appareils et pianotent éperdument pendant des heures, sans s'arrêter une seconde. A chaque appareil correspond un fil direct avec toutes les grandes villes d'Amérique.

Les femmes ont le cocktail facile.

En voyant ces jolies filles roses et pudiques sucer — avec quelle désinvolture ! — des Martini Cocktail, je pense aux jeunes filles et aux mères françaises que je connais, et à leur effarement si on leur proposait ces mœurs de promenoirs de musichall.

Un gentleman de Chicago me dit :

« Les gens de New- York font beaucoup d'embarras. C'est pourtant Delmonico, le restaurateur, qui a appris à tous les millionnaires de New- York les façons de vivre, de manger, de se tenir à table, et les

usages de la bonne société européenne. Il n'y a pas là de quoi être fier, ni de se moquer des mœurs simples de l'Ouest. Les vieilles familles anglaises et françaises de la Nouvelle- Angleterre, de la Virginie et de la Louisiane ont beaucoup moins de morgue que les parvenus yankees d'hier...

les bars J' avais bien entendu parler électoraux (jes « boss B) de ces agents

électoraux qui ont monopolisé les suffrages des villes américaines, et qui sont, en réalité, les seuls maîtres de la politique citadine. Tous les postes municipaux leur appartiennent. Les postulants leur versent redevance s'ils veulent obtenir l'emploi qu'ils convoitent. Ces prévarications s'étalent au grand jour. Le « boss » tend à devenir une institution d'État. Et croyez qu'il n'y a là aucune exagération.

Celui que j'ai vu s'appelle M. Mac Kenna, conseiller municipal du premier district de Chicago; un tout petit homme maigre et blond, au teint terreux, au linge douteux, à la moustache tombante, et âgé d'une quarantaine d'années. Il tenait depuis quelques années un bar. Ses affaires ayant prospéré, il s'est agrandi.

En vain j'ai voulu le mettre sur le terrain politique, lui tirer des théories. En chiquant et en crachant, il me répondit :

« La politique, c'est les affaires...

C'est ici que se font les élections. On boit chez moi 4.000 litres de bière par jour. »

Ses deux bras dessinaient un cercle.

Comme je voyais de l'eau couler dans une rigole creusée le long du comptoir, où des hommes s'accoudaient devant de grands verres de bière, et qui tenait toute la longueur de la salle, je m'informai de

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Planche 89.

LES STOCK-YARDS. Fabrication des saucisses. - Il entre annuellemenl aux abattoirs de < Ihicago environ 7 à S millions de pan

ensuite sur tous les marchés des deux Mondes. [/Amérique

i expédie environ les deux tiers sous forme de viande; tout le reste est débité en conserves de toute sorte ou en saucisses et envi puis l'Angleterre, sont les principales clientes des Stock-Yards.

Planches qo-qi.

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Planche 92.

son utilité. M. Mac Kenna sourit d'un air satisfait et me dit :

« L'eau qui court enlève les crachats : c'est plus propre ainsi. »

A part celle de Boston, qui recèle les fameuses fresques de Puvis de Chavannes, je ne connais pas de plus somptueuse bibliothèque que celle de Chicago. On est même un peu choqué du genre de luxe qui s'étale dans cet asile intellectuel. On comprend, à Boston, les fresques de Puvis de Chavannes, — quoiqu'elles soient pour la plupart placées à contre- jour sur les murs du grand escalier, — on verrait avec plaisir dans cette antichambre de la réflexion, de belles statues et de calmes bas-reliefs; mais ces murs revêtus de marbre, où courent des ornements éblouissants de pierres vertes et dorées incrustées, encadrées de bordures de nacre ! les mosaïques des couloirs et des parquets, tout cela est d'une richesse incontestable, mais déplacée : on s'attend plutôt à trouver, dans ce décor, des piscines, des étuves et des douches.

Il y a là pourtant 300.000 volumes, auxquels on atteint par huit ascenseurs, et une salle spéciale pour les jeunes aveugles, qui ont à leur disposition toute une bibliothèque traduite à l'usage de leurs doigts.

le golf. Le samedi, après- midi, sitôt leur déjeuner pris au club, les riches Chicago lais, — comme tous les gens riches des grandes villes, — - prennent le train et s'en vont vers leurs villas des environs. Une voiture les attend à la petite gare. Ils prennent les rênes eux-mêmes, car ils ont tous le goût des chevaux.

Ils ont emmené avec eux leur valet de chambre, et le reste du personnel a pris le train le matin pour tout préparer dans la villa. Ceux qui n'ont pas de villa acceptent l'hospitalité chez un ami, ou au club de l'endroit, où des chambres sont toujours réservées pour des visiteurs imprévus.

Ce qui domine, dans la campagne chicagolaise, ce sont les clubs de golf. On compte trente- cinq clubs de golf autour de Chicago ! Depuis neuf ans, on a dépensé en Amérique près de 20.000.000 de dollars (100.000.000 de francs) pour l'installation de clubs de golf à la campagne.

C'est à Wheaton, où je fus l'hôte de l'homme exquis, du gentleman accompli dont j'ai parlé, M. James Deering, que je fis la connaissance du jeu de golf, et que, même, je gagnai ma première partie, grâce, j'en suis bien sûr, à la courtoise complaisance de mon hôte et de ses amis.

La journée de dimanche que je passai là reste l'un des souvenirs les plus charmants que je rapporte de mon long voyage. On s'était levé à neuf heures pour le premier déjeuner, et, le cerveau encore un peu embarbouillé par le whisky de la veille au soir, on avait lu tant bien que mal les journaux qui venaient d'arriver. Puis, à dix heures, par cette tiède journée de mai, nous étions dehors au bord d'une prairie vallonnée de 81 hectares de superficie et de près de 6 kilomètres de long.

La grande prairie s'étend devant le Club, verte et luisante, émaillée de fleurs, sous le soleil doux et le bleu du ciel. L'horizon lointain est borné par des rangées d'arbres. Nous avons chacun un boy qui nous suit avec les gaines renfermant les clubs du jeu. Nous sommes divisés par

couples : le joueur, les manches relevées, et la joueuse en jupe courte. Il se trouve que toutes les joueuses sont jolies. Bientôt, les couples s'égaillent à travers la prairie, à la recherche de leurs balles. On s'en va deux par deux, à pas lents, son club à la main, en fredonnant, en devisant gaiement, et même, grâce à la douceur du ciel, à la caresse parfumée de l'air, à l'état d'équilibre heureux et salubre où l'on se sent, presque affectueusement. Sur le vert de l'herbe, se détachent de loin en loin les chemises et les corsages blancs, bleus, rouges, les chapeaux de toile, de paille, les casquettes de l'équipe.

Je fis ainsi dans ma journée une dizaine de kilomètres, sans fatigue et, pour ainsi dire, sans m'en apercevoir. Exquise sen-

sation de plénitude, de liberté, de calme, de vie heureuse, que rien ne vient troubler : pas de passions politiques, le sentiment de la prospérité générale, la sécurité.

Si l'on ne rencontrait que de tels compagnons, si les paysages où s'encadre la vie quotidienne étaient aussi purs, aussi clairs, si toute la combativité pouvait ne s'épuiser qu'en ce sport délicieux, hygiénique, inoffensif et commode, la vie en Amérique serait non seulement possible, mais désirable et exquise. Disons-nous qu'un jour viendra où, grâce à ces âpres Américains lutteurs, ambitieux et avides, les machines travaillant pour nous, tout le travail humain se bornant à quelques heures d'un labeur facile, chacun pourra mener une existence pareille à celle-ci !

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