LES FEMMES
Le latin devant la femme américaine. — Les trois états successifs. — Action, indifférence, résignation. — Faillite de la tactique latine conquérante. — La femme avertie. — Pas de mystère. — • Elévation de la femme. — La femme orientale et V A nglo- Saxonne. — Les hommes des pays méridionaux et les femmes. — Différence des mœurs avec les pays du Nord. — A vantages de la froideur pour le progrès des mœurs. — Raisons du meilleur traitement de la femme dans le Nord. — ■ Il y a aussi des sottes. — Portrait repoussant de la puritaine. — ■ Le pays où l'on flirte le plus. — Avantages et défauts du flirt. — ((Attractive », « F 'ascinating ». — On ne peut pas tout faire à la fois. — Vingt mille divorces par an. — Les femmes préfèrent les friandises. — Une femme dans des échafaudages. — My old Kentucky. — ■ Renversement du vieux drame français. — Conquête du fiancé par la jeune fille héroïque. — Avenir de la femme américaine.
r se mettant dans l'état d'esprit du Français, de, l'Espagnol ou de l'Italien habitués à considérer la femme, — quelle qu'elle soit, — comme une proie, on conçoit fort bien que les Latins s'exaspèrent devant l'Américaine, sa froideur, sa maîtrise si évidente, son réalisme étroit, le calcul réfléchi de tous ses actes.
C'est la première impression qu'elle suggère. On sent qu'il n'y a rien à tenter contre cette bastille indifférente, v forte avant tout de n'être pas sensuelle. Et pas d'imagination à troubler, pas de curiosité à émouvoir ! Vous n'êtes pour elle qu'un homme comme tous les autres — et elle en a connu mille — et vos grimaces elle les connaît, vos regards ne la trompent pas, ni vos sourires, ni même vos compliments, qu'elle accepte avec plaisir, mais qu'elle
discute et qu'elle pèse, et dont elle ne vous aura pas la reconnaissance que vous croyez.
Même, elle vous mettra fort en colère en les répétant tout haut devant ses amis, hommes et femmes ; les hommes n'y attacheront aucune importance et en marqueront même un peu de dédain pour vous ; les femmes se souviendront que vous leur en avez peut-être dit autant hier, et vous serez bien ridicule. Ce petit mystère que vous voulez créer entre elle et vous, elle s'y refuse, et c'est sa meilleure tactique de défense. Elle ne se fâchera pas de vos déclarations ni de vos œillades, ni de vos manœuvres; elle se contentera de les percer à jour gaiement, de les rendre publiques et, bientôt, découragé de ce que vous appellerez hypocritement son « impudeur sentimentale », vous abandonnerez la partie avec la sourde rancune de l'imposteur démasqué.
Et vous arriverez à la seconde période .
l'indifférence. Vous commencerez à devenir Américain. Vous ne regarderez presque plus les femmes, ni dans les rues ni dans les tramways, ni même dans les longs voyages en chemin de fer !
Et l'on se prend parfois à regretter, — devant certains spécimens bien équilibrés de la race américaine, — qu'il n'y ait pas en France un plus grand nombre de femmes semblables à celles-ci, émancipées par l'esprit, douées d'une ambition égalitaire qui ne craint aucun ridicule, libres dans leurs mœurs, mais restées pourtant douces et gracieuses, et donnant à la méfiance héréditaire de l'homme la sensation indéracinable de sécurité que rien ne pourra plus détruire.
Il sort de cet état une élévation générale de la femme — non pas intellectuelle, mais morale — qui n'est égalée, je crois, nulle part au monde. Et ce sera, à n'en pas douter, pour le plus grand bien de la race. Car l'être humain ne peut que gagner à la culture simultanée de l'homme et de la femme. Avoir un père intelligent et robuste, c'est bien. Mais avoir en même temps pour mère une femme d'intelligence forte et cultivée, c'est mieux. En Orient, un homme a beau être le fils d'un chef arabe, il n'en est pas moins le fils d'une esclave.
Dans le Nord, il y a collaboration effective dans l'élaboration de l'être humain ; on y est le fils ou la fille d'un véritable homme et d'une véritable femme. Sans aucun doute, la libération de la femme dans les pays du Nord y est une des raisons de la force du progrès.
Une autre conséquence peut sortir de cette constatation :
Les Égyptiennes, les Turques, nubiles à douze ans, ne peuvent prétendre à l'égalité avec les hommes, et tout ce qu'elles peuvent faire, en se mariant, c'est d'accepter l'esclavage. Jusqu'à vingt ou vingtcinq ans, elles restent puériles et de mentalité à peu prèsnulle. Quand elles deviennen t intelligentes, leur beauté fanée n'a plus de prestige. Au contraire, dans les contrées du Nord, où les femmes commencent à se former à vingt ans, leur intelligence et leur charme physique se sont développés parallèlement ; leurs forces sentimentales et intellectuelles étant plus grandes, elles ne craignent pas de prendre des initiatives complètement inconnues des femmes orientales. Aussi, voyez comme les théories de l'égalité des sexes font de rapides progrès dans les pays Scandinaves, en Angleterre et en Amérique. N'est-ce pas pour cette raison que plus on monte vers le Nord, plus la qualité des femmes s'élève? Déjà, entre Paris et Toulouse, on voit une différence dans les rapports entre les sexes. Un homme méridional n'aide pas sa femme à mettre son manteau ; il est quelque chose comme le grand Turc, égoïste et despote, et sa liberté est indiscutée. Son prestige près des femmes est énorme, comparé à celui de l'homme anglais, par exemple, au regard des femmes anglaises. Célibataire, tout lui est permis. Un naïf coquebin est ridicule, même auprès des créatures les plus vertueuses de l'autre sexe. Le méridional n'a, pour les jeunes filles, qu'un respect purement théorique. Marié, sa trahison est attendue, presque sûre, et sans très grande importance.
Les Anglo-Saxons, doués, au contraire, d'une imagination froide et n'ayant pas
à lutter contre un sang trop chaud, respectent leurs fiancées.
Les raisons qui ont fait jusqu'ici de la femme en Amérique un être si particulièrement favorisé sont diverses. J'ai réussi à en démêler plusieurs. D'abord, au cours du xvme siècle et jusqu'au milieu du xix', les femmes furent l'objet rare aux États- Unis; les hommes qui s'exilaient d'Europe, dans cette contrée lointaine, étaient en grande majorité célibataires. La femme fut donc traitée en enfant gâtée ; on la ménageait, on la mettait dans la ouate comme un objet d'un prix inestimable.
Des usages se créèrent sous ce régime privilégié, des mœurs prirent racine. On épousait les femmes pour elles-mêmes, c'est-à-dire pour leur sexe et leur utilité propre de compagne et de ménagère, et on les épousait sans dot. Aujourd'hui, les Américains se prévalent de cette coutume désintéressée comme d'une vertu, sans songer qu'elle eut comme cause, à son origine, l'utilité pratique, comme d'ailleurs tout ce qui se voit dans ce pays. Elle continue d'avoir lieu, et c'est fort bien, en effet, puisqu'elle répond à la conception que l'homme du Nord, en général, et l'Anglo-Saxon, en particulier, se sont faite de la femme.
Au Nord de notre planète, l'homme est chargé de faire vivre la femme. Aux pays du Sud, l'idéal de l'homme consiste à faire un riche mariage. Dans le peuple, c'est la femme qui porte les fardeaux ; l'Arabe sera plus ménager de son âne ou de sa mule que de sa compagne. Il n'y a que dans le Nord que vous verrez un homme porter un enfant, pousser sa voiturette dans la rue, le dimanche. A Paris, l'attitude
intermédiaire : un homme qui gagne 20.000 francs par an en laissera dépenser le tiers par son épouse en toilette : dans le Midi, vous ne verriez pas cela, l'homme entend jouir de son gain le plus égoïstement possible.
C'est ce qui explique qu'il n'y a pas de femmes d'affaires en Amérique comme en France. Chez nous, la femme énergique qui, par hasard, se libère, prend un commerce, une industrie, et presque toujours prospère. Et, dans ce cas, c'est l'homme qui est infériorisé dans le ménage. Voyez les maris des blanchisseuses, des fruitières, des marchandes de nos petits commerces : là, le mari est le domestique de sa femme ; et, en fait, il mérite son état.
Pourtant, quand on juge les mœurs américaines, il ne faut pas tomber dans l'exagération optimiste. Ce que je viens de dire est plus général que particulier. Les femmes, équilibrées, intelligentes et qui savent rester en même temps vraiment femmes, c'est-à-dire qui ont pris conscience de leur vraie nature, de leurs vraies forces et de leurs infériorités, sont très rares. Ce qu'il faut approuver sans réserve, c'est donc, plutôt que les femmes américaines, l'ensemble des mœurs qui leur permettra de continuer à s'élever en s' affranchissant de la tyrannie abrutissante de l'homme. Mais, comme partout, il y a des femmes sottes, poseuses, snobs, manquant de mesure et de tact.
C'est ainsi que la soif d'apprendre des femmes me paraît en général plus artificielle que réelle. J'en ai vu affecter de dresser l'oreille dès qu'on parlait devant elles d'idées graves, d'affaires ou
de science. Elles se montraient flattées de voir les hommes s'entretenir avec elles de choses sérieuses. Mais je devinai leur curiosité plus apparente que foncière. Leur attention faiblissait vite, et, par l'incohérence de leurs réflexions, elles prouvaient bien qu'elles ne comprenaient pas. Et, si je les faisais me raconter ensuite l'emploi de leurs journées, je me rendais bien compte qu'elles donnaient bien plus d'importance aux visites, aux « tea- parties », aux dîners en ville, aux sports, à la toilette et aux mille calembredaines de la vie mondaine qu'à l'enrichissement de leur petite cervelle.
J'ai rencontré aussi des types antipathiques par un autre côté du caractère, l'entêtement étroit à des idées préconçues, le refus sectaire qu'elles opposaient à la discussion sincère des aphorismes de leur morale. Il est un type d'Américaine de l'Est, entre deux âges, avec des lunettes d'or, dont je me souviens particulièrement pour l'avoir rencontré plusieurs fois. Elle a les lèvres minces, le regard glacé, la figure impassible. Il n'y a pas de vie dans un être de ce genre, et on peut jurer sans crainte qu'aucune sensibilité n'y est restée si jamais elle fut émue. Elle discute froidement, décide, affirme et tranche de tout sans passion, d'ailleurs, avec une assurance tranquille aussi désagréable qu'une gifle, aussi bornée que la foi du sauvage dans son gri-gri. Ce type de salutiste sans ampleur et sans enthousiasme est un des plus antipathiques que l'on puisse rencontrer aux États- Unis.
flirt et C'est le pays du monde où l'on mariage « flirte » le plus. Et c'est sans doute pour cela que la passion y est plus rare. Le flirt commencé à seize ans, continué jusqu'au mariage, sans cesse, sans repos, à travers mille caprices, mille coquetteries, mille changements, blase la sensibilié féminine, lui retire son imprévu et sa fraîcheur. C'est ce qui donne à la femme américaine et même à la jeune fille de vingt- cinq ans cette assurance virile si déconcertante pour les piètres séducteurs latins.
L'Américain s'étonne de notre susceptibilité. Ainsi deux vocables bien troublants reviennent souvent dans leur langage courant : attractive et fascinating. Ils se disent fort bien d'une femme par un homme, et inversement d'un homme par une femme ou une jeune fille. Cela se dit même à quelqu'un, en face, en pleine figure, et devant le mari ou devant la femme. Imaginez qu'une Parisienne dise à un monsieur, dans un coin de salon : « Vous êtes fascinant. » Là- bas, le mari entend répéter ce mot tous les jours par sa femme au sujet d'un homme qui n'est pas lui. Il y reste indifférent. En Amérique, l'homme n'a pas le goût de domination exclusif de l'Espagnol ou du musulman, pour prendre des extrêmes, et comme il sait, en outre, qu'il a affaire à une égale, l'idée de la tyrannie, si elle se présente à son instinct, est naturellement réprimée.
Ce que les hommes américains me paraissent aimer surtout de l'amour, c'est son côté maternel, affectueux, prévoyant, attentif. Les hommes sont froids
MARCHANDS DE CIGARES ET DE JOURNAUX. — La publicité, cet art supérieur d'amorcer le client, revêt eu Amérique les formes les plus inattendues et les plus pittorescpies.
MARCHAND AMBULANT DE POMMES DE TERRE. — Il n'est pas jusqu'au modeste marchand de pommes de terre qui n'ait trouvé un moyen ingénieux et original d'écouler sa marchandise.
Planche 115
tSSHM&mmQ
1 MUloifa»
i 5MERICfl*S &RERT»=*T
UNE AFFICHE GEANTE.— Les Américains affectionnent les affiches énormes, couvrant parfois les dix étages d'un immeuble. Tout art en est banni, mais elles attirent irrésistiblement l'œil du passant, chose qui leur importe seule.
AFFICHES AMBULANTES. — A New-York, on ne se contente pas de coller les affiches sur les murs, on les promène sur de grandes pancartes où sont annoncés les meetings el où s'étalent les protestations des mécontents.
Planche i 18.
pour plusieurs raisons, dont la première et la meilleure est qu'ils sont en majeure partie d'origine anglaise, germanique, Scandinave et flammande, et que l'on rencontre très rarement chez les hommes de ces contrées des tempéraments physiquement passionnés. Une autre raison en est qu'ils vivent encore dans un pays très rude, sous un climat qui réclame, pour y résister, le maximum des forces vitales. Enfin, et ceci est spécial à l'Américain du Nord, son activité est telle, elle l'absorbe à un point si anormal qu'elle s'oppose à l'existence ou du moins à la culture sérieuse de toute autre passion. Ils ne sont donc pas des amoureux, dans le sens que les Latins attachent à ce terme. Remarquez, — car il faut que je prenne à chaque pas cette précaution si je ne veux pas me faire conspuer, — et encore ! — remarquez que je ne dis pas que le mari américain ne fait pas un ex. cellent mari, et que la femme américaine n'aime pas son mari au sens où on l'entend généralement chez les peuples du Nord. Un homme dit : j'aime la lecture, et il lit deux ou trois livres par an. Peuton croire là à un véritable amour ? Non. Pourtant, lui le croit, et il est sincère. C'est dans ce sens-là que je dis que les Américains ne sont pas des amoureux.
Ils ont beau protester, et avec une bonne foi parfaite, ils ne sont pas bons juges.
Comme tous les êtres à qui on accorde toutes leurs volontés, les femmes sont naturellement portées à abuser de la suprématie que les hommes leur ont consentie.
Et déjà se dessine dans la société une réaction contre des mœurs qui tendent
à faire exclusivement de l'homme une « machine à produire de l'argent ». A voir les Américaines se promener en bandes élégantes, souveraines, coquettes et souriantes, on imagine fort bien une société future où les femmes tyranniques, cultivées et féroces, auront réduit le mâle à la seule fonction de produire pour elles le luxe et la richesse.
Un parti de célibataires récalcitrants s'est levé pour réagir contre l'égoïsme étouffant du sexe autrefois faible. Il prétend que l'invasion en Amérique de l'élément germanique, — qui créa au moyen âge le culte de la femme en Europe, — a exagéré la fausse chevalerie, et qu'aujourd'hui les hommes humiliés sont devenus presque les domestiques de la femme, L'égalité, disent les révoltés, va bientôt cesser d'exister dans les ménages américains : l'homme sue V argent, la femme le dépense et n'entend faire que cela. Que de telles mœurs durent encore cinquante ans, cent ans, et l'homme avili n'osera plus relever la tête : les femmes seront toutes des reines d'abeilles, aristocrates et paresseuses, et les hommes seuls travailleront à la ruche.
reines Un écrivain new-yorkais, M. Cleoisives veland Moffett, s'est mis à la tête delà croisade. Il dit aux Américaines: « Avez- vous jamais fait le moindre effort pour soutenir vos époux dans la lutte pour la vie, que vos appétits et vos exigences rendent si âpre dans notre pays ? » Et il leur démontre qu'au contraire, en tendant de plus en plus à supprimer la vie de famille par l'usage de l'hôtel, du restaurant, du boarding-house, en confiant
le soin des enfants à des mercenaires, elles désapprennent leurs devoirs les plus importants, elles abandonnent les seules responsabilités qu'on leur demande d'accepter.
« Vous n'êtes plus que des fainéantes!» leur crie-t-il rudement.
De fait, l'Américaine ne se soucie pas du tout des affaires de son mari. Je dis un jour à une dame mon étonnement à cet égard. Elle me répondit :
« Mon mari s' occupe- 1- il de ma cuisinière ? Que m'importent ses affaires ? »
Et le mari, que je questionnai ensuite sur le même sujet, se mit à rire placidement et me dit :
« C'est vrai que je n'ai pas besoin qu'elle s'occupe de mes affaires... Mais il n'est pas juste de prétendre que je n'ai pas d'ennuis avec ses domestiques. Quand elle est embarrassée au sujet d'un valet ou d'un fournisseur, c'est à moi qu'elle s'adresse, et il faut bien — à contrecœur — que j'intervienne... »
N'y a-t-il pas une contradiction flagrante entre cette oisive royauté, tant redoutée par M. Moffett, et le mouvement d'émancipation féministe qui permet aux Américaines le libre accès aux fonctions libérales ? Ou bien cette contradiction n'est- elle que superficielle ? Il s'agit de décider, — ■ et ceci n'est pas en mon pouvoir, — si cette libération vient d'un désir ardent d'indépendance, de l'amour du travail, d'un vif sentiment de dignité qui pousse la femme à l'orgueil de devenir maîtresse de sa destinée, ou bien si c'est un calcul de son esprit réaliste et positif, une sorte d'assurance qu'elle prend sur les événe-
ments à venir, mais une assurance provisoire, vite abandonnée dès qu'un mari se présente pour en tenir lieu ? A l'appui de cette dernière hypothèse, on remarque que, sitôt mariée, la femme médecin, avocat, architecte, professeur ou employée, abandonne sa profession, si lucrative qu'elle soit. Son métier a été jusqu'ici un capital actif qui lui permettait de satisfaire ses goûts de luxe ; mais l'Américaine ne se contente pas à peu de frais, comme nos jeunes Françaises, de plaisirs modestes. La médiocrité l'exaspère. Elle voyage, visite les capitales et les musées, aime les villégiatures à la campagne ou au bord de la mer, fréquente théâtres et concerts et s'habille à grands frais. Sa coquetterie de citadine toute neuve, — puisque hier encore elle vivait dans les campagnes d'Irlande, d'Allemagne ou de Scandinavie, — l'entraîne à mille dépenses inutiles, et si, privée de fortune, elle veut la satisfaire quand même, le moyen le plus simple est de gagner de l'argent. Le goût du luxe l'emporte alors sur la paresse. Mais qu'elle se marie. Alors, tout change. Systématiquement, elle refuse de s'occuper. Est-ce dans la crainte d'être absorbée par les soucis de maîtresse de maison et de mère de famille ? Non point. Elle habite souvent un boarding-house ou l'une de ces maisons nouvelles où la domesticité est collective, ou bien la tenue de son propre intérieur est si simplifiée qu'elle n'existe pas, car je crois qu'on peut dire qu'en général l'Américaine méprise les travaux du ménage, ignore ce qu'est un raccommodage, préfère un trou à une reprise,
et laisse aux domestiques le soin de « gâcher » à souhait. Ses enfants ? Elle les confie, quand elle en a, à des mercenaires. Son mari ? Elle ignore tout de ses occupations. Ses affaires ne l'intéressent qu'en raison des dollars qu'elles rapportent. Toute son existence n'est qu'une perpétuelle flânerie : courses dans les magasins, stations prolongées dans les « refreshment rooms », où elle absorbe force ice-cream- sodas et gâteaux, soirées au théâtre ou au concert, où elle exhibe, selon sa fortune, des robes et des chapeaux presque toujours « exagérés ».
«A-t-onjamais,écritM. Moffett, entendu dire, à New- York ou à Chicago, qu'une femme fût au courant de la situation de son mari, si ce n'est en ce qui concerne les dollars qu'il gagne ? Tous les mois, celui-ci doit lui présenter exactement ses comptes et lui en remettre le montant : la femme est sur ce point plus intransigeante que le plus intransigeant des patrons vis-à-vis de son comptable. Quant au reste, elle veut l'ignorer, cela ne la regarde pas. Pourtant son malheureux époux travaille comme un esclave pendant six jours delà semaine. Il ne se résigna à cette vie de forçat que pour satisfaire les besoins de sa femme, car lui n'en a pas. Pourtant il ne viendra jamais à l'esprit de cet homme qui se tue pour sa femme de lui dire ses espoirs et ses inquiétudes, de lui demander son appui, sa collaboration ou même ses conseils. »
Faut-il donc penser que l'horreur du travail est pour l'Américaine l'unique raison du changement entre sa vie déjeune fille et celle de femme mariée ? Ne calculet- elle pas aussi que travailler, ce serait peut-
être réduire la puissance productrice de l'homme, arrêter ou atténuer son entraînement maniaque, lui permettre de se reposer, de compter au besoin sur l'aide de sa femme? Aussi s'y refuse- 1- elle complètement, car où s' arrête- 1- on dans cette voie ?
On peut se demander aussi si chez d'autresle choix d'un métier n'est pas une sorte de défi jeté à l'homme, une démonstration effective et tapageuse de l'égalité qu'elles proclament?
Beaucoup de nos jeunes filles, déclare encore M. Moffett, sont des joueuses passionnées de poker ; elles boxent et font de l'escrime comme des hommes, boivent du whisky et du cocktail à faire rougir, envahissent, dansles trains, les compartiments de fumeurs, jouent aux courses, spéculent à la Bourse et s'habillent comme des hommes. Pourquoi? Si ce n'est par un naïf besoin d'affirmer extérieurement leur indépendance et de montrer leur mépris pour les occupations ordinaires de leur sexe.
Il reste donc, parmi le très grand nombre de femmes qui en Amérique exercent un métier, un petit groupe de féministes convaincues. Leur émancipation n'est pas un acte de vanité ou de calcul intéressé. C'est l'œuvre d'une dignité active, d'une volonté forte, soucieuse de se prouver à elle-même sa résistance. Mais celles-là sont si rares qu'on pourrait presque les compter.
Les signes de réaction contre la tyrannie féminine commencent donc à se faire sentir.
J'ai recueilli les doléances d'une dame de la haute société américaine au sujet des rapports intellectuels entre les sexes. Elle
m'assure que les femmes de son monde se plaignent que, dans le smart set, le chic soit de se montrer le plus détaché possible des femmes. Dans un bal, les jeunes hommes abandonnent les femmes, vont seuls au fumoir, parlent à peine à leurs danseuses et ne dansent que par hygiène. Quand vient l'heure du souper, les groupes masculins se forment, s'emparent des tables pour être seuls entre eux ; de sorte que les femmes sont forcées de souper entre elles, etc., etc.
L'indignation de Mr8 Rose C. T... était réelle et profonde. C'est pourtant une des plus jolies créatures qu'on puisse rêver. Si elle se plaint de tels procédés, que doivent souffrir de moins belles et de moins intelligentes qu'elle !
Cette confidence assied davantage ma conviction que l'extrême respect, presque soumis, des Américains pour la femme, doit cesser un jour d'être général aux États- Unis. A présent, dans les classes riches, la femme abonde, puisque c'est un fait reconnu que le nombre des naissances féminines l'emporte sur celui des naissances masculines, et les jeunes gens trouvent plus commode de s'affranchir d'un servage un peu exagéré qui leur prend un temps et des forces, qu'un autre despotisme peutêtre plus conforme à leurs goûts réels, — celui des sports, — réclame énergiquement.
D'ailleurs, en demandant l'égalité de sexe et en l'obtenant, en devenant plus exigeantes au fur et à mesure des faveurs qu'elles conquièrent sur les hommes, les femmes ne légitiment- elles pas cette réaction? Depuis qu'une jeune femme put boxer durement un employé de chemin de fer qui voulait l'empêcher de fumer, il n'y
a plus de raison, — au moins pour celui-là, — de rendre à la faiblesse féminine des hommages qui finiraient par lui paraître ironiques. De même, tous les emplois étant accessibles aux femmes, les hommes qui s'en voient chassés par elles n'éprouvent pas un besoin irrésistible de galanterie. Puisque les femmes passent les premières à toutes les portes, l'habitude se perdra de s'effacer devant elles.
Les femmes ne s'habillent pas pour les hommes, qui ne regardent pas les toilettes. Elles s'habillent les unes pour les autres.
Je sais bien qu'il en est un peu ainsi chez nous, où les vieilles femmes conservent le goût des atours. Et l'on ne peut pas dire que ce soit pour les hommes. Mais en Amérique, il ne viendrait pas à la pensée d'un homme de complimenter une femme, même la sienne, sur sa toilette : il ne la voit pas.
Le travail des femmes du peuple.
Dans les centres industriels, les filles vont dès l'âge de seize ans à l'usine, pas avant. Les garçons y sont admis à treize ans.
En général les femmes mariées ne travaillent pas. Il y a les exceptions de celles qui s'ennuient chez elles, ou qui désirent augmenter, pour elles seules, et non pour leur ménage, 1 eurs revenus. L' argent qu' elles gagneront, elles l'emploieront à leur toilette, au théâtre, ou surtout chez le confiseur.
Toutes les filles ne vont pas travailler à l'usine. Elles se font de préférence nurses (infirmières) dans les hôpitaux et les cliniques privées, ou employées de magasins
es
fi
-H fi
PQ o
Planche 119.
LA RECLAME AUX ÉTATS-UNIS.— Pour obliger le passante s'arrêter devant ses affiches, certaine entreprise a eu l'ingénieuse idée de confier à de charmantes giils le soin de les coller sur les murs.
fLANCIIK [20.
LES ARBRES GÉANTS. — Ces arbres appartiennent à l'espèce des Séquoia gigantea. Le plus grand de tous, le Grizzly Giant, n'a pas moins de 31 mètres de circonférence sur 9 m. 40 de diamètre.
Planche 121.
LES GEANTS DU MA.RIPOSA. — Le bois de Séquoias se divise en deux groupes, le bois inférieur et le bois supérieur. Les arbres du bois supérieur sont moins larges mais plus hauts; celui-ci ne compte pas moins de 7."> mètres.
Planche 122.
ou de bureaux. Elles ne gagnent jamais moins de 5 dollars par semaine, soit 100 francs par mois. Les type-writerssténographes gagnent de 30 à 100 dollars par mois, suivant leur habileté.
Dans les rues, où cent fois je m'amusai à les observer, je remarquai qu'elles s'arrêtaient davantage aux étalages de candies (confiseries) qu'aux devantures des magasins de modes.
Je me rappelle le singulier effet que me fit un jour, à New- York, la silhouette d'une femme se promenant sur les échafaudages d'une maison en construction, au 13e étage, un crayon et un papier à la main, un binocle d'or sur le nez, et qu'on me dit :
« C'est l'architecte. »
J'ai vu un jour à Boston une pièce qui fait le tour des États-Unis depuis des années : My old Kentucky, sorte de drame de l'Ambigu mêlé de danses nègres et de courses de chevaux qu'on voit arriver au poteau dans un galop effréné. Tout le monde s'y amuse comme des enfants, et non pas seulement le public populaire de nos théâtres de banlieue, mais le public ordinaire des salles de théâtre, le même qui assistait la veille à la Mort de César de Shakespeare.
Il y a dans la pièce un ou deux comiques, un traître, et une jeune délurée qui, pendant cinq actes, court à la conquête de son fiancé. Ce qu'elle fait pour cela est inima-
ginable. C'est elle qui se déclare, c'est elle qui le sauve des embûches du traître, c'est elle qui se déguise en jockey pour courir la course qui doit faire gagner à son futur la forte somme, sur le cheval qu'elle a sauvé de l'écurie en flammes. Ce jeune homme qui se fait prier, cette enfant à qui il faut dix héroïsmes consécutifs pour se faire épouser, ne sont pas les types actuels de la société américaine. Ce sont peut-être les types idéaux de demain. Les rôles apparaissent renversés. Mais ils témoignent de l'élan qui pousse le sexe féminin vers l'indépendance absolue.
Les femmes américaines ont donc les qualités qui pourront faire d'elles dans l'avenir les créatures les plus civilisées de la terre, quand elles auront appris quelques-unes des formes les plus essentielles de la sociabilité, par exemple à se soucier des hommes. Car beaucoup ont la bienveillance, la simplicité, la douceur, — je ne parle pas du sentiment d'une dignité très élevée qui leur viendra quand elles seront définitivement libérées du contrôle économique de l'homme.
Car ici, comme partout, le problème de la libération économique de la femme se pose. S'il n'est pas si aigu que chez nous, pour les raisons que nous avons dites plus haut, il existe néanmoins. Mais déjà les femmes, même domestiques, ont su conquérir cette espèce d'indépendance qui les dispense de besognes viles : il y a des nègres pour cela !