MONTRÉAL ET LES IROQUOIS
De New-York à Montréal. — Le voyageur constate qu'il est patriote. — Brown et La fleur. — Un déjeuner avec d'anciens compatriotes. — Le terroir normand à Montréal. — Promenade autour de la ville. — Le Saint- Laurent gelé. — Le toboggan en son pays d'origine. — Le cimetière. — La terre gelée empêche l'ensevelissement. ■ — Le linceul de neige. — Le charnier. — ■ Le cercle du toboggan. — C'est le soir. — Tableau féerique. — Un village canadien. — Saint-Lambert. — Chinois blanchisseurs, Normands agriculteurs. — - En traîneau. — Conversation avec un vrai Canadien. — Que reste-t-il de patriotisme français dans l'âme des descendants des pionniers ? — Guère. — Ils ignorent jusqu'au nom de Normandie. — Une « réserve » de Peaux-Rouges. — ■ Caughnauwaga, village d'iroquois. — Le pont sur le Saint-Laurent. — Une tempête de neige. — Traversée dangereuse. — Les voyageurs font du toboggan sur leur derrière. — Bureau de poste hospitalier. — ■ A Vêpres. — L'office en iroquois. — • Un prêtre aimable. — Visite à un notable Iroquois. — ■ // revient du Klondyke. — ■ Sa fille se met au piano, qu'elle frappe comme un gong. — Générosité des sauvages.
l faut quatorze heures d'express pour aller de New- York à Montréal. Je n' étais pas fâché, après quelques mois d'Amérique, de la comparer avec un pays colonisé par des Français, et, au mois de janvier, j'y fus.
Montréal a presque l'aspect d'une ville française. Les rues sont peuplées de maisons de style normand, couvertes d'enseignes françaises pour la plupart; on y entend parler français par des gens qui ont l'air enchanté de vous répondre dans votre langue, et ceci est un plaisir.
Je ne sais plus qui a dit, — peut-être Balzac, — qu'un Français, athée à Paris, se ferait tuer pour la foi en Jésus- Christ à Constantinople. En effet, quand nous
sommes chez nous, nous plaisantons volontiers nos qualités et nous blaguons ce que nous avons de mieux, tout en nous vantant, d'ailleurs, de qualités que nous n'avons pas. L'étranger, qui nous écoute surpris, prend à la lettre cette fronde superficielle, et, en nous quittant, croirait volontiers que nous ne valons pas grand' chose. Mais, une fois la frontière passée, un besoin instinctif de sauvegarde et de défense nous ramène à croire que la terre que nous venons de quitter est la meilleure du globe entier, que le ciel y est le plus doux, que les hommes qui l'habitent sont les seuls supportables; et si l'étranger essaie alors de le discuter, nous n'avons pas assez de tout notre enthousiasme pour exalter la France, et pas assez de toute notre critique pour diminuer la valeur des pays étrangers Que de fois, au cours de mon voyage, n'ai-je pas vérifié cet état d'âme! L'igno-
rance candide des Américains qui les fait vous demander naïvement si, en Europe, on connaît les choses les plus élémentaires, comme si ce n'était pas l'Europe qui a fait l'Amérique avec ses enfants et avec la science des siècles accumulés ; la suffisance ingénue de ces gens cultivés s' informant si la France a eu des inventeurs; la croyance aveugle qu'on leur insuffle du génie sans égal de leurs savants ( ?), de leurs généraux même, sont à la longue un peu irritantes, malgré qu'on se surveille et qu'on se domine.
Aussi, l'idée de mettre le pied sur une terre presque française sourit- elle au voyageur. Les noms des rues résument l'histoire de France : Montmorency, Condé, Saint- Denis, Richelieu ; puis la géographie normande : Yon ville, Bon- Secours, Lagauchetière, — mais aussi, il est vrai, Wellington, Sherbroock, Grosvenor; et des Brown, des Black, des Mac Dougall et des O'Connor, en quantité, et tous les noms populaires des enseignes : Lafleur, La Rivière, Laporte, Lapierre, Lapointe, Laramée, Larue, Larocque, Lavigne, Laviolette, Laverdure, Labonté, Labronche, Ladouceur, Laflamme, Lafranchise, Lajoie, Lafrance, Laliberté, Lalumière, Lamalice, Lamoureux, Lebon, Lebceuf, Ledoux, Letendre, Lesage.
J'avais été invité, en compagnie de M. Hyde, dont j'ai déjà parlé, et du bon conférencier Germain Martin, à déjeuner au Cercle Saint- James de Montréal. Une hospitalité charmante, un accueil gentil, empressé, nous attendaient. Les notabilités de la ville se trouvaient là. Tout le monde parlait français, un excellent français avec le pur accent du terroir normand
conservé aussi savoureux qu'à Bayeux ou à Vire. Ce qu'il y avait de plus saisissant encore, c'est que la plupart de ceux qui étaient là n'avaient jamais mis le pied en France, ni leurs pères. C'étaient les arrière- petits- fils des premiers colons normands !
Les toasts du déjeuner furent charmants. A part les ordinaires congratulations empreintes ici de sincérité, car il ne s'agissait que de sentiments parfaitement désintéressés, de la propagation de la langue mère des fondateurs de la colonie, la tournure des toasts, leur langage et leur plan (si l'on peut s'exprimer ainsi pour des improvisations spontanées), me transportèrent en France, dans une bonne ville du Calvados ou de l'Eure, à la fin d'un banquet, où les orateurs trempés de finesse et d'esprit croisent leurs sourires et leurs pointes en portant des santés !
sports d'hiver Après le repas, on nous au canada mena faire une promenade sur le mont Royal, dans de vastes traîneaux solides, à quatre places, traînés par de vigoureux petits chevaux canadiens. On traverse, sur la neige craquante, des terrains vallonnés, les bois des sapins ouatés, d'érables et d'ormes dépouillés, puis, tout à coup, au sommet du mont, c'est la découverte d'un paysage charmant, une vaste plaine de neige jusqu'au Saint- Laurent gelé, dont les glaçons semblaient, de loin, de petits flots immobiles. Le reflet du ciel baignait le fleuve et la plaine d'une lumière bleu électrique, limpide. De jeunes garçons et de jeunes filles s'amusaient à glisser le long des pentes, allongés ou assis sur de longues planches
de bois en forme de traîneau plat, à la pointe recourbée, longues de 2 ou 3 mètres, munies de cordes où les mains s'aggrippent, et qu'on appelle des toboggan (1). Je voulus faire comme eux, et je m'assis à la turque sur le traîneau, derrière un jeune Canadien. On nous poussa et nous partîmes comme le vent sur la pente couverte de neige. Sensation grisante de vitesse et d'air pur. La force acquise nous emmena loin de la base du haut talus, et il nous fallut revenir à pied au point de départ avec de la neige jusqu'aux genoux.
Les gens du pays s'amusent à ce jeu, inlassablement. Ils l'ont même perfectionné, jusqu'à en faire un sport. On me promit de me montrer cela le soir même.
Nous revînmes à travers les avenues silencieuses de l'immense cimetière de Montréal enfoui sous la neige. Seuls les monuments les plus hauts étaient visibles, car les gazons, les parterres, les grilles basses disparaissaient sous un mètre de neige, double ensevelissement pour les pauvres morts. Il semblait qu'ils fussent plus loin encore et plus profond dans le néant.
On me montra un bâtiment proche l'entrée du cimetière : le charnier. On appelle ainsi l'endroit où l'on dépose les cercueils des défunts de l'hiver. Car, en cette saison, on ne les enterre pas, la terre est trop dure. Ils restent là, à côté les uns des autres, dans leurs boîtes, à attendre que le printemps soit venu.
Le soir, après dîner, Germain Martin et moi allâmes assister aux ébats du Cercle de toboggan, qui ont lieu en plein air, naturellement. Toute la vallée est éclairée
(1) On prononce : toboggane.
par des lampes à arc dont la lumière rosit la neige. En haut d'une colline, à l'endroit où la pente est la plus accentuée, on a bâti une sorte de chalet où l'on accède par un escalier de bois. De là partent quatre pistes parallèles tracées dans l'épaisseur de la neige, de la largeur des traîneaux, c'est-àdire de 60 à 75 centimètres et qu'on entretient en y versant chaque jour de l'eau qui gèle aussitôt, puisqu'il fait ici 28° sous zéro. Ces pistes sont séparées par des rebords hauts de 20 ou 30 centimètres. Les gens s'accroupissent à la turque à cinq ou six sur les planches lisses du traîneau, garçons et filles, pêle-mêle ; quelqu'un pousse, et voilà les traîneaux lancés dans une vitesse éperdue le long des chemins glacés.
Les garçons, vêtus de vareuses de laine rouges, vertes et bleues, de culottes courtes, chaussés de bas de laine et de mocassins, et les mains couvertes d'épais gants de fourrure, portent des bonnets de laine multicolores à pompons ; des ceintures de laine éclatantes entourent les reins. Les jeunes filles sont habillées à peu près comme les garçons, mais avec une courte jupe de laine de couleur vive et des boas autour du cou ; quelques-unes ont des corsages de fourrures. Comme les hommes, elles sont coiffées du bonnet de laine tricotée à pompon. Le corset leur est naturellement interdit par les poses extraordinaires que ce sport les oblige à prendre. Les planches légères sursautent en bonds désordonnés au passage des rugosités de la piste, et ce sont de petits cris de femmes et des éclats de rire continuels. Quand les toboggans passent près de moi, c'est à peine si j'ai le temps de voir ceux qui les
montent ; pourtant, on aperçoit certaines figures crispées par l'émotion de la vitesse effrénée qui les emporte ; d'autres, moins nerveuses, sourient de plaisir.
Spectacle bizarre et saisissant que ces groupes d'hommes et de femmes serrés les uns contre les autres, où quelquefois on voit un homme littéralement allongé sur le dos de la femme qui le précède, bêtes à deux têtes qui vont au ras du sol éclatant de blancheur, comme des apparitions de délire vers des lointains, dans le vertige... Autour, la large plaine toute blanche ; des arbres noirs se dressaient au fond du paysage, sur un ciel pommelé et clair ; la lune s'épandait tendrement sur la neige; les lampes électriques éclairaient les premiers plans.
Arrivés à l'extrémité des pistes, — c'est-à-dire à 700 ou 800 mètres de leur point de départ, — les toboggans, par un mouvement du gouvernail, qui est le pied du barreur, placé à l'arrière, dévient de la ligne droite qu'ils avaient suivie jusque-là et vont se perdre 20 ou 30 mètres plus loin encore, dans la neige. Puis les tobogganistes reviennent à pied, le plus vite qu'ils peuvent, au chalet d'où ils sont partis et recommencent. Voyez- vous ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, vêtus de couleurs éclatantes, en longues files, déambulant à travers la neige, en tirant derrière eux leurs traîneaux légers, la face rouge, les yeux brillants, dans la hâte de recommencer leur voluptueuse et affolante glissade ?
un village Le lendemain, nous allâmes canadien visiter un village canadien.
Sur un pont long d'un kilomètre, nous
traversons le Saint- Laurent, complètement gelé, et nous arrivons dans la commune de Saint- Lambert, au hameau de la Prairie. Je lis cette enseigne : « Lee Sing, blanchisseur. » Ici tous les blanchisseurs sont chinois. Par la vitre du petit rez-de-chaussée, j'aperçois, en effet, deux ou trois Chinois aux longues tresses, avec des figures de vieilles femmes placides et souriantes, qui promènent le fer à repasser sur des linges. Les maisons du village sont de petites constructions basses, tout en bois, auxquelles se mêlent quelques maisons de briques qui, dans cette pauvreté, prennent un air plus cossu. Sur la place de l'église, dont le haut clocher de bois est couvert de neige, des gamins patinent; sur des routes des gens patinent, personne ne marche.
Quand nous traversons le Saint- Laurent sur notre traîneau, des gamins, emmitouflés dans des fourrures, nous suivent en patinant; on se perdrait sur l'immensité du fleuve gelé et couvert de neige, si le chemin n'était indiqué par de petits sapins plantés dans la glace. Notre cocher, un robuste charretier normand dont la grosse moustache est toute blanche de gel, la trogne réjouie couverte d'un épais bonnet de fourrure, plaisante sans cesse en se retournant vers nous. Son cheval ne fait jamais un faux pas. Nous croisons sur la route du fleuve d'autres traîneaux dont les gens, enveloppés de peaux rustiques, nous font des signes de politesse.
J'avais manifesté le désir de causer avec un vrai paysan canadien de souche française, et l'aimable courtoisie d'un jeune avocat de Montréal s'était prêtée de bonne grâce à ma curiosité. Il nous avait accom-
pagnés, Germain Martin et moi, au village de Saint- Lambert, de l'autre côté du Saint- Laurent. Mais il n'y connaissait personne, et nous dûmes nous arrêter au hasard à une modeste ferme bâtie sur le bord du fleuve. Dans une vaste cour s'élevaient quelques hangars. La maison d'habitation, tout en bois, était d'aspect assez pauvre. Nous entrâmes dans la principale pièce du rez-de-chaussée, pauvrement meublée d'une vieille armoire, d'une table, de quelques chaises et d'an poêle. Dans des cadres dorés, au-dessus de la cheminée, les portraits du roi et de la reine d'Angleterre, à côté d'un Christ, une sainte vierge et un chapelet. Un homme d'une cinquantaine d'années, sa femme, un gars de vingt ans et une jeune fille, nous regardaient d'un air curieux, qui demandait ce que leur voulaient ces inconnus. Mon compagnon satisfît leur curiosité en me présentant comme « un monsieur de Paru » qui voyageait au Canada et qui désirait connaître des fermiers canadiens. On nous fit asseoir, l'air un peu gêné.
Les Normands ne passent pas pour bavard , et nous tombions justement dans une familh d'origine normande. Ce qui m'importait surtout, c'était de savoir ce qui pouvait subsister de patriotisme français dans l'âme du véritable peuple canadien. Nous croyons volontiers en France à l'amour des autres peuples pour nous ; nous oublions que nous avons été les trouble-fête de l'Europe pendant des siècles, que nous avons brouillonne à travers le monde entier, de la Chine au Mexique, de la Syrie à Moscou, et, dans notre naïve suffisance, nous nous ingénions à trouver, dans les moindres manifestations acciden-
telles ou calculées, des preuves de la sympathie profonde que nous inspirons à tous les habitants de l'Univers. Plus raisonnablement, nous nous figurons que, parce que quelques milliers de familles normandes et angevines sont allées au xvne siècle coloniser le Canada, nous n'aurions qu'un signe à faire pour détacher les Canadiens de la Grande-Bretagne. Il me semblait qu'en interrogeant au hasard l'âme simple d'un paysan je recueillerais des indices plus certains sur l'état général des esprits qu'en interrogeant des gens réfléchis, des politiciens ou des écrivains locaux. Je ne me trompais pas. Mon hôte était un fermier rustique qui avait conservé le langage et l'accent du terroir normand. Je lui demandai ce qu'il connaissait de la France, ou ce que son père lui en avait dit. Il était né dans un village voisin qu'il n'avait jamais quitté. Son père également. Quant à son grand- père, c'était un Canadien, et voilà tout ce qu'il en savait.
Je lui dis :
« Mais vous devez être originaire de Normandie ? Ici, tout le monde, ou à peu près, est Normand, et vous avez l'accent normand. »
Il me regarda, hocha la tête et ne répondit rien. J'ajoutai :
« Vous connaissez bien la Normandie ?
Vous savez ce que c'est? »
Il répondit simplement :
« Non. »
J'insistai alors :
« Mais la France ? Paris ? Vous en avez entendu parler ? »
Tranquillement il laissa tomber ces paroles, en traînant :
« Oh! oui, la France... C'est des gen-
tilshommes bien braves, à ce qu'on dit! » Nous n'en pûmes tirer davantage, notre guide et nous, malgré nos efforts. J'essayai de souffler sur les cendres de cette âme endormie, me figurant qu'au moins, dans les veillées d'hiver de ces contrées quasi polaires, s'étaient perpétuées des légendes d'autrefois, les souvenirs historiques sur les premiers colonisateurs et les conquérants français, mais en vain. Rien ne subsistait plus, au bout de quelques générations, de ce qui avait été le Français d'autrefois. L'homme était un Canadien parlant à la fois le français et l'anglais.
un village II s' agissait maintenant de iroquois voir des Iroquois. Les Iroquois furent les ennemis acharnés des Hurons. Ils les exterminèrent presque complètement, et ceux de Lorette, — dont je vous parlerai plus loin, - - sont à peu près tout ce qui reste de la tribu.
Sur les 400.000 Indiens qui subsistent encore aux États-Unis et au Canada, les Iroquois figurent pour 17.000.
C'est à Caughnauwaga que se trouve la plus forte agglomération iroquoise de la province.
Le village est situé à quelques kilomètres de Montréal. Nous y allâmes, Germain Martin et moi, à pied, par un dimanche glacé de janvier. On nous avait indiqué notre chemin avant de partir, en nous disant : « Si vous manquez le train, il ne vous restera qu'une ressource : traverser à pied le viaduc du Saint- Laurent ; mais il faut vous méfier : la voie est simple, et, si vous croisez un train, il faudra vous coucher le long des rails. Les gens du pays ne s'y risquent pas, car c'est
très dangereux. Les Indiens seuls s'y aventurent ; ces diables-là ne connaissent pas le danger et ignorent le vertige. » Or, nous avions manqué le train et, coûte que coûte, nous voulions aller à Caughnauwaga.
Nous arrivâmes donc au viaduc. Il s'élevait au- dessus du Saint- Laurent à une hauteur qui nous paraissait prodigieuse.
Les rails étaient posés sur des madriers à claire- voie, séparés les uns des autres par un vide de 10 centimètres. Pas de gardefou, une seule voie, de chaque côté de laquelle, en effet, se trouvait un espace libre d'environ 80 centimètres. Si un train arrivait devant ou derrière nous, il fallait se coucher le long des rails, de façon à ne pas être agrippé par les parties débordantes des wagons, en ayant de l'autre côté pour tout refuge l'abîme gelé du Saint- Laurent.
Nous nous consultâmes, Germain Martin et moi.
« Nous risquons-nous? »
Aux alentours, ni gare, ni habitation, ni personne pour nous renseigner sur la possibilité du passage d'un train. Nous regardions avec inquiétude l'étroit espace où nous devrons peut-être nous allonger, c'était juste, bien juste...
« Eh bien? dis- je à Germain Martin.
— Eh bien? » me répondit- il.
Et de rire ! pendant qu'il en était temps encore.
Un Indien et sa femme venaient audevant de nous, sur le pont qu'ils avaient traversé. Ceci nous décida.
« Allons- y ! »
Et nous nous mîmes en route. Le vent soufflait, un vent âpre et mauvais qui s'en-
gouffrait dans les pans de nos pelisses et gênait notre marche.
Les larges vides laissés entre les madriers du plancher nous forçaient à regarder à nos pieds pour ne pas trébucher.
Nos yeux, irrités par le vent, pleuraient, et la succession des vides, par où nous apparaissait la glace du Saint- Laurent à 30 ou 40 mètres au-dessous, nous éblouit, au bout de quelque temps, d'une sorte de vertige.
Nous marchions quand même, essoufflés, luttant contre l'obstacle du vent. Le pont avait bien un kilomètre de long et nous étions loin du but. L'hallucination d'un train en marche nous angoissa. Engoncés dans nos pelisses, aurions- nous le temps, la possibilité et le sang- froid de nous garer sur l'étroit rebord?
« Allons, allons, dépêchons-nous!))
Mais bientôt, comme j'avais pris les devants, je n'entendis plus le pas de mon compagnon. Je me retournai. Germain Martin, immobile sur ses jambes, me faisait des signes. Je revins sur mes pas, vers lui. Il était tout pâle.
« Le vertige, me dit-il, le vertige, je ne peux plus avancer!...»
En effet, il paraissait cloué sur la voie. Et, dès que je fus à sa portée, il m'agrippa nerveusement en poussant un soupir de soulagement.
«Vous m'avez sauvé la vie!» ajouta le bon conférencier.
Et, bras dessus, bras dessous, d'un nouvel élan nous repartîmes.
Le vent parut souffler plus fort. De la neige se mit à tomber. Nous en étions aveuglés. Palpitants, en sueur, nous
allions à pas aussi rapides que le permettait le chemin incommode.
Mais nous n'entendions plus le bruit du train. Nous nous mîmes à rire de notre effroi.
Quelques minutes après, nous arrivions avec la joie réconfortante d'avoir échappé à un grand danger.
La voie du chemin de fer continuait toute droite vers des stations inconnues ; mais le village s'offrait à nos yeux, à la droite du viaduc et, comme il n'y avait pas de chemin qui y conduisît, nous déboulâmes le long du haut talus, dans la neige immaculée, sur notre derrière.
Nous nous trouvions au milieu d'un immense paysage blanc, sans un être humain visible : la neige tombait drue; la seule trace de vie était, à notre droite, une double rangée de maisons de bois largement espacées et couvertes de neige : le village de Gaughnauwaga. Nous avançons. Des étoffes de couleurs voyantes sèchent, étendues sur des cordes, le long des maisons. Les rideaux rouges des fenêtres s'écartent à notre passage et, derrière les vitres, se montrent des têtes curieuses d'hommes, de femmes et d'enfants, dont les yeux noirs nous fixent un instant, puis, s'ils rencontrent nos regards, disparaissent, pour réapparaître encore une seconde après à une autre vitre ou à la porte. On dirait des animaux dans des cages. Singulière impression de bêtes domptées, un peu sauvages encore.
Pas de huttes ! Pas de wigwams ! Où sont donc Taureau assis, Antilope et Collier de plumes?
Nous avons faim et ne savons où aller. Un Indien se trouve sur le pas de sa porte,
habillé à l'européenne, comme un ouvrier bien tenu, les yeux bridés, et son nez court s'écrase sur sa face de citron fané. Il nous indique, en mauvais anglais, le bureau de poste et de télégraphe, où l'on trouve aussi à manger. C'est, tout au bout du village, une petite maison de bois à laquelle on accède par un escalier d'une dizaine de marches. Magasin d'épicerie de hameau, avec une boîte aux lettres. Nous entrons. La maisonnette est propre et même coquette. Il y a une salle à manger et un salon avec une carpette. Des cadres parmi lesquels le portrait du roi Edouard et de la reine d'Angleterre, dans leurs costumes de sacre, et couronnés, tels que je les ai vus à Westminster, à côté de vues de Venise et de l'armée autrichienne ; des morceaux d'étoffes, de faveurs, d'écharpes ou de rubans drapés partout où il est possible d'en mettre, autour des cadres, du piano, des cheminées ; nous nous en étonnons, car l'homme et la femme qui nous reçoivent, de bons gros Normands, n'ont pas l'air de gens qui se soucient de ces bagatelles.
« C'est notre fille ! nous dit le père avec un fier sourire; c'est elle qui arrange tout ça! Elle n'est justement pas là aujourd'hui: elle passe son dimanche chez des amis, dans un village voisin. Tenez, voici son portrait. »
La photographie était celle d'une belle jeune fille de vingt ans, aux yeux noirs et vivants.
Dans un cadre, sous un verre, je vois deux poignées de cercueil et une croix : c'est la coutume de conserver ces souvenirs des obsèques d'un mort aimé.
Nous mangeons avec appétit un peu de
viande de porc, des pommes de terre et du fromage ; la boisson est une sorte de vin fait avec des fruits du pays, mais sans alcool, car la vente de l'alcool est complètement prohibée dans les villages indiens. « L'eau de feu » les rend comme fous; leurs instincts sauvages, encore à fleur de peau, réapparaissent à l'excitation de l'alcool, et ce sont alors des tueries parmi eux.
Notre repas fini, où aller?
L'église est là, tout près, bâtie en bois, avec son haut clocher. Des femmes iroquoises s'y rendent, car l'heure des vêpres sonne. Elles sont enveloppées de châles noirs; on aperçoit juste le bout de leur nez et leurs yeux brillants. Une effroyable tempête de neige tourbillonne en poussière blanche ; le froid est terrible. Que faire dehors? Rien à voir que des maisons de bois percées de petites fenêtres aux rideaux rouges. Pas de train avant huit heures et demie le soir pour retourner à Montréal. Et nous ne voulons pas renouveler notre promenade sur le pont à claire-voie.
D'ailleurs, il faut bien visiter un ou deux intérieurs iroquois. Or le curé seul pourrait nous y aider. Et il dit les vêpres. Nous entrons donc dans l'église. C'est une assez grande église de village, avec deux galeries de bois sur les côtés. Deux calorifères sont allumés dont les tuyaux de tôle traversent la nef. De pauvres autels se dressent de chaque côté de l'autel principal. Sur des bancs de bois, les Indiens, les Indiennes et les enfants sont assis. Ils ont tous le nez épaté, les yeux bridés et les cheveux noirs collés, des Japonais plus sauvages. Ils prient. A notre entrée, les hommes et les femmes jettent à peine un regard sur
Planche 137.