‹ L'Amâerique moderneChapitre 41 sur 50 · TYPES IROQUOIS · texte numérisé non relu

TYPES IROQUOIS

- Los ,r„,„ois r™, jadis „»e U-ibu be,iiq„euse et Ik, ,ui détendit ^J-^^^^ff,

;'*2£* i~sa?

Anglais et les Français. De ces anciennes vertus, ils ont conservé une e sont volontairement spécialisés.

grande activité qu'ils appliquent avec intelligence

Planches i38-i3().

LE MONT-ROYAL. — L'été, le Mont-Royal est un vaste parc ombragé et pittoresque. <)n y accède par un funiculaire qui monte les promeneurs jusqu'à une terrasse d'où l'on jouit du panorama de la ville.

MONTRÉAL. Le toboggan. — Le toboggan est l'amusement de prédilection îles Canadiens pendant l'hiver ; une

piste, 1res fréquentée, a été aménagée à proximité de la ville.

Planche 140.

nous ; l'expression de leur visage est sérieuse et presque tragique, comme celle des animaux. Mais les enfants, plus curieux, se retournent souvent vers nous et nous fixent comme des choses étranges. L'orgue accompagne les prières, — qui sont dites en iroquois, — et les fidèles joignent leurs voix. Celles des hommes sont graves, fortes et rocailleuses; celles des enfants et des femmes sont des voix de soprano aiguës et nasales à fendre le tympan, des binious exaspérés.

Pour orner les autels, on a mis des boules dorées, comme celles qu'on voit dans les jardins de banlieue, et des guirlandes de papier colorié. Sur les murs de bois peints en imitation de marbre, des cadres de gravures pendent.

Le prêtre est assisté d'enfants de chœur iroquois habillés de soutanes noires et de surplis blancs, ni plus ni moins recueillis que les petits paysans français.

Quand l'office fut terminé, nous allâmes frapper à la porte du presbytère. Le curé de Caughnauwaga, l'abbé Forbes, nous reçut aussitôt avec une bonne grâce réservée du meilleur ton. C'était un jeune prêtre très brun, doux et énergique.

Après s'être informé du but de notre voyage, il nous offrit à manger d'un excellent gâteau que sa mère venait de boulanger elle-même, car sa mère et ses deux sœurs (si je ne me trompe) l'avaient suivi dans ce pays perdu. Il appartenait au clergé canadien, mais avait fait ses études au grand séminaire de Saint- Sulpice, à Paris.

Je lui demandai s'il ne s'ennuyait pas dans ce triste coin glacé, au milieu des sauvages?

« Oh ! non. Il y a tant à faire avec ces

pauvres gens. Voici huit ans que je vis parmi eux, et je ne les quitterai qu'avec regret, bientôt, quand on aura envoyé ici un Père jésuite pour me remplacer. »

Le prêtre se coiffa d'une casquette de fourrure, s'enveloppa d'un manteau noir, et, relevant haut sa soutane, sortit avec nous dans la tempête. Nous avions de la neige jusqu'aux genoux. Le soir tombait.

iroquois H nous conduisit d'abord chez policés ie principal habitant du village. La maison qu'il habite est, comme toutes les autres, tout en bois; mais la façade s'orne de découpures de bois. Le maître de la maison, vêtu à l'européenne, es tun homme de haute taille, à la vaste poitrine. Sa bouche large, aux lèvres épaisses, a les commissures tombantes ; un long espace sépare sa lèvre supérieure delà base du nez, un peu aplati. Figure tout en os, presque aussi large au menton qu'aux pommettes très saillantes. Une raie sépare à gauche ses cheveux noirs lissés. Il nous reçoit gravement, souriant de temps en temps au prêtre avec qui il s'entretient d'abord en iroquois, puis en anglais, pour nous permettre de nous mêler à la conversation.

Il nous fait visiter, non sans fierté, sa maison ; au rez-de-chaussée, c'est son magasin où il vend de tout, de quoi manger, des sparteries, des verroteries, des objets de luxe en perles de jais multicolores, colliers, pelotes, miroirs, porte- allumettes, boîtes, et des obj ets de cuir orné et découpé.

Il nous raconte sa fortune. Il est allé plusieurs fois jusqu'au Klondyke avec quelques ballots de ces marchandises qu'il vendait très cher aux chercheurs d'or.

Revenu de chaque voyage avec un béné-

fice d'une vingtaine de mille francs, aujourd'hui il est à son aise. Il a mis sa fille dans un couvent de Montréal, où elle apprit à jouer du piano. Au premier étage, il nous montre avec complaisance deux salons avec des tapis, des lustres, des fauteuils et un canapé de velours rouge couverts de guipure. Des rideaux de tulle blanc pendent aux fenêtres et traînent d'au moins un mètre sur le plancher. Les glaces sont entourées de mousseline blanche dont les bouts pendent de chaque côté. Sur les murs, des images religieuses. Devant le poêle, un grand écran de papier doré. De-ci, de-là, sur le tapis, des peaux de mouton épaisses qu'il a rapportées des Montagnes Rocheuses. Un piano.

A côté du salon, deux chambres, avec de grands lits de bois sculpté. Toute l'habitation respire un air de propreté exemplaire : c'est la demeure d'un paysan devenu riche soudainement et qui vient de s'installer selon ses goûts.

Il appelle sa fille et lui dit de se mettre au piano. C'est une solide gaillarde aux rudes épaules, aux mouvements brusques, au regard noir, inquiet, sauvage. Elle ouvre l'instrument et se met à y taper une polka avec une énergie redoutable. Le son qu'elle en tire est celui de plusieurs pianos mécaniques. On dirait que la mesure qu'elle est obligée de suivre la gêne, et qu'elle aimerait mieux aller beaucoup plus vite. Mais son énergie se dépense à frapper, tellement, tellement, l'expression de son visage est si menaçante et si furieuse, que je finis par croire qu'elle y met de la colère, qu'elle n'a obéi à son père que malgré elle et qu'elle se venge ainsi à tour de bras de la con-

trainte que les étrangers lui imposent.

Je demande à notre hôte s'il ne s'habille jamais en sauvage. Il répond non en riant. Il n'y a plus qu'aux jours de fête que certains habitants organisent des spectacles de danses anciennes et de combats, avec des bonnets de plumes, le carquois, les flèches et la lance des aïeux.

Ils ont conservé, pour distinguer les tribus, les noms d'autrefois : la bande du Loup, la bande du Castor, la bande de la Tortue. Je m'informe des noms propres de ses compatriotes : il m'en donne quelquesuns : Œil- ouvert, Cueilleur- de- Branches, Foudre- du- Ciel; une femme s' appelle Chaudière- renversée. Ils avaient appelé Washington : Destructeur- de- Villages. Et c'est le nom par lequel ils continuent à désigner tous les présidents de République américains.

Le chef iroquois nous montre sa chaîne de montre, tout en pépites d'or brut, reliées entre elles par des fils d'or, et qu'il a rapportées de l'Alaska.

Avant de nous séparer, il me donne, sur ma demande, sa photographie, qu'il signe d'une écriture cursive et énergique. Il y est superbe, avec son gilet blanc, son veston noir, son col à coins cassés très évasé, sa cravate à ramages, sa grosse chaîne d'or à médaillon, et une fleur blanche à sa boutonnière.

Résignons- nous, romantiques que nous sommes ! Il n'y a plus de sauvages. L'ouïe d'Oreille- de- Renard s'atrophie aux récepteurs de téléphone, et Œil- ouvert porte des verres isométropes !

«C'était hier pourtant que les Iroquois dansaient la danse du scalp autour de leurs prisonniers hurons et algonquins, les pères de ceux-là. Peut-on oser dire qu'ils sont

civilisés, parce qu'ils n'ont plus de plumes dans le nez et plus de scènes de guerre tatouées sur leur poitrine ? Faudrait- il gratter beaucoup la terre pour retrouver leurs arcs et leurs flèches, et bien loin dans leurs âmes pour remettre à nu leur férocité ?

— Ne croyez pas cela, répondit le prêtre à ma question. Ils sont doux et probes, et leur parole est sacrée. C'est vrai qu'ils préfèrent la chasse à l'agriculture, et que l'alcool les rend fous. Mais n'y a-t-il pas beaucoup d'Européens qui, sous ces deux rapports, leur ressemblent ? »

Quand nous redescendons au magasin, nous trouvons une pauvre femme qui porte son enfant couché sur le dos le long d'une planche et ficelé à la mode iroquoise ; au-dessus de sa tête, s'arrondit une demi-lune de bois d'où tombe un voile. La femme a l'air si triste que je demande pourquoi. L'hôte nous répond qu'elle est très malheureuse. Elle a perdu son mari, elle est très pauvre. Nous allons chez elle, à deux pas, après avoir pris congé du chef de village.

L'iroquoise nous introduit dans une pièce au sol de planches mal jointes, recou-

vertes de nattes, éclairée par une lampe à pétrole. Aspect de propreté. Dans un coin, un grand poêle de fonte, une table au milieu, une armoire, des chaises de paille. Sur le mur, une glace et des images religieuses coloriées. Deux lits aux couvertures faites par de petits carrés multicolores disposés en damier. Le fils de la maison est à la chasse. La mère me montre son portrait, qui lui est à coup sûr précieux. Et, comme j ' ai l' air très curieux d' autres photographies qu'elle étale, elle veut mêles donner toutes. Je refuse poliment, car je suppose qu'elle doit y tenir. Alors elle insiste tant qu'elle peut, les ramasse en tas, et, d'un geste de générosité touchante, me les tend. Je refuse, en me sentant chatouillé d'une vague émotion à ce geste spontané de ces sauvages misérables, qui n'ont rien et qui se laissent aller si simplement à donner le peu qu'ils ont.

Après un repas léger que voulut nous offrir le jeune prêtre, nous quittâmes le village en compagnie de deux personnes qui retournaient à Montréal. C'était le soir. Un traîneau à deux chevaux nous emporta, grelottants, à travers l'affreuse

tempête de neige qui n'avait pas cessé.

Page 1