L'IMPÉRIALISME ANGLAIS ET LE PATRIOTISME CANADIEN
De Montréal à Québec. — Une ville française. — Enseignes bilingues. — Opposition des éléments français et anglais. — Supériorité des Anglais dans les affaires. — ■ D'où vient-elle ? — ■ Race ou religion ? — Chez les Hurons. — Le village de Lorelte est éclairé à l'électricité. — Intérieur huron. — Aspect de carnage. — Dépouilles de bêtes. — Occupations des Huronnes. — Mocassins et raquettes. — L' impérialisme anglais. — Un Canadien remarquable. — M. Henri Bourassa, député de Québec. — Théorie de l'impérialisme anglais.
— Son histoire. — Ses causes. — ■ Impérialisme doctrinaire. — Impérialisme militaire. — Impérialisme commercial. — La méthode de M. Chamberlain. — La guerre du Transvaal. — Envoi de troupes canadiennes.
— L'Empire réalisé. - — Avenir de l'impérialisme. — Trois solutions : Canada indépendant, Canada annexé aux États-Unis, ou Canada réuni à la France. — Le Canada sera américain dans vingt-cinq ans. — Ce qui reste de français dans l'âme canadienne. — Platonisme pur. — Les Canadiens chantèrent le Te Deum après Waterloo. — Vieille rancune contre l'abandon de 1783. — Avantages de la réunion à V Amérique. — Mots historiques de Voltaire et du duc de Choiseul qu'on n'oublie pas au Canada. — Que ferait le Canada en cas de guerre entre la France et l'Angleterre ? — Que ferait le Canada si la France voulait le reconquérir?
^ous voilà en route pour Québec, qui se trouve à cinq heures d'express de Montréal. La route est d'une monotonie lamentable. Depuis la voie du chemin de fer jusqu'à l'horizon le plus lointain, tout est couvert de neige ; de temps en temps, on traverse une forêt dont les branches plient sous le poids de la neige. Quelques fermes espacées se dressent avec leurs toits tout blancs ; des haies de clôture blanches, et c'est tout; le pays est tout plat.
Mais aux abords de Québec, l'aspect change. La ville s' étage sur une montagne au pied de laquelle le Saint- Laurent gelé dort. Ici, l'on parle surtout le français. Mais j'y remarque un curieux mélange d'anglais. Les mêmes gens qui ne veulent pas employer le mot anglais car et continuent à dire char, écrivent sur leurs enseignes : Groceries en détail ; et sur une plaque indicative placée au coin d'une rue, je lis : To rue Grey. Pour merceries, ils écrivent : marchandises sèches, et pour interdire l'entrée de terrains avoisinant une gare, ils disent : Prohibé d'outrepasser les prémises. C'est que, si Québec reste la
province française par excellence, si les Anglais n'y forment qu'une minorité, ce sont eux pourtant qui détiennent les commerces les plus riches, les industries les plus prospères. Et les gens le savent et s'en rendent compte, et, si vous leur demandez comment ils expliquent un fait d'apparence si anormale, ils répondent tranquillement :
« Que voulez- vous, que voulez- vous?
C'est la race ! Les Anglais sont actifs, entreprenants, très travailleurs ; comme leurs voisins des États-Unis, ils ne craignent pas de risquer beaucoup pour gagner davantage. Nous autres, qui sommes d'un autre sang, qui pourrions, qui devrions être à la tête du mouvement économique, nous laissons par incurie, par timidité, par habitude, par avarice peut-être, une minorité d'Anglais conquérir la richesse du commerce, des industries et des banques.
11 n'y a rien à faire à cela.
— Vous croyez donc ici aussi à la supériorité de la race anglo-saxonne?
— Non, c'est autre chose : nous nous contentons de risquer moins pour gagner moins ; nous n'aimons pas changer nos habitudes et fuyons volontiers les risques. »
Depuis mon arrivée au Canada, je rêvais des Hurons et des Iroquois. J'avais cru jusqu'alors que les Hurons et les Iroquois étaient des êtres depuis longtemps disparus dans la légende, et voilà qu'après avoir passé une journée à Caughnauwaga, j'apprenais qu'il existait, à quelques lieues de Québec, un village de Hurons qu'il m'était facile de visiter.
Nous partîmes en traîneau à deux chevaux pour le village de Lorette, situé à
12 kilomètres de Québec. Nous traver-
sâmes des paysages de neige avec des montagnes boisées à l'horizon. Il faisait un froid de loup, 28° C. au-dessous de zéro. En approchant du village, la route devenant trop étroite, il nous fallut dételer un cheval et le laisser dans une ferme, au bord de la route.
Nous arrivâmes quand le soir commençait à tomber. C'était au milieu de la neige, un amas de petites maisons de bois. On apercevait, par les vitres, des lampes allumées éclairant des gens qui travaillaient : un menuisier à son établi, un tanneur. Ces gens avaient la peau jaune, les yeux bridés, les cheveux très noirs et très lisses, comme ceux de Caughnauwaga. Une petite église de bois dressait son clocher au centre du village. Je voulus entrer. L'église était obscure ; nous allumâmes des allumettesbougies et nous fîmes le tour de l'édifice. Des bancs de bois brut, un autel où brûlait une petite lampe, une crèche de Noël avec une Vierge entourée de fleurs artificielles, un tuyau de poêle à hauteur d'homme qui courait tout autour de l'église, de petites marmites de fer- blanc posées sur le poêle pour l'évaporation de l'eau, un grand coquillage rempli d'eau bénite : c'est tout ce que je vis dans l'église.
Dehors, je regardai indiscrètement à toutes les fenêtres où brillait une lumière. Presque partout, je voyais des femmes qui cousaient des peaux, ou tressaient des raquettes, des éventails et des paniers d'écorce de frêne. Nous frappâmes à une porte. On nous ouvrit et nous nous trouvâmes devant quatre Huronnes, la mère et trois filles, qui travaillaient avec une ardeur extraordinaire à broder des empeignes de mocassins. Devant elles, se trouvaient des
liasses de poils d'élan, teints de différentes couleurs vives, qu'elles employaient pour leurs broderies. Dans un coin, un lourd poêle de fonte; un tuyau bas faisait le tour de la pièce. Les figures de ces femmes à peine formées et qu'on aurait dites sculptées en cinq minutes par un artiste naïf, étaient pourtant pleines d'expression.
Leurs yeux noirs brillaient d'un vif éclat et leurs traits si simples dénotaient de la bonté. Elles nous expliquèrent que la plupart des hommes du village étaient partis dans les forêts du Nord pour chasser le castor, la martre, la loutre, le caribou, l'antilope, l'orignal ; les autres travaillaient à la construction des ponts.
La maison voisine, où nous entrâmes, était habitée par un tanneur. Le sol de la pièce qui ouvrait sur la rue était encombré de cadavres de bêtes à peine vidées, avec leurs sabots et dont la gorge ouverte portait encore des traces de sang : un caribou, des antilopes, un élan et des renards dont les peaux traînaient pêle-mêle (1).
Soudain, le village tout entier s'illumina. Des lampes à arc étincelèrent dans la nuit qui tombait, et nous aperçûmes, à la lumière des lampes, les bureaux du télégraphe et du téléphone.
Où êtes- vous, grand chef des Cœurs- de- Tigres, avec vos plumes dans le nez et vos images d'Ëpinal gravées au-dessus de vos nombrils?
Je serais bien resté quelques jours avec les Hurons, mais mes compagnons ne
(1) Dans ce petit village de quelques centaines d'habitants, on prépare annuellement 15.000 peaux ; on confectionne 140.000 paires do mocassins et 7.000 paires de nowshoes (raquettes pour la course sur la neige).
goûtant pas à ces explorations le même plaisir que moi, nous repartîmes dans le froid qui redoublait. Un traîneau de bois sombré sur l'étroite route, et qu'il fallut renflouer pour pouvoir passer, nous retint une demi- heure, avec de la neige gusqu'aux genoux. Le soir était tombé très vite. Le ciel, roug3 tout à l'heure, s'emplissait d'étoiles. La neige recouvrait jusqu'aux barrières des enclos ; on ne voyait plus rien dans la solitude des champs qu'une blancheur bleutée épandue à l'infini...
Quand nous approchâmes de Québec, la ville en amphithéâtre s'éclairait; j'avais les oreilles gelées.
M. Henri Bourassa, député au Parlement canadien, le plus éloquent et le plus écouté des orateurs d'Ottawa, a écrit de maîtresses études sur l'impérialisme britannique, dont il est l'adversaire résolu. Ses idées sont devenues ou étaient celles de la majorité des Canadiens français. A ce titre seul elles mériteraient d'être analysées, si, par le remarquable sens historique qu'elles révèlent et par la clairvoyance et la netteté des idées, elles ne s'imposaient à l'attention de l'observateur.
Je suis allé le voir à Québec ; j'ai longuement causé avec lui. Il est impossible de rencontrer un homme plus intelligent ni plus charmant, d'esprit aussi lucide, s' exprimant avec autant de netteté et de simplicité. Après quelques mois d'Amérique, cela fait du bien, en vérité, et vous fait sentir d'une façon saisissante les qualités supérieures de clarté et de précision de notre esprit national.
M. Bourassa voulut bien me remettre les études et des discours qu'il a consacrés
à la question de l'impérialisme. Je les lus et les résumai avec soin ; mais surtout je causai avec lui de la question qui me préoccupait. Et c'est le résumé de ces lectures (1) et ces causeries que je donne ici.
L'impérialisme anglais, selon M. Henri Bourassa, est un régime d'accaparement et de domination militaire, né de l'expansion exagérée de la puissance anglaise et nourri de cet orgueil stupide, brutal et vantard qu'on nomme « jingoïsme ». Il s'exprime volontiers par des formules ronflantes : « Britannia rules thewaves »... « Britons shall never be slaves »... «What we hâve, we hold, » etc. ; à ce dernier axiome le premier ministre d'Ontario a ajouté : « and what we don't hâve, we take ».
L'Angleterre de M. Chamberlain a besoin de soldats et de marins pour maintenir les œuvres de son délire. N'en trouvant pas chez elle, elle s'adresse aux colonies. En fait, le véritable impérialisme anglais, c'est la contribution des colonies aux guerres de l'Angleterre, en hommes et en deniers, en hommes surtout. Elle nous arrache, dit M. Bourassa, sous des noms et des uniformes variés. — carabiniers royaux, infanterie à cheval, strathcona horse, yeomanry, — ■ tout ce qu'elle peut de chair à canon ; quitte à nous laisser entrevoir quelques bribes de faveurs pour le moment où nous serons fatigués de jouer ce rôle de dupes.
L'impérialisme n'est pas une tendance nouvelle ni un produit de l'époque mo-
(1) Henri Bourassa. Les Canadiens Français et l'Empire Britannique ; Grande-Bretagne et Canada.
derne. Il a son origine dans l'instinct communiste qui nous porte naturellement à nous appuyer les uns sur les autres poar atteindre une puissance plus grande. Il est en lutte avec l'instinct individualiste, qui tend à sacrifier les sociétés à l'homme, mais coexiste avec lui.
Le développement de cet instinc t impérialiste fut assez tardif chez les Anglais. L'instinct contraire fut le premier et longtemps le plus fort. Les tendances impérialistes se développèrent beaucoup plus lentement qu'ailleurs : peut-être serontelles plus irrésistibles et plus désastreuses. Jusqu'au temps d'Elisabeth et de Cromwell ( exception faite delà conquête de l' Irlande) , l'Angleterre trouva son développement normal dans la formation de son unité géographique, par l'assimilation de la race écossaise, dans le développement de son activité intérieure bientôt accrue par la découverte du charbon et l'utilisation delà vapeur ; à l'extérieur, dans la politique de neutralité, rompue seulement par les interventions nécessaires pour assurer sa sécurité et son commerce.
Mais l'acquisition des frontières naturelles, l'accroissement de la population, le développement de l'industrie déterminèrent un mouvement d'expansion forcée et firent renaître l'impérialisme.
Ce mouvement prodigieux d'expansion qui couvrit bientôt la moitié du Nouveau Monde et une large partie de l'Ancien était nullement dirigé par une idée générale politique ou militaire, ou par la volonté du gouvernement. Les fondateurs des colonies étaient pour la plupart des marchands anglais, des réfugiés politiques, des sectaires ou des repris de justice.
Aucun de ces pionniers ne songeait à doter sa patrie d'un empire. De là ce caractère de colonisation avant la conquête, qui, selon M. Bourassa, est le signe distinctif de l'expansion anglaise, si différente des conquêtes de César et de Charlemagne, de Charles- Quint et de Frédéric, de Napoléon et de Bismarck, des entreprises d'Isabelle de Cas tille, de Richelieu et de Colbert, auxquelles présidait l'effort du génie. Les entreprises anglaises furent toujours des entreprises industrielles, plus tard reconnues et acceptées par la métropole, et l'exemple de Warren Hastings au xvnr9 siècle, celui de Cecil Rhodes au xixe siècle prouvent à quelles conséquences énormes peuvent aboutir ces audacieuses initiatives individuelles.
Les germes d'impérialisme commencèrent à se développer quand l'Angleterre eut un empire colonial à défendre. Le développement de la puissance anglaise dans l'Inde nécessita la création d'une armée permanente, d'un personnel administratif, d'où naquirent deux plaies sociales : le militarisme et le fonctionnarisme. La première tentative d'impérialisme politique eut lieu pendant la guerre de Sept Ans, lorsque l'Angleterre voulut faire supporter aux colonies américaines une partie des frais qu'elle nécessitait. Cette première tentative fut suivie d'une réaction formidable, et la révolution américaine qui en fut la conséquence enraya pour un moment la folie impérialiste anglaise. Après une lutte demi-séculaire, les Canadiens obtinrent enfin le gouvernement responsable et l'autonomie provinciale. D'autre part, l'influence de Cobden, qui abhorrait l'impérialisme militaire et redoutait les consé-
quences de l'expansion coloniale, pénétra suffisamment dans l'esprit du peuple anglais pour faire accepter la politique de décentralisation coloniale absolue. On fit comprendre aux colonies qu'elles devaient se suffire et que, le jour où il leur plairait de se détacher de la métropole, on n'y mettrait pas d'obstacle.
Mais l'impérialisme politique et militaire enrayé par la révolution américaine et par l'influence de Cobden ne tarda pas à se réveiller. La révolte des Cipayes fut suivie d'une nouvelle expansion anglaise dans l'Inde par l'Afghanistan; la Nouvelle-Zélande et l'Australie furent définitivement annexées, l'Egypte occupée et l'Afrique australe conquise sur les Boers. Le couronnement de cette politique, le triomphe de l'impérialisme et de l'impérialisme seul, la victoire de Chamberlain sur la politique de Gladstone et des libéraux, ce fut la récente guerre sud- africaine. L'impérialisme effréné de Chamberlain put faire miroiter aux yeux éblouis des « Jingos » la perspective d'un empire britannique du Cap au Caire, et ses écarts de langage lors de l'incident de Fachoda furent l'apogée du mouvement impérialiste agressif et tyrannique.
M. Henri Bourassa ramène à trois les formes de cet impérialisme. Il est doctrinaire, commercial ou militaire.
Les impérialistes doctrinaires considèrent comme désastreuse la rupture entre la métropole et ses colonies. Leur union doit donc être maintenue dans l'intérêt général de l'Empire. Les impérialistes, — ceux d'Angleterre du moins, — savent que ce rapprochement n'est pas facile. L'opinion réfléchie de la
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Planche 141.
UN VILLAGE INDIEN. — Les Irpquois, bien que n'ayant rien conservé de leur sauvagerie primitive, se groupent volontiers dans des villages où ils vivenl suivant leurs mœurs et leurs pratiques particulières.
UNE PYRAMIDE DE LÉGUMES. — Celle énorme pile de légumes et de fruits démontre bien, par la variété el la beauté des produits, la richesse du sol canadien el les profils qu'en peut espérer l'émigrant.
Planche 1^2.
UNE HUTTE INDIENNE. — Tous les Iroquois ne sont pas agglomérés dans les villages. Beaucoup d'entre eux vivent encore dans des huiles primitives, faites de chaume et de roseaux.
UN IROQUOIS EN COSTUME. — L'Iroqùois de nos jours ne se différencie plus du paysan canadien queparla couleur brique de sa peau; il ne revêt ses atours de parade et sa coiffure de plumes que les jours de grande cérémonie.