‹ L'Amâerique moderneChapitre 43 sur 50 · HE I4J · texte numérisé non relu

HE I4J

IUN VIEUX IROÇUOIS. — Les tribus Iroquoises actuelles conservent encore quelques types attardés dont les vigoureuses figures rappellent les héros légendaires de Fenimore Cooper et de Gustave Aymard.

Planchj 144.

TYPE DE HURONNE. — Les spécimens de race huronne deviennent de plus en plus rares au Canada. Le document ci-dessus nous montre une femme de type indien absolument pur.

Planche 14b.

. .V^fC'^.t

QUEBEC. — Le Château de Saint-Louis. Bâtie sur là pointe d'un roc autrefois inaccessible, cette importante construction sert aujourd liui de résidence' au gouverneur de la ville qu'elle domine [bute!

QUEBEC, PORT DE GUERRE. Les eaux profondes du Sa ini-Laurcnt permettent au s. -plus loris croiseurs el cuirassés

l'accès de là ville, qui est le grand pprl de guerre canadien.

Planche 146.

majorité des Anglais n'appuie d'ailleurs pas leurs projets. L'instinct vrai des masses est pour la décentralisation et l'autonomie coloniale. Le groupe des impérialistes systématiques qui voudraient réorganiser l'empire au triple point de vue politique, commercial et militaire, forme d'ailleurs une faction infime du cabinet britannique et de la nation.

L'impérialisme commercial est plus actif par suite de la situation actuelle de la Grande-Bretagne. L'industriel anglais se trouve aujourd'hui en présence de la situation suivante :

1° Les marchés civilisés lui sont fermés par la protection ;

2e! Il est expulsé des marchés ouverts par la concurrence étrangère (Amérique, Allemagne) ;

3° Son propre marché est incapable d'une plus grande consommation. En conséquence, l'industriel et le commerçant anglais, effrayés de la déchéance de l'industrie anglaise et de la concurrence américaine et allemande, voudraient s'assurer quelques marchés qui fussent bien à eux. Pour cela, il leur faut des pays où ils puissent exercer une certaine autorité, c'est-à-dire des colonies. Mais ces colonies ne sont nullement disposées à appliquer les théories de Cobden. En dépit des tentatives faites par quelques colonies, le Canada, par exemple, pour entr'ouvrir leurs portes au commerce anglais, on peut affirmer que d'ici longtemps les colonies continueront à prélever les impôts douaniers sur leurs importations, y compris celles de provenance anglaise.

Quant à l'impérialisme militaire, il est plus chimérique encore. La situation mili-

taire de l'Angleterre est actuellement désastreuse. Pour peu qu'elle se montre belliqueuse, elle a des causes de conflits partout : en Egypte, dans l'Afghanistan, dans les mers du Sud; l'insolence d'un commis, l'erreur d'un agent consulaire peut la mettre aux prises avec la France, la Russie ou l'Allemagne. Les chances de guerre de la Grande-Bretagne sont considérablement accrues. Les possibilités d'alliances étrangères, par contre, ont diminué avec la politique provocante de l'élément jingo, et l'Angleterre devra se résigner, pour longtemps sans doute, à rester dans son splendide isolement.

D'autre part, la leçon qui se dégage de sa mésaventure africaine, c'est que ses officiers sont braves, mais incapables. Leurs soldats, suivant le mot de Kitchener, sont des « hordes de parasites encombrants ».

La flotte de l'Angleterre reste supérieure à toute autre. Mais est- elle supérieure aux flottes de deux puissances réunies? Les solutions pessimistes ne manquent pas, non seulement à l'étranger, mais même en Angleterre.

En 1897, lord Charles Beresford publiait dans le Nineteenth Century un article intitulé : « Questions urgentes pour le Conseil de défense ». Cet article causa une énorme sensation. Il démontrait que les réserves étaient composées presque entièrement d'hommes incapables de servir en guerre; il révélait le manque de sérieux de l'administration maritime, les conditions révoltantes où se trouvait la marine marchande, etc. Le 27 juin 1901, le Times publiait un document établissant que la marine anglaise avait perdu sa réputation de supériorité.

Si donc l'Angleterre persiste dans sa

politique militariste, elle n'a que deux ressources à sa disposition. La conscription qui amènerait sans doute de graves dangers à l'intérieur : colère et peut-être révolte de cinq millions d'ouvriers anglais, renversement de la monarchie, révolution sociale ; ou bien un appel aux colonies, ce qui n'est guère plus rassurant.

Comment la doctrine impérialiste estelle parvenue à faire accepter ses vastes et chimériques projets? Il suffît, pour s'en rendre compte, d'examiner par quelles méthodes M. Chamberlain s'efforça d'en imprégner l'esprit des coloniaux.

Il commença par faire miroiter à leurs yeux l'appât d'un Zollverein impérial, projet qu'il dut bientôt abandonner devant l'hostilité des contribuables anglais. Mais sa ténacité obtint des gouvernements coloniaux une promesse de contribution à l'armée et à la marine anglaise. C'est là la base du système. Sous des dehors différents et avec d'autres moyens, le mouvement impérialiste part du même fond et tend au même résultat que la lutte entreprise au xvnr3 siècle par le gouvernement autocratique de Georges III :

« Taxer les colonies pour la défense de l'Empire ».

Puis il exploita habilement la badauderie des masses populaires. Le jubilé, tableau d'ouverture à la comédie impérialiste dont le couronnement devait être le clou, montra tout le talent de metteur en scène de M. Chamberlain. Il sut aussi distribuer savamment les faveurs royales : réceptions, plaisirs, titres et décorations. Mais le point d'appui de l'impérialisme, c'est cet esprit tapageur qui a reçu le nom de jingoïsme. L'expansion coloniale, même

pacifique et dégagée de toute idée impérialiste, a fait la part de plus en plus large au militarisme dans les institutions anglaises. La fièvre de conquête a pénétré jusque chez les commerçants qui ont inventé l'axiome : « Trade follows the flag. »

Le choix habile des gouverneurs généraux et des commandants de milice, dont lord Minto et le colonel Hutton sont les types définitifs, facilita le développement de l'esprit de combat et de l'orgueil impérialiste. Ce mouvement apparut bien mieux encore, admirablement organisé, lors de la guerre du Transvaal. Jamais le sentiment impérialiste ne fut plus habilement excité. Tous les spéculateurs du Rand, sous la direction de Cecil Rhodes, fondèrent un syndicat énorme : la Ligue Sud-Africaine. Pour exciter le sentiment britannique, une campagne de calomnies fut dirigée contre les habitants du Transvaal. Tous les journaux de langue anglaise du Transvaal, de l'Orange, du Cap, du Natal, furent achetés, et une correspondance régulière s'établit entre eux et les journaux tories et jingos de Londres, le Daily Mail en tête. Puis la bonne parole fut répandue aux colonies. Ce fut le Star de Montréal qui, au Canada, se chargea de porter l'étendard des agioteurs du Transvaal. Quelque temps après, la South African Charter ed Company envoyait à Ottawa son représentant, M. Allen, qui décrivit en termes poignants les souffrances et les humiliations subies par les Uitlanders de Johannesburg et arrachait au parlement, à la hâte, une résolution de sympathie aux mineurs et d'adhésion à la politique de Chamberlain. De leur côté, le

gouverneur général Hutton et le commandant de la milice Minto ne restaient pas inactifs.

M. Bourassa affirme que la campagne frénétique du Star, en septembre 1899, fut inspirée et conduite par eux, et leur triomphe fut l'envoi de troupes. M. Chamberlain glorifia cette conduite et fit ressortir au parlement britannique la portée de ce triomphe.

« Cet avantage, déclarait- il dans un discours prononcé à Oldham le 25 septembre 1900, cet avantage vaut plus que la guerre, les pertes de vie, les milliards dépensés. Nous avons réalisé l'Empire ! »

Quel est l'avenir de cet impérialisme?

M. Bourassa prévoit pour les colonies deux garanties. Du côté anglais, la première, c'est l'indifférence du peuple anglais en ce qui concerne l'empire colonial. La deuxième, c'est la résistance des classes moyennes et intellectuelles. Mais la réaction peut être lente en raison des hésitations du parti libéral. Les députés de gauche sont bien opposés aux idées impérialistes, mais ils craignent, par une intervention directe, d'accentuer la scission dans leurs rangs et préfèrent garder le silence.

A côté de ces garanties qui tiennent à l'état de l'opinion en Angleterre, il y a la résistance des colonies elles-mêmes. En Australie et en Nouvelle-Zélande, cette résistance est plus forte qu'au Canada. Un homme politique, qui a occupé une situation importante à la Nouvelle-Zélande, affirmait à M. Bourassa que le loyalisme de cette colonie était beaucoup moins prononcé que son attitude pouvait le faire croire. Le jour où sa situation économique sera affermie, où la crise financière ne néces-

sitera plus de chaleureux appels aux capitaux britanniques, vousverrez, disait- il, que le loyalisme de la Nouvelle-Zélande se refroidira singulièrement.

Au Canada, le danger de l'impérialisme est plus menaçant. « La Ligue de l'Empire », jadis simple club politique dirigé par quelques enthousiastes comme le Dr Parkin et le colonel Denison, a vu se grouper des députés, des sénateurs et des ministres de la Couronne, qui tous déclarent que le temps est venu pour la colonie de contribuer au soutien de la marine et de l'armée impériales. Mais le grand danger se trouve surtout dans l'indifférence du public, dans l'absence d'une classe instruite qui s'occupe de politique sans être liée à une faction. L'esprit de parti poussé au Canada à un degré d'intensité inconnu en Angleterre et la question de races sont deux autres faiblesses qui préparent mal les Canadiens à lutter contre les entreprises impérialistes.

En présence d'aussi sérieuses menaces, il est pourtant du devoir des Canadiens de chercher une solution. Dans une série de conférences et d'études destinées aux Canadiens français et au grand public de la Grande-Bretagne, M. Henri Bourassa a essayé d'éclairer Anglais et Canadiens sur leurs destinées réciproques.

Dans l'état actuel du Canada, plusieurs solutions peuvent être proposées :

L'annexion aux États-Unis, l'impérialisme anglais, la réunion à la France et l'indépendance du Canada.

La thèse que soutient M. Bourassa est celle de l'autonomie du Canada au point de vue gouvernemental. Son opinion est celle des classes dirigeantes du Canada

français et de presque toute la foule. Mais il discute la valeur des différentes solutions proposées au moyen d'arguments historiques, politiques, militaires, économiques.

L'idée d'une annexion aux États-Unis inspira longtemps une répugnance profonde aux Canadiens français. Mais cette aversion s'est adoucie. L'influence des capitaux américains n'a pas peu contribué à cette transformation, et il semble désormais que l'alliance avec la nation la plus puissamment industrielle du monde offrirait aux Canadiens des perspectives brillantes. Les Canadiens, il est vrai, trouvent leur constitution supérieure à celle des États-Unis ; mais, si la moindre atteinte était portée à cette constitution par des obligations nouvelles de la part de l'Angleterre, ils préféreraient unir leur sort à celui de leurs voisins du Sud. « Malgré cet affaiblissement général du sentiment de répulsion que nous inspirait autrefois l'idée de l'annexion aux États-Unis, je suis et je reste plus opposé que jamais, dit M. Bourassa, à l'annexion du Canada. Plus j'apprends à connaître le peuple américain, ses institutions et ses tendances, plus je redoute le résultat de notre alliance avec cette formidable nation, — en dépit des apparences éblouissantes de prospérité matérielle qu'elle nous offre. Mais je ne puis fermer les yeux à l'évidence et nier que le nombre s'accroît sans cesse de mes compatriotes qui subissent les effets de la fascination. S'il me fallait forcément choisir entre l'impérialisme anglais et la fusion panaméricaine — et que le premier mal pût nous préserver du second, j ' accepterais l'impérialisme sans hésitation. »

M. Bourassa n'en réfute pas moins la thèse impérialiste pour les raisons suivantes :

« Les Canadiens n'éprouvent pour la Grande-Bretagne qu'une affection raisonnée, un mélange d'estime et de méfiance dont les proportions varient selon l'époque et les cironstances, et se modifient d'après l'éducation et le tempérament de chacun d'entre nous et le milieu social où nous vivons. A l'endroit de l'Empire, nous ne ressentons rien. Que nous sont la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Inde ou le Sud- Africain ? Le lien du sang n'existe pas, et nous n'avons pas l'orgueil de la puissance et de la gloire impériale. Nous pensons être quittes envers la métropole et ne rien devoir à son empire.

« D'autre part, le projet qui veut faire de l'Empire britannique une monstrueuse société d'affaires ne nous offre aucun attrait. Livrés aux professions libérales, à l'agriculture, au commerce et à l'industrie locale, nous nous contentons plus facilement que l'Anglo- Canadien d'une rémunération proportionnée à nos efforts. Nous préférons que le Canada conserve la direction absolue de sa politique commerciale et qu'il fasse les meilleurs arrangements possibles avec toutes les nations, britanniques ou étrangères. Nous sommes heureux de pouvoir recueillir les bénéfices que nous offre le marché anglais. Mais nous savons que l'Angleterre accorde le même avantage à toutes les nations du monde, à celles même qui lui sont le plus hostiles. Nous prévoyons d'instinct qu'à toute faveur reçue il faudra répondre par une compensation au moins équivalente.

LE SAINT-LAURENT A QUÉBEC. — Vu de l'aulre côté du fleuve, Québec présente un bel aspect avec ses monuments érigeant leur architecture, en bordure du Saint-Laurent, sur plusieurs kilomètres.

QUÉBEC. — Le Palais de Justice. — Cette importante bâtisse est toute moderne; son architecture sévère et

la tour i|ui la surmonte sont du plus bel ell'el monumental.

Pi anche 14;

QUÉBEC. Monument de Jacques Cartier. — Le Canada VIEILLE RUE DE QUÉBEC. — Québec possède encore a conservé pieusement le souvenir du grand français. des rues pittoresques datant de l'occupation française.

QUEBEC. - La maison où mourut Montcalm. — Dans l'ancien quartier de la ville est conservée en son état primitif la maison <>ù mourut l'héroïque défenseur de Québec.

Planche 148.

« On prétend que le Canada jouit gratuitement des services de la diplomatie anglaise et qu'un tel avantage vaut bien quelques sacrifices de notre part. Mais l'Histoire réfute cet argument. Toujours nous avons payé cher les bienfaits de l'intervention anglaise, et bien souvent les intérêts du Canada ont été sacrifiés pour racheter les erreurs ou les méfaits du Gouvernement britannique. Les traités anglo- américains pour la délimitation des territoires ont toujours été dommageables au Canada (délimitation de la frontière de l'État du Maine, des frontières de l'Orégon, question des frontières de l'Alaska). Et nous ne trouvons pas dans la gloire de l'Empire, comme l' Anglo- Canadien, une atténuation suffisante des pertes que le Canada éprouve.

« Envisagé au point de vue des guerres d'attaque ou de défense, l'impérialisme anglais n'offre aucun avantage. Dans le passé, depuis cent quarante ans, nous n'avons été pour l'Angleterre la cause d'aucun conflit. Par contre, elle a fait du Canada le théâtre de deux guerres angloaméricaines.

« Si nous examinions le présent et l'avenir, aucun motif ne nous presse de consentir à l'exécution d'un projet de défense impériale. On prétend que, si le Canada soutient l'Empire, l'Empire soutiendra le Canada. Cet argument n'a guère d'influence sur nous. Nos refus s'inspirent des leçons de l'histoire. On nous fait payer notre part pour soutenir des conflits dont l'intérêt est nul pour nous (guerre d'Afrique). Si la doctrine impérialiste militaire prévaut, le jour peut venir où nous serons entraînés par des guerres

contre l'Australie, le Japon, la Nouvelle- Zélande, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, etc.

« Laissé à lui-même, le Canada n'a, au contraire, aucun motif de querelle, sauf avec les États-Unis. Or nous ne voulons pas attaquer nos voisins, et nous sommes persuadés que l'Empire refuserait ou serait incapable de nous défendre contre eux.

« Indifférents à l'impérialisme commercial, indifférents à l'impérialisme militaire, nous ne désirons aucun changement organique de notre constitution.

« Quant à la thèse de la réunion à la France, elle est impossible pour maintes raisons. Il existe entre les Canadiens et leur ancienne métropole des rapports cordiaux. Les jeunes Canadiens vont à Paris pour terminer leurs études. Il se fait entre la France et le Canada de nombreux échanges de journaux, de revues et de livres. Nous lisons autant de livres français que la population de plusieurs provinces de France. Nous sommes devenus, par l'esprit, plus français qu'il y a vingt cinq ans.

« Mais la réunion est impossible, d'abord pour des raisons de divergences de tempérament. La race canadienne française, née il y a plus de deux siècles, se sépara de la mère patrie cinquante ans avant que la nationalité contemporaine fût complétée.

L'élément du Midi fait complètement défaut à la Nouvelle- France. Les provinces de l'Ouest et du Nord de la France, l'Anjou, le Poitou, le Perche, la Normandie et la Picardie fournirent la plupart de ses colons. Or ces régions avaient été pendant des siècles en communication constante avec l'Angleterre. On retrouve partout dans

Québec les mœurs et le parler des Normands. De plus, le Canada et la France restèrent étrangers l'un à l'autre pendant près d'un siècle qui suivit sa séparation, tandis qu'un courant continu d'émigration s'établissait entre les Iles Britanniques et les colonies anglo- américaines. Le peuple canadien- français ne recevait plus de sang nouveau, aussi le Français du Canada est-il devenu un type humain différent à plusieurs égards de son congénère européen.

« Il existe, d'autre part, entre le Français d'Europe et celui du Canada des divergences politiques plus profondes que celles qui séparent la Grande-Bretagne des États-Unis. Par atavisme, les Français du Canada ont accueilli avec enthousiasme le principe des institutions britanniques auxquelles leurs ancêtres normands, conquérants de l'Angleterre, avaient ajouté plusieurs traits distinctifs. Mais, à rencontre des Français d'Europe, nous avons accentué l'esprit décentralisateur de ce régime et rendu les pouvoirs publics plus directement responsables au peuple.

« L'amour que nous portons à notre patrie d'origine s'adresse plutôt à l'âme nationale de la France et aux productions de son génie qu'à la personne des Français eux-mêmes. Cette nuance se manifeste dans l'accueil un peu méfiant que nous faisons aux nouveaux venus de France, à ceux du Midi surtout. Le premier mouvement n'est pas celui d'une chaude sympathie, tel qu'on pourrait l'attendre de deux frères se retrouvant après une longue séparation. Le Canadien éprouve pour la France un sentiment de fidélité intellectuelle et morale, pour l'Angleterre un sentiment de fidélité politique, tous

deux entièrement subordonnés à son patriotisme exclusivement canadien. »

Enfin la thèse de l'indépendance du Canada paraît prématurée aux esprits clairvoyants. « Nous ne sommes pas mûrs pour l'indépendance, déclare M. Bourassa. Le fussions- nous à l'intérieur que le voisinage des États-Unis devrait suffire à nous faire ajourner le moment de notre émancipation. L'indépendance est assurément la solution que l'élément canadien accepterait le plus volontiers. Mais grande est la différence entre l'indépendance d'un peuple fort et l'affranchissement hâtif sans transition.

« Ce que je voudrais, c'est qu'entre la vieille frégate anglaise qui menace de sombrer et le corsaire américain qui se prépare à recueillir ses épaves, nous manœuvrions notre barque avec prudence et fermeté, afin qu'elle ne se laisse pas engloutir dans le gouffre de l'une, ni entraîner dans le sillage de l'autre.

« Les Canadiens français n'ont d'autre patrie que le Canada. Pénétrés d'un vif sentiment de liberté, ils ne peuvent concevoir que le Canada soit forcé de subir un autre régime que celui dont il jouit maintenant. Ils laissent discuter toutes sortes de projets impérialistes ou d'annexion ; mais, si l'on cherchait à leur imposer un régime nouveau, on peut être certain qu'ils offriraient une résistance pacifique mais opiniâtre.

« Je résume ma pensée en disant que le patriotisme des Canadiens français est exclusivement canadien, et leur tempérament ethnique, américain.

« Quel que soit le cours prochain des événements, il n'est qu'un moyen d'y faire

face, c'est d'éviter à la fois les enthousiasmes échevelés et l'aplatissement moral; c'est de fortifier et d'élargir notre patriotisme en le dirigeant moins vers les hommes et plus vers les principes et les idées. »

Il m'a paru évident que, quand ils parlent de leur attachement à leur mère patrie, les Canadiens entendent surtout leur culte pour leur langue, leurs coutumes, leur origine, leur sang, en un mot. De là l'opposition qu'ils font aux menées de l'impérialisme anglais.

<( Nous avons accepté le régime britannique, me disait M. Henri Bourassa à une seconde entrevue ; mais nous ne sommes pas devenus Anglais.

— Mais, politiquement, vous n'êtes pourtant pas restés Français?

— Non. En 1812, le pays canadien était très antinapoléonien. Et, après Waterloo, on a chanté des Te Deum dans les églises. Aujourd'hui, cette opposition à la France a cessé, et on n'oserait plus faire de ces choses-là. Mais, quoi qu'il en soit, l'idée de refaire du Canada un État français ne rencontrerait aucune sympathie dans le pays. L'histoire de notre abandon par la France est trop cruelle, pensez- y. Le traité de Paris de 1763 abandonnait 30.000 Français aux mains des Anglais, sans armée, sans gouverneur, sans rien. Et avec 30 millions de dettes à payer, qui étaient la dette de la France. Ce sont de ces choses qu'on n'oublie pas. Le clergé, lui, était resté parmi nous. C'est lui qui nous a aidés, soutenus, et c'est ce qui explique l'influence considérable qu'il a conservée jusqu'ici au Canada.

— Et quant à l'avenir du Canada, comment le voyez- vous? J'ai rencontré

à Montréal et à Québec des Canadiens français partisans de l'annexion aux États- Unis...

— Oui, chaque année on peut dire que cette idée progresse. Je vous ai dit que ce n'était pas la mienne ; mais il faut tenir compte de l'importance croissante des capitaux américains qui pénètrent au Canada. Les capitalistes yankees achètent d'immenses terrains dans les provinces de l'Ouest, les colonisent, et, dans vingtcinq ans, je crois que l'américanisation sera difficilement évitable. Surtout si l'Angleterre continue sa politique impérialiste, si elle exige de nous des soldats et des contributions.

— Mais l'Angleterre ne se laisserait pas faire?

— ■ L'Angleterre fera toutes les bassesses possibles pour ne pas avoir de guerre avec l'Amérique. D'ailleurs, au point de vue militaire, elle ne pourrait pas nous défendre.

— Le Canada n'aurait- il pas avantage à se laisser annexer par les États-Unis?

— Oui, il aurait des avantages au point de vue de sa prospérité. Par l'unification des droits de douane, les richesses immenses de notre pays pourraient se déverser sans obstacle dans ce pays de 80 millions d'habitants, et l'esprit d'entreprise des Américains aurait vite mis en valeur les richesses agricoles et minérales d'une contrée plus grande que l'Europe. »

D onc, après avoir, il y a cent quarante ans, fait notre deuil politique du Canada, nous pouvons en faire aujourd'hui notre deuil sentimental, le Canada a bien cessé d'être français. Il ne faut pas se leurrer de vains mots. La France a abandonné le Canada,

en lui laissant des dettes, et les Canadiens d'alors en furent profondément meurtris.

Ils se répétaient et se sont transmis le mot ignorant de Voltaire : « Qu'importe à la France la perte de quelques arpents de neige ! » et le mot cruel du ministre Choiseul : « Quand le feu est à la maison, on ne pense pas aux écuries ». Nous n'avons pas changé. Nous sommes prêts à dire aujourd'hui la même chose de l'Indo- Chine, et duTonkin, et de Madagascar. Mais les pionniers d'alors, ces héros d'énergie et de vaillance qui avaient conquis pied à pied sur les sauvages et la nature hostile un immense empire, pleurèrent, m'a-t-on dit, sur l'ingratitude et l'aveuglement de la mère patrie.

Aujourd'hui, ils sont sans rancune. Le temps a adouci l'amertume première. Mais la rupture est définitive. Les fils abandonnés et méconnus se sont fait un foyer à eux, une indépendance à eux; ils ont pris le goût de la liberté, et leur belle-mère l'Angleterre s'est fait supportable marâtre: ils l'acceptent provisoirement parce qu'elle sait se faire supporter.

— Par contre, reprit M. Bourassa, le régime britannique ne nous sert de rien au point de vue de nos intérêts. Il y a cinq ans, nous avions établi un tarif préférentiel en faveur des produits anglais. Or, cet été, nous avons demandé par réciprocité, à la métropole, la suppression des droits sur

les blés canadiens. On nous a ri au nez. Ce fut un grand désappointement dans tout le pays.

— A l'heure qu'il est pourtant, les rapports canadiens entre Français et Anglais paraissent bons?

— Oui, nous vivons en bons termes, mais il faudrait très peu de chose pour nous mettre aux prises. Ainsi, pendant la guerre du Transvaal, il y eut à Montréal de violentes manifestations pro-boers. Des bandes d'ouvriers descendaient dans les rues pour se cogner avec les Anglais. Sur 5.000 soldats que le Canada a envoyés au Transvaal, on comptait à peine 59 Français.

J'ajoute que, si une guerre éclatait entre la France et l'Angleterre par exemple, et que l'Angleterre nous demandât des contributions et des hommes, ce pourrait être la guerre civile chez nous...

— Mais ne disiez- vous pas que les Canadiens s'étaient détachés de la France?

— Ce n'est pas contradictoire. Ce serait contre l'impérialisme que nous nous révolterions. Aussi dois-je ajouter que, si la France venait attaquer nos côtes pour nous reconquérir, nous nous défendrions contre elle.

— Les Canadiens anglais accepteraientils aussi l'annexion par les États-Unis?

—Les Canadiens anglais seront annexionnistes aussitôt que leurs intérêts leur montreront l'utilité de l'annexion.

QUEBEC. — La terrasse Dufferin. — Sur le flanc <\'uuc colline d'où la vue embrasse le panorama du fleuve, se trouve la Lerrasse Dufferin, promenade très fréquentée de la ville.

VUE DE QUÉBEC. — Situé au confluent du Saint-Laurent et de la rivière SainK lharles, Québec est une très importante ville de commerce en même temps qu'un port de guerre, sa population esl de 70.000 habitants environ.

Planche i ;>

ROUTES D'HIVER AU CANADA. — Sur la plaine infinie que recouvre la neige, les Canadiens sont obligés de tracer leurs routes au moyen de traîneaux appropriés qui indiquent la piste à suivre.

LE TRAVAIL EN FORÊT L'HIVER. — Malgré les rigueurs du froid, l'industrie forestière ne s'interrompt jamais. Les chargements de bois sont transportés sur de robustes traîneaux jusqu'à la ville la plus proche.

A PECHE AU CANADA. — Lorsque vient l'été, le Canada se métamorphose; c'est la saison propice à la pêche. Le Saint-Laurent, notamment, abonde en poissons de toute sorte, dont plusieurs atteignent une taille énorme.

UNE BELLE CHASSE AU CANADA. -- Le Canada est un pays de cocagne pour les chasseurs: le gibier y est extrêmement abondant et moyennant une somme infime, chacun peut se livrer au plaisir de la chasse.

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Planches i5o-iM .

STATUE DE CHAMPLAIN. — Champlain Samuel de), fondateur de Québec, était un gentilhomme protestant ayant combattu sous les ordres de Henri IV. 11 fut gouverneur du Canada jusqu'à sa mort.

Planche i 52.

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