WASHINGTON
La ville des fonctionnaires. — Le Capitole. — Amas de toiles et de fresques. — La Bibliothèque du Congrès. — La Maison Blanche. — Une réunion du Conseil des ministres. — Le cabinet du Président. — Théodore Roosevelt. — Opinions de ses amis. — C'est V Américain type. — Ce qu'en pensent ses adversaires. — Quelques notes biographiques. — Déclarations inquiétantes. — La popularité de M. Roosevelt. — Les pouvoirs du Président de la République aux États-Unis. — Ses attributions. — Comment se fait une élection. — Mœurs politiques. — Vénalité. — La chasse aux places. — Le Boss. — Avantages et inconvénients
du pouvoir présidentiel.
ne nuit de chemin de fer sépare New-York de Washington.
La capitale fédérale, située sur la rive gauche du Potomac, est bâtie selon le modèle de toutes les autres villes américaines, corrigé par un système d'avenues rayonnantes plantées d'arbres, comme les grandes voies qui partent de notre place de l'Étoile. Elle compte à présent 300.000 habitants, parmi lesquels près de 50.000 fonctionnaires ! Une armée.
J'ai visité le Capitole, siège du Congrès, luxueux bâtiment dont le dôme, haut de 82 mètres, domine la ville, J'y ai surtout été frappé par les affreuses peintures qui le décorent. Là surtout on peut toucher du doigt l'absolue incompréhension de l'Américain en matière d'art et de goût.
Il est, en effet, impossible de rêver un amasde toiles et de fresques plus dénuées de simple talent que ce fouillis d'apothéoses, d'allégories, de scènes historiques. C'est
vraiment inimaginable. Et je me souviens, en écrivant cela, du ton que prenait le secrétaire d'un sénateur influent qui voulait bien me servir de guide pour me dire:
« Il y a nulle part au monde autant et de si belle peinture. »
Et, devant les portes debronze, sculptées et ciselées, il m'en donnait le poids et, je crois, le prix.
Ce n'était pas un marchand, ni un politicien qui me parlait ainsi, mais ce qu'on appelle un homme « d'éducation » ayant fait toutes ses études à Harward.
J'ai vu aussi la Bibliothèque du Congrès, admirablement agencée. Elle a coûté 31.000.000 de francs à construire. Quarante artistes américains ont collaboré à sa décoration. N'insistons pas.
Un tour dans le jardin, le parc, les rues bordées de petites hôtels particuliers, proprets, nets comme ceux du quartier de résidence dans les villes allemandes, vous fait oublier que vous êtes aux États-Unis. Aucune animation, aucune bousculade, aucune fièvre. Pas d'industrie, les com-
merces discrets dos villes de luxe. Dans ces hôtels, des nègres serviles vous poursuivent de leurs sourires et de leur empressement. Ils se précipitent à trois ou quatre au-devant de vous ; l'un vous prend votre chapeau, un autre votre canne, le troisième vous présente une chaise et le dernier votre serviette dépliée dans un geste de prestidigitateur.
J'étais surtout allé à Washington pour voir M. Théodore Roosevelt. Il était alors Président de la République. Arrivé juste le 1er décembre au matin, jour de l'ouverture du Congrès, j'avais assisté, à midi, à la lecture du message présidentiel au Sénat qu'une cinquantaine de sénateurs écoutaient avec une indifférence absolue. Je les regardais écrivant leur correspondance, appelant en claquant des doigts ou en frappant dans leurs mains des boys trop pommadés, assis sur les marches du bureau du président.
Puis, conduit par l'aimable et courtois sénateur Depew, j'étais entré à la « Maison-Blanche », grande villa rectangulaire peinte à la chaux, éclatante sous le soleil d'hiver. On pénètre là comme dans un moulin. Un ou deux huissiers sont assis devant une petite table : quand vous arrivez, ils ne vous demandent rien. Vous avez beaucoup plus de peine à entrer chez n'importe quel sous- chef de bureau de n'importe quelle administration française.
Nous franchîmes le seuil d'une première pièce très simple, tapissée de papier vert, au parquet recouvert d'un tapis rouge et bleu, seulement meublée d'une table rectangulaire au milieu de laquelle s' épanouis, sait un bouquet d' œillets rouges : nous nous trouvions dans la salle du Conseil des
•ministres. C'était justement l'heure de la réunion du Cabinet. Les ministres arrivaient; déposaient leur portefeuille sur la table, causaient entre eux à haute voix du message présidentiel sans même s'apercevoir de la présence d'un étranger. M. Depew me les nommait: M. Hay, ministre des Affaires étrangères; M. Root, ministre de la Guerre; M. Moody, ministre delaMarine ; M. Shaw, ministres des Finances. A droite, une double porte grande ouverte laissait apercevoir une autre pièce, aussi simple que celle-ci, où nous entrâmes, le cabinet du Président, tendu de vert, garni d'une carpette épaisse ; sur le bureau, un bouquet de violettes et d' œillets, un cornet téléphonique, un buvard et une écritoire : c'est tout. Dans la haute cheminée, pas de feu. Sur le manteau, aucune garniture, ni vases, ni pendule, une mappemonde.
M. Roosevelt entra bruyamment, riant, exubérant, distribuant des poignées de main. M. Depew me présenta. Le Président leva les bras en l'air :
« Le Figaro! Je le connais, certainement, très bien. C'est le premier journal français que j'ai lu en Europe! »
Il s'exprimait en français, assez convenablement. Il me parla avec sympathie de notre ambassadeur, M. Cambon, qui venait de quitter Washington.
Il me dit ses regrets de le voir partir, puis quelques mots sur le Tribunal de La Haye, puis quelques autres mots sur son message qui venait d' être lu le matin même. Mais tout cela très vite, comme un homme qui ne veut pas parler.
« ,„ Les trusts, certainement il faudra les réglementer,., pas les supprimer, — ils sont très utiles, — mais empêcher les mau-
vais en les obligeant tous à publier leurs opérations. »
Et comme je l'interrogeais sur la marine des États-Unis, qui devient menaçante :
« Je vous en prie, pas d'interview,...
me dit-il. La marine, oui, il faut l'augmenter tous les ans, il faut que l'Amérique soit très forte sur la mer... La doctrine de Monroe... certainement, c'est la mienne. L'Europe nous permettrait- elle d'aller coloniser chez elle ?... Pourquoi permettrions-nous qu'elle vienne conquérir chez nous ? Les États-Unis sont les protecteurs naturels de tout le continent américain... C'est notre devoir... Pour le remplir, il faut que nous soyons forts... Notre flotte sera vraiment une belle flotte dans deux ou trois ans, vous verrez... »
Tout cela dura dix minutes à peine et fut dit très haut, avec force gestes, dans un mouvement constant du corps. C'était l'agitation fébrile si souvent constatée chez les hommes de ce pays.
L'impression que j'avais gardée de M. Roosevelt était donc forcémentimprécise et fragmentaire. Je lus ses livres et ses discours. Et je fus frappé de son goût de l'aventure et des risques, de son excès de confiance en soi, de son exaltation de la force.
Ses amis disent familièrement :
« Teddy est un honnête homme dont l'intégrité n'a jamais pu être soupçonnée. Comme Napoléon, il s'occupe de tout, mais il est plus moral... C'est un protestant sincère. Sa vertu est réelle et profonde. Il prêche la chasteté aux jeunes gens jusqu'à leur mariage. C'est pourtant tout le contraire d'un rêveur. Pour lui, un homme
qui n'agit pas est un être nuisible, tout intelligent qu'il soit.
« Il est brave. Au moment de la guerre de Cuba, il aurait pu rester tranquillement dans les bureaux du ministère de la Marine, dont il était le sous- secrétaire : il alla se battre.
« C'est l'Américain type.
« Il rêve d'une Amérique toujours plus grande, plus puissante, intervenant, comme c'est son droit, dans les affaires du monde lorsque ses intérêts ou l'humanité sont intéressés à son intervention.
« Il veut l'Amérique aux Américains. Il a raison : c'est le meilleur moyen d'éviter des guerres futures. Il est contre les lynchages et pour les nègres : c'est un philanthrope.
« Il est partisan du Tribunal d'arbitrage de La Haye : c'est un pacifique. Il veut réglementer les trusts, il veut la liberté des grèves. C'est un vrai démocrate dont les préférences vont aux ouvriers. »
Les adversaires répondent par sa biographie :
« Un pacifique, Roosevelt ? Lisez les faits de sa vie ! »
Il est né le 27 octobre 1858, à New- York.
Dès six ans, il se livrait àla littérature. Il dictait à sa mère de petits récits de son invention, où les héros étaient tous des Samsons et des Hercules.
Il entre à l'école Cutler. Le jour de son entrée, comme on se moquait un peu de son costume, il tombe à coups de poing sur ses camarades, se fait rosser et se jure de devenir fort.
Pendant toute son enfance, ses distrac-
M. ROOSEVELT POLITICIEN est un orateur ardent, M. ROOSEVELT CHASSEUR est allé jusqu'au cœur abondant, énergique qui est très apprécié des masses. de l'Afrique chercher des émotions cynégétiques rares.
M. ROOSEVELT ET LA MAÇONNERIE. — Comme beaucoup de chefs d'État, M. Koosevelt appartient à la francmaçonnerie. Cette photographie le montre revêtu de ses insignes et du tablier de maçon.
M. ROOSEVELT A L'UNIVERSITÉ. — M. Roosevelt, écrivain vigoureux en même temps qu'homme d'Etat habile, a toujours témoigné ses sympathies aux Universités américaines et les visitait fréquemment.
Planche iOi.
LA RÉCLAME ÉLECTORALE AUX ÉTATS-UNIS. — L'époque des élections aux États-Unis surchauffe à la fois l'imagina
bannières monstres, cortèges extravagants et bruyants, précédés d'étendards el dore
k, est un administrateur remarquable et un orateur de premier »chant empoigner son auditoire.
M. Bryan, l'éternel candidat à la Présidence de la République, est d'une bonhomie souriante et malicieuse.
îles des électeurs. La réclame politique revêt les formes les plus invraisemblables et les plus extraordinaires : tableaux géants, .Amérique du Nord, pendant la période électorale, présente l'aspect d'une immense foire.
Planches 162 i 63.
LE PRÉSIDENT TAFT. — Le métier de Président des États-Unis n'est pas une sinécure, surtout en voyage ; il doit haranguer partout la foule et la plate-forme des trains lui sert souvent de tribune.
M. ROOSEVELT A VENISE. — Au retour de ses grandes chasses, Roosevell visita les principales villes d'Europe. Nous le voyons ici monter en gondole pour une promenade sur le Grand Canal.
Planche 104.
tions favorites sont les courses, le footbal, les luttes et la boxe.
A seize ans, il entre à l' Université d'Harward. Pour ses débuts, il rosse un de ses camarades qui est forcé de garder le lit pendant huitj ours. Du temps de ses études, il écrit : « Je prenais ma part des luttes et des batailles. » Il se livrait à des assauts de lance. Roosevelt prenait « toujours l'offensive et cherchait à compenser l'infériorité que lui donnait sa myopie en abordant vivement et énergiquement son adversaire sans attendre l'attaque... » (Cette notation peut expliquer son admiration et sa sympathie pour les procédés des Japonais au début de la guerre.)
Le jeune Roosevelt était riche. Qu'allaitil faire de ses loisirs ? Il écrit la Guerre navale de 1812.
A vingt- trois ans, il se fait élire représentant à la législature de New- York. Il boxe avec ses collègues du Parlement.
Il se marie en 1882, perd sa femme et déclare renoncer à la politique pour se consacrer à l'éducation de sa fille. Deux ans après, il se représente à la législature et est élu, puis battu, et se retire alors dans l'Ouest, dans un ranch où il se livre à l'élevage des bœufs et à la chasse.
« Un homme qui a un cheval et un fusil, écrit- il, c'est une idée qui m'a toujours séduit. »
Pendant trois ans, il vit de la vie intellectuelle et pacifique des cow-boys. Il fait une chasse éperdue aux loups, aux serpents, à l'ours grizzly. Et à la veillée, que prêchet-il aux bouviers du Dakota Pllleurlitdes récits de batailles, de massacres de l'armée anglaise, et il rapporte lui-même le cri d'un cow-boy après une de ces lectures : « Oh !
comme je serais content d'en tuer un ! » En 1886, il vient en Europe, se remarie à Londres. Battu aux élections pour la mairie de New- York, il se fait nommer membre d'une Commission administrative, s'occupe de la réorganisation des services municipaux, de la police. En 1897, il devient adjoint du ministre de la Marine, collabore à la préparation de la guerre de Cuba. Quand la guerre est décidée, son idée fixe le reprend : il obtient le commandement d'un régiment de rough rider s, c'est-à-dire de dresseurs de chevaux et de volontaires, et s'en va participer au siège de Santiago- de- Cuba.
Il est élu en 1900 vice- président de la République à côté de Mac Kinley. Le coup de pistolet de Czolgosz le fait Président en septembre 1901. Depuis ce temps, qu'a-t-il fait ? Construit des cuirassés, affirmé la politique protectionniste et la doctrine de Monroe. Il n'aura pas de repos qu'il n'ait fait évacuer à l'Europe toute la mer des Antilles : Guadeloupe, Martinique, Sainte- Lucie, Trinité, Barbade, Curaçao, Basse- Terre, Tabago, etc., etc. ! Et comme ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni la Hollande ne se laisseront faire sans résistance, vous voyez où nous allons !
Intègre ? Oui, si l'on veut dire qu'il n'a jamais reçu d'argent... Mais le beau mérite! Il est né riche. Et avec une quinzaine de millions il peut se permettre un peu d'intégrité. Il dit qu'il n'est pas le prisonnier des trusts ? C'est possible, en ce sens qu'il n'a sans doute pas signé d'engagement devant Rockefeller et Pierpont Morgan.
Mais il n'a pas osé dire que la caisse de son parti n'avait pas accepté les subventions des trusts...
C'est un brouillon... Il reçoit à sa table avec éclat le nègre Booker Washington. Il en a le droit. Mais il ressuscite du même coup les vieilles haines entre le Nord et le Sud, sans faire avancer d'un iota le problème des dix millions de nègres qui menacent de leur pullulement la population blanche des États du Sud.
Une phrase d'un de ses messages est, à l'égard de son caractère, d'une éloquence saisissante : « L'Amérique est faite de l'élite de l'Europe... » Et c'est bien là l'avis de tous les Américains.
Mais cela peut- il être l'avis des Européens ? N'y a-t-il donc plus en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, que des dégénérés ? Est-il possible que ce soit l'élite la sélection suprême de nos races qui alla tenter fortune aux États-Unis ? Ne peut-on pas supposer au contraire que ce sont les inadaptés — énergiques sans doute — du vieux monde, mais tout de même des vaincus, qui se résignèrent à chercher une patrie plus propice à leurs ambitions?
Get orgueil du président Roosevelt, c'est l'orgueil même de l'Américain. Ne prouve- 1- il pas une vue un peu courte, en tout cas une certaine ignorance des réalités historiques et ethniques ?
Et les nations d'Europe ne doivent- elles pas réfléchir à des affirmations comme cellelà, si elles les rapprochent de certaines autres bien saisissantes dans la bouche de l'homme le plus populaire et le plus puissant de l'Amérique :
« La paix n' est une déesse que lorsqu' elle apparaît l'épée au côté. »
« Il vaut mieux placer sa confiance dans une flotte de premier ordre que dans l'arbitrage le mieux combiné. »
« Nelson a dit que la flotte anglaise était le meilleur négociateur de l'Europe, et il n'avait pas tort. »
« L'Amérique doit s'innerver elle-même par le labeur et le péril. »
« L'œuvre à faire, et la plus importante, est d'établir la suprématie de notre drapeau. »
Et enfin cette déclaration inquiétante :
« De même qu'il est parfaitement inutile de donner à une armée les meilleures armes et le meilleur outillage si on ne lui donne pas l'occasion d'utiliser ses armes et son outillage, de même les plus beaux vaisseaux et les meilleurs marins sont inutiles à une marine si on ne lui accorde pas les plus larges facilités pour s'entraîner... >»
Et l'idée de suprématie universelle hante ses rêves ; et il répète à son peuple :
« Nous ne pouvons rester entassés confusément à l'intérieur de nos frontières et avouer que nous ne sommes qu'un assemblage de revendeurs à leur aise qui n'ont cure de ce qui arrive au dehors... Nous devons construire le canal isthmique, et nous devons saisir les positions avantageuses qui nous rendront capables d'avoir notre dire pour décider de la destinée des océans de l'Est et de l'Ouest. »
Ce sont là des paroles dont il est bon de se souvenir.
Si l'on comprend fort bien pourquoi M. Roosevelt est populaire dans plus de la moitié de son pays, on a le droit de se demander pourquoi, par exemple, il l'est en France ? Car ceci est inexplicable.
D'origine hollandaise, d'éducation anglosaxonne, il est porté par tous ses goûts
et par toutes ses sympathies vers l'Angleterre. A chaque occasion, il vante « les nations qui sont le plus rapprochées de nous par le sang, la croyance, la langue et les lois ». Ce qui, d'ailleurs, ne l'empêche pas, à Saint- Louis, centre allemand, de déclarer qu'il trouve avec joie dans son sang des traces du sang germanique. La doctrine de Monroe le hante.
M. Izoulet l'a démontré d'une façon saisissante : M. RooseVelt ne sera heureux que le jour où l'Europe sera complètement chassée du continent américain et des archipels.
Du côté de la sympathie, nous lui devons donc peu de choses. Du côté des intérêts, c'est le partisan irréductible du protectionnisme à outrance, des tarifs Mac Kinley qui barrent la porte de l'Amérique presque à tous les produits français; c'est le prisonnier des trusts, dont l'organisation formidable assure à l'industrie américaine son entrée chez nous malgré notre système de défense.
Ce n'est donc pas la personnalité politique de M. Roosevelt qui peut nous séduire et nous conquérir.
Est-ce donc sa personnalité psychologique ? Nous venons de voir que son idéal est fait de lutte et de brutalité.
Lisez ses livres. Ils sont tout frémissants de l'amour de la lutte et du goût du sang. Il a beau habiller la brutalité atavique de ses instincts de bavardes paraboles puritaines, le ton qui sort malgré lui de ses harangues banales est un ton de menace et de bataille qu'on admettrait à peine d'un conquérant mongol.
Je ne tiens pas compte des distinctions hypocrites qu'il fait entre les guerres de
conquêtes et les guerres de défense et de garantie. Nous savons très bien que la Russie et le Japon revendiquent chacun pour eux le droit de défense et qu'il en est toujours ainsi entre les peuples belligérants, depuis qu'il est convenu que tous les peuples sont frères.
Si l'on s'en rapporte à la lettre de la Constitution américaine, les pouvoirs du Président de la République des États- Unis sont à peu près les mêmes que ceux du Président de la République française.
En effet, les attributions du Président comme chef du pouvoir exécutif fédéral sont les suivantes :
Le commandement de l'armée et de la marine fédérales ainsi que de la milice des différents États lorsqu'elle est appelée au service des États-Unis.
Le droit :
De conclure des traités, mais sur et avec l'avis et le consentement du Sénat. Ce consentement, pour être valable, doit avoir été donné par les deux tiers des sénateurs présents;
De nommer les ambassadeurs et les consuls, les juges de la Cour suprême et tous autres fonctionnaires fédéraux après avis et avec le consentement du Sénat ;
De gracier les personnes qui ont commis des délits contre les États-Unis, sauf au cas de mise en accusation ;
De convoquer les deux Chambres dans les circonstances extraordinaires ;
De s'opposer (c'est-à-dire de renvoyer pour nouvel examen) aux lois ou résolutions votées par le Congrès ; le Congrès a le droit de maintenir son vote après nouvel examen, mais il faut pour cela
que ce vote réunisse dans chaque Chambre une majorité des deux tiers.
Il a le devoir :
De mettre le Congrès au courant de la situation de l'Union et de lui proposer telles mesures qu'elle comporte ;
De commissionner tous les fonctionnaires des États-Unis ;
De recevoir les ambassadeurs étrangers ;
De veiller à l'exécution fidèle des lois.
On le voit, la Constitution française de 1875 reproduit à peu près la lettre de ces attributions.
Mais, en France, ces pouvoirs du Président sont à peu près théoriques. En réaclité, M. Fallières ne nomme aucun fonctionnaire, il n'a même pas le choix des ministres, qui lui sont pour ainsi dire imposés par la majorité du Parlement.
De plus, il est irresponsable de leurs actes. Enfin, si l'article 7 de la Constitution l'autorise à demander aux Chambres une seconde délibération sur une loi qui lui paraît mauvaise, en pratique jamais il n'use de ce droit.
Aux États-Unis, la situation n'est pas la même. En fait, le Président nomme à tous les emplois fédéraux lui-même. Ses ministres, qu'il choisit à son gré, n'ont de comptes à rendre qu'à lui. Ils ne peuvent pas faire partie du Congrès. Ce sont en réalité ses employés irresponsables.
La Constitution prévoit bien le contrôle du Sénat pour tous les emplois importants, mais, dans la plupart des cas, ce contrôle n'est qu'une formalité. Il ne devient une réalité que lorsque l'intérêt
d'un État, d'un parti, ou l'intérêt personnel d'un sénateur, se trouve lésé par une nomination. C'est ainsi qu'il y a deux ans le Sénat s'opposa à la nomination d'un percepteur des douanes nègre à Charlestown, dans l'État de la Caroline du Sud, et à la nomination d'un juge noir dans un district du Delaware. Si je ne me trompe, le président Roosevelt renouvela la nomination des deux noirs et eut finalement raison du Sénat.
D'une façon générale, le Président dispose de tous les emplois fédéraux des États Unis. A la condition de céder de temps en temps aux recommandations des sénateurs des États intéressés, ceux-ci lui laissent le pouvoir absolu de nommer ses créatures et celles de ses amis politiques. On pense bien qu'il n'y manque pas. Et même les mœurs américaines ont créé une coutume brutale qui fait hurler le fonctionnarisme européen : le régime des dépouilles.
Imagine-t-on, en France, un Président élu tous les quatre ans et qui, en arrivant au pouvoir, aurait le droit de révoquer les titulaires de tous les emplois publics en exercice pour les remplacer par ses propres créatures ? Voilà pourtant la chose incroyable qui se passe aux États-Unis à chaque élection présidentielle ! Et cela du consentement de tous ! « C'est, dit Bryce, à ce privilège que le président doit l'autorité dont il dispose sur son parti dans le Congrès, et, par suite, dans l'œuvre législative; c'est à lui aussi qu'il faut attribuer son influence sur son parti dans les différents États, et, comme conséquence, surlanomination des candidats au Congrès. Malheureusement, plus son patronage est utilisé de cette façon, plus il a de chances de s'é-
L'INCENDIE DU TRUST DES TABACS. — L'action des trusts n'est pas également appréciée par tous, comme en témoignent ces ruines, œuvre des agriculteurs ennemis de l'accaparement des tabacs.
LES PALAIS DES TRUSTS. — Les sociétés d'accaparement, connues sous le nom de trusts, s'abritent dans des immeubles adéquats à leur formidable richesse. A gauche, le trust de l'Acier ; à droite, le trust des Assurances.
Planche io5.
PALAIS ET CHATEAUX. — En haut à gauche, la galerie particulière où Pierpont Morgan entasse les merveilles artistiques ; à droite, l'hôtel de W. K. Vanderhilt. — En bas, la maison de campagne de Fred Yanderbilt.
VILLÉGIATURE DE MILLIARDAIRE. — Ce confortable et joli cottage, situé à la pointe de Newport, au nord de New-York, est la résidence d'été de M. Pierpont Morgan, le roi de la navigation.
Planche 166.
carter de son but, qui est de pourvoir ce pays de bons fonctionnaires. »
Et vous voyez quelle moralité politique peut sortir de pareils usages : deux cent mille fonctionnaires fédéraux se jetant dans la lutte électorale à corps perdu pour défendre leurs places, et l'armée des affamés du camp adverse usant de tous les moyens pour les en chasser. Tel est le sens des batailles politiques aux États- Unis.
« Bref, dit Bryce, le service public en Amérique, avec ce système de roulement, n'est pas une carrière et ne peut le devenir. La chasse aux places, voilà la carrière ; une fonction n'est pas une charge publique, c'est un moyen, la récompense des services, et aussi, avec la méthode des impositions, c'est une source de revenus pour alimenter la caisse du parti dans un but électoral. »
Car, et ici la chose s'aggrave, celui qui dispose des places, ce n'est pas le sénateur, ce n'est pas le ministre, ce n'est même pas le Président de la République, c'est le « Boss », ou agent électoral. C'est à lui que les places sont données gratuitement pour ses services, et c'est lui qui les distribue aux créatures de son choix, moyennant finance. C'est ainsi qu'un siège de juge ou d'attorney est payé 6.000 francs ; un candidat aux fonctions de maire d'une grande ville doit payer 100.000 francs, etc. ! Cet argent est perçu par la caisse du parti au pouvoir et dépensé par un petit Comité exécutif qui n'a pas de comptabilité et ne doit de compte qu'à lui-même !
Sénateurs et députés doivent passer par ces exigences pour être présentés à l'élection. « Ce fait dit assez quel espoir le candidat a de gagner d'un autre côté ! »
De même, les fonctionnaires ainsi écorchés demandent et obtiennent, par l'intermédiaire des Comités, l'augmentation de leurs traitements. Et voilà de bonne administration.
En Amérique, le Président ne fait partie d'aucune des chambres du Congrès.
Le Président ne peut pas présenter de bills soit directement, soit par ses ministres, qui n'ont pas de place au congrès. Tout ce que la Constitution lui permet est de mettre le Congrès au courant de la situation de la nation, de lui proposer les mesures que son expérience juge nécessaires. Ce dernier devoir, il l'accomplit au moyen de message à l'adresse du Congrès. Le plus important est celui qu'il envoie au début de chaque session. Mais c'est plutôt un manifeste, une déclaration d'opinion et de politique qu'un projet législatif.
Mais le Président a, je l'ai dit, d'autres moyens d'imposer sa volonté, qui en font pendant quatre ans un souverain puissant, c'est celui du veto. Quand un bill ne lui plaît pas pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il lui paraît dirigé contre les intérêts de son parti, le Président peut le renvoyer au Congrès pour un nouvel examen.
Le président Cleveland usa largement de ce droit, puisqu'il opposa son veto à trois cent un bills, sur lesquels deux seulement furentrevotésparleCongrès.Lepeuple américain aime assez ces actes de résistance au Parlement. Il y voit une preuve de vigilance et d'énergie. Et comme, de plus, il n'a aucun respect pour la secte décriée de ses politiciens, un Président peut se créer une popularité très facilement en
choisissant bien ses prétextes de veto, de façon à avoir pour le soutenir un tiers des membres du Congrès.
Si les Chambres reprennent de nouveau le bill et le votent avec une majorité de deux tiers dans chaque Chambre, il devient loi sans que la signature du Président soit nécessaire. Lorsque le bill ne réunit pas cette majorité, il tombe.
Dans les affaires de politique étrangère, le Président ne dispose pas d'un pouvoir absolu. Il ne peut pas déclarer la guerre. C'est l'affaire du Congrès. Mais il peut amener les choses à tel point qu'il devienne impossible de reculer devant une déclaration de guerre. C'est ce qui arriva, on s'en souvient, en 1898, pour la guerre de Cuba. Et une fois la guerre déclarée, il réunit dans sa main tous les pouvoirs.
Pour les traités, l'approbation des deux tiers du Sénat est indispensable. La Chambre des représentants n'a pas le droit d'intervenir en ces matières. Cependant, comme certains traités, ceux de commerce par exemple, ne peuvent venir à effet qu'à l'aide de dispositions législatives, la Chambre des représentants trouve là un moyen indirect d'exercer sur les décisions du Président une réelle influence.
Quels sont donc les avantages et quels sont les inconvénients du pouvoir présidentiel aux États-Unis ?
James Bryce en a fait le compte avec une clairvoyance et une impartialité admirables. A son sens, cinq inconvénients prinpaux s'imposent indiscutablement :
1° Les ambitieux y trouvent un stimulant malsain, le président devant recher-
cher la popularité en flattant à tout prix les groupes de son parti ;
2° L'élection ayant lieu tous les quatre ans, les concurrents sont obligés de créer des questions irritantes quand il n'existe pas de problème assez passionnant pour exciter les foules. Les politiciens créent donc dans le pays une agitation factice aux dépens de la vie normale de la nation ;
3° Tout nouveau Président choisissant un nouveau cabinet, chaque élection amène un changement de politique ;
4° Poussé par le désir d'être renommé, le Président est amené à faire de plus en plus de bassesses à son parti ;
5° Un Président à la veille de quitter ses fonctions est un Président sans énergie.
Les avantages sont moins nombreux et plus discutables :
1° L'élection présidentielle est un appel solennel et périodique à la nation. Elle remue la conscience populaire, lui donne le sentiment exact de ses devoirs. Une élection présidentielle en Amérique est fréquemment une consultation du peuple sur la politique, une condamnation de l'attitude d'un parti, une indication donnée à l'autre parti d'avoir à suivre une ligne différente ;
2° Socialement parlant, le Président américain n'est que le premier citoyen d'une nation libre. Son traitement annuel est de 250.000 francs et ne lui permet pas de dépenses exagérées. Il n'a ni garde militaire, ni chambellan, ni pages. Son existence est un modèle de simplicité.
Tel est l'avis de l'homme qui a étudié de plus près la vie politique américaine.