‹ L'Amâerique moderneChapitre 6 sur 50 · LES MORMONS · texte numérisé non relu

LES MORMONS

Le voyageur revient vers l'Est. — Après les fleurs, le désert. — La Nevada. — La vachère en blouse de soie. — Les hauts plateaux. — La neige. — Cinquième changement de climat. — Le désert Salé. — ■ Le voyageur s'arrête chez les Mormons polygames. — Sait Lake City. — Promenade en ville. — ■ Il cause avec un Mormon. — Tous les Mormons ne sont pas polygames. — Déception. — Une secte prospère. — Les Saints des Derniers Jours et les Gentils. — Le temple. — Le baptême des morts. — Le tabernacle. — Une salle de 12.000 places. — Une acoustique extraordinaire. — L'épingle qui tombe.

rente- six heures de chemin de fer séparent San Francisco de la ville du lac Salé où je vais voir les Mormons.

Je ne me cache pas que c'est un des buts les plus curieux de mon voyage. Voir des Mormons ! Des hommes et des femmes qui se sont fait des lois pour eux seuls, une morale pour eux seuls, et qui ne se sont inclinés que devant la persécution et l'exil. Que peuvent bien être ces polygames têtus? De quelle doctrine se réclament ces chrétiens d'instincts mahométans? Longtemps j'ai cru que c'étaient des sauvages, des débris de tribus indiennes qui s'éteignaient peu à peu dans les solitudes du Far- West. Mais non. Il paraît que ce sont des Américains comme les autres, et qu'on en trouve encore autour du lac Salé, cachant leur culte et leurs mœurs comme les premiers chrétiens.

Mais je me suis rendu compte combien il fallait faire peu de fonds'en ce pays sur les renseignements qu'on y recueille d'un peu loin. Chaque homme est si pressé d'agir pour son propre compte, il met tant de rectitude et de précision dans ses affaires personnelles qu'il est d'un vague effrayantpourle reste des choses humaines. Complètement indifférent aux affaires des autres, il les ignore même parfaitement. Aussi j'ai hâte de voir de mes yeux ces Mormons légendaires, ces polygames chimériques dont les idées sur l'amour hantaient déjà mes rêves adolescents.

Et je trouvais, — les gens curieux me comprendront, — que le train ne roulait pas assez vite.

Après la Californie, qui n'est qu'une succession de vallées riantes plantées de vergers fleuris entre des collines, on entre dans la Nevada. Voici la première vachère que je vois ; elle se tient debout au bord d'une route, une baguette à la main ; ses vaches paissent l'herbe d'un

fossé. Elle est vêtue d'une blouse de soie rouge et coiffée d'un chapeau de paille à rubans comme ceux des élégantes citadines.

Ici les arbres n'ont plus de fleurs ; ce sont des sapins et des chênes. La terre est rouge. D'étroits torrents d'une eau rouge comme la terre ont été canalisés par endroits, dans un but industriel, je suppose, et coulent rapides sur un plancher de bois bordé de murs étayés par d'épais madriers. On traverse des cirques immenses, déserts, plantés de bouquets de sapins ou complètement stériles, avec des pierres et des rocs d'une jolie désolation, qui me rappelle mes impressions du Texas, du Nouveau- Mexique et de l' Arizona.

Neuf heures après avoir quitté San Francisco et les jardins californiens, la neige se mit à tomber. Nous étions sur un haut plateau de la Nevada. Pour lutter contre les bourrasques de neige qui empêcheraient toute circulation sur la ligne, la Compagnie a construit, sur une longueur de 60 kilomètres, des charpentes en bois formant galerie, qui obstruent le passage de la lumière, mais aussi celui de la neige.

C'est la cinquième fois que je change de climat depuis mon arrivée aux États- Unis : l'hiver âpre et dur dans l'Est et le Nord, le plein été méridional en Louisiane, de nouveau le froid sur les plateaux du Texas, un printemps suave en Californie, et voici encore l'hiver glacé qui va m' accompagner jusqu'au lac Salé. Et tout cela en six mois de temps.

Plus nous avançons vers l'Utah, plus le paysage se fait morne. A l'aurore et au crépuscule, ce sont de vastes solitudes

bleues et roses semées d'ajoncs. Durant des heures et des heures encore, la plaine s'étend entre des chaînes de montagnes de neige qui s'éloignent et se rapprochent de chaque côté, et ce mouvement alternatif est la seule distraction du regard pendant la plus grande partie du jour.

Bientôt le sol se couvre d'une sorte de givre luisant qu'on prendrait pour des traces de neige fondue. A un arrêt, je descends du train, je frotte mon doigt sur le sol blanc et je goûte : c'est de l'alcali. Nous sommes aux confins du désert Salé. Rien n'y pousse que des touffes d'armoise. Pas un arbre. Une fois, ô surprise ! on aperçut du train un troupeau de vaches et de chevaux que galopaient des cowboys en bras de chemise. Que pouvaient bien manger ces pauvres bêtes penchées sur la terre grise et nue, au-dessus de ces vieilles perruques de jonc poussiéreuses?

Pas une grande ville sur la route. Aux stations, quelques cabanes de planches couvertes d'un toit de terre. Des linges, des couvertures sèchent sur une balustrade de sapin non raboté. C'est tout. En voilà pour une ou deux ou trois heures encore. La solitude reprend, les rails seuls et les poteaux télégraphiques témoignent du passage de l'homme. Le ciel est vide d'oiseaux; la terre est nue. Deux fois je vis le soleil se coucher sur cette uniforme désolation.

L'impression est curieuse. On se figure tout le temps que cela va finir, qu'un autre paysage, une autre végétation, des couleurs nouvelles, quelque chose de différent, enfin, va apparaître. Rien. Seul le dessin des montagnes varie un peu l'horizon.

Le dernier jour, le soleil, en se couchant derrière les monts violets, jeta des perles en fusion dans les eaux du lac Salé. Nous arrivions ! Un rose d'églantine flottait sur la nappe d'argent immobile dont les bords se découpaient en franges d'or vif. Une grandeur morne et mélancolique émanait de l'agonie du jour sur le désert. La plaine immense qui nous séparait du lac, tout à l'heure grise et sale, s'habilla d'un rose délicat que l'incendie du ciel projetait sur les cristaux blancs de l'alcali dont le sol est couvert.

J'étais dans l'État des Mormons.

Ma première surprise, ce fut la ville.

Quand, dès le lendemain de mon arrivée, je la parcourus, je fus frappé tout de suite de l'ordre qui y régnait et de la tenue générale. Je croyais tomber au milieu d'une tribu de rêveurs, de réfractaires honteux, campant dans une anse du lac Salé. Et, à ma sincère stupéfaction, je me trouvais dans une grande ville américaine, plus propre, plus jolie que la plupart de celles que j'avais jusqu'à présent visitées.

Les rues de Sait Lake City sont droites, bâties en damier, comme dans le reste de l'Amérique ; elles ont toutes 40 mètres de largeur ! Des arbres sont plantés le long des trottoirs, — ce que je n'ai vu nulle part ailleurs. Des tramways électriques les sillonnent du nord au sud et de l'est à l'ouest. Le guide qui me renseigne me fait remarquer que le terrain a deux légères pentes dans ces directions, ce qui facilite l'écoulement des eaux et des égouts dans le lac par le Jourdain, une petite rivière de 20 mètres de largeur qui s'y jette.

Dans la partie commerciale de la ville, les bâtiments se touchent, et beaucoup ont sept ou huit étages, tandis que, dans le quartier des résidences, ce sont des cottages d'un ou deux étages, garnis de vérandas et entourés de jardins. Au nord et à l'est, la ville s'encadre d'une ceinture de collines et de hautes montagnes ; au sud, la vallée s'étend sur une largeur de 32 kilomètres, tandis qu'à l'ouest elle est bornée, à 25 kilomètres, par le lac Salé, dix fois plus grand que le lac de Genève, puisqu'il a 144 kilomètres de longueur sur 64 kilomètres de largeur. Il est situé à une hauteur de 1.200 mètres au-dessus du niveau de la mer, la ville elle-même ayant 1.600 mètres d'altitude.

Mais, finis- je par déclarer à mon guide, je voudrais bien voir des Mormons! »

Il me regarda, étonné :

« La plupart de ces hommes et de ces femmes que vous croisez en sont, me dit- il. Moi-même j'en suis un. Vous pouvez me regarder. »

Il souriait à présent derrière ses lunettes. C'était un petit homme barbu, à l'air tranquille et rêveur, de mise très simple. Il m'expliqua qu'il était Suisse d'origine et que, converti dans son canton par un missionnaire mormon, il avait cru préférable pour son salut de se rapprocher de l'Église mère.

« C'est pourquoi je suis venu en Amérique. Je ne le regrette pas. Je suis marié, j'ai plusieurs enfants, je suis employé à la « Sion Coopérative mercantile Institution », fondée par l'apôtre BrighamYoung (c'est une sorte de Magasin du Louvre où l'on trouve de tout, depuis une tonne de fer jusqu'à un piano à queue), et je vis

heureux. De plus, j'ai un grade dans la prêtrise des Saints des Derniers Jours... Oui, ajouta-t-il en voyant mon air interrogateur, c'est le nom des adeptes de l'Église mormonne.

— Naturellement, vous êtes polygame? interrogeai- je.

— Non pas. »

J'étais déçu.

« Tous les Mormons ne sont pas polygames, m'expliqua-t-il. Pour l'être, il faut de la fortune, car une vingtaine d'enfants coûtent cher à élever... D'ailleurs, ajouta-t-il, la polygamie est à présent défendue par les lois, et il n'y a plus, officiellement, de polygames.

— Et il y a beaucoup de Mormons ?

— D'après les statistiques de 1902, l'Église des Saints des Derniers Jours compte 3 présidents,' 12 apôtres, 200 patriarches, 6.800 grands- prêtres, 2. 700 septants, 20.000 aînés, soit 36.745 prêtres de Melchissédech. Le nombre des prêtres d'Aaron, évêques, prédicateurs et diacres, s'élève à 27.000 ; le total, à 62.445. Ajoutez-y les organisations auxiliaires, dont les membres sont au nombre de 264.150, et vous aurez une idée de la force d'expansion de notre doctrine, qui est à peine vieille de trois quarts de siècle.

— Alors, il y a près de 330.000 Mormons?

— Oui, monsieur, la plupart résidant dans l'Utah, les autres dans le Colorado, le Nouveau- Mexique, l' Arizona, etc.

— On m'avait dit que vous étiez en train de disparaître. »

Il sourit d'un air moqueur et dit « En 1848, quand les Mormons arrivèrent dans l'Utah, — jusqu'alors com-

plètement désert, — ils étaient 2.090, et amenaient avec eux 469 chariots, 164 chevaux, 2.468 bœufs, 993 vaches, 358 moutons et 716 poules. Rien de plus. En 1860, nous étions 40.273 ; en 1880, 143.000 et, en 1900, le recensement prouve que l'Utah renferme 276 .749 habitants. Sur ce chiffre, vous pouvez compter quatre cinquièmes de Mormons. Dans les villes, les Gentils sont assez nombreux. Mais, dans les campagnes, il n'y a que des Saints des Derniers Jours.»

Cette conversation se passait dans les rues, et je prenais tout en marchant ces notes que mon guide tirait d'une petite brochure.

Sur la hauteur de la ville, une église de pierre bleuâtre s'élevait avec six flèches pointues d'un très beau style.

« C'est le chef-d'œuvre de l'Utah, me dit le prêtre mormon; c'est le temple mormon. La plus haute flèche a 66 mètres de haut. Sa largeur est de 29 mètres, sa longueur de 56 mètres. La statue qui le domine, c'est celle de l'ange Moroni soufflant dans une trompette et proclamant l'Évangile mormon à toutes les nations de la terre, selon la prédiction de saint Jean (chapitre xiv, verset 6 de l'Apocalypse). On a mis quarante ans à construire ce temple (de 1853 à 1893), et il a coûté près de 3 millions et demi de dollars (près de 17 millions de francs). Il n'est ouvert qu'aux Saints des Derniers Jours.

— Je voudrais pourtant bien y entrer...

— Impossible. D'ailleurs, vous n'y verrez rien de particulier, à part une vaste piscine de marbre qui sert aux baptêmes des vivants et des morts...

— Des morts?

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